Remarques sur la note de J.Guigou sur imagination, imaginaire, imageries

D’entrée de jeu cette note nous semble manquer son enjeu par la mise en avant première de ce qui constituerait un processus historique dans lequel l’imagination serait elle-même un élément de ce processus historique, le premier moment du « triptyque ». Une hypothèse qui ne nous paraît guère probante.

En effet, nous pensons que l’imagination n’est pas un « moment historique », mais une faculté humaine générale ; par exemple, le rêve par un « primitif » d’un oiseau peut correspondre à celui d’un avion chez un « moderne ». Bref, nous la considérons comme un élément constitutif de notre être générique. Tu le reconnais d’ailleurs plus loin dans un autre langage quand tu mentionnes ce qui serait la dimension anthropologique de l’imagination dès l’émergence du genre humain. Mais cela n’est visiblement pas une évidence pour toi, puisque tu cherche par ailleurs des occurrences historiques qui remonteraient au XIIe siècle ! De fait, tu réduis là encore l’imagination à un processus et la définition que tu donnes de l’imagination est finalement sociologique ou socio-culturelle et comme elle est historisée tu penses en dévoiler le caractère politique, alors que tu manques justement la dimension « d’excès de sens » pour parler comme Adorno, qu’elle contient.

On retrouve ici un différend de même nature que celui rencontré à propos de « l’aliénation initiale » dans le n° 21 de la revue.

Si nous voulons distinguer cette constante (l’imagination) de la notion d’imaginaire, faut-il encore définir ce dernier, ce que tu ne fais pas. Pour nous, c’est l’état collectif et social de l’imagination à un moment donné par un groupe social donné. Il s’agit là d’un imaginaire social. Soit un ensemble de représentations (mot que tu n’emploies pas) ou de significations (terme que tu n’emploies pas plus parce qu’ils réfèrent à Castoriadis on suppose) qui font sens dans une époque aussi bien pour les dominants que pour les dominés. Ainsi, « l’imaginaire médiéval » de Le Goff s’agissant d’une étude historique est tout-à-fait approprié. Quant à B. Pasobrola puisque tu le cites, il parlait d’un « imaginaire de la rationalité » auquel tu opposais un « imaginaire du nihilisme », les deux étant des opérateurs de la dynamique du capital. (lettre à BP du 24/09/2014) 1.

L’imaginaire n’est donc pas une déclinaison de l’imagination puisque cette dernière peut émerger d’un imaginaire, par exemple quand les prémisses de la révolution française contiennent et expriment bien entendu « l’imaginaire de l’Ancien régime », mais que celui-ci rentre en crise et laisse des marges et même tout un champ possible pour une première forme « d’imagination au pouvoir ». L’histoire « en marche » est en effet création de significations qui ne sont pas réductibles à des déterminations objectives, sans être pour autant arbitraires. On pourrait prendre ici encore l’exemple de la Révolution française et la séquence qui coure de l’acceptation par le Roi de la Constitution de 1791 à sa mise à mort pendant laquelle la révolution bascule dans l’imaginaire républicain 2.

 Tu le reconnais d’ailleurs quand tu dis que, « dans des circonstances déterminées, l’imagination élargit et approfondit la pratique ». C’est donc ta notion « d’autonomisation » qui est sur ce point contestable. Sur ce point, parce que si cette notion nous a bien servi pour historiciser des transformations du capital (l’autonomisation de la valeur), elle n’est pas pertinente pour parler de ce qui relève du transhistorique et de toute façon elle est souvent employée de façon abusive, y compris chez Castoriadis quand il parle « d’autonomisation de l’imaginaire » pour décrire l’aliénation.

 L’emploi inconsidéré et très fréquent du terme « imaginaire » n’a fait que se développer depuis. C’est effectivement d’abord un ravalement de l’imagination  à l’imaginaire (représentation collective d’une époque), ensuite à des imaginaires dans lesquels l’individu intègre le social à partir de sa particularité, d’où l’importance du pluriel, enfin à une imagerie qui est une image stéréotypée. C’est l’individualisation close d’une faculté humaine universelle, y compris close sur un groupe identitaire dans lequel se perd ce qui est commun. Mais ces imageries sont elles-mêmes présentes dès les premières formes de société ; elles sont en rapport de dépendance ou en conflit avec les représentations religieuses. Elles ne sont donc pas strictement contemporaines ; simplement, l’intelligence artificielle et la technologie tendent à multiplier ces imageries, dans une virtualisation des activités humaines. Mais pour nous cette totalisation n’est qu’une tendance en cours qui peut être contredite exemple, le métavers (un monde de fiction 3 ) s’implante difficilement comme l’indique la crise de son financement et les critiques qui se font jour contre les « innovations toxiques ». Certes la conquête de nouveaux espaces fait partie de ce qu’on peut appeler l’aventure humaine, mais elle n’est pas inscrite dans des données temporelles précises. Ainsi, la conquête de l’espace des années 1960 s’est ralentie avant que Musk ne la relance et plus près de nous, il y a une vingtaine d’années, l’échec du jeu virtuel Second Life montre qu’il n’y a rien d’automatique dans ce processus.

Le développement du télé-travail est lui aussi contredit et surtout, comme tu le reconnais d’ailleurs s’il n’y a pas d’imaginaire Gilets jaunes, c’est bien parce qu’il y a encore du réel et non pas que du virtuel. C’est d’ailleurs en cela qu’il y a eu, à cette occasion, une divine surprise. Dans un autre domaine, la difficulté actuelle dans les rapports hommes/femmes est bien de l’ordre du réel et la virtualisation qu’en donnent les sites de rencontre ne détruit pas ce réel, mais au contraire lui donne consistance en creux en replaçant au centre les rapports de sexe individualisés. Les imaginaires particularistes et nomades viennent se briser sur ces mêmes déterminations du réel. Par exemple, la prise d’importance si ce n’est de pouvoir des personnes transgenres dans les milieux homosexuels provient en grande partie de la priorité absolue qui est donnée non pas à un imaginaire particulier, mais à leur identité sexuelle quasi biologique (« on ne devient pas transgenre, mais on l’est » pour paraphraser en l’inversant la formule de Simone de Beauvoir). En cela, nous pouvons dire que les identités nomades de Butler et leur imaginaire prétendument transgressif des cultures dominantes sont ramenés au « réel 4 ».

Laurent et J.Wajnsztejn le 20 novembre 2022

Notes de bas de page :
  1. Dans ces échanges, BP tentait de définir les deux notions : « […] La notion d’imaginaire dépasse largement celle d’imagination. La fonction psychique que l’on nomme « imagination » et que l’on réduit parfois au rêve, ou à la songerie, au roman ou à la poésie, est une donnée héritée de la psychologie populaire et du sens commun. Si on l’emploie, il faut donc préciser le sens qu’on lui donne. Il en est de même de l’ « imaginaire » qui, dans son sens commun, signifie « créé par l’imagination », donc inexistant dans le « réel », le « vrai », l’ « objectif »… Il va de soi que le sens de ce mot a été élargi dans le domaine psychologique par la psychanalyse et dans le domaine social par certains théoriciens, Castoriadis en particulier. L’imaginaire social n’est pas réductible pour ce dernier à l’activité imaginative, mais regroupe les significations qui touchent aussi au domaine du « réel », en particulier du fonctionnel. C’est pourquoi la distinction qu’établit Jacques G. entre « l’imaginaire positif de la rationalisation » et « l’imaginaire négatif du nihilisme » revient à séparer le domaine des réalisations « rassurantes » de la raison, et les peurs « nihilistes » suscitées par l’imagination. Si j’avais à choisir, j’inverserais plutôt ce rapport ! Freud, par exemple, ne disait-il pas que la fonction du rêve est de « rassurer » ? Et les propagandistes catastrophistes ne s’adressent-ils pas en premier lieu à notre ‘raison’ ? »[]
  2. Le salut public, le « glaive par la loi », la patrie en danger, la Marseillaise, les arbres de la liberté, la fraternité des fédérés, la liberté comme mode d’existence politique, la Concorde sont dés éléments de cet imaginaire.[]
  3. Pour être précis, rappelons que le métavers vise un univers qui devrait dépasser tous les autres. Un méta-univers, ou métavers, pour reprendre le terme forgé par l’auteur américain de science-fiction Neal Stephenson. Un monde numérique où nous pourrions tous nous projeter, avec une liberté impossible dans le monde physique – changer instantanément d’apparence, voyager à la vitesse de la lumière, vivre des vies à l’infini.[]
  4. Cf. Frans de Waal, Différents. Le genre vu par un primatologue et entretien dans Libération le 2 novembre.[]

Note sur imagination/imaginaire/imageries

Récemment, dans certains milieux impliqués dans le mouvement des Gilets jaunes, des discussions ont eu cours sur l’imaginaire des Gilets jaunes. Par ailleurs on assiste à la recrudescence de l’emploi du terme « imaginaire ». Il nous paraît nécessaire de faire un état des lieux de la question en mettant mieux en évidence la différence entre imaginaire, imagination et imagerie que j’ai déjà développée, mais qu’il faudrait convient de repréciser et d’actualiser.

Imagination/imaginaire/imagerie sont trois moments d’un processus d’autonomisation que j’ai dialectisé dès le début de la revue Temps critiques (années 1990). Je l’illustrais alors dans une périodisation à partir de l’après-Seconde Guerre mondiale, mais surtout avec les années 60.

En Mai 68, il y a eu surgissement de l’événement avec un jaillissement d’imagination dans tous les domaines de la pratique politique et des rapports humains (cf. l’appel inédit à « l’imagination au pouvoir »).

Est ensuite venu son échec dans les années 1970, qui engendre un recours à l’imaginaire employé comme substantif avec l’hégémonisme intellectuel de la psychanalyse lacanienne.

Puis survient une nouvelle autonomisation dans des formes qui ne sont plus des images au sens traditionnel de représentation d’un objet, d’une forme, d’un être, mais des imageries (cf. la politique spectacle, puis les réseaux sociaux puis les métavers, etc.) ; des imageries accompagnées de symboles.

Dans le cercle d’individus proches de la revue Temps critiques et dans de longs échanges sur le blog avec Bernard Pasobrola, la question de l’imaginaire et donc aussi de l’institution imaginaire de la société a été revisitée. J’ai à ce moment-là, proposé une critique de l’institution imaginaire de Castoriadis 1 en montrant comment la place centrale et généralisée qu’il accorde à l’autonomie (il vise la « société de l’autonomie ») le conduit à rallier les formes et les forces d’innovation et de « créativité » qui sont celles-là même de la société capitalisée post-68.

Développons, tel que je le reformule aujourd’hui.

Le pic de l’usage du terme imaginaire dans la langue courante (mais de niveau soutenu) a été atteint dans les années 70/90. Si, bien sûr, la notion est encore utilisée et même très fréquemment, elle relève désormais plus des domaines de l’imagerie savante que de celui de l’imaginaire. Par exemple les imageries insurrectionnistes qui rejouent la révolution sans la perspective révolutionnaire qui la sous-tendait ou encore les imageries primitivistes sur la nature « d’avant » qui essaient d’échapper au nouveau déterminisme écologiste et climatique qui succède au déterminisme marxiste.

J’en reviens à ce qui a pu être pensé comme « l’imaginaire des Gilets jaunes. Nous avons produit une brochure sur les références des Gilets jaunes à la Révolution française, puis notre livre, L’événement Gilets jaunes 2 où nous développons trois références : jacobine (Constituante, Guillotine, etc.), démocratie directe (le RIC) et communalisme. Il me semble plus approprié à l’événement Gilets jaunes de parler d’un symbolisme de la révolte ou bien d’aspirations à une justice ferme dans ses principes, plutôt que « d’imaginaire ».

Il est donc nécessaire de redéfinir les notions et d’apporter quelques précisions sur la périodisation que j’avais proposée avec le processus socio-politique imagination/imaginaire/imageries.

Dans un article 3 intitulé « L’imaginaire : naissance, diffusion et métamorphoses d’un concept critique », l’historien des idées Claude-Pierre Pérez présente une analyse documentée de la genèse et du cheminement de la notion d’imaginaire dans les sciences humaines, la littérature et les textes imprimés depuis l’après Seconde Guerre mondiale.

Il montre, notamment, comment, dans les années 50 et 60, le recours à l’imaginaire a d’abord été fortement affirmé par les structuralistes, Lévi-Strauss, Lacan, Althusser (et son « marxisme imaginaire 4 »), puis revendiqué également par d’anciens marxistes qui font de « l’imaginaire radical » un concept majeur pour leur critique du marxisme. Castoriadis et son « institution imaginaire de la société » est un auteur emblématique de cette démarche dans les années 70.

Le texte de C.-P. Pérez est une source utile de données mais l’auteur présente une histoire de la notion d’imaginaire limitée aux seules évolutions sociologiques, culturelles littéraires, alors que je cherche à en faire une critique politique. Voyons comment.


1 – L’imagination est prévalente depuis quasiment les origines de la langue française (premières occurrences au XIIe siècle), même si la chose s’exprime aussi dans d’autres termes : esprit, fantaisie, fantômes, chimères, déraison, extravagance, folie, évasion, songerie, utopie, etc.

La langue ne fait en cela que désigner cette dimension anthropologique présente dès l’émergence du genre humain ; à savoir une capacité mentale individuelle et collective à percevoir et à représenter des réalités concrètes du monde environnant. Dans des circonstances historiques déterminées, l’imagination élargit et approfondit la pratique, car elle est porteuse d’un devenir.

C’est cette imagination qui se manifeste pendant les moments chauds et cruciaux de l’histoire ». Moments chauds par rapport à l’histoire dite « froide », celle des États, des Empires, des Églises, etc. On pourrait aussi dire « moments discontinus », que ce soit pendant la Révolution française, la Commune ou en mai 1968. Mais ce ne sont que des moments qui ont été plus ou moins rapidement happés par les processus de restauration ou de contre-révolution. Ce qui apparaît comme nouveau dans la situation des années 1960-1970 — celles de ce que nous avons appelé le dernier assaut prolétarien — portait, par l’imagination et les utopies sous-jacentes qui l’animait, un dépassement de ce simple aspect classiste. La défaite de ces mouvements qui ont été présents dans un grand nombre de pays pendant un cycle d’environ dix ans, a marqué non pas un nouveau cycle de contre-révolution, mais une « révolution du capital » qui, sur ce point précis, a englobé politiquement (la victoire de la démocratie comme forme sans contenu), médiatiquement et spectaculairement, le mouvement de l’imagination en le transformant en de simples projections dans des « imaginaires ». 


2 – De l’entité anthropologique intégrale qu’est l’imagination, va s’autonomiser un élément de l’ensemble : l’imaginaire. J’ai décrit et analysé ailleurs 5 les processus d’autonomisation dans la sphère politique et idéologique. L’élément particulier qui s’autonomise d’un tout, tend à remplacer la totalité dont il est issu et il lui donne son identité particulière comme nouvelle vérité. De ce processus qui combine effacement et remplacement, résulte une puissance politique et culturelle qui s’affirme souvent dogmatiquement (voire religieusement) comme nouvelle norme, nouvelle morale. Aujourd’hui, les particularismes, les identitarismes et les communautarismes sont typiques de ce processus.

Sur le plan du langage, l’autonomisation de l’imagination dans l’imaginaire substitue à l’adjectif, qui est d’usage commun dans la langue, tel le récit imaginaire ; les animaux imaginaires ; le malade imaginaire, etc., le substantif : l’imaginaire.

Le mot imaginaire employé comme substantif émerge 6, certes, dès les années 40, chez Sartre avec sa phénoménologie de l’imagination, mais c’est surtout dans les années 50 avec Lacan et sa théorie du stade du miroir que la notion d’imaginaire va monter en puissance dans les sciences humaines et sociales, pour culminer dans les années 60 et 70 dans de nombreux milieux et pas seulement intellectuels. On se souvient dans les débats et les conversations des années 70 de ce qui était finalement réduit à de vulgaires tics de langage pour désigner un lieu autre, inconscient ou irréel ; par exemple : « … bien sûr je ne suis pas d’accord avec lui, mais quelque part il a raison » ou bien encore : « Souvent je le déteste, mais quelque part, je l’aime ». Cet ailleurs était devenu l’ombre, le compagnon illusoire d’une époque non seulement sans imagination, mais dans laquelle les imaginaires n’atteignaient même pas le niveau d’un imaginaire social, du fait du processus d’individualisation dans ce que j’ai appelé, La cité des ego 7.


3 – L’article de Claude-Pierre Pérez décrit bien les cheminements sinueux de l’imaginaire comme objet culturel partagé. Le passage où il montre comment, dans les années 70 et 80, les historiens se sont emparés de la notion est intéressant. La recherche historique est alors conduite sous les auspices de l’imaginaire des sociétés anciennes. C’est déjà le concept dont on affuble les périodes historiques (par exemple Le Goff et L’imaginaire médiéval), mais il conservait encore son sens fort, social-historique, alors que dans les décennies suivantes, son extension à toutes sortes de phénomènes, particulièrement dans la vie quotidienne le vide de toute substance et le réduit à un simple élément de discours post-moderne et branché.

Combien de fois n’entendons-nous pas barré des phrases du type ce celle-ci : « il a échoué à son épreuve d’oral : c’est son imaginaire qui l’a fait bredouiller » ou encore, « la majorité des manifestants ont pris l’itinéraire convenu : c’est leur imaginaire qui les a piégés », etc.

On pourrait citer d’autres exemples de cette autonomisation de l’imagination dans l’imaginaire. Ainsi, alors que Gaston Bachelard a toujours employé le mot imagination — l’imagination poétique, l’imagination de la matière, l’imagination du mouvement — ses commentateurs des décennies 1970 et suivantes parlent de l’imaginaire 8 chez Bachelard.


4 – Si l’on réintroduit ici mon schéma de l’autonomisation de l’imagination dans l’imaginaire, nous pourrions avancer que dans le moment de l’imaginaire, c’est la dimension anthropologique de l’imagination qui est perdue. En s’autonomisant — c’est-à-dire en se séparant — de l’univers de l’imagination, l’imaginaire se positivise et réduit l’imagination à une altérité donnée comme un inconnaissable et finalement assimilable à un leurre.

Dans cette perspective nous pouvons avancer qu’il n’y a pas eu « d’imaginaire Gilets jaunes ». Il y a eu seulement et surtout du réel 9 (la vie dans les ronds-points, les manifestations, les communautés de lutte, etc.) et quelques symbolisations de l’action (la guillotine, le RIC, la volonté d’attaquer les centres de pouvoir). Donc discuter de « l’imaginaire des Gilets jaunes » sans élucider les présupposés politiques et idéologiques de la notion même d’imaginaire, risque de conduire à des malentendus voire à des tensions.

Répétons-le : il n’y a pas eu d’imaginaire Gilets jaunes, mais il y a des essayistes, des militants politiques ou des médiatiques qui aujourd’hui, cherchent à surinterpréter l’événement Gilets jaunes en fonction de leurs intérêts propres (appropriation politique, buzz médiatique, niche académique).


5 – L’épuisement du contenu de la notion d’imaginaire et de sa relative valeur heuristique se manifeste dès les années 1990 et s’accentue dans les années 2000 et 2010. L’article de C-P. Pérez le décrit bien. Mais il ne dit rien sur les dimensions politiques de cette disparition. Sauf dans les dernières lignes en termes anti-industriels ou en référence à la littérature. Ce qui est s’en tenir à la surface des choses.

Retenons toutefois ici une concordance entre l’analyse d’un historien des idées et mes intuitions théoriques. En ce sens qu’il y a certes une recrudescence de l’emploi du terme imaginaire, mais qu’elle se fait dans un usage intempestif (au sens étymologique de à contretemps) ou encore dans une non-contemporanéité (Ernst Bloch 10). La redondance du mot imaginaire dans le langage politico-culturel actuel est l’expression de cette perte du contenu de l’imaginaire comme substitut de l’imagination.

Aujourd’hui, les multiples références à l’imaginaire représentent des reliquats tenaces, mais souvent vains et vides, de l’ancienne période où dominait ce terme ; comme telles elles expriment une parodie de l’imaginaire des années post-68, celles du deuil de l’imagination.

De ce point de vue, l’article traduit et présenté par Serge Quadruppani, « Les rats de l’imaginaire 11 », in Lundi matin, à propos de la mise sous surveillance spéciale d’un écrivain italien, relève de l’usage après-coup du terme imaginaire. Un usage ordinaire comme on en trouve en nombre dans les médias, par exemple « octobre, le mois de l’imaginaire » ou encore « les nuits de l’imaginaire », etc. Autant d’occurrences surabondantes d’un mot qui a perdu son contenu historique et qui s’est autonomisé dans des imageries. 


6 – Pour finir, quelques mots sur l’autonomisation de l’imaginaire dans les imageries. C’est la période dans laquelle nous sommes. C.-P. Pérez parle encore d’images pour désigner ce moment post-imaginaire. Mais ce mot est peu approprié pour désigner, dans la société capitalisée, la tendance à une totalisation des activités humaines dans des imageries numériques, dans des univers virtuels et dans des formes abstraites « générées » par l’intelligence artificielle 12.

Nous sommes déjà loin du « J’en ai rêvé, Sony l’a fait », le célèbre slogan du début des années 1980, qui déjà anticipait sur la captation des imaginaires dans les technologies des imageries.

Depuis le début des années 2000, la mutation politique et idéologique de l’imaginaire en imageries (et en symbolisations qui sont leurs compléments mythico-religieux), a été déterminée par deux opérateurs puissants, l’un technologique, l’autre idéologique :

  • la généralisation des technologies dites de l’image et notamment l’omniprésence des vidéos et l’extension des imageries « générées » par l’intelligence artificielle ;
  • l’épuisement de la référence à cet « Autre » tout puissant qui donnait aux individus particularisés des décennies post-68 un espoir, certes vague, mais un espoir malgré tout, que la société capitalisée n’était pas close, qu’une échappée à son enfermement était encore possible.

Les imageries généralisées et leur symbolisation sont le résultat de la virtualisation de l’imaginaire. L’image (eidôlon, imago) contient une dimension transhistorique, anthropologique, qui disqualifie l’imaginaire pour décrire et critiquer l’emprise de la vidéomédiatisation du monde contemporain. Dans la « réalité augmentée » du métavers, il n’y a ni imagination, ni imaginaire, mais seulement des imageries, des icônes et des symboles.

Lançons abruptement une hypothèse : l’imaginaire s’est autonomisé dans des imageries et celles-ci sont à tendance spectrales.

Jacques Guigou

septembre/novembre 2022

Notes de bas de page :
  1. https://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=394#fiction pour un extrait de mes analyses à ce sujet.[]
  2. …/temps critiques, L’événement Gilets jaunes, À plus d’un titre, 2019.[]
  3. Article disponible en ligne https://www.cairn.info/revue-litterature-2014-1-page-102.htm[]
  4. À la fin de sa vie, Althusser conduit son autocritique à ce sujet dans ces termes : « Raymond Aron avait raison, je lui donne maintenant raison : nous avons fabriqué, du moins en philosophie, du “marxisme imaginaire”, une belle et bonne philosophie, avec quoi on peut aider à penser la pensée de Marx et le réel, mais qui présentait ce petit inconvénient d’être elle aussi absente de Marx », cf. France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-vie-une-oeuvre/louis-althusser-un-marxiste-imaginaire-1345215[]
  5. Le genre comme autonomisation par rapport au sexe, http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article385 ; l’autonomisation des apprentissages dans l’auto-formation et l’évaluation des capacités cognitives http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article104 ; le poétique comme autonomisation de la poésie, http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article385[]
  6. Le Dictionnaire historique de la langue française (Robert) signale une occurrence du substantif imaginaire chez Maine de Biran en 1820 mais sans effet ni suite dans la langue et les idées. Ce n’est véritablement qu’à partir des années 1960 que l’autonomisation opère.[]
  7. cf. La cité des ego, l’impliqué, 1987, réé. L’Harmattan, 2007. []
  8. les exemples de cette autonomisation/réduction sont nombreux https://classiques-garnier.com/ethique-politique-religions-2018-2-n-13-imaginaire-et-praxis-autour-de-gaston-bachelard.html ou encore http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/publications/imaginaire_feu/imaginaire_feu.html[]
  9. J’écris « du réel » et non pas « le réel ». Le premier est relatif, le second absolu.[]
  10. Ernst Bloch, Héritage de ce temps, première traduction en français, Payot, 1977.  []
  11. https://lundi.am/Les-rats-de-l-imaginaire[]
  12. Par exemple https://www.leptidigital.fr/productivite/meilleurs-generateurs-images-ia-30857/ les générateurs d’images appliqués à toutes sortes de domaines.[]

Échanges sur capitalisation, accélérationnisme et technologies

Suite aux deux articles du numéro 21 de la revue Temps critiques sur l’économie de plateforme la discussion se prolonge ici sous forme d’échanges

Corentin, Jacques W, J-F, Larry

Jacques,

Concernant ce que tu me disais dans le dernier mail sur les grandes puissances (« dans nos deux dernières brochures dont une quinze jours avant le début de la guerre en Ukraine, je reviens sur la question des grandes puissances et de la souveraineté parce que depuis le Brexit je pense que nous avions sous-estimé cet aspect dans le cadre des développements sur le déclin de la forme nation des états des États et leur redéploiement en réseaux », JW)., je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que vous vous étiez vraiment plantés. Vous aviez proposé une lecture du capitalisme en trois niveaux. C’est sûr que vous insistiez plus sur la mise en réseaux et le niveau 1 que sur les niveaux 2 et 3 mais on ne peut pas tout faire.

Est-ce que tu suis un peu les débats sur le (techno)féodalisme ?

J’ai l’impression que de plus en plus de monde questionne la légitimité de la dichotomie économie/politique et s’interroge sur la valeur.

Corentin, le 05/07/2022


Corentin,

Je ne suis pas ces débats donc je ne vois pas à quoi tu peux faire allusion. Je sais qu’il y a des choses autour de « l’accélérationnisme » et là je me tiens au courant, mais le terme de technoféodalisme ne me dit rien. Tu pourras peut-être m’aiguiller vers des références.

A priori je ne vois pas non plus de rapport direct entre remise en cause du rapport économie/politique et la question de la valeur, sauf effectivement dans l’abandon des théories de la valeur pour revenir aux prix ou aux théories de la rente ; ms cela ne semble pas effrayer ou disloquer tous les suivistes de Jappe et de « l’école critique de la valeur » et a fortiori des “communisateurs” qui nient, par hypothèse, tout facteur de puissance où de lutte politique entre fractions du capital (cf. mon article dans le numéro 21 sur ce sujet).

JW, le 16/07/22


Jacques,

Voici comment je résumerais la chose :

Peut-être je me plante, mais j’ai l’impression que cette histoire d’accélérationnisme, c’est juste une façon de remettre à la mode la veille idée marxiste du développement des forces productives qui mènerait inévitablement au communisme. De plus, le courant semble être un gloubi-boulga de réactionnaires et de néo-léninistes. Est-ce que toi, tu y vois quelque chose d’un tant soit peu intéressant ?

Concernant les débats sur le technoféodalisme, le point de départ est un peu le même que dans le bouquin de Nitzan & Bichler (2012) : eux prenaient l’exemple de General Motors vs. Microsoft et disaient : bon chez Microsoft, il y a très peu d’employés, très peu de production, très peu de capital fixe, comment expliquer que Microsoft fasse autant d’argent ? Sur base de la théorie de la valeur travail, c’est pas évident.

Si on regarde les plus grosses firmes aujourd’hui, ça n’a fait que s’accentuer : les Uber, Amazon, Google : quel est le business model ?

  • Il y a l’hypothèse du capitalisme de surveillance (Zuboff 2020) qui vaudrait surtout pour Google et Facebook : ils observent tout ce qu’on fait, collectent des informations, établissent des profils puis revendent au prix fort aux annonceurs publicitaires.
  • Il y a l’hypothèse du capitalisme de plateforme (Srnicek 2018, co-auteur du manifeste accélérationniste justement) : la firme ne possède rien en propre, elle ne fait que fournir une plateforme où d’autres peuvent venir acheter ou vendre. La plateforme a alors un contrôle important sur le marché en étant la médiation principale, à condition d’arriver à forger un monopole et de bénéficier d’effets de réseau.
  • Et enfin, le technoféodalisme (Durand 2020, notamment), qui suggère que « l’essor du numérique bouleverse les rapports concurrentiels au profit de relations de dépendance, ce qui dérègle la mécanique d’ensemble et tend à faire prévaloir la prédation sur la production ». Les firmes essaient de s’approprier un espace, un marché, un groupe d’utilisateur et de les coincer dans un genre de fief, où ils sont captifs et n’ont d’autre choix que de payer une forme de rente. Personnellement, quand je l’ai lu, j’ai surtout eu l’impression que Durand essayait de sauver les meubles marxistes au milieu de la tempête (Il explique tout en termes de rentes). Mais il faut bien lui reconnaître un certain talent dans l’exercice. Yanis Varoufakis s’est aussi converti à cette façon de qualifier la phase actuelle.1

Puis, tu as Evgeny Morozov, qui est un critique des technologies et de leur impact sur la société depuis longtemps. Il a popularisé le concept de techno-solutionnisme avec son livre Pour tout résoudre, cliquez ici (Morozov 2014).

Il s’est rendu compte que s’il voulait faire son job correctement, il allait devoir se pencher sérieusement sur des questions d’économie politique. Selon lui, on a besoin d’un nouveau cadre d’analyse, ceux proposés jusqu’ici ne sont pas assez solides. Voire ils obscurcissent plus qu’ils n’éclairent. Il a donc écrit une longue critique de Zuboff (Morozov 2019) et vient de publier une critique de l’approche « technoféodale » (Morozov 2022). La réponse qui a suivi est digne d’intérêt également (Ström 2022).

Morozov écrit en anglais, mais polyglotte, il est intervenu récemment en français2.

Moins connu, il y a aussi Kean Birch, proche de Nitzan & Bichler et inspiré par les études des sciences et techniques. Lui pense que les Big Tech s’appuient sur des formes de rentes émergentes, liées au pouvoir ou au contrôle que ces sociétés sont capables d’exercer sur les conditions de leur business ; sur leur capacité à faire croire aux investisseurs qu’elles seront en mesure de forger un monopole ; sur l’implication ou l’engagement des utilisateurs dans leur plate-forme ; ou sur l’influence qu’elles peuvent avoir sur les règles et normes qui entourent leur business (Birch, Cochrane 2022). Je ne sais pas comment Kean Birch conçoit les choses exactement, mais pour son coauteur au moins (DT Cochrane), la rente renvoie à toute forme de revenu issu de la propriété privée et n’est pas à considérer comme parasitique par rapport à un vrai revenu issu d’un vrai travail productif.

Je pense que tout ça est intéressant au sens où ces réflexions tendent de faire sens du monde dans lequel on vit, d’intégrer des questions de pouvoir dans des questions économiques et de sortir des cadres établis du marxisme, en partant de l’observation des situations ou dynamiques réelles plus que d’une ixième relecture des Grundrisse ou du Capital…

Corentin, le 18/07/2022

Bibliographie :

  • BIRCH, Kean et COCHRANE, D. T., 2022. Big Tech: Four Emerging Forms of Digital Rentiership. Science as Culture. 2 janvier 2022. Vol. 31, n° 1, pp. 44‑58. DOI 10.1080/09505431.2021.1932794.
  • MOROZOV, Evgeny, 2014. Pour tout résoudre, cliquez ici: l’aberration du solutionnisme technologique. Fyp éditions. ISBN 978-2-36405-115-7.
  • MOROZOV, Evgeny, 2022. Critique of Techno-Feudal Reason. New Left Review. 13 avril 2022. N° 133/134, pp. 89‑126.
  • NITZAN, Jonathan et BICHLER, Shimshon, 2012. Le capital comme pouvoir : Une étude de l’ordre et du créordre. Paris : Max Milo Éditions. ISBN 978-2-315-00350-1.
  • SRNICEK, Nick, 2018. Capitalisme de plateforme: l’hégémonie de l’économie numérique. Montréal : Lux. ISBN 978-2-89596-280-9.
  • STRÖM, Timothy Erik, 2022. Capital and Cybernetics. New Left Review. 23 juin 2022. N° 135, pp. 23‑41.
  • ZUBOFF, Shoshana, 2020. L’âge du capitalisme de surveillance: le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir. Paris : Zulma. ISBN 978-2-84304-926-2.

Bonjour Jacques,

Je viens de traduire un article paru ce matin dans le Financial Times (« Résolution du paradoxe de la productivité ») qui apporte un éclairage intéressant sur le paradoxe de la productivité. Cela rappelle étrangement le point de vue de Paul Mattick père… En tout cas, il me semble que cela nous donne des éléments pour réfléchir au rôle de l’État aujourd’hui, thème qui m’intéresse en ce moment.

Amitiés,
Larry, le 18/07/2022


Larry bonjour et merci

Je suis assez gêné pour discuter de l’article de Rushir Sharmar du Financial Times dans la mesure où premièrement il n’y a aucune référence à une quelconque notion de valorisation si bien qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait augmenter la productivité si ce n’est parce qu’elle signifierait une augmentation de la richesse et du progrès « en général ». Or, par exemple une référence à l’augmentation de la composition organique du capital (La composition organique du capital est le rapport entre le capital constant et le capital variable investi dans le circuit du capital ou selon les notations de Marx : composition organique du capital = C / V avec : C le capital constant V Le capital variable) est à référer au taux de profit dépendant du procès de valorisation. Une hypothèse du marxisme… peu tenable ici à mon avis et malgré Mattick parce que si, premièrement, on reste en ces termes, la révolution du capital et les NTIC font plutôt baisser la composition organique du capital ; et que deuxièmement, la productivité n’étant référée à rien de précis, on ne sait pas s’il s’agit là d’une productivité du travail ou alors d’une productivité en général ou du capital ; troisièmement son argument sur le calcul de la productivité me paraît moins probant que mes propres remarques sur ce point.

À part cela son analyse sur le capitalisme de sauvetage et le rôle de l’État est compatible avec mon analyse d’une « reproduction rétrécie » dans laquelle le capitalisme du sommet essaie de tenir les deux bouts qui lui permettent d’éviter une éventuelle crise finale. C’est quand même la grosse différence avec les années 1930 et même 2008. C’est effectivement la restructuration de la forme État et son intégration en réseau dans la sphère de l’hypercapitalisme qui renforce la structuration en niveaux plus ou moins articulés de manière cohérente.

JW, le 18/07/2022


Jacques,

Merci pour ta réponse. Il faut dire que le mot valorisation ne fait certainement pas partie du vocabulaire de l’auteur. Mais il semble avoir en tête quelque chose comme la dévalorisation quand il parle de la destruction créatrice et l’effet bénéfique des crises – évitées, selon lui, grâce à l’intervention des États, qui maintiennent les canards boiteux à flot.

Pour ma part, je n’ai pas voulu réhabiliter le marxisme de Mattick ou de quiconque, n’ayant jamais été sur ces positions. L’intérêt de cet article de mon point de vue est qu’il cherche à nous sortir de cette réflexion sur le rapport entre nouvelles technologies et… productivité, telle que la définissent les économistes, soit le plus souvent en termes de productivité du travail.

Sinon, concernant les remarques de Corentin sur le technoféodalisme et l’accélérationnisme, cela recouvre beaucoup des questions abordées dans mon article sur les plateformes, et il a raison sur les accélérationnistes. Il ne faut pas oublier que le néo-marxisme des pays anglophones est en grande partie un phénomène hors sol, universitaire, dans une société où les contestataires en sont souvent réduits à rêver d’une solution miracle (en l’occurrence, technologique). Quand tu auras un moment, pourrais-tu m’expliquer ton intuition que les NTIC contribuent plutôt à une baisse de la composition organique du capital ? Srnicek a souligné pour sa part la facture salariale énorme que doivent payer certaines des boîtes à la pointe.

Larry


Larry,

Par rapport aux NTIC, les immobilisations sont beaucoup moins importantes ; Les GAFAM, par exemple sont les entreprises les plus capitalisées au sens que je donne au processus de capitalisation (à la suite de Bichler et Nitzan), c’est-à-à-dire la capacité du capitalisme à tout transformer en flux financiers si possible en accélérant le passage de A à A’ (ce qu’on appelait la “réalisation”) en semblant sauter les étapes de la production et de la circulation (A-M-A’), mais ce sont les moins capitalistiques. En effet, par nature, elles sont plus légères en capital comme le montre le modèle des start-ups, car elles contiennent une plus faible teneur en capital fixe ; et leur objectif est plus de l’ordre du contrôle des flux que de l’ordre de la puissance d’accumulation. C’est cette différence qui permet aussi d’opposer la capitalisation de Microsoft à celle de General Motors, l’industrie automobile restant aujourd’hui parmi les plus capitalistiques, hormis Tesla qui s’inscrit justement dans le nouveau modèle concurrent. Or, c’est ce niveau de capitalisation qui permet justement aux GAFAM de se projeter sur le long terme, dans la perspective dynamique de l’automobile sans conducteur par exemple ou du cyborg/transhumanisme ou encore d’une nouvelle conquête de l’espace. C’est ce que ne semble pas comprendre Mitchell dans son exemple sur Uber (cf. le troisième fichier joint). En effet, pour lui, les plateformes ne produisent rien et n’investissent pas ; il ne voit l’investissement que sous sa forme matérielle et il ne perçoit pas le rôle intégré du capital fictif ce qui fait qu’il différencie économie réelle et capitalisation, alors que le mouvement réel c’est celui de la capitalisation ! Sur cette base il n’interprète plus l’action des plateformes et par extension des GAFAM que comme captation, alors que cette dernière n’est qu’un aspect du procès d’ensemble dans lequel ces nouvelles entreprises organisées en réseau mêlent captation, innovations, rente, puissance et contrôle.

Sans entrer dans les détails, si on se fie aux statistiques officielles, avec toutes les réserves que j’ai développées ailleurs quant à leur inadéquation à l’évolution du capitalisme, on assisterait d’une manière générale, toute production confondue, à une baisse de l’intensité capitalistique ce qui, par rapport à la théorie marxiste standard, ferait logiquement décroître la composition organique du capital constituant ainsi une contre tendance à la baisse du taux de profit global comme facteur de crise du capital. Ce que dit Srnicek sur la facture salariale dans les secteurs de pointe mériterait d’être précisée, mais ne me paraît pas contradictoire avec la tendance plus générale à une baisse du coût du travail dans le prix total des produits due à la fois aux délocalisations de la mondialisation et au fait que la plupart des coûts sont aujourd’hui en amont et en aval de la production proprement dite.

Enfin, par rapport à Mattick, je ne dénigre pas son travail, mais son “retour” à Marx ; pour ma part je trouve plus intéressant d’essayer d’y voir plus clair en partant de Marx éventuellement… mais sans retour comme si le voyage n’avait servi à rien. C’est ce qu’ont tenté de faire, par exemple Baran et Sweezy (cf. ma note 38 page 150 de l’article : « La théorie de la communisation n’est pas un long fleuve tranquille », Temps critiques n° 17, printemps 2014), avec les limites de l’époque (les années 1970).

JW


Larry,

Bravo pour ton article (« L’économie de plateforme, une tendance irrésistible ? », in Temps critiques n°21, printemps 2022) ; il est super clair !

Es-tu familier avec les travaux de Nitzan & Bichler sur la capitalisation ?
Concernant l’apparent paradoxe des rentiers qui investissent, je crois que les deux hypothèses que tu avances méritent d’être creusées mais qu’il y a aussi cette troisième voie : si on se dégage de la loi de la valeur-travail, il n’y a plus vraiment de paradoxe. Les capitalistes tentent de dominer un marché « par tous les moyens nécessaires ». Selon N&B, le capital représente le pouvoir des capitalistes de façonner le monde de manière à s’assurer des revenus futurs. Les investissements peuvent alors être perçus comme des coûts dont les sociétés doivent s’acquitter pour mettre en place leurs stratégies de pouvoir. Ce point de vue est développé par Timothy Mitchell concernant Uber dans l’article en pièce jointe intitulé : « Uber Eats. Comment le capitalisme dévore l’avenir. »

Corentin, le 20/07/2022


Bonjour Corentin,

Merci pour ta réaction positive à mon article, ainsi que pour l’article de Mitchell.

En vérité, cela fait un moment que je me dis qu’il faut lire Nitzan et Bichler, d’autant que Jacques a fait plus d’une fois référence à leurs thèses. Je suis d’accord pour dire que ce n’est pas la loi de la valeur-travail qui puisse nous éclairer sur le cours des choses actuellement, et pour dire qu’il s’agit avant tout, pour les capitalistes, de l’emporter sur d’autres capitalistes, et cela par tous les moyens. Justement, l’avantage d’auteurs comme Morozov et Ström est de rappeler que cette tendance a toujours existé. D’ailleurs, il me semble (de mémoire) que pour Marx aussi, ce n’est pas la quantité de travail vivant que telle ou telle entreprise arrive à exploiter qui expliquerait son rang dans la hiérarchie des entreprises, mais je ne m’avancerais pas là-dessus.

Je n’ai reçu qu’avant-hier par la poste le dernier numéro de New Left Review, ce qui fait que je viens de lire le texte de Ström. Je le trouve original, pertinent et plus rigoureux que Morozov, auteur brillant certes, mais un peu bordélique (je compatis, puisqu’on pourrait me reprocher la même chose).

Sur le fond, je soupçonne que chez les marxistes comme chez les libéraux, il y a tendance à dénoncer des pratiques somme toute éprouvées (même si cela se passe aujourd’hui dans un contexte nouveau, comme le rappelle utilement Ström), soit parce qu’elles fausseraient la loi de la valeur ou la « bonne » accumulation, soit parce qu’elles empêcheraient la loi du marché de se déployer comme il faut. Bref, tu as eu raison en décrivant à Jacques que ces écrits récents ont le mérite d’essayer d’analyser la réalité. C’est ce que j’avais en tête quand j’ai écrit mon texte pour Temps critiques, en choisissant plutôt les auteurs qui avaient à mon sens le plus à nous apporter.

Larry, le 21/07/2022


Encore une fois, merci Larry

Gros travail. Chapeau !

Ce que j’avais pressenti depuis quelque temps sur ce vaste sujet, c’était :

– effectivement une tendance à la rentiérisation du capitalisme, ou du moins de ses segments les plus puissamment installés, découlant ou de la rareté (réelle ou organisée) ou de positions monopolistiques déjà acquises… mais qui est directement liée à la propriété (de brevets, de sources d’extraction de produits miniers ou énergétiques, d’infrastructures logistiques, etc.) de biens indispensables au bon fonctionnement de la chaîne productive de valeur. Comme la rente ne produit pas de valeur, elle agit effectivement comme capture d’une part variable mais grandissante de la valeur et de la plus-value globalement réalisées. Là où ça se complique, c’est que la source (matérielle ou immatérielle) d’une rente finit généralement par se déprécier voire s’épuiser (brevets, immobilier, puits de pétrole…), bref, il faut constamment réinvestir dans l’entretien de l’ancien et/ou l’acquisition de nouvelles sources, et donc procéder à des immobilisations, souvent gigantesques. J’y reviendrai.

Qui dans le capitalisme actuel est capable d’investir massivement dans l’innovation, les technologies, l’IA, les infrastructures énergétiques, etc. ? Les entreprises industrielles capitalistes classiques, mais le plus souvent grâce au soutien d’aides publiques d’État massives, au recours à l’endettement (financiarisation) et parfois suite à des opérations de fusions-acquisitions. Et aussi donc, distinctement, les grosses boîtes numériques du néo-capitalisme techno-rentier… Il faudrait creuser tout ça pour finalement mesurer le rapport (de dissemblance, de complémentarité, de forces) entre ces deux pôles du capitalisme et se demander jusqu’où la position rentiériste ne risque-t-elle pas d’accroître son emprise et de faire prévaloir ses entreprises de cannibalisation au point de tout déséquilibrer. Même si au final, le cycle d’accumulation/valorisation du capital global, très certainement altéré et redéfini par rapport à la phase d’expansion antérieure, n’est aucunement interrompu. Déjà, des tas de grandes entreprises ne possèdent plus rien, ni locaux, ni machines… Elles louent tout, les équipements, le hardware, les véhicules, les espaces de stockage de data dans le cloud… Elles n’achètent plus que des droits d’usage (licences d’exploitation), en plus de la matière première ou des biens semi-finis et bien sûr de la force de travail (ou de la prestation).

On peut constater qu’il y a encore de la coexistence entre le capitalisme industriel classique et le néo-capitalisme techno-numérique à tendance rentiériste. Il est possible que ce dernier soit en passe de l’emporter du fait de sa capacité à occuper les nœuds et espaces stratégiques dans la chaîne de fabrication de la valeur : contrôles des circuits mondiaux de l’information économique et des transactions financières, concentration et monopolisation des connaissances numériques et technologiques, place grandissante parmi les espaces commerciaux dédiés à la vente des marchandises (réalisation de la valeur), capacité (et volonté) de prendre en compte le temps long, de se projeter, d’élaborer des stratégies et d’investir dans les innovations (IA, robots, biotechnologies…).

– la spécificité de certaines plateformes numériques a été de se placer dans des lieux d’intermédiation et de transaction situées à des carrefours des circuits de l’information, quitte à les créer de toutes pièces, caractérisés par l’immédiateté (ou réduction à l’extrême) des temps de réponse entre offre et demande, achat et vente… Position située essentiellement dans l’espace « marchand », commercial, de l’économie, celui où la valeur, à l’état encore virtuel, doit se « réaliser », que ce soit le marché des particuliers (consommation courante de marchandises) ou celui des services aux entreprises (ou même des composants où, à un instant T, le « moins disant » des sous-traitants emporte la commande).

Je laisse de côté ici les plateformes publicitaires, qui me semblent appartenir à une sorte de sous-marché, très spécialisé, qui mériterait, comme le marketing en général, d’être analysé spécifiquement, avec des données qualitatives sur les comportements et conduites individuelles et les manières de les influer.

Le succès de services comme le cloud répond à une autre caractéristique du capitalisme actuel : l’incertitude, le manque de confiance dans l’avenir, le court-termisme. Les profits se portent plutôt bien mais les investissements dans le capital fixe restent faibles. Faire appel à des services de location permet de pallier cette crise de confiance : disposer de moyens pour produire sans immobiliser du capital ni emprunter.

Effectivement, la dynamique d’expansion de type monopoliste de cette économie de plateforme à moins à voir directement avec la financiarisation (même si le modèle de la start-up en est un dérivé) qu’avec la mondialisation et l’accélération toujours plus grande des échanges à cette échelle (si l’on pense à l’explosion du shipping et de la logistique par voie terrestre ces 2-3 dernières décennies), là encore essentiellement dans la sphère marchande, de l’achat compulsif sur Amazon (et le e-commerce en général) à la location d’un gîte sur Airbnb pour le soir même en passant par toutes sortes de livraisons à domicile de repas, de boissons ou autres de jour comme de nuit… Cette expansion a profité directement d’un environnement favorable (et l’a alimenté en retour), celui de la numérisation généralisée des activités et interactions humaines qui s’est mise en place à la fin du XXème siècle. Là aussi il faudrait relativiser et préciser : la révolution technologique et l’expansion considérable du numérique de la fin des années 1990 / début des années 2000 a largement tiré profit de la bulle financière de cette époque, où les détenteurs de liquidités gigantesques ont pu investir assez massivement dans cette « nouvelle économie », notamment dans le hardware des télécoms et de l’Internet, les câbles sous-marins, la fibre optique, les serveurs et leurs supports de stockage de données, les équipements vidéo et de climatisation, etc. Les politiques monétaires qui ont suivi la crise financière de 2008 (quantitative easing) ont fait exploser les recours à l’endettement pour effectuer ces investissements, sans que leurs acteurs touchent à leurs masses de liquidités planquées dans les paradis fiscaux.

Pour y voir plus clair, il est vraiment nécessaire de distinguer les « plateformes » rentables (et qui accumulent les profits en se consolidant) et celles qui sont encore dans les brumes de la valorisation boursière, sans fonds propres, aux chiffres d’affaires mirobolants mais criblées de dettes…

Pour y voir encore plus clair, il faudrait vérifier au moins deux choses :

– si se creusent les distances et différenciations entre ces deux pôles du capitalisme : un secteur industriel classique condamné plus ou moins à une faible productivité (même si quelques grosses boîtes comme General Electric ou Siemens tirent leur épingle du jeu) et à une relative stagnation des profits, placé dans une position relativement subalterne et avec peu de perspectives de sortir de cette ornière et ce pôle d’entreprises techno-rentières en position dominante prédatrices de valeur.

– évaluer le rapport entre la dynamique de la rente et le cycle production de valeur/reproduction élargie du capital. Non seulement la rente n’est pas déconnectée du cycle (puisqu’elle puise abondamment dedans), mais les entreprises rentières doivent elles-mêmes continuellement investir pour conserver leurs ressources en état de fonctionner et de rapporter, pour maintenir au minimum leur position et parts de marché et s’assurer que les investissements dans les innovations auxquels elles sont contraintes comportent le minimum de risques… Même si elles n’investissent pas toujours directement, elles le font néanmoins en finançant et rachetant des start-ups et des entreprises déjà profitables jugées à fort potentiel de croissance. Par ailleurs, certaines plateformes lorgnent de plus en plus vers la production d’objets, notamment liés à l’IA, et là dans tous les domaines profitables de l’économie. En ce cas, elles emprunteront certainement le modèle d’externalisation radical et systématique d’Apple (lui-même copié de celui de Nike et de tant d’autres).

Autrement dit, ces grandes plateformes numériques pourront-elles continuer à faire payer le « coût » des investissements les plus lourds au secteur industriel (qui peut compter sur la financiarisation et les aides publiques), récupérer une grande part de la valeur produite globalement et ainsi consolider et pérenniser en quelque sorte ce « modèle » vertueux pour elles ?

En gros, je ne pense pas à une incompatibilité entre rente et accumulation, mais à la fois une complémentarité dans une division stratégique des positions occupées, avec une forte dépendance mutuelle entre les pôles « productifs » et « prédateurs » de valeur. Cela n’exclut pas des formes d’antagonisme, mais d’une nature guère différente que la concurrence entre capitalistes ou encore que les oppositions récurrentes entre sous-traitants et donneurs d’ordre… Rien dans tout ceci qui menace en quoi que ce soit l’ordre capitaliste, ni qui autorise à proclamer l’arrivée d’une nouvelle ère post-capitaliste. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Au contraire. De grands bouleversements sont à l’œuvre, c’est très clair. Mais qui sont à l’échelle de la puissance inégalée d’un capitalisme mondialisé où ses logiques inhérentes de concentration du capital et ses tendances à la monopolisation prennent dans ce contexte des dimensions planétaires extraordinaires, peu imaginables il y a encore une ou deux décennies. Un capitalisme qui a en outre connu des mutations « qualitatives » tout aussi extraordinaires (dans les process de production, dans la sophistication de l’ingénierie financière, dans les types d’objets produits, et même dans la matérialité des marchandises…).

Les effets de ces bouleversements sont imprévisibles, comme ils l’ont toujours été au cours de l’histoire de ce capitalisme qui a démontré depuis longtemps son extraordinaire flexibilité, sa capacité à capter les innovations et se renouveler sans cesse, à révolutionner ces modes de production et d’extraction de la plus-value, à se réinventer en permanence en réponse aux attentes, conflits qu’il suscite, à se relégitimer continuellement malgré les oppositions et rejets qu’il génère, à façonner des besoins et des modes, canaliser des désirs, modeler des conduites et fabriquer de nouvelles dépendances. 

Sinon, d’accord avec la critique : passer du temps sur Internet, écouter de la musique sur YouTube, échanger des mails avec des amis, ne sont pas un travail gratuit. Que des données personnelles soient prélevées, revendues et utilisées par des algorithmes n’y changent rien. Par contre, que des activités ludiques ou gratuites (langage open-source, Wikipédia…) aient été appropriées et mises à profit par l’économie capitaliste, quoi de plus logique puisqu’il n’y avait pas de propriété… A cette échelle et hors de tout contexte conflictuel, la gratuité ou les formes de coopération/partage n’ont jamais rien eu de subversif.

Après, les limites de cette économie sont celles du capitalisme en général (et de l’humanité du même coup) : limites « externes », matérielles, sur la garantie d’une pérennisation de la production de composants électroniques : raréfaction des métaux ou « terres » déjà rares, besoins grandissants en eau (pour la fabrication des semi-conducteurs mais aussi le fonctionnement courant des hubs de data centers) alors que les ressources hydriques diminuent… sans parler des questions énergétiques, logistiques, environnementales et bien d’autres. Mais c’est là une autre discussion.

Quant aux limites « internes » de ces pôles du capitalisme, qu’il soit plutôt techno-rentier ou plutôt industriel-productif, ce serait celles qu’il faudrait espérer du côté de la force de travail. Compte tenu des niveaux atteints par l’affrontement de classes au niveau mondial à ce jour, je ne suis pas sûr, même en le regrettant, qu’il soit très utile ou pertinent d’attendre véritablement quelque chose sur ce point.

Bon, j’arrête là.

Ton texte m’a fait plaisir, m’a stimulé et m’a obligé à reprendre le fil d’une réflexion que je n’aurais pas eu l’occasion de mener sans ça. Le sujet abordé et ta manière de procéder ont ouvert une porte, une perspective d’observation, d’enquête et d’analyse de ce secteur du point de vue du développement du capital, de ses caractéristiques et évolutions, de ses dynamiques et de leurs freins ou limites. Et pas en fonction des affects qu’il suscite (fascination ou répulsion) et des analyses surtout descriptives et superficielles qui en découlent comme c’est trop souvent le cas. C’est rare et donc précieux.

J’ai conscience que mes remarques restent très générales et j’ai un peu peur de partir dans des généralités, des abstractions, des vues de l’esprit, en outre pas forcément bien étayées par des données empiriques qu’il faudrait examiner de plus près.

J.F, le 27/08/2022


J-F,

Par rapport à l’analyse classique de Joseph Schumpeter sur le lien négatif entre concentration des entreprises et innovations puisque la tendance monopoliste conduirait à des rentes de situation des trusts, les technologies de l’information ont généralisé ce qui ne se pratiquait jusque-là que dans des secteurs particuliers marginaux comme le cinéma ou la musique. En effet, les start-ups de la nouvelle économie y jouent le rôle de ce qu’on appelait autrefois les « indépendants », un rôle d’avant-garde dans l’expérimentation réduit après coup à une division du travail au profit des « majors ». Mais à la différence près que si les start-ups sont parties d’un secteur limité, certaines d’entre elles sont aujourd’hui devenues des « majors » (les GAFAM pour ne citer que l’exemple le plus spectaculaire, mais aussi Tesla) qui diversifient leur activité en ne se reposant justement pas sur la rente effective qu’elles peuvent créer, mais en rachetant de nouvelles start-ups, en prospectant les « licornes », etc. En ce sens, la dynamique du capital est bien toujours là, même si dans les secteurs plus traditionnels, le processus de concentration par acquisitions/fusions relève plutôt pour moi d’une tendance à la « reproduction rétrécie » comme je l’ai mentionné dans ma lettre du 18/07.

Quant à la tendance à la rente, elle me semble beaucoup plus présente dans les anciennes industries de l’énergie que dans la l’économie du « net » et c’est elle qui est réellement un obstacle à la dynamique du capital comme on peut le voir avec le blocage russe de la circulation du gaz ou comme on avait pu le connaître, peut être pour la première fois avec la crise pétrolière de 1973-1974 et le problème du recyclage de cette manne pétrolière.

Peut-être que si, comme tu l’énonces, il n’y aurait pas forcément de contradiction entre rente et accumulation, c’est parce que, comme nous le disons depuis notre travail sur Bichler et Nitzan, ces deux termes sont subsumés sous celui de la capitalisation.

D’une manière plus générale, la critique que je fais au texte de Mitchell me semble aussi applicable à certains passages de ta lettre autour des notions de capital productif et de valeur, mais une discussion là-dessus nous emmènerait trop loin du cadre d’un simple échange de lettres.

