Essence ou historicité politique du concept de valeur

(forme, substance, représentation, catégorie)

Cet échange fait suite à divers écrits autour de la question des rapports entre capital et valeur : 40 ans après, retour sur la revue Invariance de J.Wajnsztejn ; Lettre à quelques amis sous l’œil de la réification une lettre privée de H.Bastelica et J-L Darlet à  J.Guigou qui leur à répondu publiquement cette fois dans l’article : Le capital ne réalise pas la philosophie de Hegel, ainsi que le dernier livre de JW et JG : Dépassement et englobement. La dialectique revisitée. C’est donc dans cet échange, que de manière plus ou moins explicite, la question du rapport à Hegel et à la dialectique est sous-jacent, comme il l’était aussi dans les discussions avec BP autour de la rationalité et qui ont fait l’objet d’une parution précédente sur le blog.
Enfin, cet échange n’est pas indépendant, ou du moins il croise l’échange avec David, paru il y a peu sous le titre La valeur à toutes les sauces et le capital fictif pour la bonne bouche.


 

Le 23/11/2016

 

Jean-Louis D, bonjour,

Tu viens de nous manifester ton souhait de discuter avec les auteurs de Temps critiques. Nous sommes ouverts à ce dialogue. Mais nous trouvons cependant étonnant que tu ne fasses pas état de ma critique à votre texte « Lettre à quelques amis sous l’œil de la réification » qu’Henri B. et toi avez pourtant reçu  Le capital ne réalise pas la philosophie de Hegel il y a bientôt deux ans.… Or, s’il y a un texte susceptible de constituer une première base à notre discussion, c’est celui-là.

Qu’en penses-tu ?

Amitiés

Jacques Guigou

 


 

Le 25/11/2016

 

Bonjour Jacques Guigou, et vous autres…
Une petite (grosse!) précision: je ne suis aucunement responsable du texte auquel tu fais allusion et pour lequel vous m’associez a mon ami Henri.

Je n’ai en effet revu Henri qu’au moment ou je vous ai contacté a l’occasion d’une remarque sur « une porte d’entrée… » [qui introduit le blog]. Mes échanges avec lui sont fréquents mais je dois avouer que la grande différence de nos connaissances me laisse a la traîne de ses réflexions. Certains points sont toutefois très « discutés » mais ne concernent jamais que les fondements des écrits de Marx et autres concepts économiques. A la lecture de Temps Critiques je me retrouve assez proche de JW ; dans « Valeur et crise » notamment, je retrouve des affirmations qui m’étaient familières lorsque je participai a Invariance avec J.Camatte, dans un temps ou mes boutades sur Hegel n’étaient qu’une réaction a la « dialectique », au refus de « la négation de la négation »… qui me semblent encore des artifices, des effets de manche pour poser un « système » de penser qui m’est totalement étranger. Le « fétichisme » a toutes les sauces et autres expressions passe-partout les remplacent aujourd’hui allégrement!

Mes préoccupations actuelles sont plutôt de saisir ce qui se cache derrière des expressions assez pertinentes comme « évanescence de la valeur » et « inessentialité du travail ». Lorsque l’on pense « désubstancialisation de la valeur » est-on sûr d’avoir saisi la »substance » ? Que se cache-t-il « dans » la valeur, quel geste l’humanité mime telle face a ce phénomène central de son fonctionnement actuel ? de quoi la valeur est-elle le miroir ? Face a l’inessentialité du travail qu’est-ce que le capital prend a l’humanité au travers de sa valorisation? En résumé: c’est quoi l’essence de la valeur?

