La forme-valeur : une forme sans contenu, c’est-à-dire évanescente

Cet échange est une suite des échanges entre Camille et JW et a pour but d’éclaircir l’utilisation de la formulation forme-valeur sans avoir pour cela à faire une lecture entière, de notre livre L’évanescence de la valeur, L’Harmattan 2004.

Il s’agit ici de replacer la discussion autour de la valeur dans son devenir historique/politique et non pas simplement dans son cadre économique (les théories de la valeur) ou logique (la théorie de la forme-valeur).


 

Pour parler de la « forme-valeur », il faut d’abord accepter l’idée d’une distinction entre valeur d’usage-valeur d’échange d’un côté et valeur de l’autre comme abstraction réelle, une notion qui n’apparaît qu’avec la Contribution à la critique de l’économie politique qui succède à la lecture de La Logique de Hegel par Marx et où il fait du travail abstrait un sujet et de l’homme un prédicat. La citation de référence la plus utilisée est celle-là : « (la réduction des différents travaux) à un travail non différencié, uniforme, simple, bref à un travail qui soit qualitativement le même et ne se différencie donc que quantitativement […] est une abstraction qui s’accomplit journellement dans le procès de production social; abstraction qui n’est pas plus grande ni moins réelle que la réduction en air de tous les corps organiques » (ES, p. 10). Auparavant, il ne faisait pas de différence entre valeur d’échange (VE) et valeur car son analyse se situait au sein de la « domination formelle » du capital sur le travail. Il n’avait pas encore produit le concept de valeur en tant que forme et restait soit au niveau de la valeur d’échange dont la substance est le travail social en général ou alors de la valeur d’échange-mesure en temps de travail quand il reste proche de Ricardo.

Marx renforce cette perspective théorique de l’abstraction réelle dans Le Capital, en disant que le travail abstrait n’est « qu’une chose de pensée » correspondant, mais distinct de sa forme phénoménale dans la valeur d’échange (ES, Livre I, 1, p. 74). Et le fétichisme de la société marchande est défini justement par la capacité de cette forme phénoménale à cacher l’essence réelle de la valeur. Ce n’est pas l’homme qui se trompe sur la réalité, mais la réalité qui trompe l’homme. Soit dit en passant, cela ruine toute conception révolutionnaire reposant sur la conscience ou tout au moins renvoie cet aspect à un niveau périphérique percevable dans certaines formules reprises par les descendants des gauches communistes quand ils se réclament de cette formule de Marx : « peu importe ce que tel ou tel prolétaire ou même ce que le prolétariat tout entier s’imagine être son but, momentanément. Ce qui importe, c’est ce qu’il est réellement et c’est ce qu’il sera historiquement contraint de faire conformément à son être. Son but et son action historique lui sont tracés visiblement et irrévocablement, dans les circonstances mêmes de sa vie comme dans toute l’organisation de la société bourgeoise actuelle ». Quand on sait que cette citation figure en exergue d’un livre d’un protagoniste de 19681 qui fut le livre de chevet de l’après 68 pour toute la mouvance communiste radicale qui exprima une critique de l’idéologie ultra gauche, on se pose quand même (enfin moi en tout cas) des questions d’abord quant à notre rapport à Marx, ensuite quant à notre capacité à intégrer ça dans notre époque. A quoi servait « d’avoir fait 68 » et de brandir ça en 1972 …

Par ailleurs il précise que le rapport n’est qu’entre valeur d’usage (VU) et valeur car la VE ne serait qu’une forme phénoménale, expression de la contradiction entre VU et valeur : « La marchandise est d’une part valeur d’usage et d’autre part valeur, non pas valeur d’échange, car la forme phénoménale n’est pas son contenu propre » (Marx : « Notes marginales sur Wagner », Le Capital, Livre II, ES, p. 471 et 462). La valeur ne peut être assimilée ni à une mesure ni à une substance : le travail abstrait s’exprime sous forme de valeur mais n’est pas substance de la valeur. La difficulté est alors de le distinguer du « travail en général » et donc de le spécifier comme propre au capitalisme.

Une distinction et une conception refusées aussi bien par Castoriadis (op.cit de ma lettre précédente à Camille) que par Baudrillard  qui dans Le miroir de la production ne se préoccupe pas de la valeur en général, mais de la critique de la VU  (assimilée à l’utilité ou à une valeur concrète) dans un capitalisme où domine la VE (pour lui valeur abstraite) ou par moi (dans mes articles depuis le n°15) dans la mesure où en critiquant la catégorie valeur pour la marchandise je me rattache directement au prix en tant que valeur sociale sans pour cela en faire une forme (elle n’a de « valeur » que dans son expression monétaire) seule façon de sortir de l’analyse du fétichisme de la marchandise qui sous-tend tout cela.