Bien à toi,

JW, le 1er octobre 2022.

Les élections, l’abstention et l’effacement de la société civile

Nous vous signalons la publication d’un Supplément à la revue Temps critiques n°21 intitulé : Les élections, l’abstention et l’effacement de la société civile. Il est disponible immédiatement sur notre site (http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article522) et se trouve aussi imprimable en brochure A5 sur ce lien. Il fait suite à la mise en ligne, en son entier, du numéro 21 de la revue disponible ici : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?rubrique97

Autour de la notion d’ultragauche

Ce texte a été envoyé à Lundi matin qui nous avait sollicités pour une table ronde autour de cette question à laquelle devaient participer aussi S. Quadrupanni et Charles Reeve. Un refus amical argumenté donc…



L’écologie est-elle de droite parce que décroissante, mystique et forcément autoritaire ou de gauche parce que les rapports à la nature extérieure doivent sortir du monde et des pratiques de domination ? La libre circulation des personnes est-elle de gauche ou de droite quand on sait qu’un grand nombre de ces personnes (migrants officiels ou sans papier ou réfugiés) sont considérées comme des marchandises ? Accepter les mesures sanitaires contre la pandémie est-ce être plutôt de gauche ou de droite ? Est-ce être de gauche que de soutenir de fait la prostitution sur la base du « choix » de personnes prostituées qui doivent être défendues ? Est-ce être de droite ou de gauche que de promouvoir les politiques de quotas et l’équité à la place de l’égalité, les luttes contre les discriminations par rapport aux luttes contre les inégalités ? Toute une série de questions qui flottent en l’air au-dessus de l’ancien champ politique dévasté et délaissé. Or, ces questions divisent plus qu’elles n’unissent sur des bases qui n’ont plus rien à voir avec les anciennes perspectives émancipatrices globalement universalistes et unitaires dans lesquelles s’inscrivait ce qui fut parfois appelée improprement « l’ultragauche ».

Pour tenter de répondre à ce que pourrait être la question « Qu’est ce que l’ultragauche ? » il faut d’abord se demander si elle a encore une valeur heuristique en dehors de ce qui la sous-tendait à l’origine, à savoir une théorie du prolétariat et du communisme comme mouvement abolissant l’ordre capitaliste des choses qui se démarquait de l’orthodoxie marxiste, qu’elle soit d’origine social-démocrate ou léniniste.

C’est un peu le même problème que lorsqu’on se pose la question de savoir ce qu’est  « l’Autonomie » quand le parcours historique de cette notion nous conduit de sa tentative de conceptualisation par Castoriadis à ses utilisations par un patronat éclairé dans une optique d’égogestion de « sa » ressource humaine en passant par les différentes formes pratiques qu’elle a prise au sein des mouvements de « l’autonomie » des années 1960-1970 (comment délimiter l’aire de l’autonomie, l’Autonomie ou les autonomies, l’Autonomie et le mouvement autonome, etc).

 Il y a donc un travail historique qui doit être fait pour remonter à l’origine du terme qui ne porte même pas le même nom puisque c’est « le gauchisme » qui est critiqué par Lénine comme « maladie infantile du communisme ». Il en avait déjà été de même antérieurement de la part d’Engels dans la Seconde Internationale quand il s’agira d’exclure les « fractions de gauche » (Die Jungen du parti social-démocrate allemand et les anarchistes-communistes) qui critiquaient à la fois le collectivisme et la social-démocratie dans les années 1890 1.

Les « gauches communistes » vont rester minoritaires au sein de la Troisième Internationale, que ce soit la Gauche dite germano-hollandaise plutôt conseilliste ou bien la Gauche italienne antiparlementariste. La faites des révolutions allemandes puis le nazisme, la défaite des conseils de Turin de 1919 puis le fascisme d’une part ; le recul de la révolution russe d’autre part vont faire de ces deux tendances l’expression du mouvement et de la théorie communistes en période de contre révolution, d’où leur caractère de « fractions » plus que de parti si on les positive ou de « sectes » si on critique ce fractionnement. La critique de la politique et du formalisme démocratique est ce qui leur est commun.

Le terme « ultragauche » apparaît subrepticement dans une préface d’Alain et Dora Prudhommeaux à la brochure Spartacus et la Commune de Berlin, 1918-1919, Spartacus 1977 avec comme origine un texte de 1930 dans L’ouvrier communiste qui accolait cette qualification au KAPD allemand.Mais c’est le texte de Barrot (Dauvé) : « Contribution à la critique de l’idéologie ultra-gauche » qui lui donne son premier retentissement dans l’après mai 68. Paradoxalement d’ailleurs parce si d’un côté il critique ces deux courants, il reprend une dénomination plus vague et moins historique et politique que celle « des Gauches », expression la plus communément employée dans le milieu militant à l’époque. Il y avait sans doute là une volonté de se situer en rupture avec tout le champ politique et donc aussi avec toutes les composantes « de gauche » englobées dans le même qualificatif de « gauche du capital ».

On pourrait résumer la position de Barrot dans la phrase suivante : « Le communisme n’est pas un programme à réaliser (un communisme théorique), mais un mouvement social ».

À la page 290 d’Histoire critique de l’ultragauche, Senonevero, 2009, Roland Simon en donne la définition théorique suivante : « On peut appeler ultragauche, toute pratique, organisation, théorie, qui pose la révolution comme affirmation du prolétariat, en considérant cette affirmation comme critique et négation de tout ce qui définit le prolétariat dans son implication avec le capital. En cela l’ultragauche est une contradiction en procès ». Par extension, on pourrait dire que cette contradiction en procès est la même que celle que Tronti développera dans Ouvriers et capital, avec sa notion de classe ouvrière « dans et contre ». Mais au-delà de cette contradiction que l’on doit reconnaitre si on se réfère à « l’ultragauche », cette définition apparaît très large et le conduit à classer l’Internationale situationniste dans l’ultragauche de façon assez arbitraire dans la mesure où ce groupe n’a pas de filiation directe avec cette référence historique car sa critique est extérieure à la critique prolétarienne (elle continue la critique de l’art amorcée par l’avant-garde des années 1920) et qu’elle ne va s’y rattacher explicitement (à la théorie des conseils ouvriers pour être précis) qu’en 1968 avec l’article de René Riesel… À l’inverse, cette définition en exclut de fait la mouvance anarcho-autonome ou insurrectionniste qui ne raisonne effectivement ni en termes de contradiction ni en termes de processus si on se base sur la définition de R. Simon.

Aujourd’hui , il faut tenir compte du fait que le recours à la notion « ultra gauche » souffre du fait qu’elle a été recyclée par les médias (depuis le livre de Bourseiller au moins) puis l’État pour désigner tous les courants supposés révolutionnaires parce que critiques de la démocratie et/ou que l’État considère comme violents (par exemple la « mouvance » anarcho-autonome) sans plus de référence ni à une « Gauche » devenue souverainiste ou sécuritaire, pas plus qu’à une « extrême  gauche » anticapitaliste et postmoderne type NPA.  

De ce que ce terme soit utilisé suivant ces acceptions pour le moins discutables, on ne peut pourtant se laver les mains comme le pense Roland Simon (op. cit) quand il dit que nous ne sommes pas responsables de l’emploi des termes par l’ennemi. C’était déjà le problème avec le « socialisme réel » qui n’aurait aucun rapport avec Marx. En effet, on ne peut prouver ce qu’on a posé au départ comme un présupposé. Il y a là une démarche tautologique. C’est l’a priori théorique qui détermine la définition de ce qui est l’objet d’analyse. Le titre du livre de Simon est lui-même un aveu de cette démarche qui avalise ce qui devrait être au contraire questionnée.

Par ailleurs, il se trouve que l’emploi de cette notion est particulièrement critiqué par quelques individus qu’on pourrait appeler les derniers des Mohicans ou les gardiens du temple, en l’occurence Bitot, Camoin 2, des anciens du Courant Communiste International. Ils se veulent en effet les tenants/garants du terme de « gauches » germano-hollandaise et italienne, même si certains préfèrent parfois d’autres notions comme celle de « maximalisme » 3 ).  Ils restent très à cheval sur les termes comme une lettre récente de Camoin à JW adressée l’indique, dans laquelle il s’inquiète d’un manque de clarté dans l’emploi des termes au sein des écrits de Temps critiques puisque nous alternons souvent les termes de « communisme radical » ou communisme de gauche pour les périodes post-68 comme s’ils étaient équivalents, tout en reprenant le terme d’ultragauche au détour d’une phrase pour ce qui est de la référence historique.

Ce qu’a écrit Roland Simon sur la question (Histoire critique de l’ultra gauche, Senonevero, 2009), n’est pas plus éclairant. En tout cas, le projet avait déjà été relevé à l’époque puisque ce fut l’objet de quatre conférences à Avignon autour de la même question : « Qu’est-ce que l’ultra gauche ? » 

En sommes nous encore là ? Nous ne le pensons pas.

Si le terme de « gauche » n’a plus grand sens en général dans le champ des forces politiques, il n’a plus non plus de sens au sein de la classe ouvrière ou des couches populaires et encore moins en rapport avec une perspective révolutionnaire. Les partis socialistes ne sont plus des partis ouvriers depuis au moins les années 1970 (ils avaient parfois gardé à la marge ce caractère comme en Italie avec une gauche du PSI dont faisait par exemple partie les futurs « opéraïstes » Negri et Panzieri ; ou en France avec la fédération du Nord-Pas de Calais) ; quant aux partis communistes soit ils en ont abandonné jusqu’au nom, soit ils sont réduits à l’état de groupuscules que pourtant ils dénonçaient auparavant.

Dès les années 1990, prenant acte de cette rupture du fil historique des luttes de classes et la fin de l’ère des révolutions, une revue comme Invariance (série IV, n°9, 1992)et particulièrement Camatte et Bochet par rapport à leurs développements sur la communauté, en viennent à reconsidérer l’apport du populisme russe (lettres de Marx à et de Vera Zassoulitch autour de la communauté paysanne, de la révolution conservatrice allemande des années 1920 et avant elle du romantisme) et leur dimension anticapitaliste ainsi que les combinatoires qui sont tentées entre Nietszche et Marx à travers les ouvrages documentés de Louis Dupeux. Ces recherches théorico-historiques remettent en cause, à travers la notion de communauté humaine (Gemeinwesen) la pertinence d’un clivage politique lié à une période précise qui est celle de la société bourgeoise et non pas celle de la société du capital qui prévaut aujourd’hui et dans laquelle le « discours du capital » a remplacé l’idéologie bourgeoise.

En effet, le terme de « gauche », nous l’avons déjà dit, n’a plus grande signification aujourd’hui. Il n’est plus rattaché à son origine parlementaire au cours de la révolution française, laquelle était déjà sujette à caution puisque si les Montagnards se plaçaient bien à gauche, ils étaient plutôt définis par le fait d’être en haut par opposition à « la plaine » (en bas) plutôt qu’à gauche. De la même façon, les Girondins n’étaient pas encore une « droite » même s’ils étaient plutôt libéraux en économie et décentralisateurs en politique. C’est la Troisième république qui consacrera officiellement le rapport entre représentants parlementaires des groupes politiques suivant leur classement droite-centre-gauche dans l’hémicycle alors que le mouvement révolutionnaire, dans ses différentes composantes depuis l’éclatement de la Première Internationale, n’utilise ce repère parlementaire qu’à travers sa tendance social-démocrate, la seule tendance socialiste, au sens de la Première Internationale, à participer aux élections parlementaires et à siéger à une place dans l’échiquier politique. Après la scission, les partis communistes lui emboîteront le pas.

« L’originalité » de Lénine, préfigurant par là Staline puis Mao va être de réintroduire subrepticement droite, gauche et centre au sein des partis du prolétariat en transformant des désaccords politiques en une maladie (Le gauchisme, maladie infantile du communisme, 1920) qui entraînera une réplique de Gorter (Lettre ouverte à Lénine, 1920) 4. Si on prend l’exemple du congrès de Tours en 1920, il y a une droite socialiste à l’ancienne avec Blum, un centre hésitant derrière Longuet et une gauche qui prône le ralliement à la Troisième Internationale. Les staliniens seront traités ensuite de centristes par les trotskistes, etc.

Les fractions ou gauches communistes entrent paradoxalement dans cette catégorisation à la fois en rupture avec la voie parlementaire et avec les partis socialistes et communistes qui tous y participent au moins de façon tactique. La question syndicale et le type d’organisation de lutte sont aussi parmi les principaux désaccords entre les différents courants.

Le KAPD allemand va être le prototype de tendances politiques qui vont se situer non pas à la gauche de la Troisième Internationale (finalement une position que les « opposants de gauche », Trotsky et Bordiga vont occuper un temps au sein de la Troisième Internationale), mais en dehors, en refusant le principe des 21 conditions d’adhésion défini par Lénine et la majorité. Une position jugée « gauchiste » par Lénine parce qu’elle ne cherchait pas à construire un parti fort à vocation de masse, mais des partis d’avant-garde. Cette position pouvait toutefois être assimilée à une position « ultragauche », dans la mesure où elle sortait du cadre politique intégrant les partis communistes orthodoxes dans les pratiques politiciennes communes à tous les partis politiques. Une position de rupture qui semblait possible dans la mesure où l’Allemagne apparaissait encore comme l’épicentre d’une révolution future et la condition de survie d’une URSS isolée et pas encore gagnée par l’idée de la possibilité du socialisme dans un seul pays.

Toutefois, là où le KAPD agissait encore en tant que parti pendant la période révolutionnaire et d’autres organisations plus conseillistes comme l’AAUD et l’AAUD-E en tant qu’organisations unitaires de la classe ouvrière, la défaite prolétarienne en Allemagne et en Hongrie et le début d’un cycle contre-révolutionnaire en Europe allaient poser les questions en d’autres termes. C’est l’idée même de parti qui devenait problématique au sein du courant germano-hollandais, pendant que la Gauche italienne repoussait le moment de sa formation en reprenant la distinction faite par Engels et Marx entre parti au sens historique (le parti Marx après la défaite de la Commune et la dissolution de la Première Internationale) et parti au sens formel (l’organisation politique de la classe). Dans les deux cas, les organisations qui se maintiennent tant bien que mal ne sont plus que des « fractions communistes de gauche ».

Si maintenant on prend la situation qui fut celle des années 1960-1970, un pas en avant semblait avoir été fait avec la critique (souvent sous forme d’autocritique) de l’opposition entre marxistes et anarchistes et implicitement (ou explicitement, on l’a vu avec Barrot/Dauvé) de la référence à la notion d’ultragauche. Daniel Guérin avait assez tôt tenté une synthèse dans Ni dieu ni maître et des groupes comme Socialisme ou Barbarie, l’Internationale Situationniste et Noir et rouge ou Information Correspondance Ouvrière ne se référaient plus aux classiques différenciations théoriques et encore moins à leur ancrage ou non « à gauche 5 ». Cela fut confirmé en 1968 que ce soit en Allemagne avec le mouvement défini comme «extra-parlementaire 6 », en France (le Mouvement du 22 mars), en Italie (le groupe opéraïste Lotta continua puis Ludd et Comontismo 7 ou encore Collegamenti) ou au Portugal (l’armée en révolte et Otelho de Carvalho étaient-ils « de gauche ») et en Pologne (comment qualifier les « conseillers » de Solidarnosc Kuron et Modzelevski et un syndicat/mouvement comme Solidarnosc ?). Tous ces mouvements échappèrent, tout ou partie, aux organisations de gauche et d’extrême gauche. Et les groupes qui eurent une influence en tant que prémisses théoriques ou sur le terrain ne s’y référèrent pas directement. D’ailleurs, Oreste Scalzone dans ses notes en marge du livre L’opéraïsme au crible du temps (À plus d’un titre, octobre 2021), montre bien comment ce mouvement historique de l’ultragauche a été squeezé par le mouvement réel de l’époque parce que l’opéraïsme tenait à se présenter comme une nouvelle appréhension du capital et de la lutte des classes à nulle autre pareille. Même les expériences de Ludd-conseils prolétaires n’étaient pas référées explicitement aux conseils allemands des années 1920 ni aux conseils turinois de l’Ordine nuovo de 1919 car elles étaient au-delà de la seule perspective prolétarienne. Seul Sergio Bologna (“La composition des classes et la théorie du parti aux origines des conseils ouvriers”) puis Adriano Sofri (Sur les conseils de délégués, in Les Temps modernes, n°335, juin 1974) y firent référence, marginalement ou rétrospectivement.

Les discussions autour de ces questions ne se développeront et ne se renouvelleront qu’en sortie du mouvement d’insubordination de l’époque, à partir de la seconde moitié des années 1970.

Il en ressort qu’en dehors des grandes actions syndicales, d’ailleurs parfois influencées par une base qui n’en est pas vraiment une dans la mesure où elle est « infiltrée » par les différents courants rattachés au trotskisme (c’est encore plus net dans les pays sans tradition de forts partis communistes comme l’Angleterre ou les Pays-Bas), les derniers mouvements auxquels on a assisté sont des mouvements qui auraient été qualifiés ou le sont encore par l’extrême gauche ou les restes de « l’ultragauche » comme des mouvements impurs, inter-classistes au mieux ou pire encore des mouvements en rupture avec la tradition prolétarienne, que ce soit de par la forme des luttes entreprises ou de par leur contenu. Si avec le mouvement des places quelques individus issus de l’ultragauche historique (le CCI en l’occurrence) ou du courant « communisateur » ont pu intervenir dans des AG de la place de la République à Paris, c’est parce que ce mouvement relevait plus d’une prise de parole démocratique en général et que son degré de tolérance permettant d’y inclure encore tout ce qui était à la gauche de la gauche et même à la gauche de l’extrême gauche, dans la mesure où le révolutionarisme du discours n’y était toléré que dans l’équivalence de tous les discours en provenance d’une gauche générique.

 Néanmoins, des courants anarcho-autonomes ou « insurrectionnistes » s’en sont largement tenus à l’écart parce que, pour eux, il lui manquait l’estampille radicale nécessaire à leur participation sur le « terrain » pour ne pas dire la rue où c’est là que tout semble se jouer. L’extension du terme de « radical » depuis une vingtaine d’années fait que certains en sont arrivés à parler d’un « milieu radical » définit par lui-même selon ses propres principes théoriques et d’action, sans plus de mention ou référence aux termes de gauche, extrême gauche ou ultragauche. « Prendre les choses à la racine » devenant ainsi une nouvelle méthode spécifiant la définition et la qualité de « révolutionnaire ». Plus prêt de nous, le mouvement zapatiste, les mouvements No-Tav et NDDL ne se réfèrent pas non plus prioritairement à une ligne de front droite-gauche et encore moins à l’idée d’une « ultragauche » alors que les thèses altermondialistes se sont développées un peu partout dans le monde.

