Le retour de la question juive ?

Suite à notre brochure Dans l’angle mort du 13 novembre (décembre 2015), nous vous faisons part de cet échange qui aborde la question du rapport à « la question juive » et à l’État d’Israël. Le rapport aux attentats du 13 novembre et à nos propres développements pourrait apparaître ténu, mais il n’en est rien. Notre analyse de la révolution du capital est en effet amené à se confronter aux courants qui continuent à faire de l’anti-impérialisme américain et du sionisme israélien, mais aussi de la critique de la finance les principaux axes de leur critique du capitalisme, au risque d’un antisémitisme d’extrême gauche plus ou moins sous-jacent. Que la « question juive » se repose aujourd’hui n’est pas indépendante de la façon dont elle a pu être traitée par Marx à son époque. Le dernier échange aborde ce point qui sera développé plus tard dans un texte ou un ouvrage spécifique sur la question plus générale de la pérennité des formes religieuses.


Le 27/03/2015

Lettre de Ph.Bourrinet

Cher Jacques,

Je t’envoie à tout hasard le message de réaction de Pierre C., ex-Programme communiste. Son avis n’est pas le même :

Parmi les textes parus lors de l’affaire Charlie, le texte de Shlomo Sand Je ne suis pas Charlie est effectivement parmi les meilleurs et ce n’est pas une surprise car c’est en continuité avec ses prises de positions antérieures (dont le fameux « comment le peuple juif fut inventé » qui reprend et approfondit sans y faire référence « la conception marxiste de la question juive » d’Abraham Léon).

Shlomo qui était passé à Marseille fin 2012 (salle archi-comble aux archives départementales malgré les menaces du CRIF local) ne fait pas que dénoncer tous les impérialismes, il apporte aussi sa solidarité entière au peuple palestinien. Chapeau à lui et à tous les opposants israéliens (Ilan Pape, les journalistes d’Haaretz entre autres) qui dans un contexte très difficile n’ont pas peur de s’opposer à leur propre État. Ce n’est pas en France qu’on verrait ça! La France qui est le seul pays au monde à avoir interdit des manifestations pro-palestiniennes (même en Israël elles ont été autorisées!).

Shlomo est aussi connu pour la finesse de son humour. Voici quelques morceaux dont je me souviens lors de sa conférence à Mars:

« La principale différence entre la droite et la gauche sionistes, c’est que pour la droite Dieu n’est pas mort, tandis que pour la gauche Dieu est mort, mais avant de mourir il leur a promis la terre d’Israël ».

« Quand j’ai commencé à critiquer la construction nationale d’Israël par le sionisme, les sionistes m’ont accusé de remettre en cause toute la politique d’Israël au Moyen-Orient. Ces gens sont complètement stupides parce que, même quand j’étais sioniste, je ne trouvais pas normal ce qu’on faisait subir aux Palestiniens. »

« Une des découvertes de mes recherches fut de constater que les seuls vrais juifs étaient vraisemblablement les Palestiniens. Mais je préfère ne pas aller plus loin, de là que les jeunes Palestiniens se prennent pour de vieux juifs! ».

« Pour conclure, je vais m’adresser aux Israéliens qui trouvent qu’il y a trop d’Arabes en Israël. Moi, je leur dis si vous n’êtes pas contents, alors partez et allez vous installer à Marseille! » (tonnerre d’aplaudissements).

Bien à toi.

Pierre


Lettre à Ph.Bourrinet

Philippe,

Ton lapsus de date (1915 au lieu de 2015) s’avérerait très révélateur pour un psychanalyste. Néanmoins il ne te sera guère utile pour analyser des transformations géopolitiques qui n’ont pas grand chose à voir avec la période des impérialismes. Et même si on se situait dans ce cadre conceptuel Sand ne dit pas un mot des « impérialismes » chinois, saoudien, iranien et russe. Comme au temps de la Guerre froide il a choisi son camp : l’anti-occidental comme avant ceux qui choisissait le soviétique. Ne me dis pas que des individus issus des gauches communistes certes décomposées ont choisi le même ?