Lorsqu’avec J. Camatte je critiquai la « Loi de la Valeur », je me souviens que la définition nécessairement précise de la productivité du travail a entraîné la démonstration de la caducité de cette même loi. Il est bien aisé aujourd’hui de déclarer que cette loi n’est qu’une représentation qui ne vaut que ce que valent les représentations! Mais quand le paradigme ne convient plus il est nécessaire de le faire évoluer. Cette évolution d’un nouveau paradigme s’appelle « dépassement et englobement ». Qu’est-ce qui a été « dépassé » et qu’est-ce qui a été « englobé »? Quelle était alors la « substance » que révèle le nouveau paradigme? Einstein n’a pas tué Newton! S’il est des ruptures dans la représentation il y a des continuités dans le vivant et le Capital (et l’humanité!) suit son bonhomme de chemin… Mais bien évidemment pour moi le chemin ne vaut pas ; en tout cas pas ce chemin là. Je lis avec attention vos échanges avec Bernard P. Je partage son intérêt pour les sciences cognitives… et bien d’autres choses.

Voila Jacques le point sur ma positon avec Temps Critiques. Il m’est difficile de participer plus directement a vos discussions car il me manque la culture nécessaire a défendre mes positions. Face a votre savoir universitaire je n’ai que quelques lectures qui limitent beaucoup mes argumentations, Henri me fait l’amitié d’une chaleureuse écoute ! Et en parlant d’Henri, il est assez armé pour répondre a votre texte (que je lis avec intérêt et attention).

Bien Cordialement a vous tous,

JLD

 


 

Le 25/11/2016

 

Je trouve très intéressante la réponse de JLD et en tout cas elle lève le voile sur l’imbroglio avec Henri que je viens de contacter hier, mais qui ne m’a pas répondu pour le moment […] En tout cas ce courrier peut entrer sur le blog parce qu’il pose des questions quand même, y compris sur la dialectique mais aussi sur la valeur, l’évanescence et l’inessentialisation. Une occasion pour nous de préciser notre pensée. A ce propos, le fait que lui aussi, après les « soubis » reprenne la formule « inessentialisation du travail » au lieu « d’inessentialisation de la force de travail » prouve que cela ne vient pas de mauvaises lectures de ce que l’on dit mais de l’insuffisance d’approfondissement de notre part. En relisant Tronti et Ouvriers et capital pour mon texte sur Nous opéraïstes, je me suis demandé, à la lecture que lui faisait de la différence entre force de travail (la classe ouvrière) et travail (le capital variable), si je ne voulais pas finalement signifier par « inessentialisation de la force de travail », celle du travail concret dans la valorisation et qu’on pourrait donc rendre ça compatible avec une « inessentialisation du travail » avec cette fois le travail en tant que travail abstrait. Dans la mesure où cette notion de travail abstrait représente aujourd’hui la forme pure, jamais réalisée certes, du travail, ne serait-ce pas finalement contrairement à ce que je soutiens depuis plus de vingt ans, cette seconde formulation qui serait plus juste que la première ou alors est-ce que les deux pourraient coexister en exprimant deux dimensions des rapports sociaux de production ? Qu’en pensez-vous ?

Il faudrait faire une réponse à JLD. Collective ?

A vous lire,

JW

 


 

Le 25/11/2016

 

Message de JG

Oui, faisons maintenant une réponse collective.

Je prépare quelques remarques sur ce qu’il nomme « l’essence de la valeur » et plus loin « la substance de la valeur ». Cela est étonnant pour quelqu’un qui a travaillé avec J. Camatte la question de la valeur au début des années 1970.

Basiquement, la valeur est d’abord une forme et en cela nous sommes en accord avec Marx sur ce point et seulement sur ce point car il n’y a pas chez Marx une théorie de la genèse de la valeur. Cette forme prend des contenus divers selon les époques historiques, les modes de domination de l’Etat et d’autres déterminations économiques et sociales. Bref, il faudrait déjà qu’il lise de manière approfondie nos approches successives de la valeur depuis la valeur sans le travail et l’inessentialisation de la force de travail (je reviendrai sur la distinction proposée par JW à ce sujet) : puis l’évanescence de la valeur (le capital domine la valeur) puis les discussion sur le blog depuis 2 ou 3 ans…

Il télescope pas mal de choses dans son écriture toute en éclaboussures…

A suivre

JG

 


 

Le 25/11/2016

 

Message de JG

Suite de mes remarques à propos de JLD

Vous l’aviez perçu, mon expression « toute en éclaboussures » pour qualifier l’écriture de JLD n’est pas péjorative mais figurative : un jaillissement d’éclats…notionnels.