Avec le mouvement des Gilets jaunes on assiste à une radicalisation du phénomène de décentrement par rapport aux lignes de classes puisqu’alors que le mouvement des places ne faisait que critiquer et tenter de renouveler les pratiques de la démocratie parlementaire et des organisations politiques traditionnelles, les gilets jaunes affirment se situer en dehors de l’échiquier politique parlementaire (cf. l’échec des candidatures autoproclamées aux élections européennes) et de la représentation syndicale. D’une certaine façon il se situe immédiatement au niveau des gauches communistes non pas dans l’expression d’un programme prolétarien qui n’est plus à l’ordre du jour, mais dans la critique de la démocratie et de la politique comme sphère séparée dans laquelle s’exerce la domination d’un appareil d’État et de ses médiations institutionnelles politiques et syndicales. Certes cette domination n’est perçue que comme domination d’une oligarchie au profit des FMN et autres banques. C’est là une limite car il n’y a qu’une compréhension limitée du capital là-dedans 8. La référence à la révolution française est posée comme un avant de la séparation politique dans le désir de faire communauté (« Tous Gilets jaunes » à la fois peuple et mouvement). Ce qui est dit là est encore plus net si on analyse les manifestations anti-vaccins ou passe-sanitaire, où il ne s’agit pas véritablement d’un mouvement au sens constitué du terme, mais plutôt d’une colère contre le pouvoir qui déborde tout cadrage politique et où, comme pour les Gilets jaunes, le clivage divise les familles traditionnelles ou reconfigurées et les familles affinitaires et politiques.

Comme nous le disions dans notre texte : “Pourquoi le communisme n’est-il plus qu’une référence historique pour les membres de Temps critiques” (mai 2019), avec ce mouvement des Gilets jaunes, c’était une nouvelle immédiateté dont il fallait reconnaître l’advenu et la penser et la mettre en perspective puisque cette nouvelle situation provenait de l’abandon de la relation historique établie par le mouvement ouvrier révolutionnaire entre luttes contingentes et débouché révolutionnaire prolétarien. Ce qu’on appelait auparavant la possibilité d’une transcroissance des luttes.

Reste en creux que les divers courants confusément, extérieurement et négativement appelés « ultragauche », si on peut les regrouper sous une appellation commune même vague, n’ont pas dégagé une quelconque auto-définition positive. De quoi celle-ci, à supposer qu’elle soit utile ou souhaitable, serait faite ? Quoi précisément de commun entre ces différents groupes ou mouvances ? Quel est le projet (quand il y en a un) qui pourrait être commun et capable de se préciser chemin faisant ? Peut-on se passer d’en avoir un ? Ce qui faisait une certaine unité des courants ultragauche dans les années 1920-1930, quelles que soient les différences par exemple entre gauche germano-hollandaise et italienne, passait au second plan par rapport à un cursus commun fait de références théoriques communes et d’une expérience de lutte aussi partagée. Rien de tout cela n’est repérable aujourd’hui et le journal Lundi matin nous en fournit un exemple qui parti de l’insurrectionnisme a fait coexister des textes peu compatibles dans un geste positif d’ouverture certes, mais qui justement rend difficile ou impossible la définition de ce que serait ou pourrait être l’ultragauche aujourd’hui.

Dernièrement, les groupes dits Black Bloc et les groupes se caractérisant principalement antifascistes sont encore venus rajouter de la confusion en proclamant une radicalité spécialisée.

La tension vers la communauté humaine, dit-on parfois mais encore ? Est-il possible de combler, fût-ce abstraitement, le fossé séparant ce qui est, mettons la société capitalisée, et ce qui serait ou « devrait » être ? Dans les conditions actuelles ce sont les données « humaines » que les mouvements doivent faire transparaître par delà leurs revendications concrètes. Elles doivent apparaître en référence à une « nature humaine » (la révolution à titre humain) posée comme alternative à la « seconde nature », qu’engendre progressivement un devenir capitaliste du monde dont nous participons à la reproduction, même si c’est parfois malgré nous. La dépendance réciproque n’est en effet plus seulement une dépendance dialectique réservée ou centrée sur le rapport capital/travail ; elle recouvre l’ensemble du rapport social et à ce titre il n’y a plus de possibilité de placer le capitalisme et son monde ni même son expression étatique comme un extérieur à combattre puisque ce capitalisme c’est bien notre monde. Nous parlions plus haut des perspectives « alter » et bien, dans leurs versions actuelles elles ne peuvent qu’être sécessionnistes de la même façon que les luttes plus classiques contre ou sur le travail ne peuvent qu’acter la rupture du fil rouge des luttes de classes et conséquemment avec ses anciennes tendances dont l’ultragauche n’aura été qu’une variante plus extrême, mais au sein de la même problématique.

Laurent I et Jacques W, le 17 août 2021, revu le 18 mai 2022.

Sans appartenir à des organisations ultragauche officielles, Laurent et JW ont tous les deux participé aux discussions et groupes informels qui ont développé une critique de cette idéologie ultragauche initiée par la brochure de Barrot (op. cit)   

Notes de bas de page :
  1. Un travail que Combin a essayé de faire de façon descriptive et un peu superficielle  faire dans son livre : Aux origines du gauchisme, Seuil, 1971)  ; puis entrepris de façon plus synthétique et satisfaisante par J-Y. Bériou dans le texte  : « Théorie révolutionnaire et cycles historiques« , postface à Le socialisme en danger de Diomela Nieuwenhuis, Payot, 1975, disponible sur notre site à Archives.[]
  2. Celui-ci indique in Présence communiste n°51-52, que Trotsky employa le terme d’ultragauche dans un sens péjoratif pour déconsidérer des positions oppositionnelles différentes de la sienne (Bordiga, Van Overstraeten fondateur du PCB, Kirchoff fondateur du KAPD) []
  3. J-Louis Roche : Histoire du maximalisme dit ultragauche, éd du Pavé, 2008[]
  4. On retrouve la même contre dépendance problématique, mais de façon plus confusionniste, avec la version actualisée de la polémique qu’en ont donné les frères Cohn-Bendit dans Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Seuil 1968.[]
  5. Nous-mêmes à Temps critiques n’avions qu’un lien ténu avec le courant historique des Gauches communistes germano-hollandaise ou italienne (une seule personne rattachée un temps à une organisation conseilliste, une autre proche de SoB, une autre restée peu longtemps et en provenance de la gauche italienne les autres provenaient de l’autogestion d’avant 1968, de l’anarchisme, de l’autonomie ou étaient influencés par l’École de Francfort pour les allemands ou la lutte armée pour les italiens). Un ensemble donc très hétérogène et d’accord vraiment sur un seul point : faire le bilan théorique et pratique des vingt dernières années. Par la suite, seulement deux seuls anciens membres de cette « ultragauche » officielle c’est-à-dire organisée nous ont rejoints dont l’un pour un temps très court. De toute façon, aujourd’hui, les jeunes qui s’intéressent encore sérieusement à l’activité théorique ne le font que rarement à partir de la connaissance de ces groupes révolutionnaires historiques. Karl Korsch est peut être encore le plus utilisé à propos dans la mesure où ses trois pages que forment ses « Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui »disent l’essentiel. []
  6. L’exemple de l’Allemagne est à cet égard significatif ; alors que ce pays avait été le terroir d’élection de la gauche dite germano-hollandaise, la reprise du mouvement révolutionnaire en Allemagne dans les années 1960-1970 y fait très peu référence et a plus comme source les thèses de Marcuse et de l’école de Francfort qui ne se situent pas clairement d’un point de vue politique. A part Marcuse qui théorise le nouveau sujet révolutionnaire, Adorno et Horkheimer sont plutôt sur la défense de la démocratie bourgeoise faute de mieux et en rupture avec le marxisme. À quel point ce thème de l’ultragauche lui est étrangère, une revue allemande disparue aujourd’hui nous avait demandé, il y a 25 ans, de répondre à la question : « Qu’est-ce que la gauche en France ? » ![]
  7. Ce groupe et Riccardo d’Este furent même traités de « fascistes » par l’extrême gauche, y compris Lotta Continua) après avoir attaqué des sièges de partis politiques.[]
  8. Une critique certes immédiatiste qu’on trouvait aussi dans le « Nous sommes les 99%, ils sont les 1% » du mouvement « Occupy Wall street » , un mouvement pourtant immédiatement classé à gauche malgré certaines de ses attaques contre « la banque juive ».[]

Nouvelle parution : Temps critiques n°21 / printemps 2022

Sommaire :

  • Un rééquilibrage du national et du global dans le jeu des puissances
    Jacques Wajnsztejn
  • Fractions du capital et luttes de pouvoir
    Jacques Wajnsztejn
  • Les nouvelles formes d’emploi et le télétravail
    Gzavier et Julien
  • L’économie de plateforme : une tendance irrésistible ?
    Larry Cohen
  • La fin du couple aliénation/émancipation
    Jacques Guigou
  • L’aliénation initiale, un hors-champ des théories de l’émancipation
    Jacques Wajnsztejn


Prix de l’exemplaire : 10€ port compris – Chèque à l’ordre de : Jacques Wajnsztejn – 11 rue Chavanne – 69001 Lyon.


Abonnement : Pour 2 numéros (dont abonnement à la liste de diffusion du blog pour Suppléments et Hors-séries) : 15 € (port compris); soutien : à partir de 35 €


L’hypothèse d’une « crise finale » du capitalisme le poussant à creuser sa propre tombe a été démentie par les faits, même si sa dynamique actuelle repose sur le risque et donc suppose la possibilité et l’existence de crises. En effet, le capital n’a pas de forme consacrée, comme le démontrent ses différentes formes historiques, commerciale et financière d’abord, industrielle ensuite et à nouveau financière et technologique. Ce qui est nouveau aujourd’hui c’est une tendance forte à l’unité de ces formes, c’est-à-dire un processus de totalisation du capital.

À l’encontre de l’idée d’un « système » capitaliste au développement aussi bien unilatéral que mécanique, ne serait-ce que parce qu’il dispose des moyens financiers et technoscientifiques d’imposer sa domination pleine et entière, le capital ne tend vers l’unité qu’à travers des processus de division et de fragmentation qui restent porteurs de contradictions et réservent des possibilités de crises et de luttes futures comme le mouvement des Gilets jaunes a pu le montrer. C’est bien pour cela qu’il fait encore « société », mais il s’agit en l’occurrence, d’une « société capitalisée.

 De la même façon, le retour des luttes entre grandes puissances signifie que la restructuration en réseau du capital ne conduit pas mécaniquement à une globalisation harmonieuse. On a pu le voir avec le Brexit hier comme avec le conflit entre l’Ukraine et la Russie aujourd’hui où la rivalité naissante entre les États-Unis et la Chine.

Les jeux de puissance des dirigeants politiques, des actionnaires et des créatifs, concourent malgré tout à une innovation permanente et nécessaire à la dynamique d’ensemble.

Cela se produit aussi bien au niveau de l’hyper-capitalisme du sommet où certains États retrouvent et exercent une puissance qui semblait s’être dissoute dans le processus anonyme de globalisation et le seul pouvoir des grandes firmes et de la finance, qu’au niveau interne où ils gèrent la reproduction des rapports sociaux capitalistes comme on a pu le voir dans la répression des mouvements sociaux comme au cours de la crise sanitaire.

Si ce processus fait encore société malgré les fractures qu’il produit, c’est parce que le capital n’a pas engendré une domestication totale. Il se fait milieu, valeurs, culture, provoquant une adhésion contradictoire d’individus qui participent ainsi à des modes de vie de la société capitalisée, par exemple à travers une consommation des objets techniques, qui tend à virtualiser les rapports sociaux. D’où, en retour, l’activation de références communautaires ou particularistes qui rend difficile une lutte unitaire contre le capital. Nous assistons à ce mouvement au cours duquel la société capitalisée semble s’émanciper de ses contradictions internes et subir ses contradictions externes parce que nous-mêmes avons pour le moment échoué à révolutionner ce monde.

Temps critiques, printemps 2022

Relevé de notes n°25 (fin de série)

Inflation

– [Déjà, avant toute chose et par rapport à ce qui s’entend de façon dominante dans la presse, il n’y a pas de risque d’hyperinflation, sauf à considérer, par relativité, que l’inflation soit aujourd’hui « ressentie » d’autant plus fortement que nous venons de sortir d’une période assez longue de déflation ce qui, là aussi relativement, a longtemps été considéré comme pire. Ce contraste est d’ailleurs plus spécifique à l’Europe et au Japon qu’à l’ensemble des pays.

Si l’étalon de référence et de mesure est celui de l’inflation des années 1970 et de la stagflation qui l’accompagnait et non pas celui de l’après-Seconde Guerre mondiale où l’inflation restait en dessous du niveau de croissance, pour la France, par exemple, 4,14 contre 5, 7 en moyenne entre 1960 et 1971, c’est que comme nous le disons dans nos textes plus théoriques 1, le capital fonctionne aujourd’hui sur le mode de la reproduction rétrécie et de la capitalisation différentielle, NDLR].

– À long terme, si la baisse des taux d’intérêt que nous connaissons depuis une quinzaine d’années est grandement artificielle, puisqu’elle a été suscitée par les décisions des banques centrales, il n’en reste pas moins qu’elle s’inscrit dans une tendance historique de très long terme. L’historien britannique de l’économie Paul Schmelzing a pu établir une série longue de taux d’intérêt pratiqués au sein de l’économie dominante. Cette série commence à Venise au XIIIe siècle et se termine à New York au XXIe siècle. D’après ces calculs, de 1400 à 2000, nous sommes passés d’un taux d’intérêt réel (c’est-à-dire diminué du taux d’inflation) de 9,1 % à 1,3 %. Une telle évolution traduirait essentiellement la sécurité renforcée des opérations financières. L’affirmation progressive de l’État de droit, en mettant en place des procédures normalisées de cessation d’activité des entreprises et en imposant aux États de respecter leur signature, a réduit les incertitudes sur l’avenir des emprunteurs et sur leur capacité à honorer leurs engagements. Cela a conduit à la quasi-disparition des primes de risque incorporées dans les taux d’intérêt et permis de rapprocher ceux-ci de ce que les économistes appellent le taux d’intérêt naturel.

– Ce taux d’intérêt naturel est et a été au centre de nombreuses recherches théoriques d’économie. Nous pouvons ainsi évoquer le modèle de croissance de Robert Solow qui lui a valu l’attribution du prix Nobel en 1987, ou les travaux de Maurice Allais, ou encore la règle d’or de l’accumulation formulée par Edmund Phelps. Que disent ces économistes ? Que le taux d’intérêt de long terme doit être égal à celui de la croissance potentielle. Quant à ce taux de croissance potentielle, il est égal à la somme de l’évolution de la productivité, c’est-à-dire de l’efficacité du capital et de l’évolution de la quantité de travail disponible, c’est-à-dire de la situation démographique.

Toute situation économique qui ne réalise pas cette égalité est déséquilibrée. C’est en particulier sur ce constat que s’appuie Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle. Il y affirme en effet la nécessité économique de corriger par l’action fiscale l’inégalité « r > g », formule mathématique devenue une des références du livre, où « r » représente le taux d’intérêt et « g » le taux de croissance potentielle (Les Échos, le 16 février 2022)

Sur la séquence de moyenne durée qui vient de s’écouler, l’inflation n’a jamais atteint un tel niveau depuis 1978, mais elle est plus conjoncturelle que structurelle. Et de ce fait la réponse ne peut être conventionnelle. D’abord, elle ne correspond pas au classique cas d’un excès de demande globale, que ce soit par le biais de l’investissement des entreprises, très inégal suivant les secteurs ou par l’augmentation de la consommation des ménages là aussi très inégale suivant les catégories de revenus. Ensuite, le choc d’offre produit par la crise sanitaire ne peut être compensé par une augmentation des taux d’intérêt. Ce choc ne concerne pas un seul secteur, par exemple celui de l’énergie qui semble moins fort que prévu ou celui des produits agricoles qui semble plus fort que prévu dans la mesure où il y a de plus en plus d’intégration d’un ensemble de consommations intermédiaires dans un produit final. Ainsi la production d’engrais s’est renchérie de 80 % en un an ce qui a eu une influence sur les moyens de productions agricoles qui ont augmenté de 16 %, touchés aussi par l’augmentation du prix des céréales. Actuellement, l’agriculture est majoritairement industrielle, elle dépend des engrais azotés synthétiques, ce qui veut dire que notre système agroalimentaire dépend des énergies fossiles. Et alors que la crise sanitaire semblait avoir eu un effet critique sur ce type d’agriculture et la nécessité de la verdir, la guerre en Ukraine recrée une tension sur les productions céréalières qui pousse à nouveau le lobby agricole vers l’idéologie de la production maximum et la reconstitution de réserves.

La hausse des prix montre combien la production alimentaire est désormais intégrée au reste de l’économie. Cette interdépendance s’observe à plusieurs niveaux : l’importance des échanges commerciaux (en moyenne, 20 % des calories consommées dans un pays proviennent d’importations) ; la complémentarité entre les activités de production et de commercialisation ; et les arbitrages (selon les prix) entre alimentation humaine, alimentation animale et biocarburants, pour des cultures comme la betterave, le soja ou le maïs. Face à cette interdépendance multiple, les solutions constituant à considérer l’agriculture comme un secteur à part, séparé du reste de l’économie et exclusivement domestique, comme les interdictions temporaires à l’exportation, le contrôle des prix alimentaires, ou la mise en place de stocks nationaux, sont vouées à l’échec (Akiko Suwa-Eisenmann est professeure à l’École d’économie, Les Échos, le 2 février). La tension n’est pas due à des questions climatiques, mais à la croissance de la demande de pays comme la Chine qui a besoin de maïs pour reconstituer son cheptel porcin après l’épidémie de peste porcine africaine.