Quant à son appréciation des événements autour de Charlie elle est banalement gauchiste : l’islam est la religion de pauvres. Il ne faut pas désespérer les « pauvres » aujourd’hui comme il ne fallait pas désespérer Billancourt hier. « Il faut donc être très prudent » comme le dit Sand quand on critique la religion des dominés. Il acte ainsi le fait qu’une religion puisse ne représenter que les dominés, passant ainsi sous silence qu’elle est financée par des dominants (l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Koweit, les Etats arabes unis et l’Iran pays qu’il voit sans doute comme des « nations-prolétaires » pour reprendre un terme des tiers-mondistes des années 1960-1970 ; il acte aussi le fait qu’elle soit la seule religion des pauvres oubliant ainsi tous les pays (en Amérique du sud et en Afrique) où ce rôle est dévolu au christianisme.

Je suis aussi étonné que Sand soit autant mis à toutes les sauces aujourd’hui. Ne serait-ce pas parce qu’il est israélien et qu’il serait ainsi plus autorisé à parler de cette question que quelqu’un d’autre, son anti-nationalisme ayant par là plus de valeur qu’un autre ?

Quant à sa comparaison entre « Je suis Charlie » et « je suis Dieudonné », elle me paraît tout bonnement ridicule.

Sur un sujet proche et vue la position de P. Stamboul, leader de l’UJFP (Union des juifs de France pour la paix) je te joins un de ses textes récents intitulé  » Israël contre les Juifs ».

Amitiés,

JW


Lien vers Israël contre les Juifs de Pierre Stambul sur le site de l’UJFP.


Bonsoir à tous,

Le texte de Pierre Stambul que Georges a fait passer (sur la liste « soubis ») ne semble pas avoir suscité de réaction. J’en prends donc la responsabilité même si le sujet n’est pas directement à l’ordre du jour de la prochaine réunion, parce que je ressens profondément l’urgence d’une intervention dans ces temps difficiles.

Le texte de Stambul me paraît assez emblématique des positions actuelles de la Ligue communiste devenue NPA et plus généralement des positions anti-impérialistes. Après avoir soutenu alternativement l’existence d’un seul État palestinien bi-national puis de deux États, ces organisations et d’autres, y compris dans le milieu libertaire, ce qui est nouveau, en sont venus, au moins implicitement, à accepter l’idée d’une possibilité de suppression (destruction ?) de l’État d’Israël. Un positionnement qui est loin d’être propre à la France comme on peut le voir en Angleterre où le trotskisme est plus implanté qu’en France et surtout dont certaines de ses fractions ont passé des alliances avec des formations religieuses musulmanes aux positions antisémites. Idem aux Pays -Bas. Sur ces deux pays on peut se reporter aux textes de la revue NPNF.

C’est aussi le cas en Allemagne et à un point tel qu’un mouvement anti-deutsch s’est développé à partir de la réunification de l’Allemagne contre un contexte anti-impérialiste à connotation antisémite et en tout cas fondamentalement antisioniste. Il ne s’agit pas ici de se réapproprier des éléments de ce courant, même si un de ses leaders (Jochen Brühn) a écrit dans les numéros 2 et 3 de Temps critiques à propos de la question de la lutte armée en Allemagne (l est vrai aussi qu’un groupe comme les « Cellules révolutionnaires » a été, dans ses actions, jusqu’à trier des juifs parmi ses otages), mais de mesurer l’ampleur du phénomène.

Mais revenons à cet anti-étatisme de Stamboul. Il pourrait s’expliquer par des influences libertaires (il a écrit un recueil de textes sur la question chez Acratie) mais l’essentiel n’est pas là. Son anti-étatisme n’est pas inspiré par le « ni Dieu ni Maître » qui s’applique à tous les États sans exception que je sache, mais est réservé ici à ce seul État (et on suppose à celui du « grand Satan ») exonérant ainsi les dirigeants jordaniens, égyptiens, libanais, syriens et autres irakiens et aujourd’hui palestiniens, ainsi que les pays du Golfe de toute responsabilité dans la « question » palestinienne et l’affaiblissement continu de la direction de la résistance palestinienne occasionnée par les différentes répressions publiques (« Septembre noir ») et l’action des services secrets de ces pays, par le biais aussi de l’aide apportée aux organisations islamistes par ces pays arabes et l’Iran qui a transformé les objectifs d’une lutte nationale pourtant laïque à l’origine et portée par des dirigeants aussi bien chrétiens que musulmans en conflit communautariste (cf. par exemple le jeune palestinien arrêté et torturé pour affirmation publique de sa laïcité, sur ordre de l’Autorité palestinienne et maintenant réfugié en France où il vient d’écrire un livre sur les prisons palestiniennes aussi accueillantes que les israëliennes !).  Les politiciens israéliens et leurs services secrets n’ont d’ailleurs pas donné leur part au chat en jouant le Hamas contre l’OLP.

On remarquera que dans ce texte ou plutôt ce procès mené par Stamboul, tout est à charge puisqu’Israël ou/et le sionisme sont responsables de tout … y compris de l’antisémitisme et même pour le sionisme d’avoir pactisé avec Hitler (rien sur le grand Mufti du Caire par contre qui lui ouvertement soutenu les nazis).

Une phrase symptomatique presque à la fin: « Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer le Juif», celui qui pensait que son émancipation passait par celle de l’humanité ». Elle se fait l’écho à la fois d’une nostalgie absurde (tous les Juifs d’Europe de l’Est n’étaient pas bundistes et de toute façon les bundistes étaient devenus, au fil de l’histoire et des vents contraires, de plus en plus modérés et ne souhaitaient plus forcément « émanciper l’humanité ») et d’une rancoeur intracommunautaire : comme si la mort du yiddish et des yiddishophones était due aux sionistes hébraïsants…

Son texte pêche aussi par ses silences multiples sur l’antijudaisme musulman multiséculaire, sur la contradiction entre assimilation des juifs européens et persistance de l’antisémitisme militant puis génocidaire, etc.

Comme Hazan par ailleurs, ce dirigeant de l’UJFP essaie de gagner les intellectuels « juifs français révolutionnaires » à sa Cause. Comme il y a des identitaires de droite dans la « communauté juive », il croit utile de créer un regroupement d’identitaires anti-impérialistes et anti-sionistes formé des juifs d’extrême gauche devenus aujourd’hui extrêmement minoritaires. Tentative complètement artificielle, velléitaire et seulement nostalgique de l’époque des Marx, Trotsky, Freud, Arendt, Adorno, ces grandes figures de l’intelligentsia juive.

Cet élitisme implicite qui donne l’impression que tous les juifs ont toujours été de grands intellectuels et des intellectuels de gauche, une idée démentie par les faits même à l’époque du yiddishland, et a fortiori aujourd’hui, est aussi symptomatique de sa position sociale et de son statut en tant que vrai juif du « peuple élu ». À aucun moment il ne peut lui venir à l’idée le fait que des juifs puissent être des dominés parce que réduits à une infime minorité dans la plupart des pays et donc être à nouveau de possibles boucs-émissaires et donc des victimes du racisme. Pour lui un dominé c’est un musulman (il le dit clairement dans son texte) et cela ne peut donc pas être un juif. Pour défendre sa Cause politique il retombe dans le même piège que Marx qui est d’essentialiser le juif en confondant d’abord religion et peuple (normal puisque pour Sand le peuple juif a été inventé, mais incohérent pour Stamboul puisqu’il s’il n’y a pas de peuple juif pourquoi des « juifs » laïcs et « révolutionnaires » comme nous prendraient-ils particulièrement position sur cette question ?) et ensuite en en tirant la conclusion que le juif c’est l’argent. Une conclusion que Fofana n’a pas tiré tout seul, dans sa banlieue, quand il a enlevé puis exécuté Halimi.

C’est d’ailleurs tout le titre de son texte qui est incohérent : si tous les juifs parce que juifs et non pas seulement Israël sont dans le camp des dominants, le fait d’être un juif intellectuel/révolutionnaire ne nous place pas dans le camp des dominés, mais seulement et à la limite dans le camp de ceux qui luttent contre la domination.

