Postface à Crise de l’état-nation et politique des « zones d’influence »

En complément de notre texte Crise de l’état-nation et politique des « zones d’influence » nous proposons, ci-dessous, une postface qui recoupe l’actualité au Moyen-Orient.



L’offensive américaine ne signifie pas une extension du « grand espace américain » au Moyen-Orient, mais une neutralisation d’un pion (l’Iran), chargé de négativité par rapport à la positivité dont s’arroge la puissance des USA sur l’échiquier géopolitique mondial.


Notre balance faite, au point 6, entre « gouvernance mondiale » et « grand espace » (de type impérial) ne se trouve pas contredite par ce fait nouveau, puisqu’il n’y a pas là de volonté impérialiste de la part des États-Unis. En effet, cette opération ne correspond pas à une stratégie pour une nouvelle hégémonie américaine comme celle des années 1960, ni d’ailleurs à la perspective d’établir un nouvel ordre mondial sous sa domination comme à l’époque de la guerre contre l’Irak. Une situation qui semblait pourtant adéquate au processus concomitant de globalisation. Devant le caractère plus chaotique suivi par cette globalisation, la faillite de la stratégie de nation building menée par les Américains et l’apparition de zones d’influence avec la menace chinoise, on a plutôt affaire ici à une action opportuniste. Elle procède comme une « levée de verrou » libérant, pour le capital, un espace (le Moyen-Orient et les États du Golfe) jusque-là limité (Irak, Syrie, Yémen) ou confisqué (Sud-Liban) par un contre-espace hostile (l’Iran) qui a profité de la décomposition des États-nations du Moyen-Orient pour acquérir une position « contre-nature » de puissance régionale (un immense pays très peuplé et de civilisation perse, cherchant à dominer, à partir d’une fraction religieuse ultra-minoritaire de l’islam, un grand ensemble arabe et à majorité religieuse sunnite). Secondairement, il se trouve que cette action opportuniste est aussi une action opportune pour l’État d’Israël d’affaiblissement de l’adversaire et de ses antennes locales, sauf qu’il ne peut rien espérer d’autre du point de vue militaire. En effet, sa politique actuelle néocoloniale ne traduit pas, là non plus, de visée impérialiste de dimension régionale ; son objectif est bien plutôt de se concentrer sur les fondamentaux de son économie : industrie de la défense et exportations, gaz offshore, forte croissance du secteur high-tech. Cette limite de puissance apparaît bien dans le fait que le plan trumpien sur Gaza lui échappe complètement, au même titre que les flux financiers liés au pétrole et au gaz naturel de la région.

Fascisme et antifascismes : les références italiennes

Gato Soriano, que nous avons cité dans nos notes 14 et 15 de Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait, nous a adressé les remarques suivantes …


Je l’ai lu et dans l’ensemble l’analyse me semble sensée et cohérente.

Evidemment je suis flatté par les citations de Soriano.

Je me borne à signaler deux imprécisions.

– Si c’est vrai que « le mouvement italien des années 1968-78 (…) ne cède pas à cette spécialisation antifasciste », Il faut reconnaître que les tendances majoritaires de l’extrême gauche italienne sont marxistes-léninistes (staliniennes) entre 1968 et 1971-72, et c’est à partir des premières années 70 que les groupes d’origine opéraïste deviennent majoritaires.

Si l’antifascisme n’est pas une priorité, il est très présent dans la vie de tous les groupes extraparlementaires, mais reste important (voir la bataille contre « fanfascisme » (le fascisme de Fanfani) pour Lotta Continua, contre l’utilisation des fascistes par les services secrets dans la « stratégie de la tension », ainsi que pour des affrontements récurrents dans certaines villes, pour toute la gauche et l’extrême gauche. Erri De Luca ne le nie pas.

Ce sont d’ailleurs des militants de Potere Operaio (dont Achille Lollo) qui  mettent le feu le 16 avril 1973 au logement de Mario Mattei,  secrétaire de la section MSI de Primavalle à Rome où perdent la vie ses  fils, Virgilio et Stefano Mattei.

Je ne partage pas pour ma part la boutade de Bordiga quand il assène que « Le pire héritage du fascisme, c’est l’antifascisme », ni l’idée un peu saugrenue de Pasolini affirmant que : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme », et qui se contredit lui-même quand il dit qu’«//Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a  pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui  n’existera plus jamais ».

Je ne me lance pas dans une critique de l’ultraléninisme sectaire de Bordiga, quand il était à la tête du PCd’I, et boycottait l’action des Arditi del Popolo, qui ont été la seule forme d’action antifasciste armée – efficace – et qui auraient pu, sans doute, barrer la route au fascisme montant si le PSI et le PCd’I ne les avaient pas boycottés avec des justifications différentes. Mais il ne faut pas l’oublier.

– Roberto Vannacci n’est pas général des « forces spéciales » mais des paras de la brigade « Folgore » (foudre).