– Un changement de politique monétaire n’est pas la solution, car il n’aura pas d’influence sur ces mécanismes [et reproduirait l’erreur de 2008 et 2011 où le même type de choc extérieur avec l’augmentation des prix de l’énergie avait conduit à un resserrement monétaire et à la stagflation, NDLR]. Les « phares » traditionnels de l’activité économique ne sont pas plus éclairants. La « règle de Taylor », qui permet de déterminer le niveau des taux d’intérêt en fonction de l’inflation et de la production, exige de connaître une « croissance potentielle » qu’aucun économiste ne sait plus calculer. Quant à la « courbe de Phillips » qui relie salaires et chômage, elle s’était aplatie, ce qui signifie que l’inflation est devenue moins réactive à l’activité économique (Les Échos,le 17 janvier). À cela s’ajoute la spécificité européenne. Elle est composée de dix-neuf pays très disparates. Depuis 2012 et la crise de la monnaie unique, la BCE est de facto l’institution qui maintient ensemble cette construction politique. La BCE doit régulièrement intervenir pour que les taux italiens ou grecs ne grimpent pas trop. Son rôle, sans que ce soit officiellement dit, est largement de soutenir le maillon le plus faible, quitte à en faire trop pour les économies solides. Dans sa construction actuelle — une banque centrale unifiée, mais des budgets et des économies séparés —, la zone euro est condamnée à un biais de politique monétaire accommodante (Le Monde, le 2 février). Pourtant, la situation est bien différente de celle qui prévalait en 2010. D’abord, « les taux italiens restent aujourd’hui relativement bas et proches de leur niveau d’avant la pandémie », rappelle Guillaume Derrien. « Le taux apparent de la dette italienne est aujourd’hui de 2,2 % alors qu’il atteignait 5 % au début des années 2010. Quant à la charge de la dette, elle représente 3,5 % du PIB en 2022, contre près de 6 % au milieu des années 2000 », explique Jésus Castillo. La pression est donc moins forte sur les finances italiennes à court terme qu’il y a dix ans avec un endettement pourtant bien plus important. D’autant que l’État a allongé la maturité de la dette (la durée de vie de l’emprunt), passée de 5 ans en moyenne lors de la crise de 2010 à 7 ans aujourd’hui. Ensuite, « le risque italien est moins élevé que par le passé, notamment parce que le pays dégage un excédent de sa balance courante alors qu’il accusait un déficit important lors de la crise des dettes souveraines, en 2010 », souligne Guillaume Derrien. Sur le plan conjoncturel, « la croissance est soutenue, elle pourrait franchir encore 4 % cette année après 6,5 % l’an passé. Les entreprises italiennes ont beaucoup investi malgré le Covid, et ce mouvement devrait se poursuivre cette année, avec la montée en puissance du plan de relance européen, qui bénéficiera largement à l’Italie », affirme l’économiste de BNP-Paribas (Les Échos, le 7 février).

– Cette différence entre le rôle et l’intervention de la BCE par rapport à la FED est cruciale parce que les États-Unis ont doté ce bras (la banque centrale) aujourd’hui stratégique dans l’économie de la croissance, d’une mission de plein-emploi dont le corollaire est un soutien à l’économie américaine jusqu’à son plein potentiel. Une croissance maximale permettant d’asseoir le rang du pays au niveau mondial. À l’inverse, en consacrant une politique monétaire reposant exclusivement sur la stabilité des prix et sur la modération salariale, la zone euro s’est inscrite dans une logique de croissance sous-optimale visant à profiter relativement de la demande étrangère ; une stratégie principale de compétitivité plutôt que de croissance, synonyme de stagnation économique (Cf. Goetzman, Les Échos, le 11 mars). Le premier révélateur a été la pandémie et la dépendance aux masques et Doliprane, le second est la guerre en Ukraine et la dépendance au gaz, engrais, etc.

– Pour lutter contre l’inflation Leclerc à la parade, la baguette à 29 centimes soit 10 c de moins que Super U et Intermarché, 16 de moins que Carrefour. Devant ce prix virtuel et alors que le prix de la farine augmente, l’enseigne a trouvé une parade à l’augmentation des salaires (le cuisinier Thierry Marx, le bien nommé, s’indigne pour « la filière agricole qu’on assassine », in Libération le 19 janvier). Il est vrai que l’inflation ne touche pas toutes les catégories sociales de la même façon, puisque l’alimentation et l’énergie ne pèsent pas du même poids dans le panier des ménages, mais à l’inverse de ce qu’avance J.-P. Fitoussi dans Libération, le 22 février, quand il compare l’inflation d’aujourd’hui à celle des années 70 comme si c’était une nouveauté, il en est toujours ainsi même avec des modalités différentes. L’argument sur le raisonnement « en moyenne » qui aplatit les écarts est plus recevable, mais là aussi il n’est pas nouveau sauf à considérer que les inégalités de revenus du travail ont augmenté et ne sont pas compensées ou fortement limitées par la redistribution… ce que les statistiques sur la France démentent. [C’est plutôt le type de revenus que son montant qui intervient. Ainsi, fonctionnaires et retraités, quels que soient leurs revenus sont plus impactés que les salariés du privé y compris au SMIC et surtout des grandes entreprises dont l’indexation des salaires est plus ou moins mécanique par rapport aux salariés des branches qui se retrouvent constamment à courir derrière les augmentations automatiques de celui-ci en raison de la hausse des prix, NDLR]. La question d’un retour à une politique des revenus n’étant pas prévue, c’est le choix fiscal qui est fait avec les mesures ponctuelles et dédiées (Libération, le 22 février). Or, ce n’est pas cela qui gonflera la demande, alors même que ce sont dans les catégories les plus en difficulté financière que la propension à consommer est la plus forte.

– Une des vertus de cette accélération aurait pu être de mettre de l’huile dans les rouages économiques en trompant les travailleurs comme le montrent les économistes classiques. À court-terme, l’illusion monétaire des salariés, dont la rémunération progresse moins vite que les prix, permet de réduire le chômage. En effet, les travailleurs sont censés former leurs anticipations à partir des prix observés à la période précédente, ce qui est trompeur. La hausse des salaires nominaux suite aux négociations collectives augmente leur envie de revenir sur le marché du travail et de travailler plus même si leur salaire réel baisse. Les entreprises multiplient les embauches face à la diminution des salaires réels. L’inflation a alors une influence positive sur l’économie. Mais les salariés ne se bercent pas d’illusions comme le montrent les récents sondages sur le « ressenti » d’une baisse du pouvoir d’achat. Ils sont plus keynésiens que classiques. Keynes estimait en effet que les travailleurs sont « des économistes plus raisonnables que les auteurs classiques quand ils résistent aux réductions des salaires nominaux ». Une des explications est que l’énergie est la première cause de l’accélération de l’inflation. Or, l’appréciation du pouvoir d’achat résulte souvent d’une attention particulière aux produits les plus consommés et indispensables. Le fait que la hausse touche les prix du gaz et de l’essence réduit le biais de perception entre l’inflation mesurée et ressentie (Les Échos, le 1er mars).

– Bref, si on veut résumer ou plutôt synthétiser toute cette séquence, on peut dire que l’orthodoxie monétaire est devenue une théorie hors-sol la guerre en Ukraine venant succéder à la crise sanitaire, le tout dans la perspective plus large des plans de transition énergétique à financer. C’est un peu comme si toutes les situations étaient devenues à ce point exceptionnelles qu’elles en deviennent une nouvelle norme dérogatoire et que ce soit l’orthodoxie monétaire qui fasse maintenant figure d’exception. Ce qui s’est imposé depuis quelques années, c’est une configuration de financement quasi administrée des États par rachats d’actifs par la BCE et cela, en opposition avec un discours de la Commission européenne qui parle toujours en termes de conditionnalité des aides (cf. B. Lemoine, Libération, le 28 mars). Mais cette faillite théorique n’est pas suivie d’effets « anti-système ». Aucun gouvernement ne se livre à un contrôle des prix, hormis pour le gaz chez certains ; ils sont laissés à la discrétion du secteur privé concurrentiel avec éventuellement des mesures de compensation prises pays par pays. On assiste donc à la réactivation d’un discours sur la dette qu’il va bien falloir rembourser « quoiqu’il en coûte là aussi avec l’idée qu’il va falloir la faire payer aux populations en général puisque ni le marché ni les puissants ne seront vraiment mis à contribution ; la question de sa soutenabilité ne semble même plus évoquée du fait que les économistes orthodoxes parient sur une remontée des taux d’intérêt. Mais la dette publique étant devenue une source de financement du marché financier, comment la BCE pourrait-elle taxer ce qui nuirait à son propre mécanisme de transmission de politique monétaire ? C’est la limite interne à la gestion « réussie » de la crise actuelle. L’arme monétaire ne redistribue pas la donne et ne sert que de matelas amortisseur reproduisant et amplifiant les inégalités (ibid.).

Dans le même ordre d’idée et comme l’écrit l’économiste Benjamin Lemoine dans
La Démocratie disciplinée par la dette (La Découverte), «les institutions publiques de la dette et de la monnaie (Trésor et Banque centrale) opèrent aujourd’hui comme une usine à garantie de l’industrie financière privée». Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les sanctions prises en représailles par les Occidentaux, les Etats en viennent à se servir de la finance globale comme d’une arme: gel des réserves internationales, déconnexion du réseau de messagerie interbancaire Swift, interdiction de transactions, etc. Cet usage guerrier de la déglobalisation financière révèle que les États ont bien la capacité d’intervenir dans les rouages de la finance, de la recloisonner, de la balkaniser quand telle est leur volonté. C’est aussi ce qu’a montré la menace du gouvernement canadien de geler les avoirs bancaires et les polices d’assurance des camionneurs qui manifestaient, en février, à Ottawa, contre les restrictions sanitaires. Les relations commerciales et financières ont toujours eu une dimension politique, mais la guerre en cours leur confère un rôle central, via l’intervention politique des États.

Si, en revanche, il n’a pas été possible jusqu’ici de débrancher du réseau Swift des banques implantées dans des paradis fiscaux ou de suspendre les transactions sur les dark pools (plates-formes opaques de transactions financières), c’est que telle n’est pas la volonté des États. La déglobalisation de la finance ne rime donc pas forcément avec la définanciarisation de l’économie – elle sauvegarde plutôt la poursuite de son expansion (cf. Jezabel Coupey-Soubeyrand, Le Monde, les 3 et 4 avril).

flux financiers. En 2000 la banque Goldman-Sachs redistribuait abondamment ses profits à ses employés, à tel point que le plus modeste assistant y était millionnaire. Ce temps béni serait-il revenu à Wall Street ? Selon le Financial Times, les stars de la banque américaine — Morgan Stanley, JP Morgan Chase, Citygroup, Goldman Sachs et Bank of America — ont versé pour 142 milliards de dollars (125 milliards d’euros) de salaires et bénéfices à leurs employés en 2021. Pour sauver le monde de la récession, notamment durant la crise sanitaire, les banques centrales ont créé, par leurs politiques de rachats d’actifs et de taux d’intérêt voisins de zéro, un océan d’argent dont les premiers bénéficiaires ont été les banques d’affaires et les fonds d’investissement. [Cela accroît évidemment les écarts de richesse, mais cet argent propulse la Bourse vers les sommets et finance aussi largement l’innovation et les grandes firmes, ce qu’oublient souvent les tenants de la déconnexion entre finance et « économie réelle », NDLR]. Selon une étude du cabinet PitchBook, citée par l’AFP, les fonds de capital-investissement ont placé 1200 milliards de dollars aux États-Unis en 2021, soit 50 % de plus qu’en 2019, et 754 milliards en Europe (+ 60 %). Par étonnant qu’en France, les licornes surgissent à chaque coin de rue. Effet positif donc, les entrepreneurs trouvent des financements pour leurs projets, même les plus risqués. Mais le gouvernement voudrait orienter ce flot d’argent vers des jeunes pousses industrielles seules à même de pouvoir créer de l’emploi local. Cet argent devrait aussi être utile pour financer la transition énergétique. (Le Monde, le 20 janvier).

– Sur les quatre derniers mois de 2021, le Livret A et le Livret de développement durable et solidaire accusent une décollecte de près de 5 milliards d’euros, selon les chiffres de la Caisse des Dépôts. Au total, la collecte annuelle atteint 19,21 milliards, un montant qui reste très élevé. Mais la parenthèse de la sur-épargne semble terminée. Un doublement du taux de rémunération du Livret A et du LDDS est prévu au 1er février. Le Livret A a terminé l’année dans le rouge en signant une décollecte importante témoignant du retour de la vie d’avant, du moins dans les comportements d’épargne », souligne Philippe Crevel, le président du Cercle de l’Épargne. « Les hausses de taux dopent temporairement les versements, mais ont peu d’effets sur la durée », nuance Philippe Crevel. (Les Échos, le 24 janvier).

Souci de prévenir l’inflation ?

Politique économique

– À chaque fois, un choc politique ou économique imposait de modifier le financement de la dette publique et de repenser le développement industriel. Les références à des expériences passées, quelquefois réhabilitées, ou à des écrits d’économistes ont servi à la fois de répertoire, de boîte à idées pour penser de nouvelles normes, mais rarement de façon explicite et de manière cohérente. Si Emmanuel Macron a eu raison de relancer la dépense publique pour contenir les risques économiques liés à l’épidémie de Covid-19, c’est parce qu’une épidémie relève de l’économie publique, et c’est une politique publique qui est pertinente pour la combattre. En effet, la contagion échappe aux individus, de sorte que se préserver d’un virus ou en préserver les autres ne relève pas de la liberté individuelle (Le Monde, les 22-23 janvier). C’est ce que les gouvernements ont essayé de démontrer à leurs populations pour justifier leurs manquements aux libertés et tenter de contrer les mouvements anti-passe sanitaire.

– État et trusts pharmaceutiques. Le secteur pharmaceutique est aujourd’hui à la fois une économie ultra-subventionnée et un système capitaliste ultra-monopolistique. Les accords passés entre les États et les firmes pharmaceutiques pour les vaccins contre le Covid l’illustrent bien. Des clauses de confidentialité drastiques y sont incluses. On ne connaît donc pas exactement l’argent public investi, mais les montants colossaux, passent par plusieurs canaux : financements directs, contributions en nature dans le cadre de partenariats public-privé, crédits d’impôt, préachats. Le remboursement des produits de santé est aussi une garantie de paiement très spécifique au secteur pharmaceutique. Pour les vaccins à ARN messager (ARNm), de l’argent public a été investi bien avant la pandémie, pendant trois décennies, suivant le fonctionnement habituel de la recherche médicale. Il est donc totalement faux de dire que les firmes ont développé un vaccin en un an. Pfizer a fini de développer le vaccin qu’il a récupéré en signant un accord de collaboration avec BioNTech. À partir de l’an dernier, une nouvelle manne de financements publics a été ajoutée, pour soutenir le développement et la production à travers le préachat de doses de vaccins. L’argument est toujours le même : il faut garantir l’achat des doses à l’avance en espérant que les firmes proposent d’emblée des prix plus intéressants sur de gros volumes — sachant qu’on est dans l’incapacité de juger ces prix puisque l’on n’a pas d’information. On commence aujourd’hui à voir les profits records que cela va générer… S’y ajoute l’octroi de monopoles, notamment les brevets qu’accordent les États (cf. Gaëlle Krikorian, sociologue, consultante sur les questions de santé, ancienne responsable du programme d’accès aux médicaments de Médecins sans Frontières (MSF) entre 2018 et 2020. (Cf. Alternatives économiques, juillet 2021 2).

– Contre tous les discours sur la santé sacrifiée à l’économie, L’obligation de télétravailler au moins 3 jours par semaine est prolongée jusqu’au 2 février. MEDEF, CPME et U2P auraient préféré un retour à l’incitation. Les entreprises « se conformeront aux demandes du gouvernement », a réagi le Medef. Mais, a ajouté l’organisation dirigée par Geoffroy Roux de Bézieux, « elles regrettent cette décision qui va peser sur certains secteurs de l’économie et sur le moral des collaborateurs. Nous aurions préféré l’incitation à la contrainte ». Dans le même ordre d’idée à contre-courant de la vulgate, les embauches en CDI ou CDD longs ont relégués au second plan les CCD courts du fait de la difficulté à trouver du personnel aux conditions proposées. (Les Échos, le 21 janvier).

– Et pour ceux qui pensent que le Covid -19 est une arme pour imposer le profit, rentrer ou sortir de Hong Kong, autrefois un non-événement, qui faisait de l’île une base régionale idéale pour nombre d’entreprises internationales, est devenu extrêmement compliqué, tant pour les personnes que pour les marchandises. Faute de liaisons, aériennes ou maritimes, fiables ou régulières, même le courrier postal n’est plus assuré avec de nombreux pays (dont la France, depuis le 11 janvier). Certains étals commencent à se vider dans les rayons frais des supermarchés, alors que la ville importe 98 % de son alimentation. Les délais des commandes en ligne sont passés de quelques heures ou quelques jours par le passé à plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avec des prix qui grimpent dans la plupart des secteurs. (Le Monde, le 2 février 2022).

Crise sanitaire et déqualification

Santé

[On avait déjà la prise d’importance de Doctolib pour pallier à l’absence de médecins généralistes, ce qui aboutit de fait à la suppression de la notion de « médecin traitant » que promouvait pourtant la sécurité sociale, on a maintenant l’extension des fonctions pharmaceutiques sans la médiation du personnel médical, ce qui va permettre de transformer les officines en des lieux directs d’application des mesures sanitaires gouvernementales en situation d’urgence, NDLR]. Forts d’une situation financière prospère, compte tenu de leur activité Covid, les pharmaciens abordent une nouvelle phase de la transformation de leur métier. Débutées en décembre, les négociations avec l’Assurance-maladie à propos de la future convention doivent aboutir en février. À la clé, un élargissement de leurs compétences, avec de nouvelles missions de santé pour pallier la pénurie de médecins. « Les officines doivent être le lieu de toutes les vaccinations », défend le président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France, Philippe Besse. L’extension du dépistage est également au menu, pour le cancer colorectal et l’infection urinaire (Les Échos, le 24 janvier).

[Les pharmaciens souvent moqués comme épiciers en médicaments sont promus techniciens de surface de la santé, une belle promotion, NDLR].  

Travail

– 60 % des branches professionnelles proposent encore des salaires minimums inférieurs au SMIC et 2 millions de salariés sont au SMIC. Le patronat avance timidement là-dessus même si l’hôtellerie et la restauration ont vu le minima augmenter de 16 % ce qui fait qu’il dépassera de 4 % le niveau du SMIC.

Le patronat reconnaît d’ailleurs lui-même que les « allègements Fillon » dégressifs de cotisations patronales de 2003 sur les salaires jusqu’à 1,6 fois le SMIC, ont eu un effet pervers en poussant plus à bloquer les salaires qu’à embaucher (Libération, le 25 janvier). Le patronat est moins prudent sur les impôts de production dont la baisse est demandée dans la continuité de la politique de l’offre qui est privilégiée depuis plus de vingt ans. Un patronat en gros d’accord sur le fond avec la ligne Macron, a fortiori depuis que celui-ci vient de reprendre l’idée de la retraite à 65 ans et un couplet habituel sur les 35 h pour chasser sur les terres de la droite en période pré-électorale. C’est du côté des entreprises de taille intermédiaires que les demandes sont les plus fortes. En gros pour les pays de l’ouest de l’Europe il se produit une convergence des SMIC compte tenu des différences de puissance autour de 60 % du salaire médian.

Il n’y a pas que le personnel de l’hôtellerie-restauration qui se retrouve en position de force dans la période qu’on peine encore à appeler post crise sanitaire : outre le problème du vivier, le marché de l’emploi des cadres se heurte à une autre tendance post-crise. La reprise étant forte, ils sont en position de force. Ils ont la bougeotte et n’hésitent pas à aller voir ailleurs, surtout les moins de 35 ans. À cela s’ajoute un désir de reconversion élevé, qui se manifeste de plus en plus tôt. Au final, près d’un cadre sur cinq quitte volontairement son CDI après deux ans de contrat, indique Gilles Gateau, président de l’association pour l’emploi des cadres. Il signale aussi que depuis quelques mois, les entreprises indiquent à nouveau les salaires sur les annonces pour le recrutement des cadres (Les Échos le 25 janvier).

– Synthèse des deux articles du journal Le Monde sur les jeunes et le travail et la prétendue grande démission (les 25 et 26 janvier 2022). Si maintenant on passe au niveau plus pratique et concret/actuel en fonction de la crise sanitaire qui a joué comme accélérateur, il me semble qu’on peut faire la synthèse suivante :

– les jeunes sont dans la recherche d’un sens au et du travail parce qu’à la fois le type de travail proposé par le rapport social capitaliste aujourd’hui (déprofessionnalisation des métiers, tendance à la transformation du travail en « job », déclin du collectif de travail) et la perte de visibilité de l’utilité sociale dans beaucoup d’activités de bureaux par rapport à ce que représentait auparavant le travail industriel strictement défini comme productif, avec malgré l’exploitation sa dimension de participation au changement de ce monde dans la foi dans le progrès) ne fournissent plus un excès de sens permettant de s’y retrouver d’une manière ou d’une autre.

– comme ils ne trouvent pas cet excès de sens, cela renforce leur idée que le travail n’est pas une valeur morale et qu’il y a moyen de le squeezer soit en s’enrichissant par tout un tas de moyens plus ou moins légaux, soit de le mettre au second plan par rapport à la vie privée, au non-travail. La vie personnelle passe en premier comme si l’activité professionnelle et les activités militantes sur le lieu de travail et le quartier ne faisaient plus partie de la vie personnelle pourtant indiscutablement sociale, mais individualisée à outrance.

– le rapport compulsif au temps renforcé par les TIC entraîne des comportements courts-termistes, le zapping avec, comme on le voit avec la crise sanitaire une rupture record des CDI en 2021. Même phénomène aux États-Unis où certes la mobilité traditionnelle est plus grande, mais où, par rapport aux autres périodes précédentes de plein emploi, non seulement les salariés démissionnent, mais ils le font même à 40 % sans avoir trouvé préalablement un autre emploi (cf. enquête du cabinet Mc Kinsey). Ces comportements correspondent à un discours souvent contradictoire :

1) les jeunes affirment le souhait d’un travail dont ils ressentiraient le caractère de mission, or, pour la plupart d’entre eux, ils intègrent le fait que leur désir d’autonomie et de flexibilité ne se retrouve que dans l’auto-entrepreneuriat comme fuite par rapport à l’exploitation par le salariat. [Une situation bien décrite par Negri et d’autres post-opéraïstes au sein de la revue Futur antérieur, à partir de l’exemple de l’Italie dans les années 1990 ; mais cette critique prend trop souvent une forme apologétique, comme renversement de la flexibilité patronale au profit des prolétaires. Cette analyse semble aujourd’hui dépassée par la vogue des travaux indépendants ou free-lance qui participent d’une sorte de second marché d’où se dégage une forme plus noble de l’intérim pour les plus diplômés, qui est de ne concevoir leurs taches que sous forme de « missions”. [Les missions des jobs à la place de la mission de service public en quelque sorte ; une mission de service public qui dépassait largement le cadre du service public car, par exemple, les boulangeries, à l’époque où on pouvait encore les appeler de ce nom, avaient cette mission en assurant, souvent en coopération avec leurs collègues, une ouverture tous les jours par alternance. Dans cette mesure on comprend qu’ils ne se précipitent pas tous dans l’Éducation nationale pourtant à la recherche d’enseignants. ! Pas vraiment de plan de carrière et zapping. Le travailleur nomade comme il y a un nomadisme des identités. Fidélité et loyauté au travail sont ringardisées comme elles le sont dans la vie quotidienne. De ce point de vue il y a une cohérence qu’on ne retrouve pas dans le point suivant, NDLR]

2) volonté d’un travail en équipe d’un côté, mais exacerbation de l’autonomie individuelle et de son débouché méritocratique de l’autre. Ce n’est pas le statut qui compte puisque les identités ne sont pas fixes ; d’où la désaffection pour les postes de fonctionnaires à l’inverse de la période des Trente glorieuses. Aux USA ce nomadisme renforcé par la numérisation peut même épouser le nomadisme des entreprises. Ainsi, de la même façon que Tesla change ses implantations d’usines pour quitter la Californie trop taxatrice pour les États du sud profond, des salariés vont faire de même pour aller vers le moins-disant imposable (cf. Le Monde, le 26 janvier).

– ce mouvement pourrait ne concerner que les classes moyennes plutôt supérieures, mais il n’en est rien comme la crise sanitaire a pu le montrer avec la situation dans l’hôtellerie-restauration et à l’autre bout du spectre, la démission des cadres en plus grand nombre.

– [ce rapport au travail n’est certes pas majoritaire, mais, comme ne l’est pas non plus, à l’opposé, le discours sur l’ubérisation du travail et avant lui sur la précarité subie qui participe de la tendance générale à épouser la figure de la victime plutôt que celle du combattant, alors qu’à l’inverse, certains intérimaires très demandés ne voient pas l’intérêt financier d’opter pour un CDI et font le choix de la précarité pourvoyeuse d’un salaire plus élevé même s’il est plus irrégulier. Il s’agit toujours de formes de fuite passive par rapport à ce qui est considéré comme une sorte d’esclavage salarié, NDLR].

Ainsi les faits et chiffres sont têtus et l’observation concrète du travail aujourd’hui donne le résultat le plus contre-intuitif quand tout le monde peut connaître ou observer (le « ressenti ») cette montée du précariat. Or, les chiffres ne confirment pas du tout cette impression de fin du salariat, ou de remplacement du statut de salarié par l’emploi précaire. Entre 2007 et 2017, malgré dix ans de crise économique, la part de l’emploi en contrat à durée indéterminée dans l’emploi total est restée à peu près stable en France, passant de 86,4 % à 84,6 %. Il n’y a pas eu d’explosion de la précarité. De même, la durée moyenne de l’ancienneté dans l’entreprise, malgré les plans sociaux, les restructurations, les licenciements, est restée à peu près la même. Elle a même augmenté durant les périodes de crise, pour une raison bien simple : on ne cherche pas un autre emploi quand la conjoncture est mauvaise. Et c’est exactement l’inverse quand elle s’améliore : ce qu’on présente aujourd’hui comme le phénomène inédit de la « grande démission » est simplement le signe que la conjoncture s’améliore, permettant comme à chaque fois dans une telle période une plus grande mobilité sur le marché de l’emploi. Mais cela ne veut pas dire que la précarité n’existe pas. Seulement, elle est concentrée sur des catégories précises : les jeunes et les femmes peu diplômées, les immigrés, dont la durée d’accès à l’emploi stable s’est considérablement allongée. Ce sont eux les précaires, pas l’ensemble des travailleurs. Le problème du salariat n’est pas la précarisation, mais les transformations du salariat lui-même, attaqué en son cœur pour tous les travailleurs : accroissement des horaires flexibles et atypiques (la nuit, le week-end), multiplication des heures supplémentaires, stagnation voire recul des rémunérations, avec l’accroissement de la part variable liée aux résultats de l’entreprise ou du travailleur lui-même. En cela, oui, la situation des salariés s’est détériorée (cf. J. S Carbonnel, Le Monde, le 22 mars 2022).

– Dans l’article, « Logistique : nouveaux paysages, nouvelles précarités », Le Monde, le 3 février se penchait déjà sur ce qui serait le creuset d’une nouvelle classe ouvrière, la logistique, un secteur, qui pèse 10 % du PIB, redessine les campagnes, avec près de 87 millions de mètres carrés d’entrepôts sur tout le territoire. Autrefois, entre les usines Renault de Cléon, Sandouville et les sous-traitants, l’industrie automobile était le premier pourvoyeur d’emplois intérimaires de la région. En six ou sept ans, l’automobile a dégringolé et on a basculé sur les métiers de la logistique, un marché très porteur, et de surcroît non délocalisable », relève Sylviane Havel. Deux sociologues, Carlotta Benvegnù et David Gaborieau, se sont penchés sur ce nouveau prolétariat, celui de l’entrepôt, caractérisé par une forte concentration de postes peu qualifiés, des perspectives d’évolution professionnelle limitées et de faibles rémunérations. « Au sein du monde ouvrier, les logisticiens représentent désormais 13 % des emplois, contre seulement 8 % dans les années 1980, un basculement observable dans la plupart des pays occidentaux », notent-ils dans un article publié le 5 octobre 2021 par la direction de l’animation, de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail. Et là encore, comme dans l’article précédent, on observe plutôt une précarité en diminution, vu les tensions sur le marché de l’emploi. « Avec la croissance de l’activité logistique, les entreprises ont besoin d’avoir du personnel permanent, alors, elles pérennisent de plus en plus de postes (Cf. Brice Mullier, directeur de l’agence Pôle-emploi de Louviers). Entre 2019 et 2020, le volume des offres durables (CDD de plus de six mois et CDI) dans son agence a augmenté de 13 %. « Les gens râlent, mais ils ne sont pas prêts à se battre. Certains demandent même à travailler le dimanche pour gagner plus. Avec le Covid, on n’a jamais autant bossé, mais la direction nous a donné des primes : l’année dernière, on a eu 1 000 euros. Les équipes sont contentes avec ça », rapporte Antonio Martins Pinto, délégué syndical CGT de la plateforme Intermarché de Louviers, avant de conclure : « Ici, à part la logistique, il n’y a pas grand-chose. » (Le Monde, le 3 janvier).

– Chez Stellantis, de nouveaux départs volontaires sont envisagés dans la continuité de ce qui se fait depuis la fusion. La négociation intervient alors qu’une réorganisation industrielle est mise en place dans les sites français en février. Sur le modèle des usines latino-américaines de Fiat Chrysler, un niveau hiérarchique va disparaître dans l’encadrement des chaînes de montage, passant de trois à deux. Voilà de quoi inquiéter des syndicats français qui vivent déjà un sentiment de déclassement d’après le journaliste du Monde, dans une entité moins centrée sur la France qu’avant la fusion.

 [C’est connu que les syndicats vivent mal la réduction des hiérarchies du travail qu’ils vivent comme un déclassement puisque la plupart de leurs adhérents sont promus tout au long de cette hiérarchisation qui divise la classe du travail, NDLR]. Les ouvriers sont surtout nombreux à déplorer une aggravation des conditions de travail : « En Moselle, les salariés quittent les usines de Metz et Trémery pour les horaires plus vivables et les meilleurs salaires d’Amazon, qui vient de s’installer à proximité », relève Mme Virassamy (Le Monde, le 3 février).

Crise sanitaire et absentéisme au travail

L’observatoire de l’absentéisme Diot-Siaci a en effet constaté en 2021 une progression pour la seconde année consécutive de la durée moyenne des arrêts de travail. Celle-ci a atteint 23,6 jours l’an dernier, après 22,5 en 2020 et 19, 6 en 2019. Le phénomène a notamment concerné les moins de 35 ans : +33 % pour les arrêts de 10 à 29 jours en 2021 par rapport à 2019, +13,5 % de 30 à 89 jours et +10,1 % au-delà de 90 jours. Le Covid n’explique pas tout : engagement, reconnaissance, motivation, temps de trajet sont des facteurs à ne pas négliger, ont détaillé lors de la conférence de presse Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’IFOP, et l’ex-ministre du Travail Myriam El-Khomri, directrice du conseil de Diot-Siaci. Ce qui fait de l’absentéisme un défi grandissant pour les entreprises. Ce constat est conforté par l’examen des motifs des arrêts de travail d’au moins un jour, autres que ceux liés au Covid. Selon le sondage de l’IFOP, en 2021, les risques psychosociaux ont fait jeu égal avec les troubles musculo-squelettiques (cités par 15 % et 14 % des salariés ayant été arrêtés), devant les accidents du travail (12 %) et les maladies chroniques (10 %). Et parmi les 22 % des salariés arrêtés pour une autre raison qu’une maladie, un tiers l’a été pour garde d’enfant, un autre tiers a évoqué « une situation conflictuelle dans l’entreprise » avec un collègue ou un supérieur, ou bien une absence de motivation ou une fatigue liée au travail (Les Échos, le 25 mars).

Interlude

– Est-ce le début d’un mouvement des machines ? « Un robot aspirateur autonome a échoué à s’arrêter devant la porte d’un hôtel à Cambridge, là où il était censé faire demi-tour, pour s’échapper dans la nature » (site BBC, le 22 janvier). Les employés de l’hôtel ne l’ont retrouvé que le lendemain matin, coincé dans une haie (in Le Canard enchaîné, le 2 février).

– Alors, cher lecteur, comme l’écrivait Rimbaud à la fin de ses lettres : « Je vous serre la main. » Le serrement de main date du XIXe siècle ; les paysans qui « topent » sur les marchés auraient exporté ce geste de bonne entente dans les foyers urbains. L’anthropologue Emmanuel Desveaux y voit « l’idée républicaine d’égalité entre les sujets qui se substitue à des systèmes de révérence dans une hiérarchie ». On comprend mieux, dès lors, tout ce que l’on perd avec le check des nouveaux « branchés ». Le poing fermé est dissimulateur, presque offensif. Plutôt que de nouer un lien entre deux personnalités, il les entrechoque. On passe de l’égalité à l’affrontement. Autant il est naturel d’avancer son buste pour venir serrer une main, autant le check suppose de se raidir. Norbert Elias, l’auteur de La Civilisation des mœurs, qui analysa la constitution de l’espace privé au fil des siècles, en aurait sans doute fait le stade ultime de l’individualisme. Le check nous vient d’ailleurs des États-Unis : il est à la socialité ce que le MacDo est à la gastronomie (G. Koenig : les Échos, le 9 février). [Les sociologues se retrouvent devant un champ nouveau d’étude qui leur permettra de gloser sur la perte de virilité dans l’abandon de la poignée de main et le rejouement euphémisé de l’hubris dans le check, NDLR]

– Chez Dassault, des grèves perlées retardent la production depuis mars 2021 car la direction refuse la revendication de l’intersyndicale de 200 euros d’augmentation pour tous. La CGT trouve quand même que ce coup de frein à la production tombe mal au moment même où « le carnet de commandes de Dassault se remplit » (sic, Le Monde, le 15 février).

– Le climatologue Jean Jouzel propose, dans un récent rapport, que la formation aux enjeux de la transition écologique s’intègre dans tous les cursus d’ici cinq ans. « L’approche par les compétences » et « l’approche programme », seraient les seules à même de forger une culture commune à travers des exemples, des exercices ou des projets favorisant une « en capacitation » des étudiants (Le Monde, le 18 février).

[On subissait déjà la vogue récente transmise par les médias du « en capacité de », les étudiants subiront le « en capacitation » en plus et il y en a qui s’étonne de la baisse du « niveau ». Il paraît qu’il y a en France une baisse de l’enseignement scientifique, pourtant on a comme ici des exemples de bond conceptuel qui devraient nous mettre en haut de classement ! Dans le même ordre de gag le rapport soulève le fait que « plus de 80 % des professeurs des écoles titularisés proviennent de cursus tels qu’ils n’ont souvent plus étudié la science après la classe de seconde » et pour remédier à cela, il propose quatre « problématiques » principales « en guise de base commune » : l’impact des activités humaines sur l’environnement à l’échelle planétaire, notamment sur le climat et la biodiversité ; l’impact des activités humaines à l’échelle locale, en particulier sur la pollution des eaux, des sols et de l’air ; les enjeux de société et de gouvernance associés ; enfin, les modalités d’un passage à l’action. Que le rapport utilise « problématique » comme le fait un journaliste sportif qui cherche à se hausser du col, c’est-à-dire à la place de « problème » ou mieux « thème » laisse bien augurer de l’introduction de cette nouvelle « science » et surtout de sa « méthode » dans les programmes et concours de l’Éducation nationale. Déjà, quand, dans les années 1980-1990 on avait vu apparaître le terme de « problématique » chez les inspecteurs de l’éducation nationale, on s’était dit, ça y est ils ont découvert le fil à couper le beurre, mais aujourd’hui que problématique est équivalent à problème, c’est la réduction ad infinitum qui est à l’ordre du jour, NDLR]. Pour paraphraser les années 1970, mais dans sa version postmoderne, la question n’est plus « la dialectique peut-elle casser des briques ? », mais « la problématique peut-elle casser des briques ?

– Face à la difficulté d’augmenter leurs prix et confrontées à des hausses de coûts, les entreprises japonaises de taille moyenne privilégient la shrinkflation, de l’anglais shrink (contraction), qui se traduit par le maintien du prix d’un produit avec des quantités moindres dans le même paquet (Le Monde, le 29 mars).

Start-up, crypto-monnaies et économie virtuelle

– Facebook a voulu saisir l’occasion, mais n’y est pas parvenu. Son projet de cryptomonnaie, d’abord appelée Facebook Coin en 2018, puis Libra en 2019, puis Diem un an plus tard, a été vendu lundi 31 janvier pour une bouchée de pain à la banque californienne Silvergate. Pourtant, à son lancement, le réseau social a affolé le monde et les gouvernements en prétendant battre monnaie. Grâce à lui, plus d’intermédiaires et de frais astronomiques pour transférer de l’argent d’un pays à l’autre. Plus de craintes non plus pour les consommateurs de pays à monnaie faible ou dévaluée. Mark Zuckerberg plus fort que les États. Une trentaine de partenaires étaient de la partie, dont quelques pointures comme MasterCard, Visa, PayPal, Uber, Spotify et même le français Iliad. Rien n’y a fait, régulateurs et autorités ont pilonné le projet. Dès 2020, MasterCard, Visa et PayPal ont quitté le navire, contraignant le groupe à réduire ses ambitions, puis à abandonner l’affaire. (Le Monde, le 2 février). [Où est-t-il le capitalisme sauvage de l’économie néo-libérale ? Toutes les puissances étatiques réagissent, y compris la Chine contre Alibaba et consorts. Pas question de perdre la main. La souveraineté politique l’emporte même quand elle ne s’exerce plus que dans le succédané de la « bonne gouvernance », NDLR].