Revenons maintenant au raisonnement de ceux qui parlent en termes de forme-valeur : dans la petite production marchande, la forme-valeur n’est pas censée déjà exister parce que cette distinction n’existerait pas, la valeur d’usage n’est pas encore complètement sociale, c-à-d qu’elle n’est pas encore simple « porte valeur », mais valeur d’usage concrète et la valeur d’échange représente encore une propriété du produit et non une représentation du travail abstrait. L’objectivité de la valeur résiderait non dans sa matérialité, mais dans sa forme. C’est un mécanisme qui de fait supprime la question des échanges (la VE quantitative) et celle de la monnaie (la base de raisonnement de Marx dans le chap 1, Livre I est le troc ! (froment contre fer)

Et Marx de revenir à une double conception de la VE pour valider son concept de forme-valeur. La VE a un aspect qualitatif comme forme de la valeur et un aspect quantitatif comme grandeur de la valeur. A mon avis c’est le « subterfuge » qui lui permet sans arrêt de passer de la loi de la valeur en temps de travail à la forme-valeur du travail abstrait (c’est en tout cas comme ça que le pratique l’école critique de la valeur).

Les insuffisances des concepts de Marx dans sa critique de l’économie politique ne s’expliquent pas uniquement par le côté rudimentaire de ses connaissances mathématiques où par sa contre-dépendance, malgré tout, avec l’économie classique, mais parce que, pour terminer son Capital monumental et qu’il privilégie, il fait le choix de sacrifier d’autres domaines comme celui de l’Etat et des classes. Cela conduit à une absence de véritable théorie de l’Etat et à négliger son rapport avec le développement du capital2). En effet, dans ses textes historiques comme les luttes de classes en France, il ne fait qu’analyser des formes phénoménales de l’Etat sans aboutir véritablement à une théorie de l’Etat, ce qui a laissé le champ libre à diverses solutions de facilité pour les communistes plus ou moins officiels et leur théorie sur le capitalisme monopolistique d’Etat et même pour les communistes radicaux3 qui se sont souvent rangés à la formule d’Engels sur « l’Etat chargé d’affaire de la bourgeoisie ». Ce qui fait que bien souvent ces analyses peuvent apparaître comme une régression par rapport à l’analyse de Hegel sur le caractère d’universalité de l’Etat et impuissantes à s’opposer au retour des théories contractualistes qui refleurissent aujourd’hui avec la pensée néo-libérale ou même foucaldienne, les appels à la société civile, etc.

De ce fait Marx ne saisit pas la nature socio-politique du concept de valeur et le fait fondamental que le marché au sens moderne du terme n’existe pas sans l’Etat (« l’invention du marché », le salariat institutionnalisé en système, la norme politique déterminant la valeur de la monnaie, le prix de la force de travail et de la terre, trois « catégories » qui ne sont pas des marchandises même si le capital tend à les transformer en quasi marchandises).

Pour être plus concret, l’égalisation des travaux dans le capitalisme ne se fait pas par l’égalisation des temps de travail (loi de la valeur) ou des unités d’utilité (école néo-classique), mais par l’expression monétaire normée par l’institution monétaire. Ce sont les mouvements monétaires qui sont objectifs, ce que l’on retrouve d’ailleurs dans les principes de la comptabilité nationale avec les tableaux économiques. C’est ce que ne comprennent pas les tenants du travail abstrait comme « abstraction réelle » pour qui la valeur étant la forme que prend le travail abstrait dans le capital, elle préexiste au marché. La valeur d’échange a disparu ce qui conduit assez naturellement à réintroduire par la bande la valeur d’usage à travers l’idée de satisfaction des besoins.

C’est ce qu’ont par contre bien compris Mario Tronti et le courant opéraïste italien qui redonnent place à la lutte de classes dans sa détermination (la valeur comme concept politique, la valeur non pas comme substance, mais comme puissance de nature spécifiquement sociale dans la période où était encore opérante la dialectique des luttes de classes).

Je conclurais juste sur l’actualité de la discussion autour de la valeur. Dans sa dynamique d’unification de tout son procès (de l’amont à l’aval de la production proprement dite), le capital tend à s’affranchir de toutes les théories de la valeur car cette dernière a justement perdu son ancienne puissance sociale quand ce n’est pas le travail abstrait qui a englobé le travail concret, mais le travail abstrait qui a été englobé par la capitalisation de toutes les activités humaines de sorte que la forme valeur perdant son contenu, elle devient non pas toute puissante, mais évanescente »4. Je laisse de côté ici la question qui est que si on ne veut pas confondre travail abstrait et travail en général, le travail abstrait est toujours un travail concret-abstrait, point qui est développé dans notre livre (p. 20 et sq)..

  1. J. Barrot (G. Dauvé) : Le mouvement communiste, Champ Libre, 1972. Ce même Barrot et l’équipe de la librairie La vieille taupe (première manière » se vantait d’ailleurs, par une affiche qui annonçait la fermeture de la librairie, que la théorie révolutionnaire soit maintenant achevée et assez diffusée si bien qu’il ne restait plus qu’à l’appliquer ! []
  2. Cf. notre texte sur l’Etat et la théorie de la dérivation, disponible sur le site []
  3. Une théorisation de l’Etat qui est aussi négligée par le courant dit « communisateur » comme si l’Etat avait disparu ou disparaîtrait avec le capital parce que finalement il ne serait que l’Etat des capitalistes sans rapport avec la catégorie de l’universel organisée dans la démocratie à l’époque moderne. Encore une chose qu’a bien remarqué Tronti en disant que le mouvement ouvrier italien de refus du travail des années 1960-1970 a été battu par la forme démocratique pas par l’Etat de classe (idem, Mai-juin 68 en France). []
  4. J. Guigou et JW L’évanescence de la valeur, op.cit, p. 117 []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *