Vers l’éclatement…

D’un côté, pour les assemblées qui envoient des délégués à l’Assemblée des assemblées (AdA), le fait que le mouvement ait une origine de ronds points et de blocage des péages, s’efface comme si l’exemple de l’assemblée de Commercy avait été repris de partout et immédiatement, alors qu’il est resté une exception pendant tout un temps, même s’il y a eu rapidement une assemblée à Toulouse qui s’est structurée autour des 48 revendications. De là l’idée que toutes les stratégies ou modes d’action sont possibles et même complémentaires, Black Bloc compris dans ce qui est conçu comme une sorte de libre choix selon ses appétences et compétences. Chacun à sa place et à sa place dans une division du travail qui n’est pas critiquée parce qu’elle est comprise à l’intérieur de l’hypothèse de l’horizontalité des fonctions. Une vision très post-moderne, bien en phase d’ailleurs et c’est un paradoxe, avec le macronisme.

Ce qui était encore lié pendant novembre-janvier (blocages, manifestations, assemblées populaires ou citoyennes, soutien aux grévistes) se délie et se délite. Les spécialisations apparaissent et chacun défend ce qui est devenu son pré-carré. Il y a alors division entre « ceux qui font des choses » avec une subdivision interne entre « ceux qui font des choses » qui ne servent à rien et ceux qui font des choses qui servent d’une part, et ceux qui ne font rien … que de critiquer, d’autre part.

Le leitmotiv qui est de dire qu’il faut respecter chacun et ne pas donner de leçon ; que de toute façon tout est complémentaire n’est en fait pas (plus) tenable. Il y a maintenant trop d’arrières pensées en coulisse et des restes de position de classes qui refont surface entre d’un côté, des positions de petite classe moyenne faites de soucis de respectabilité, de « donner une bonne image de marque », d’exigence de reconnaissance institutionnelles ; et de l’autre des positions de révolte de personnes précarisées, à la limite de la lumpen-prolétarisation. Cette dernière fraction non seulement privilégierait les actions illégales voire violentes, mais elle serait bloquée sur les attaques contre les personnes (et les biens) et des objectifs finalement trop quantitatifs et que le gouvernement pourrait finalement accordées pour faire cesser le mouvement. Elle aurait oublié les « valeurs » et les buts profonds du mouvement qui ne sont pas d’ordre matériels. De fait cela revient à opposer fin du mois à fin du monde, à opposer ceux qui veulent remplir le frigo et ceux qui pensent qu’il faut réduire la consommation, opposer l’avoir et l’être dans un moralisme confondant.

Pour certains GJ, les idéaux du mouvement auraient été sacrifiés à une sorte de consumérisme latent1. Pourtant, les slogans et chants liés à la Révolution française ne sont-ils pas l’expression « d’idéaux ». On a l’impression que les uns jouent Condorcet et le droit de pétition alors que les autres jouent « les aristocrates à la lanterne » !

Pour les uns il ne s’agit pas (plus) de s’attaquer au « système », ce qui étai pourtant le point de départ du mouvement et lui a valu d’être stigmatisé comme populiste par les politiques et les médias.

JW, fin juin 2019

  1. Cf. un tract non signé, mais diffusé par le groupe Lyon-centre à la réunion de préparation de l’AG départementale qui s’intitulait : « Gilets jaunes, quel est votre… métier », une critique humoristique d’un des slogans les plus repris dans les manifs : « Gilets jaunes, quel est votre métier ? Aouh, ahou, ahou » en référence aux guerriers spartiates et au film 300 []

Dans les traces encore fraîches des Gilets jaunes

À partir de la lecture de l’article de Dietrich Hoss Ce qu’il pourra rester du mouvement des Gilets Jaunes ? publié sur le site Lundi.am1, il nous semble utile de formuler quelques remarques.

Sur le fond de notre présentation, de ce qu’il faut garder des Gilets jaunes, plusieurs choses vécues de l’intérieur nous ont amené à certaines conclusions et au contraire de ce qui est dit de notre article, nous avons tenté de ne pas noircir le tableau. Oui il y a des traces qui resteront de ce mouvement, et pour illustrer notre position générale à son sujet, on peut se rappeler de la phrase de Horkheimer pour qualifier Adorno et son approche de la critique comme celle d’un « pessimiste théorique et d’un optimiste pratique ». C’est ce que nous avons appliqué dans ce texte qui s’efforçait de faire un premier bilan. Mais il y a des moments où même cet optimisme pratique n’est plus de mise. Et à notre avis nous en sommes là. Il a souvent été reproché à Temps critiques (surtout côté insurrectionnistes), d’avoir une critique juste, mais « en surplomb », or là, le moins qu’on puisse dire c’est que nous ne sommes pas dans cette position puisqu’à notre connaissance, nous sommes le seul groupe « extérieur » à avoir opéré de manière affichée à l’intérieur du mouvement des Gilets jaunes.