JW


Le 02/04/2015

Philippe,

Comme je relis du Hegel et du Marx depuis quelques mois dans le cadre des échanges sur notre blog à partir de la question de la rationalité et qu’en cours de route je suis retombé sur les passages de Marx sur la religion, je voudrais te faire part faire part de ces réflexions.

Tu connais le passage de la Critique de la philosophie du Droit de Hegel (p.49-50, Spartacus) : « la souffrance religieuse est en même temps l’expression d’une souffrance réelle et une protestation contre cette souffrance réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, le sentiment d’un monde sans cœur et l’âme d’une société sans âme. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion comme bonheur illusoire de l’homme constitue l’exigence de son bonheur réel ».

Il s’agit donc de comprendre le rôle de la religion pour des individus qui vivent dans des conditions sociales et économiques misérables. C’est le cas par exemple de nombreux immigrés, mais pas seulement, sur l’ensemble de la planète.

Mais cela mérite plusieurs remarques :

Marx ne dit pas qu’il faut seulement constater et comprendre, il dit qu’il faut faire la critique de cette religion. Il ne dit pas « qu’il faut rester prudent »; il ne dit pas qu’il faut ménager les croyances des pauvres. Il ne dit pas non plus qu’il existe de meilleures ou de moins pires religions que les autres (même si dans La question juive… et que d’une manière générale sa « préférence » va au protestantisme, Max Weber n’ayant en fait rien inventé) alors que l’extrême gauche et même l’ultra gauche ont choisi leur bonne religion (l’Islam), ce qui d’ailleurs est le signe qu’ils ont abandonné de fait la diamat et/ou qu’ils sont encore dans leur délire sur la « décadence » du capitalisme.

Quant à Carsten Juhl, dans l’article que tu m’as fait passer, il trouve le moyen de distinguer à l’intérieur de ce même protestantisme, le bon calvinisme du mauvais luthérianisme … du point de vue du capital ; mais du point de vue de la révolution communiste y a t-il un bon protestantisme et une bonne religion ? Il faudrait alors, au moins, qu’il pose la question de la religion de ce point de vue comme la revue Invariance l’a fait.

Par ailleurs, dans un passage proche, Marx dit dans le même paragraphe qu’en Allemagne la critique de la religion est terminée pour l’essentiel mais en même temps que la critique de la religion est ainsi indirectement la lutte contre le monde. Que comprendre ? Que cette critique sert de base commune implicite mais qu’elle n’est plus le nerf de la guerre parce qu’on peut passer aux autres formes d’aliénation ? Sans doute si on adopte la démarche progressiste de l’époque mais aujourd’hui la religion n’est pas qu’une croyance. Elle s’est maintenue chez les riches comme chez les pauvres et c’est seulement l’usage qu’ils en font qui est différent.

En fonction de ce que nous venons de dire, les marxistes — y compris les plus intéressants — ont abandonné toute critique de la religion puisque celle-ci était censée tomber comme un fruit pourri de l’arbre. À cela se rajoutait le fait que pour eux, une lutte idéologique contre la religion était illusoire. Ainsi, pour Pannekoek (op. cit, p.39-40) : « Le matérialisme bourgeois voulait en triompher [de la religion, ndlr]. Mais on ne peut détruire une conception née de la vie sociale à coup d’arguments ; cette manière de faire signifie qu’à un point de vue donné on oppose un autre point de vue, or contre n’importe quel argument on peut toujours trouver un contre-argument. On ne peut éliminer une conception donnée qu’après avoir découvert quelles raisons et quelles circonstances la rendent nécessaire et démontrer que ces circonstances sont passagères ». Et il conclut en disant à peu près  : C’est pourquoi la réfutation de la religion par les sciences de la nature est vaine. A cet égard on ne peut que lui donner raison si on regarde l’évolution récente des idées dominantes ou émergentes comme on peut le voir aujourd’hui aussi bien dans le fait qu’aux États-Unis, pays phare du capital et de la techno-science les théories créationnistes font un tabac, que parmi les techniciens des groupes islamistes on trouve de nombreux étudiants qui ont suivi des études en sciences dures.