Ceci dit, je remarque qu’il se désolidarise du texte « A quelques amis… » alors qu’il en est cosignataire. Cette distanciation se confirme lorsqu’on lit qu’il traite ses références de 1973 à Hegel de « simple boutade ». Propos désinvolte qui était loin d’être le cas pour Camatte comme le montre ma correspondance avec ce dernier il y a un an (publiée dans le livre sur la dialectique) […]

S’il s’avère nécessaire de revenir sur la notion « d’inessentialisation de la force de travail » ce n’est pas à partir des contre sens qu’en font certains lecteurs. Pas sûr que la référence au travail abstrait n’était pas déjà contenue dans la formule. Laissons cette recherche à nos exégètes…

Pour aujourd’hui, on pourrait avancer que le travail (concret et abstrait) ayant perdu sa substance, il n’est plus d’abord une forme mais un opérateur, et le travail se perpétue comme opérateur de capitalisation des activités humaines ; ce qui permettrait de clarifier la question que pose JLD d’une sorte de prélèvement capté par le capital sur l’humanité. Mais j’ai déjà abordé cela dans ma critique des ressources humaines (cf. le n°6 de Temps critiques sur La valeur sans le travail et « L’homme en trop », à l’automne 1993).

JG

 


 

Le 26/11/2016

 

Jacques (Guigou),

Attention, dans ton avant dernier message tu dis que la valeur est une forme ce qui sous-entend une critique de la valeur-travail et un point commun avec le groupe Krisis; mais dans ton dernier message c’est le travail (!) qui devient une forme. J’avoue ne pas comprendre. Depuis vingt ans nous répétons, à la suite d’Invariance d’ailleurs, que le travail devient fonction mais pas qu’il est une forme ou alors il faudrait revenir à l’idée qu’il est une forme de l’activité humaine dans l’aliénation et l’exploitation, mais cela nous projette alors dans un autre débat qui ne me paraît pas être celui autour de la valeur, ni le sujet de l’échange avec JLD.

Est-ce que c’est la virtualisation du travail qui te le fais poser comme ça ?

Autre point, on ne peut pas toujours renvoyer les individus qui échangent avec nous à des textes passés comme si ces textes étaient suffisants alors que comme je l’ai dit plusieurs et pas seulement par rapport à JLD, ces textes ne sont pas sans faille et certaines de nos affirmations sont insuffisamment démontrées ou explicitées. Cela a d’ailleurs été l’objet de mon article sur l’Etat qui reposait la question du rapport entre Etat-réseau et souveraineté et tout ce qui se passe depuis deux trois ans montre, je pense, cette nécessité.

Par ailleurs, je ne sais pas si tu ne devrais pas mener de front la réponse à JLD et celle au cheminot (David) parce qu’il me semble y avoir des croisements dans les interrogations ou questionnements et donc des passerelles possibles pour une réponse qui serait plus générale que spécifiquement adressée à un individu en particulier.
JW


 

Le 26/11/2016

Dans mon dernier message, je n’écris pas que le travail est une forme, mais qu’au contraire il N’EST PLUS une forme mais un opérateur ; ce qui se rapproche de la notion de « fonction » mais qui est plus général et correspond davantage à l’actuel mouvement du capital. L’analyse en terme de « fonction » court toujours le risque de verser dans le fonctionnalisme. Le travail comme opérateur peut se réaliser selon différentes «  fonctions ».

Je prépare quelque chose sur ces questions, mais il est bien peu probable que je puisse le faire dans les jours qui viennent.

JG

 


 

Le 26/11/2016

 

Jacques,

Oui c’est une erreur de ma part et je comprend mieux comme ça. Dont acte ! Mais si le terme de fonction peut effectivement dériver vers le fonctionnalisme, celui « d’opérateur » ne risque-t-il pas, s’il n’est pas employé de façon très restrictive, de dériver vers une approche structuraliste ?

Je reviens à la discussion d’ensemble

Je parle de « désubstantialisation de la valeur » dans « valeur et crise » du n°17, p. 127 qu’il faudrait que vous relisiez puisque c’est la plus récente production sur la question ce qui ne veut pas dire la meilleure mais enfin … A la relecture, je trouve que le terme même est équivoque car si la valeur est une forme il ne peut y avoir désubstancialisation puisque là encore il s’agit d’une critique de la valeur substance qui reposait sur l’idée du travail-substance comme seul créateur de la valeur (cf. l’indétermination marxiste sur le travail source, substance et mesure de la valeur dans la théorie de la valeur-travail). C’est une contradiction que le groupe Krisis ne « dépasse » pas avec son utilisation du concept de travail abstrait. C’est aussi parce que les hypothèses de la valeur comme représentation (Camatte puis nous), comme signification imaginaire sociale (Castoriadis) ou comme essence (Darlet) ne nous satisfont pas complètement que j’ai proposé de contourner cette problématique sur la valeur par une critique des catégories (la valeur n’a plus de fonction explicative et on appréhende mieux le rapport marchand à travers les prix*), la « dépasser » ou au moins « l’englober » dans notre développement plus général sur la capitalisation.

De plus quand je dis que ce que l’on écrit n’est pas coulé dans le marbre, je ne comprends même plus la première phrase de la page quand je dis « Pour Marx, la valeur est la forme du travail abstrait et ce dernier en est la substance ». Ce que je voulais sûrement dire, c’est que pour Marx la valeur est à la fois forme (la forme-valeur) et substance (la valeur-travail) soit sa part esotérique et sa part exotérique pour parler comme Krisis. Or, sur cette base on ne peut sortir de la dichotomie d’où le va et vient continuel entre ces deux possibilités, de la part du groupe Krisis depuis la crise de 2008, la forme permettant de maintenir leur champ théorique en l’état (la valeur domine le capital) et la substance leur permettant d’expliquer la crise par la baisse du taux de profit via la hausse de la composition organique du capital (substitution capital-travail de plus en plus importante dans le procès de production). Ils font comme si c’était encore le profit qui était le moteur du capitalisme à l’heure des grandes firmes multinationales et de l’inhérence capital/Etat au niveau de l’hyper-capitalisme. Dès la « domination réelle du capital » (cf. le sixième chap. inédit du Capital de Marx) et le dépassement d’une appréhension protestante du capitalisme, l’idée que le but du profit ne soit que de faire encore plus de profit est absurde du point de vue d’une classe dominante comme du point de vue de l’individu rationnel. Après, il devient difficile d’accepter que cette absurdité ait été mise sous forme de loi économique intangible et a fortiori en lois tendancielles toujours contredites pas des contre-tendances. Il en va ainsi de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit et encore plus de celle de l’égalisation des taux de profit.

Certains peuvent donc toujours attendre que la tendance devienne une baisse, la baisse une chute, puisque même l’Empire romain est tombé un jour, mais alors c’est avec la foi du charbonnier !