Pour ce qui concerne la mise en accusation de la LFI par l’ensemble des médias de droite et des partis politiques, ça me rappelle ce qui s’est  passé en Italie aux dernières élections politiques qui ont porté Meloni  au pouvoir :  la disparition dans le discours politique des cordons sanitaires antifascistes, la naissance d’un anti-antifascisme, le  renversement de cette stigmatisation historique pour diviser la gauche  et droitiser l’axe du débat politique tout entier. On peut dire que pour l’instant la droite y est parvenue.

Amitiés.

Gianni


Nous lui avons répondu ceci :

1) Gato S. rejette l’affirmation de Bordiga avec seulement des références historiques et politiques qui toutes sont datées d’avant la Seconde Guerre mondiale, alors que la formulation de Bordiga que nous citons n’a de sens qu’après la Seconde Guerre mondiale.

2) La référence de Gato à propos du lien qui existerait entre l’expression publique d’un anti-antifascisme et la victoire électorale de Meloni nous semble très discutable à la fois comme simple résultat de cause à effet et comme qualification de la présidente du Conseil des ministres d’Italie.

J. Guigou

3) L’attaque criminelle contre le responsable romain du MSI citée par Gato et mise au compte de Potere operaio (PotOp) est bien réelle, mais à préciser.

En effet, à l’origine, la position de PotOp, le principal groupe organisé se réclamant de l’opéraïsme1, est que le fascisme n’est qu’un vestige désormais impraticable dans un pays à capitalisme avancé tel que l’Italie et par conséquent il considère les mots d’ordre antifascistes comme un gaspillage inutile des énergies militantes. Comme le rappelle un des dirigeants de la section romaine, Paolo Lapponi, pour les opéraïstes le péril réel était représenté par le développement technologique du capital, voué à mieux rationaliser l’exploitation du travail et à pacifier les masses prolétaires grâce à l’hégémonie sur les médias2. Mais à l’approche du cinquantenaire de la « marche sur Rome » et vu la croissance électorale du MSI, les débats à l’extrême gauche autour du retour possible d’un squadrisme de type mussolinien reprennent avec l’idée que l’illégalité de masse ne peut plus se contenter de la vigilance et de l’autodéfense. Elle nécessiterait un effort offensif capable de résoudre définitivement le problème de la « menace noire », notamment dans les périphéries urbaines. C’est la position qu’adopte l’autre groupe gauchiste radical de l’époque, Lotta Continua, qui prend la tête de cette dimension d’antagonisme et pousse à la radicalisation.

Dans le climat particulier de Rome qui concentre beaucoup de fascistes et dans laquelle d’une part, les luttes ouvrières ont moins d’importance qu’à Milan, Turin ou en Vénétie et d’autre part, les luttes de territoire une plus grande importance, PotOp rejoint la ligne résistancialiste dans un éditorial du 28 janvier 1973 : « Intimider et détruire les bandes fascistes n’est pas […] l’activité dominante de l’initiative politique des avant-gardes communistes du mouvement de classe. Cependant, l’extension de la pratique de la lutte militante contre les fascistes est sans doute un résultat positif, car cela bloque, paralyse et tend à éliminer un moyen hostile à la lutte et à l’organisation ouvrière et prolétaire. […] Voilà la raison qui nous fait nous intéresser […] à la question de l’épuration des fascistes dans la ceinture prolétaire, voire dans les quartiers rouges. […] nous pensons qu’il faut élever la portée de l’attaque3. »

L’attaque lancée contre le responsable romain du MSI mentionnée par Gato Soriano est le fruit indirect de ce revirement. Ses auteurs le revendiquent comme un acte de justice prolétaire. Il est le fait de trois jeunes de PotOp, mais ayant récemment commencé à agir de façon autonome – et à l’insu des responsables militaires du groupe – sous le sigle de « Brigade Tanas » du nom d’un ancien résistant tué par la police en 1947.

Il est à noter que cette action se situait dans un quartier de Rome (Primavalle) particulièrement déshérité, mais partagé entre une influence stalinienne ancienne et un travail d’assistance sociale pour les pauvres de la part des fascistes, un terrain dans lequel apparemment PotOp a eu du mal à se faire une place, d’autant que la lutte sur le logement était plutôt la « spécialité » de Lotta Continua.

En tout cas, même s’il n’en est pas la cause principale, cet acte marque la dissolution de PotOp après la quatrième conférence nationale d’organisation (31 mai-3 juin 1973). La question de la violence ouvrière et révolutionnaire et plus seulement vis-à-vis des fascistes y est posée, mais c’est une autre histoire qui a concerné tous les mouvements des années 1960-1970 et dont nous avons abondamment parlé ailleurs4.

JW


Réponse de G. Soriano, 26 février 2026

On peut enlever la référence à Vannacci, qui corrigeait une imprécision du texte de Jacques et n’a aucune importance sur le fond.

Je suis assez d’accord sur ce que Jacques Wajnsztejn écrit de PO (et plus généralement des opéraistes), mais il oublie LC et surtout le climat général qui régnait en Italie, produit de la stratégie de la tension. Dans certains endroits, l’antifascisme n’était pas une question d’analyse théorique mais de survie personnelle, sans compter le fil presque ininterrompu qui liait plusieurs groupes (notamment armés) à la mythologie de la Résistance.