– Si la France est devenue une usine à start-ups, il manque encore les start-ups à usines. Il leur faut un cadre favorable. Pour une start-up industrielle, le lancement commercial intervient souvent une dizaine d’années après la création, soit au-delà de la durée de vie des fonds de capital-risque ! Il leur faut des instruments financiers à la temporalité alignée sur les cycles de développement. Pour changer ce paradigme, les pouvoirs publics présents au capital des fonds de capital-risque via Bpifrance et le Fonds européen d’investissement ont un rôle à jouer. Ils peuvent pousser à un allongement de la durée de vie des fonds, promouvoir les fonds Evergreen (sans date prédéterminée de clôture). Un premier recensement montre que seulement 12 % des start-ups ont des projets industriels. Ensuite, il faut qu’elles trouvent des financiers prêts à les aider sur des projets plus risqués, alors qu’il est plus facile de calculer les retours sur investissements d’une place de marché. Le mois dernier, le gouvernement a décidé d’apporter 1 milliard d’euros à un fonds de Bpifrance pour financer les premières usines, une structure qui a déjà investi dans… 20 participations sur les cinq dernières années. (Les Échos, le 2 février).

Martin Ford, auteur d’un essai sur la robotisation, L’Avènement des machines, FYP éditions, 2017, est persuadé que : « la pandémie a favorisé l’automatisation des restaurants. Dans un premier temps, en 2020, les robots sont apparus comme une réponse aux inquiétudes sur la transmission et le besoin de distanciation sociale, explique-t-il. À présent, c’est le manque de main-d’œuvre qui sert d’argument à cette substitution capital/travail. Le secteur est l’un des moins attractifs, les salaires sont bas et le travail difficile, donc les travailleurs préfèrent aller ailleurs ». Flippy, le robot de Miso Robotics, n’a pour sa part pas vocation à se promener en salle. Ce bras robotisé est conçu pour travailler en cuisine, plus précisément à la préparation de frites, chicken wings et autres beignets. « Le poste de friture est l’exemple parfait d’un travail sale, dangereux et ennuyeux », explique Jacob Brewer, directeur de la stratégie produits de Miso [un peu l’équivalent de la peinture carrosserie dans les usines automobiles dans les années 1960-70 qui furent les premiers postes de chaîne à être robotisés, NDLR]. En France, Pazzi Robotics, fondé en 2017, propose un robot autonome qui fabrique des pizzas sur mesure devant le client, de l’étalement de la pâte à la découpe en passant par la garniture, la cuisson et la mise en carton. L’entreprise a ouvert deux restaurants sous son nom, à Val d’Europe en 2019 et à Paris en 2021. En Italie, Makr Shakr a mis au point un robot barman, qui confectionne des cocktails classiques ou sur mesure, que le client commande avec son smartphone. (Les Échos le 2 février).

Compétitivité-prix et compétitivité hors prix

– La dégradation du déficit commercial français au début des années 2000 correspond en grande partie à la dégradation du solde commercial des multinationales françaises. Pendant cette période, les délocalisations s’accélèrent, tout comme les embauches à l’étranger. Elles emploient aujourd’hui 6,1 millions de personnes à l’étranger, soit beaucoup plus que leurs homologues allemandes ou japonaises, par exemple. Elles n’ont pas hésité à déplacer des pans entiers de leur production. Le cas du secteur automobile est à cet égard très éclairant, car il explique à lui seul le tiers de la différence de solde commercial entre l’Allemagne et la France sur les vingt dernières années. Renault et Peugeot sont parmi les constructeurs automobiles européens ceux qui ont le plus délocalisé en Europe de l’Est et dans le pourtour méditerranéen, notamment leurs usines d’assemblage, alors que leurs concurrents allemands ont moins déplacé leur production. Cela a permis à l’Allemagne de conserver son industrie automobile compétitive du point de vue de la productivité avec un point mort plus bas. (Le Monde, le 9 février). De fait, ces multinationales françaises profitent de la logistique d’État (la diplomatie au service de l’économie) et des crédits d’impôt recherche sans renvoyer l’ascenseur par des implantations locales et un tissage de lien avec les PME pour créer un Mittelstand à l’allemande. À cela s’ajoute « un biais dont personne ne parle », ajoute Bernard Jullien, économiste de l’automobile, maître de conférences à l’université de Bordeaux. C’est l’effet chômage partiel lié au Covid -19. De fait, les surcapacités de production ont été prises en charge par l’État depuis la mi-2020. C’est le bonheur pour les entreprises : lorsque la demande n’est pas là, elles renvoient les salariés chez eux, et c’est l’État qui paie ! Cela peut finir par agir comme une drogue dure masquant des difficultés durables. » (Le Monde, le 19 février). [Ce que nous relevons là comme incidence sur la balance commerciale, se relève bien évidemment au niveau de la désindustrialisation du territoire, elle-même aggravée par le plus grand fossé existant en Europe entre, d’un côté les grandes firmes françaises du CAC 40 qui ne fabriquent plus et ne font pas leurs profits en France et la masse de PME subissant les prix de marché que leur imposent leurs donneurs d’ordre. Rien ne fait plus tissu industriel, NDLR].

– Rentabilité à court terme. La théorie des avantages comparatifs, fondée sur la doctrine du libre échange dans la complémentarité compétitive, a poussé l’économie française à se spécialiser dans les productions les plus rentables et à importer celles qui le sont moins, mais qui sont fondamentales par rapport à la structure de l’appareil de production (le secteur des biens d’équipement, par exemple). Ce choix stratégique industriel a rendu l’économie française fortement dépendante à l’égard de nombreux produits fabriqués à l’étranger, notamment en Chine, alors qu’il y avait du potentiel pour les produire sur le territoire national. Au nom de la rentabilité à court terme, l’économie française s’est orientée vers le commerce international à flux tendus, préférant importer et faire faire, plutôt que de faire. Dès lors, à chaque reprise de la demande et de la croissance, cette stratégie industrielle alourdit le déficit extérieur et, à terme, fragilise la croissance économique. Côté exportations, les ventes des produits de luxe, des produits agroalimentaires et aéronautiques continuent de progresser, mais à un rythme encore insuffisant pour enrayer le dynamisme inverse des importations sur des produits beaucoup plus courants et nécessaires. Malgré le redémarrage de l’économie mondiale, les exportations n’empêchent pas le déficit extérieur de se creuser, marquant ainsi les limites de la politique de baisse du coût du travail menée pour restaurer la compétitivité-prix des entreprises françaises. Or, pour faire face à la concurrence étrangère, les entreprises, avec l’aide des pouvoirs publics, doivent développer davantage la compétitivité hors prix fondée sur la qualité. Le rétablissement et le renforcement de cette compétitivité passent non seulement par des investissements accrus dans l’éducation et la formation, dans la recherche, dans l’innovation ou encore dans la montée en gamme de tout notre appareil productif (donc des mesures de moyen ou long terme), mais aussi par une stratégie industrielle d’ancrage territorial plus immédiat. Pour produire sur le territoire, il est donc nécessaire de développer des systèmes territoriaux de compétences associant des entreprises cotraitantes, sous-traitantes avec des écoles d’ingénieurs, des universités, des laboratoires de recherche et des infrastructures publiques. Ces pôles territoriaux de compétences capteraient les capitaux étrangers attirés par le savoir-faire plutôt que par les avantages fiscaux. Cette offre encouragerait les entreprises à substituer leurs anciennes stratégies de domination par les coûts à leurs stratégies plus innovantes de différenciation, leur permettant d’être plus à l’abri de la concurrence asiatique. Elles seraient ainsi davantage incitées à se concurrencer sur la qualité, en améliorant la situation des salariés plutôt que celle des actionnaires. Cependant, pour produire sur le territoire, il faut aussi que la demande intérieure soit soutenue afin qu’elle puisse se tourner davantage sur les produits fabriqués en France plutôt que de se diriger vers les produits étrangers, jugés moins chers. C’est pourquoi il s’avère nécessaire d’accroître le revenu du travail pour donner plus de pouvoir d’achat aux ménages, garantissant à la fois la préférence des consommateurs pour les produits français et les débouchés des entreprises. Cette hausse généralisée des salaires étendue sur tout le territoire, évitant ainsi une concurrence interentreprises par les prix, exhorterait celles-ci à se positionner (G. Fonouni enseignant éco-gestion in Le Monde, les 20-21 2022). Apparemment tout ce discours de bon réformateur s’avère un vœu pieux puisque la stratégie de l’offre continue à être privilégiée par l’équipe Macron.

– Une des rares sources de compétitivité des entreprises françaises était le prix de l’énergie. Si les prix des combustibles fossiles diffèrent peu entre les pays, ce n’est pas le cas de ceux de l’électricité et du gaz naturel. Durant ces dix dernières années, le prix de l’électricité pour les entreprises de taille moyenne était 16 % inférieur en France par rapport à celui de leurs homologues de la zone euro. Pour les entreprises industrielles, le prix était bien inférieur à celui de leurs homologues italiennes, britanniques, allemandes ou japonaises. Les coûts de l’énergie représentent entre 1 et 10 % des coûts de production, mais peuvent dépasser 10 % pour les industries intensives en énergie. La base industrielle est devenue tellement étroite qu’elle n’a plus d’effet d’entraînement sur les autres secteurs. En revanche, tous les autres secteurs la plombent. L’accès à une énergie moins coûteuse et décarbonée était la dernière politique transversale qui soutenait l’industrie. (Les Échos, le 29 mars).

– La crise sanitaire semble fatale à Boeing par rupture de l’équilibre de duopole de Cournot qui concerne deux entreprises qui (Boeing depuis le rachat de Douglas et Airbus) dominent 99 % d’un marché et tirent leurs profits de l’augmentation de la production, sans baisse des prix jusqu’au prix d’équilibre du fait de la barrière à l’entrée que représente un niveau de production très élevé empêchant toute concurrence sérieuse d’une entreprise tierce 3. Or la crise du Boeing 737 MAX a vu Boeing décrocher et, en grande partie à cause de la crise sanitaire, l’entreprise américaine s’est avérée incapable de répondre à la demande par de nouveaux investissements pour un modèle de remplacement. Airbus en a profité suivant le modèle duopolistique de Stakelberg sur le duopole asymétrique dans lequel celui qui produit moins ne peut que baisser ses prix (Les Échos, le 17 février).

Temps critiques, 17 janvier-4 avril 2022

Notes de bas de page :
  1.  – Cf. Temps critiques , no 17, « Sur la politique du capital » [http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article310] et « Notes de lecture sur le livre Le capital comme pouvoir » (2014)  [http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article311] et no 19, « Capitalisation et reproduction rétrécie » (2018) [ http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article383]. []
  2.  – Cité in Mouvement communiste, brochure 7, décembre 2021[]
  3.  – On sait qu’à certains moments de l’histoire industrielle des États-Unis, les grandes firmes ont même été jusqu’à entretenir artificiellement des tierces entreprises, comme American Motors dans l’automobile, afin de ne pas tomber sous les lois anti-trust.[]

L’Ukraine 2022 n’est pas l’Espagne 1936

Lettre réponse de Jacques Wajnsztejn à l’appel à la réunion organisée le 12 mars 2022 à Lyon par le groupe d’inspiration libertaire NINA-Lyon en soutien aux anarchistes ukrainiens (English version lower).


Bonsoir,
Je viens de lire votre appel à la RU de ce soir. Je m’étonne qu’il n’y ait pas de discussion préalable à ce soutien où en tout cas à ce type d’intervention dont on ne voit pas clairement la finalité.

Sur la question politique, au moins deux questions ne sont pas posées :

  • si on peut avoir une position politique, en général, sur « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et quelle qu’elle soit, il me semble qu’elle doit être référée d’abord à la direction de la lutte (voir le choix entre le MNA et le FLN où le soutien au stalinien Hô Chi Minh), mais surtout au fait que dans le cadre de ce droit, c’est à cette population de se déterminer et nous nous sommes extérieurs à cette question. Retour donc au problème de la direction politique et militaire où le plus grand flou règne en Ukraine, sur cette direction
  • s’il s’agit d’être favorable ou de profiter d’une situation pré-révolutionnaire quels éléments nous permettent de dire que ce n’est pas simplement une réponse nationaliste ou plutôt patriotique à l’attaque russe à laquelle il n’y a pas de raison de s’y impliquer autrement que par une position traditionnelle anti-guerre ou pour la paix qui transparaît d’ailleurs dans l’appel, mais qui me semble contradictoire avec ce qui serait la formation d’une brigade internationale d’intervention.

Sur la question pratique de l’intervention
Dans la guerre d’Espagne, il y a eu deux phases, dans la première, celle d’avant la militarisation, les volontaires pouvaient s’engager sur des bases affinitaires et politiques dans des colonnes particulières et, pour faciliter les choses avec des sous colonnes nationales comme par exemple les italiens dans la colonne Ascaso 1. C’était pareil dans la colonne Durutti dans laquelle s’est engagée par exemple, Simone Weil puisque les femmes pouvaient s’engager pour combattre au front. Il y avait là ce que j’appelle une autonomie de commandement. Mais la majorité des volontaires venaient des grosses organisations et passaient par leur biais pour être dirigés vers des « brigades internationales » dans le cadre du combat antifasciste et dans aucune autonomie par rapport au pouvoir central républicain et sur le terrain, sans autonomie par rapport à la direction stalinienne. Mais à partir de la décision du gouvernement républicain et sous pression socialiste et stalinienne de militariser l’armée dans un combat non plus de révolution sociale, mais de guerre antifasciste, cette autonomie a été éliminée par le droit et la force au besoin comme on le voit bien dans le film Land and Freedom.

Que se passe-t-il aujourd’hui par rapport à l’Ukraine ? Si je prend l’exemple de Lyon, vous organisez une réunion pour soutenir les anarchistes ukrainiens, mais tout comme je le disais plus haut, aucune discussion préalable n’est proposée pour savoir quel est le pourquoi de notre intervention (la question sociale ne semble jamais directement abordée en Ukraine alors que corruption et oligarques y font la loi, malgré un dernier scrutin à peu près démocratique. Il n’est donc pas étonnant que les seules questions et discussions qui ont eu lieu, d’après Gzav qui était présent, sont venus d’individus qui, de fait, reprennent les arguments de Poutine sur le Donbass, etc. Cela me rappelle la grande réunion à la Gryffe sur les Gilets jaunes le 30 novembre. Si ceux qui organisent la réunion n’ont pas les arguments pour préparer l’intervention politique où au moins dire ce qui justifie ton intervention, tu laisses forcément la parole à ceux qui implicitement ou explicitement veulent saboter l’initiative.

Cela dit, quelle serait donc la meilleure intervention possible ? Malgré l’intention d’origine de soutenir les anars ukrainiens donc dans une optique affinitaire, l’appel est truffé de références à la lutte anti-impérialiste et antifasciste diluant le caractère affinitaire dans un magma résistant. La logique de tout cela c’est donc de se fondre dans l’armée ukrainienne, ne serait-ce que sous sa structure territoriale, car c’est la seule qui délivre des armes. Les groupes ukrainiens d’anciens soldats d’Afghanistan ou d’ailleurs l’ont bien compris puisqu’ils semblent demander l’admission dans l’armée en tant que groupes. Là aussi aucune autonomie et là aussi c’est logique puisque la mobilisation générale est décrétée, la militarisation est actée dès le départ et les pôles de recrutement refusent d’ailleurs plus de volontaires qu’ils n’en acceptent car sous prétexte d’impréparation des volontaires ou d’infiltration, nulle part on ne donne des armes au « peuple ». la situation est donc de toute façon très différente de celle du Rojava quoiqu’on pense d’ailleurs de cet autre engagement.

Voilà pour le moment,
Amicalement,

JW


Hi.

I’ve just read your call for tonight’s get-together. I’m surprised there was no prior discussion on this support initiative or in any case on this type of action, whose purpose requires clarification.

In political terms, at least two issues have been left out:

  • If this is about arriving at a political stance of some kind on “the right of peoples to self-determination,” it seems to me that such a position would have to refer, for starters, to the leadership of the struggle (e.g., the choice between the MNA [Mouvement National Algérien] and the FLN [Front de Libération Nationale] or support for the Stalinist Ho Chi Minh), but more importantly, to the fact that with the right to self-determination, it’s up to the population in the given country to decide on a stance, whereas we are outsiders. This takes us back to the issue of the political and military leadership, which in Ukraine today is extremely hazy.
  • If the point is to be in favor of or take advantage of a pre-revolutionary situation, the question is what grounds we have for claiming that this isn’t just a nationalist, or rather patriotic response to Russian aggression, in which case there is no reason for involvement other than through a standard anti-war or pro-peace position. That in fact is the sense one gets from the call, but it strikes me as being in contradiction with the idea of forming an international brigade.

Now to the practical issue of what action to take.

The Spanish civil war involved two phases. In the first, prior to militarization, volunteers could join up with this or that column on the basis of affinity or political agreement, and to make things more convenient, sub-columns by nationality were set up, for example for Italians in the Ascaso column 2 , while Simone Weil took part in the Durruti column, since women were allowed to join up to fight on the front. This was also true of the POUM’s columns. I would describe this as autonomy of command. However, most volunteers came from large organizations that funneled them into “international brigades” in the name of the struggle against fascism. They had no autonomy from the republican central government or, on the ground, from the Stalinist leadership. But once the republican government, bowing to socialist and Stalinist pressure, moved to militarize the army as part of an anti-fascist war instead of a social revolution, any previous autonomy was eliminated by law as well as by force, as the movie Land and Freedom shows vividly.

Now, what’s being done at present in relation to Ukraine? If we look at Lyon, you hold a meeting in support of Ukrainian anarchists. But as I mentioned, you didn’t suggest any prior discussion to hash out the grounds for our involvement. People in Ukraine don’t appear to be directly addressing the “social question” although corruption and the oligarchs hold sway, despite the more or less democratic recent election. So it isn’t surprising that the only real issues and discussions, according to Gzav, who attended the meeting, were put forward by people who basically parroted Putin’s line on the Donbas, and so on. It all reminds me of a well-attended meeting at the Gryffe [anarchist bookstore] on the Yellow Vest movement on November 30th. If the meeting organizers don’t have arguments to set the stage for political action or at least explain why such action would be justified, you inevitably wind up giving the floor to people who implicitly or explicitly aim to sabotage your initiative.

What, then, would the best possible form of action be? Despite the initial intention to support Ukrainian anarchists on an affinity basis, the call is full of references to the anti-imperialist and anti-fascist struggle, diluting the affinity-based approach in a resistance hodgepodge. The underlying logic is to merge into the Ukrainian army, at least into its territorial structure, since that’s the only authority to hand out weapons. Groups of Ukrainian veterans from Afghanistan and other wars are well aware of this, since they seem to be requesting their incorporation into the army as pre-existing units. Here again, there is no autonomy. And here again, that’s understandable, since a general mobilization has been decreed, militarization has been taking place from the very start, and recruitment centers are turning down more volunteers than they are accepting, citing a lack of training and the risk of infiltration. Nowhere are weapons being distributed to “the people.” The situation is in any case entirely different from the one in Rojava, whatever one may think of participation in that struggle.

Those are my thoughts for now.

Yours truly,

Jacques Wajnsztejn

Notes de bas de page :
  1. cf. http://www.gimenologues.org/spip.php?article634[]
  2. http://www.gimenologues.org/spip.php?article634[]