Il est possible d’évoquer une « nouvelle socialité » qui, certes, nous est apparue comme importante, ce que nous avons appelé la tendance à la communauté des Gilets jaunes, mais elle ne fait pas tout, surtout une fois le mouvement retombant. Il ne s’agit pas de clore des potentialités, mais il est possible de se raccrocher à ce qui se passe réellement comme le permet le Journal de bord2. Ce n’est pourtant pas ce à quoi se livre D. Hoss dont l’interprétation apparaît très décalée dans la mesure où elle consiste à adopter une position velléitaire conduisant à vouloir toujours plus alors que le mouvement est maintenant dans une phase où il a épuisé sa dynamique. En outre, l’apport qu’il va chercher auprès des analyses de Marcello nous apparaît bien problématique. En effet, Tari se méprend sur les modalités actuelles de la dynamique du capital et sa marche vers la société capitalisée. Sa notion « d’insurrection destituante » ou encore celle de « communisme destituant » ne tient pas compte de la tendance à la dissolution des institutions de l’Etat-nation. Avec la mise en réseau de l’État, avec la contractualisation et la particularisation des rapports sociaux, les anciennes médiations institutionnelles se résorbent dans une gestion numérisée des individus (cf. les services publics à distance). Sans en tenir compte, Tari combine le dégagisme du mouvement des Places et le territorialisme des ZAD. De cette combinatoire, il réactive les notions passe-partout : « d’insurrection destituante » et de « République constituante », déjà proposées, en vain, dans les années 2000 par certains post-opéraïstes et la revue Multitudes. Avec ce que nous avons nommé la « révolution du capital », le capitalisme du sommet ne craint pas les actions « destituantes » puisqu’il les pratique intensément lui-aussi. (cf. par exemple, Macron et son livre « La révolution » et aussi « les réformes » au niveau théorique, la tendance à la privatisation de la police et de la justice au niveau pratique). Les perspectives tracées par Tari sont bien plus métaphysiques que politiques et restent très éloignées de celles explorées par le mouvement des Gilets jaunes. Revenons-y.

En effet, au sortir d’assemblées générales plus que houleuses il faut poser les limites de ce que nous avons vécues. Aujourd’hui les uns et les autres s’insultent et s’écharpent pour rien ou presque parfois, jusqu’à ce que certains quittent ponctuellement ou définitivement l’AG. Quant à nous, nous n’avons pas quitté les AG malgré l’envie de certains de nos amis de lutte qui nous pressaient de le faire, mais on a subi des pressions dénonçant nos interventions intempestives qui auraient eu pour effet de déstabiliser les personnes à la tribune et on nous a sommés de nous justifier ! Par exemple, sans rentrer dans les détails, car le Journal de bord l’explique, nous sommes attaqués par les ex-Nuit Debout et LFI pour avoir fait exploser le carcan de « leur » AG dans lequel ils se reconnaissaient et qu’ils voulaient imposer à tout un mouvement sur Lyon. Les communicants en herbes étaient bien là avec tout leur langage et codification extrême. Nous avons pu l’expérimenter dans notre participation aux débuts de la commission organisation avec des individus essayant, de bonne foi, de recycler leur formation en sciences humaines (il serait plus juste de dire, en « ressources humaines ») pour gérer le mouvement comme ils gèreraient une start up. Le fait de ne pas les avoir laissé faire est pris comme la plus haute des trahisons, alors que c’est une critique en acte envers une fraction du mouvement (celle qui se rattache aux Assemblées des assemblées) qui pense tout en termes d’affirmation et d’institutionnalisation (cf. le ralliement soudain au RIP), pendant qu’une autre pense radicaliser une pratique d’action directe qui, si elle restait adéquate pendant la phase ascendante du mouvement, en dérive aujourd’hui vers l’immédiatisme activiste (éclatement du groupe du péage TEO et formation d’un groupe « Gilets jaunes-Lyon résistance» dont les tendances clandestinistes le coupent du peu de « combattants » qui restent).

Ceci dit, dans nos écrits nous ne nous sommes jamais étendus sur les dissensions et affrontements entre groupes qui ont parcouru tout ce mouvement. Mais aujourd’hui où nous faisons des manifestations d’à peine cent personnes dont la moitié ne va pas ou plus aux AG et des AG à quatre-vingts dont la moitié des participants ne va plus aux manifestations, ces affrontements sont devenus un problème. Plus rien ne vient donner de l’unité et tout ce qui n’a pu être dépassé auparavant revient comme un boomerang. Les différences d’origine sociale pour ne pas dire de classe font exploser des personnes et l’on est loin des attaques feutrées des universitaires… Il s’agit là d’attaques physiques qui se rajoutent, niveau stress ou « ressenti d’insécurité » à ce que la police nous a fait subir. Comment faire face alors à des situations où, comme dans la dernière AG départementale on passe d’un soutien à un flic mis à pied du syndicat Vigie police, à des « nique ta mère Castaner » ? Il faut se rendre compte à quel point c’est le grand écart pour des Gilets jaunes dont le problème est de toujours tout vouloir faire tenir ensemble.

Quant à la dimension destituante via M.Tari puisqu’il faut y revenir, en Assemblée Régionale Rhône-Alpes-Auvergne, avec des référents par groupes régionaux, cela a commencé par parler… des élections municipales. Nous faisons en effet face à deux types de municipalisme à l’intérieur du mouvement : celui de l’assemblée des assemblées sur les bases du municipalisme libertaire à la Bookchin, ce qu’on peut qualifier de municipalisme programmatique, hors sol ; et celui des groupes de ronds-points de village qui voient ça comme une prolongation politique et citoyenne du mouvement sur la durée. Des groupes comme celui de Givors sont très en pointe à ce sujet. Ici c’est sur une base de gauche (le délégué de Givors fait aussi partie d’un « CNR-jaune »), mais rien n’empêche de penser qu’il existe son pendant à droite puisque le RIP des aéroports de Paris fait bien unité droite/gauche !

Ce n’est pas la prise à son compte par Hoss de la teneur insurrectionniste en soi du propos de Tari qui est critiquable, mais le fait de donner crédit à l’idée de « l’insurrection destituante », une hypothèse sans rapport avec le mouvement réel des Gilets jaunes et sans référence aux transformations de l’État et du capital.

Pour parler des conditions présentes, beaucoup de protagonistes du Journal de bord, dont nous-même, traversons des moments à souhaiter… que cela s’arrête. La dureté même des échanges après sept mois, dégoûte bon nombre de personnes et crée de vraies défections.

Certes on peut gloser sur notre façon de « clore » le mouvement, mais au contraire c’est lui donner ses lettres de noblesse en lui reconnaissant des points forts sans ignorer ses faiblesses. C’est au contraire bien se situer au niveau de l’Histoire que de différencier la phase où l’évènement s’enracine et parfois fait éclore les plus beaux combats et celle où les fleurs se fanent. Il faut simplement reconnaître que lorsqu’ils ne se transforment pas en autre chose de plus puissant les mouvements sont faits pour mourir.

Pour finir, le temps ne s’arrêtant pas, ces remarques critiques par rapport à notre brochure apparaissent un peu datées et notre nouvelle brochure sur l’historique du droit de pétition indique un devenir de ce qui reste du mouvement dans un sens rien moins qu’insurrectionniste. En effet, l’Assemblée des assemblées de Montceau n’a rien trouvé de mieux que de lancer les Gilets jaunes sur la piste du RIP contre la privatisation de AdP en se rapprochant de l’idéologie CNR (il existe maintenant un « CNR jaune ») et ce n’est pas l’action du 14 juillet, louable en soi, qui nous fera changer d’avis.

Temps critiques
17 juillet 2019

  1. Ce qu’il pourra rester du mouvement des Gilets Jaunes ? Sur le site de Lundi.am : https://lundi.am/Ce-qu-il-pourra-rester-du-mouvement-des-Gilets-Jaunes []
  2. Accessible à cette adresse : http://blog.tempscritiques.net/archives/2231 []

Actions autour du 14 juillet

Pour toutes ces actions nous réaffirmons que c’est une des forces principales du soulèvement des Gilets jaunes que d’avoir veillé à ce qu’aucun groupement d’intérêts particuliers (de classe, professionnel, syndical, religieux, d’âge ou de sexe) ne prenne le pas sur l’universalité de la lutte contre les conditions générales aliénées de vie actuelle. Les habitants des villages, des petites villes et même des « quartiers » des grandes villes étaient présents sur les lieux de blocage et actifs dans les actions, mais ils y étaient en tant qu’individus ; individus-citoyens aimaient à le dire les occupants des ronds-points et les autres protagonistes du soulèvement.

Citoyens, donc, mais pas au sens de l’assignation par le pouvoir en place d’une sorte de donnant-donnant contractuel entre devoirs et droits.

Citoyens au sens de la Révolution française dans ses meilleurs moments, ceux des articles 34 et 35 de la Déclaration des droits et du citoyen de 1793 consacrant les droits à la révolte et à l’insubordination en cas de perte de légitimité du pouvoir en place, l’abolition de l’esclavage, etc. C’est justement ce que les Gilets jaunes ont affirmé dans leur mouvement de confrontation avec l’État.

En effet, les droits ne peuvent avoir une réelle valeur pratique que s’ils sont portés par des individus associés dans l’action commune de bouleversement politique et social. Le caractère abstrait et formel de ces droits à l’insubordination ne peut trouver sa concrétisation que dans la lutte collective ; une lutte que le révolutionnaire Anacharsis Cloots appelait « La République du genre humain » dont le nom définit la perspective universaliste et elle seule.

Le « Tous Gilets jaunes » proclamé aux moments les plus intenses du soulèvement ne signifie donc pas, dans notre acception, que nous sommes déjà tous citoyens et que cela ne serait qu’un droit à faire valoir, au-delà de toutes nos différences, mais que cette qualité s’acquiert dans la lutte. D’où la référence historique à la sans-culotterie de la Révolution française porteuse de la mémoire collective d’un bouleversement social et politique auquel il est possible de s’identifier. Tout le monde peut être Gilet jaune, mais à partir du moment où on se dépouille de ses vieux oripeaux particularistes. Revêtir le gilet jaune exprime cet aspect symbolique. De ce point de vue, beaucoup de personnes participant au mouvement ont eu du mal à le revêtir parce que l’ancien leur collait à la peau.

Est donc citoyen celui qui « décourbe le dos », celui qui avec d’autres se soulève et participe à la seule médiation qu’il reconnaît parce qu’elle le fait advenir à autre chose que ce qu’il était, celle de la communauté de lutte.

C’est avant tout dans cette perspective universaliste que les actions du 14 juillet peuvent acquérir une portée politique générale et non pas par un recours à des groupes et identités qui devraient se coaguler dans leurs différences.

Temps critiques, le 11 juillet 2019

 

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Regarder le train passer

Lettre aux camarades

En croisant des camarades qui peuvent avoir participé de près ou de loin à des luttes (CPE, contre-sommet type G8, Loi travail, etc.), mon implication dans un mouvement comme celui des Gilets jaunes a alimenté de récentes discussions. Des questions sont apparues et méritent qu’on s’y attarde car cela fait 5 mois que le mouvement des Gilets jaunes a commencé et la plupart de ces camarades n’ont participé à aucune des dimensions du mouvement. Il y a certes la vie : travail, enfants, etc. qui joue mais je crois qu’il y a plus.

Je vais donc aborder quelques-uns des points qui ont fait surface dans notre discussion à partir d’un premier argument :

Au début le mouvement était contre l’augmentation de l’essence à la pompe et cela ne donnait pas envie de rejoindre le mouvement.

Malgré le fait que nous avons tous des potes qui habitent hors grande agglomération, cette remarque se base sur une mécompréhension de ce qui fait la vie de bon nombre de foyers. Se déplacer dans les périphéries des villes et le rurbain, ce n’est pas prendre son vélo ou le métro pour aller dans tel ou tel endroit en un temps record, c’est prendre son véhicule à essence pour simplement vivre ou dirait un GJ, survivre. Pour la plupart des familles ce moyen de déplacement est indispensable. Que le prix de l’essence n’ait pas été compris comme un élément déclencheur pouvant amener plus loin, à ne pas circonscrire la lutte à ce point de départ, peut être compréhensible. Mais en creusant la discussion je me rends compte de tous les a priori qui se trouvent derrière ce discours : il ne fallait pas défendre ceux qui polluent et qui s’expriment dans un ras-le-bol pas très net, non structuré. Par exemple, là où l’exaspération envers les syndicats et la « gauche » était une des clés de l’élargissement du cortège de tête de la Loi travail, la défiance des Gilets jaunes envers ces organisations pose problème car justement ce n’est pas un marqueur idéologique, et donc c’est cela qui leur est reproché, alors pourtant qu’on trouve le même écart aux organisations… mais sans qu’il se voit décerner ses lettres de noblesse par les prétendus « radicaux ». En effet, les Gilets jaunes étant volontairement a-partisans cela rentre en conflit direct avec tout un héritage de luttes. Et comme le rapporte un copain par rapport aux Gilets jaunes, pendant des semaines tu entendais les militants parler de la « manif de beauf » du samedi.

Quant à mes camarades ils me demandent si le risque politique n’est pas grand dans le contexte d’un pays de droite et d’une tendance mondiale au conservatisme. Je n’évalue pas la situation de cette manière et déjà cela marque une rupture. La France reste un pays très à gauche rien que par sa tradition syndicale bien différente que dans d’autres pays. Je me demande quand même si les gens que je connais sont un jour sortis de France ? D’un autre coté, les premières victimes de l’instrumentalisation du mouvement par l’extrême-droite semblent être mes camarades car ils sont en dehors de toute analyse de la société du capital. Certes, la tendance prédominante du mouvement des Gilets jaunes n’est pas à l’attaque du capitalisme mais globalement ce n’est pas un problème de positionnement politique. Macron est le fruit d’une alliance de tous les bords contre les extrêmes. Ceux de gauche qui ont voté pour lui, par dépit ou pas, et qui le soutiennent de fait aujourd’hui contre le mouvement des GJ, me paraissent bien plus inquiétants. Cela fait penser à la manière dont le mouvement italien des années 70 a été battu : par l’alliance démocratique de tous les bords dont le PCI (voir la ligne de fermeté au moment de l’enlèvement d’Aldo Moro contre les BR).

Mais le risque politique semble d’autant plus grand à mes camarades qu’il n’y a pas de guide, pas de « plateforme » ou alors des listes de revendications qui parfois déroutent, voire rebutent. La nature première de cette révolte de fond est là, bien mal appréciée. Ceci surtout provenant de personnes qui peuvent avoir considéré par le passé que formuler des revendications, c’est déjà capituler.

Qu’est-ce qui amène dans un tel mouvement alors ?

D’abord je me rends sur un rond point à Feyzin, je vois que la parole est libre, non cloisonnée et je découvre des gens de tout type. Ni la curiosité, ni une volonté militante n’aura fait bouger mes camarades comme si aller sur un rond-point avait été prendre un risque pour soi-même.

Tu ne rentres pas dans un mouvement sans tes bagages mais tu en abandonnes des aspects rapidement et particulièrement tous les présupposés idéologiques qui te permettent de « tenir » en temps de paix sociale. Or, ce mouvement, c’est un grand saut dans l’inconnu. C’est exactement ce que l’on a pu ressentir à l’approche des samedis, des « Actes » qui contenaient des potentialités que personne ne pouvait anticiper (le négatif à l’œuvre). Ainsi, les GJ ont trouvé rapidement dans le mouvement des certitudes politiques nouvelles. Plus de tracé déclaré aux manifs, une casse assumée collectivement, des moments de solidarité forts, etc.. Dans le fond une révolte non balisée est ce qui semble le plus démobilisateur pour nombre de mes camarades… Cela peut paraître contradictoire à une personne extérieure à tout cela, mais par exemple, la manière dont l’ultra-gauche aura condamné le mouvement a été, selon moi, un révélateur. Cette ultra gauche enfermée dans son discours tout « communisateur » qu’il puisse être, pensait avoir déterminé à l’avance les limites indépassables de ce mouvement « interclassite » (horreur !). Pour elle et pour beaucoup de libertaires, il n’y avait là rien à sauver sauf pour quelques individus isolés ou suffisamment détachés des positions de leurs organisations respectives (qui quelles que soient leurs positions officielles ne se mouillèrent guère en l’affaire, de peur d’un faux pas).

Le mouvement des Gilets jaunes est un évènement au sens fort ; il y aura un avant et un après et ce pour tout le monde : politiques, syndicats, gauche radicale, etc. Je pense que mes camarades le perçoivent mais attendent ; ils ont observé ce mouvement de loin et verront bien : Allons boire un verre dans notre ghetto alternatif…

Gzavier – 19 avril 2019