Si on veut être moins dans la croyance ou l’incantation, il faut plutôt reconnaître que la puissance du capital ne peut être détruite, sauf catastrophe atomique ou « naturelle » (les limites externes) que par une autre puissance. C’était bien l’idée socialiste, celle de la puissance ouvrière et de sa « civilisation » pour parler comme Tronti dans son dernier livre Nous opéraïstes sur lequel je travaille actuellement pour un texte avec Scalzone, même si dans sa forme « réelle » elle a pris la figure de la dictature du (sur) le prolétariat pour répondre au despotisme du capital. Or, c’est cette « civilisation » qui est en train de disparaître et avec elle toute perception immédiate d’autre chose qui pourrait atteindre à une telle dimension. N’est-ce pas pour cela que nous jugeons dérisoires finalement les différentes actions alternatives qui nous sont présentées comme les « nouvelles trajectoires révolutionnaires pour le XXIème siècle » comme le livre éponyme aux éditions de l’Eclat le laisse entendre ? N’est-ce pas aussi pour cela que surgissent aujourd’hui des discussions sur ce qui seraient les limites « externes » du capital, l’anthropocène, les rapports aux autres vivants (humains-non-humains), etc ? N’est-ce pas, mais dans d’autres termes, un retour au Bordiga de « l’espèce humaine1 », un niveau auquel devait se porter la perspective communiste selon lui ?

Ce point nous éloigne de notre base de départ au moins pour cette discussion, mais nous maintient, je crois, dans le rapport à la dialectique et à la négation. En effet, cette puissance qui pouvait contrer celle du capital, cette puissance de la classe ouvrière comme classe « dans et contre » (donc affirmation et négation, là encore pour reprendre Tronti) était-elle transposable dans la figure du prolétariat défini comme classe de la négation (l’auto-négation) ?

Comme nous le disons dans notre dernier livre : retour à la dialectique et à ses apories.

Les divers tenants du « capital automate » aujourd’hui, comme Krisis, sont bien conscients du problème, même si leur doxa générale ne les amène pas à pouvoir en faire l’énoncé : incapables de concevoir le capital comme un rapport social ils sont alors obligés de « bétonner » leur argumentation pour laisser la voie à un retour althussérien plus ou moins prononcé et structuralisé suivant si on suit la filière Krisis ou la filière Théorie Communiste. Dans le cas de Krisis, par exemple, ce n’est alors pas l’intérêt exclusif du capitaliste qui est la figure principale du capital mais celle du fonctionnaire du capital, le porteur (träger) du capital**. Il serait l’agent d’une structure matérielle, le « capital automate », composée certes de forces productives et de rapports de production, mais dans laquelle ceux-ci auraient perdu leur caractère de rapports sociaux et de forces sociales ; qu’aurait disparu les questions de pouvoir sous prétexte qu’aurait disparu les antagonismes de classes. Le profit ne serait donc plus qu’un impératif catégorique fonctionnaliste aussi matérialiste qu’était idéaliste la théorie de la « main invisible » de Smith, mais tout aussi magique. Mais quand même, pour faire tenir toute cette mécanique qui relève de l’alchimie, il faut faire intervenir autre chose. D’où la complémentarité pourtant a priori paradoxale entre d’un côté cette fixation sur une sorte de pratico-inerte (Sartre); infrastructurel et en dernière instance (Althusser), automatique (Krisis et à un autre niveau Négri) et de l’autre le recours incessant au concept de fétichisme où les relations entre les hommes ne sont vues qu’à travers la réification (les rapports entre les hommes se manifestent fantastiquement comme des rapports entre des choses) pour expliquer les différentes formes de fausse conscience comme celle vouée au culte de la valeur d’échange auquel il faut opposer le vrai, la vraie vie, l’essence au-delà de l’apparence, etc.

Entre parenthèse tout cela conduit à inverser la relation cause/effet en faisant de la loi de la valeur le créateur de l’échange, du marché, de la concurrence.

Dans ces perspectives, la question de l’Etat et de son rôle est complètement occultée et ce, aussi bien pour l’école critique de la valeur que pour le courant dit « communisateur ». Les rapports de pouvoir sont éjectés de la circulation c’est le cas de le dire, rapports de forces entre puissances dès le commerce au long cours comme l’a montré Braudel, rapport de forces entre les classes comme l’a montré aussi Marx parfois, Keynes ensuite (la discussion autour des théories de la valeur assimilée aux polémiques religieuses sur le sexe des anges) et aussi depuis, les opéraïstes avec leur concept de salaire politique et enfin nous, avec l’idée que le capital dominant la valeur, le prix épuise la valeur ce qui est compatible avec notre notion d’évanescence de la valeur.