Il ne serait sans doute pas inutile de mettre les liens vers les deux articles publiés dans la brochure, car dans le premier j’essaye de dire ce qu’a été le fascisme (https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article2207) et dans le deuxième ce qu’il n’est pas (https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4578).

A bientôt.

  1. Sur la théorie opéraïste, cf. J. Wajnsztejn, L’opéraïsme au crible du temps, A plus d’un titre, 2021. []
  2. Cf. Aldo Grandi, La generazione degli anni perduti, pp. 231-232 ; et aussi de PotOp directement : « Strategia rivoluzionari degli obiettivi. Per costruire il partito della rivoluzione comunista », Potere Operaio, n. 27, juin-juillet 1970, et « 25 aprile: non Resistenza ma lotta per il comunismo », Potere Operaio del lunedì, n. 9, 30 avril 1972. []
  3. « Roma contro i fascisti », Potere operaio del lunedì, n. 26-28, 28 janvier 1973. []
  4. Cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, L’Harmattan, 2018 + nombreux compléments sur le site de la revue Temps critiques. []

Variété de la critique extractiviste

Nous publions ici les remarques de Frédéric suite à notre texte Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme ; et à la suite, la réponse de J.Wajnsztejn.
Bonne lecture


Bonjour,

Je me permets de réagir par rapport au texte de Temps critiques, « Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme ».

Je regrette que cet article méconnaisse le contexte d’émergence et de développement des réflexions anti ou post-extractivistes en Amérique latine, s’en servant comme une énième démonstration des ravages du postmodernisme, du décolonial et « d’un effacement des luttes concrètes ». Je le regrette d’autant plus que je lis toujours avec intérêt les analyses de Temps critiques.

Le terme néoextractivisme a notamment été mis en avant par Eduardo Gudynas à un moment charnière ; celui du tournant des années 2000 qui s’est caractérisé en Amérique latine par une triple dynamique : le virage à gauche (Venezuela, Bolivie, Équateur, Brésil, etc.), l’explosion des échanges avec la Chine – devenu en l’espace d’une quinzaine d’années le deuxième partenaire commercial du continent et la première destination des importations de plusieurs pays d’Amérique du Sud – et le boom des matières premières. Il s’agissait avec ce terme, néoextractivisme, de critiquer (radicalement) les choix politiques des gouvernements de centre-gauche – en gros, tirer mieux parti des ressources naturelles en les taxant davantage, voire en les nationalisant, pour financer des politiques publiques et d’aide sociale –, en pointant du doigt leur point aveugle écologique (pour faire court) et en interrogeant à nouveau frais la dépendance, le développement, l’impérialisme – la relation avec la Chine est-elle, comme elle le prétend, la marque de rapports de solidarité Sud-Sud ou le marqueur d’un nouvel impérialisme ? – et le capitalisme ; existe-t-il une alternative à l’extractivisme au sein du capitalisme ?

Au cours du dernier quart de siècle, le débat autour de l’extractivisme a traversé les réflexions et les luttes – et elles sont nombreuses et intenses – de l’Amérique latine et divise les mouvements sociaux. À l’encontre de ce qu’affirment les auteurs de l’article, ces réflexions ne sont pas (originellement) issues des courants décoloniaux – dont ils se distinguent profondément – ni de la décroissance – envers laquelle Gudynas et d’autres se montrent très critiques – et se concentrent sur le contexte et l’expérience latino-américains (et surtout sud-américains) et principalement quelques produits marqueurs (minerais, pétrole, soja et, ces dernières années, lithium).

Ces mouvements méritent d’être discutés et critiqués, mais pas sous une forme inutilement polémique et caricaturale qui témoigne d’une méconnaissance sinon d’un mépris des théories et des luttes en Amérique latine afin de servir opportunément une critique « globale » depuis le carcan français.

Cordialement,
Frédéric


Frédéric, bonjour,
Nous prenons acte de ta critique.

Elle vise juste sur 2 points : tout d’abord en disant que notre approche sous-estime le rôle de la critique de l’extractivisme sud-américain et son rôle historique et actuel. Il est vrai que le texte comprend une part polémique qui vise l’utilisation abusive qui est faite de ce terme dans la vulgate d’ex-gauche et jusque dans Lundi matin, par exemple ; ensuite parce que notre critique des particularismes viendrait englober celle de l’idéologie extractiviste au mépris de sa spécificité et des débats qui l’agitent si c’est le cas comme tu le dis ; ce qui est en partie vrai puisque le sous-titre de la brochure indique qu’il n’y a pas que l’extractivisme qui est visé comme notion, mais un certain nombre d’autres notions, qui toutes, nous paraissent participer d’un réductionnisme du capitalisme.
Bonne fin de journée,

Pour Temps critiques,
J.Wajnsztejn

Particularisme juif et antisionisme

Nous vous proposons à la lecture le texte Particularisme juif et antisionisme en guise de développement de la note 20 insérée dans l’écrit précédent : Un particularisme juif. La note 20 s’est voulue synthétique, mais en définitive s’est avérée l’être trop, selon des « commentateurs » ou lecteurs, d’où les précisions du présent texte disponible sur notre site : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article571.