Pour Pannekoek, le matérialisme bourgeois échouera donc à éradiquer la religion. Il a vu juste sur ce point, mais n’allant pas jusqu’à la racine des religions, il pense que le matérialisme historique réussira là où le premier a échoué. Pour ce qui est de l’URSS et même dans l’hypothèse des gauches et de Pannekoek d’une révolution double on a pu mesurer la résistance de la religion orthodoxe et son revival dans la Russie de Poutine.

Dans tout les cas, ce délaissement de la question de la religion sous prétexte qu’on ne peut lutter contre la religion par d’autres arguments et parce qu’on se laisse bercer par la douce certitude de la marche et du sens de l’histoire et de la rationalisation du monde, va non seulement tarir les sources théoriques de sa critique mais entraîner une panique devant ses résurgences récentes et les pratiques opportunistes ou naïves qu’on connaît. Parallèlement et même conséquemment, cela revient à laisser le champ libre à la seule contre argumentation républicaine et laïque autour de la théorie de l’État-nation qui renvoie le problème dans le champ de la vie privée et dans laquelle les marxistes ne verront qu’une réponse bourgeoise.

Pourtant depuis les années 1980, la plupart des «  révolutionnaires » ou des « radicaux » sont surpris par le retour du fait religieux. En effet, pour eux c’était une question réglée puisque l’état d’avancement des consciences faisait que plus aucune classe ne devait en avoir besoin (cf. note1 et la position de Pannekoek). La bourgeoisie trop « révolutionnaire » pour y faire appel puisque lancée dans un vaste mouvement de déconstruction des normes et tabous sur le modèle de la flexibilité et de la fluidité des objets et des sujets ; et la classe ouvrière trop consciente pour se laisser berner (cf. par exemple tous les sociologues gauchistes qui ont vu dans le sport moderne professionnel et spectaculaire un nouvel opium du peuple).

La religion ne pouvait donc plus qu’être une survivance attendant un dernier grand coup de pied au cul de la part du mouvement de l’histoire.

En fait , c’est toujours la même croyance en le progrès et la diamat qui fait que tout peut être dépasser ou mourir sauf la lutte des classes. Tout ce qui perdure ne peut alors être vu que comme survivance d’une croyance ou d’une idée.

Il y a ici deux erreurs bien partagées :

La première est de penser les religions principalement en termes de croyances et non pas de forces. Pourtant les exemples historiques ont montré la force qu’ont pu représenter les institutions religieuses au cours de l’histoire (croisades, guerres de religion, protestantisme et éthique capitaliste, etc.), mais sous prétexte que la religion chrétienne s’est largement sécularisée on en a oublié la capacité d’intervention actuelle (« Théories de la libération » hier en Amérique du sud, sectes évangélistes aujourd’hui partout dans le monde et dont le rôle est largement sous-estimé, salafisme militant au Moyen-Orient).

En dehors même des institutions religieuses et de leur force organisée, la force que représentent les masses dans la restructuration actuelle du monde a aussi été sous-estimée, malgré la secousse produite par la révolution iranienne parce que pour des marxistes, les masses ne pouvaient être que révolutionnaires au sens prolétarien du terme ou alors fascistes si elles étaient dévoyées, mais pas autre chose d’indéterminé. La mode récente à l’extrême gauche, de traiter de fascistes les djihadistes nous fournit un bon exemple de ce genre de facilité qui permet de rester dans ce qui est connu et d’avoir des repères.