Le prix est aussi beaucoup plus en phase avec l’argent que ne l’est la valeur et cela participe de la tendance capitaliste actuelle à privilégier la capitalisation par rapport à la valorisation dans la révolution du capital (ce que j’appelle la « reproduction rétrécie »).

Pour répondre à JLD sur la question de « l’essence de la valeur », je ne poserai pas la question exactement dans ces termes, mais dans des termes pas très éloignés quand même, dans la mesure ou les valeurs d’usage et d’échange ont justement leur être non pas dans les théories de la valeur qui partageront les polémistes entre tenants de la valeur-utilité (Say puis l’école marginaliste, puis encore les néo-classiques du désir) et tenants de la valeur coût de production (Smith, Ricardo, Mill) ou de sa variante marxiste (valeur-travail), alors qu’elles ne sont que des formalisations du processus qui voit la Puissance, puissance originelle de l’Etat, puissance de la propriété, descendre au niveau des rapports sociaux, c-à-d des individus producteurs et consommateurs, puissance de l’énergie sociale.

Si on intègre cette notion de valeur comme concept politique et pouvoir (l’idée de valeur-puissance que je reprends de F. Fourquet), elle n’est pas que représentation, elle est une une structure de représentation du rapport social capitaliste. et je renvoie à mes interrogations dans « La valeur : représentation et signification », p. 130-132 du n° 17 de Temps critiques.

Pour finir, ta question « Qu’est-ce que le capital prend à l’humanité au travers de sa valorisation » m’apparaît fondamentale parce qu’elle suppose l’idée d’un capital qui domine la valeur ; mais elle a l’inconvénient de s’éloigner de l’idée de capital comme rapport social pour en faire une communauté matérielle autonomisée des hommes. Soit un retour aux positions de la revue Invariance à partir des séries II et III des années 1970.

* Quand je parle de la « catégorie » valeur » ce n’est pas comme catégorie de l’entendement (Kant) que je l’entends, ni au sens de valeur comptable (cf. le PIB comme comptabilité de la puissance), mais en tant que conceptualisation à valeur heuristique située historiquement. Sa légitimité historique, dans l’époque, la situait donc en dehors d’une « vérité » économique parce qu’elle se situait sur un autre terrain, celui d’une forme (sociale) rendant compte du rapport social capitaliste. Son utilisation était donc aussi politique — la valeur et la recherche de l’origine de la richesse des nations chez Smith, la valeur et le travail productif chez Ricardo et Marx pour combattre la classe des rentiers et des grands propriétaires terriens oisifs d’abord et affirmer ensuite la puissance politique des deux nouvelles grandes classes productives, ce qui, incidemment rend artificielle la coupure effectuée par Krisis entre un Marx ésotérisme/exotérisme.

Je suis d’ailleurs en train de retomber sur cette qualification de la valeur en tant que concept politique car Tronti en parle très clairement dans Ouvriers et capital, puis on retrouve cela plus précisément dans les concepts opéraïstes de salaire comme « variable indépendante », puis dans celui de » salaire politique ».

** Cf. notre critique des « masques de caractère » (lire l’article Quelques réactions à la suite de « Not in my name » d’A.Jappe), une expression typique de l’idéalisme allemand marxisé par l’école dite de la critique de la valeur.

Voilà pour le moment
JW

  1. Cf. A. Bordiga, Espèce humaine et croûte terrestre, Petite bibliothèque Payot, 1978, dans lequel il remarque que le capitalisme italien, relativement moins développé que bien d’autres, a pourtant « développé de façon magistrale l’économie de la catastrophe » (p. 49). []

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