La seconde erreur est de vouloir traiter la religion du point de vue de la société démocratique et non pas de la communauté. Ainsi, par exemple, on pourra assister à de vains débats formalistes pour savoir comment vraiment comprendre ce qui est inscrit dans la Constitution américaine ou alors sur la façon d’interpréter et d’appliquer la loi française de séparation de l’Église et de l’État et donc sur le champ de la laïcité. Tous le font à partir du prisme d’une société démocratique alors que la religion et son existence pérenne – maintenue contre vents et marées matérialistes et scientistes – n’est justement pas de l’ordre de la société (capitaliste ou socialiste, autonome ou hétéronome) mais de l’ordre de la communauté. C’est que la plupart des critiques de la religion se sont faites du point de vue des Lumières (lutte contre l’obscurantisme) ou du point de vue d’une critique de la fausse conscience (Marx et l’opium du peuple) ; critiques qui ne supposaient pas tant l’idée d’une instrumentalisation de la religion au service de l’ordre établi que celle d’une arriération culturelle ou idéologique à dépasser par l’exercice de la raison et le développement matériel jetant les bases d’une conscience vraie. La République française, pour sa part, a joué la carte du recul de la religion devant la Raison à travers un combat actif, juridique et idéologique visant à circonvenir un danger pour la république naissante puis à encadrer un compromis cantonnant le religieux à la sphère privée. Cette « solution » impliquait une séparation entre société civile et sphère publique avec primauté de la seconde dans la figure du citoyen. Une solution que Hegel reprendra à son compte puis Marx aussi dans La question juive. Cette séparation, si elle est ne pose pas de problème pour les pays protestants et qu’elle a été pensable dans un pays à dominante catholique (avec les difficultés que l’on sait hormis la France et comme nous le montre encore aujourd’hui le lobbying catholique de l’État polonais au sein de l’UE), est quasi irrecevable pour les pays à dominante orthodoxe, musulmane ou juive.

Dépassement ou englobement des contradictions ?

C’est là que nous pouvons faire intervenir notre concept d’englobement (cf. J. Guigou). Le matérialisme historique et une dialectique mécaniste ont crû au « dépassement » de ce que nous appelons à Temps critiques, les contradictions ancestrales, c’est-à-dire celles que la contradiction principale capital/travail serait censée avoir laissées au bord de la route dans son développement. Or une fois cette contradiction principale ayant épuisé son caractère classiste — ce qui ne veut pas dire son caractère antagonique en général — il était « naturel » que les anciennes contradictions resurgissent d’une manière ou d’une autre :

– celles du rapport à la nature extérieure mais ce n’est pas ici le propos ;

– celles du rapport « à la nature intérieure » notamment les rapports homme/femme ; les rapports entre générations aujourd’hui privés de référentiels communs ;

– et enfin, celles du rapport individu/communauté qui inclut la question religieuse.

On peut élargir cela à la question des identités. Dans les bidonvilles du monde entier on meurt zoulou, indien ou afro-américain et non pas prolétaire. L’indignation ou la révolte que cela occasionne en nous ne doit pas se faire au nom de valeurs humanistes universalistes seulement, ce serait défensif, mais au nom de l’en commun de l’humanité et dans la perspective de la communauté humaine. Or, parallèlement au retour de la question religieuse on a aussi le retour du populisme comme forme dévoyée de la tension individu/communauté. Il s’attaque à l’État parce qu’il s’autonomise du « peuple » et ne le représenterait plus, mais conserve la nation dans la mesure ou au contraire, celle-ci serait indissociable du « peuple ». En effet, elle représenterait le cadre imaginaire de résistance (l’identité, le « roman national ») face à l’abstraction d’une société globalisée et mondialisée quand toute perspective autre semble avoir disparu. Soit alors la communauté humaine réduite aux identités et au communautés.

Pour de nombreux individus se voulant « de gauche », il ne s’agit pas de critiquer la religion mais d’élaborer des explications socio-politiques permettant de mettre en place des stratégies d’intervention qui permettent quand même de tenir sa place dans les luttes, au besoin en pratiquant des aggiornamenti théoriques ou même des compromissions dans la participation à des manifestations d’organisations politico-religieuses ou « indigiénistes » ou à tendance racialiste.

Pourtant, ce qui est urgent c’est de reconnaître que la réémergence du fait religieux, que ce soit sous sa forme individualiste chez les anglo-saxons ou sa forme communautariste chez les juifs ou les musulmans est aussi le produit de la défaite du marxisme (et du nationalisme dans les pays appartenant à ce qu’on appelait le Tiers-Monde).

Il faut en prendre acte pour pouvoir reposer la question de la révolution à titre humain et donc celle de la communauté humaine.

JW

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