Mai 1968 et le Mai rampant italien – intégral

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Présentation

Depuis 2008, date de la première édition de ce livre, les descriptions et les interprétations qu’avançaient les auteurs ont-elles été réfutées ou infléchies par l’histoire de ces dix dernières années ? Nous ne le pensons pas. Toutefois, il s’est avéré nécessaire d’élaguer certains développements devenus plus secondaires ou abordés ailleurs et d’approfondir d’autres aspects qui mettent en lumière les fortes analogies mais aussi les différences entre le mouvement d’insubordination généralisée qu’a connu la France et le mouvement de refus du travail et de critique violente de l’Etat qui a bouleversé l’Italie à cette époque.

Mai 68 est d’abord un événement singulier, ni répétition des révolutions du passé, ni anticipation d’un futur déjà programmé par une théorie qui l’aurait prévu. Soudaine irruption du refus de l’existant et de sa reproduction, Mai 68 constitue un moment historique qui réalise la conjonction unique de deux mouvements de lutte jusque-là restés séparés. D’une part la contestation de toutes les institutions et des rôles traditionnels, d’autre part une critique du travail et la mise en cause de sa centralité au sein du rapport social capitaliste.
Le mouvement révolutionnaire en Italie a été justement qualifié de « Mai rampant » parce qu’il court sur la décennie 1968-78, mais surtout parce qu’il comporte les deux dimensions historiques concentrées en France sur deux mois : la fin du cycle des révolutions prolétariennes (le Biennio rosso de 1968-69) et l’émergence d’une ère de révolutions à titre humain (le mouvement de 1977).

Relevé de notes en temps de crise sanitaire n°XX

Quand la forme réseau de l’État résorbe progressivement les institutions…

– Trois grands corps de l’inspection générale des services de l’administration (affaires sociales, finance et administration) vont être concernés par la réforme d’Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques (sic) (Le Monde le 7 mai). La semaine suivante, c’est la réforme de la haute fonction publique qui a conduit le Syndicat de la juridiction administrative (SJA) et l’Union syndicale des magistrats administratifs (USMA) à appeler à la grève. Les magistrats administratifs sont « les victimes collatérales d’une réforme qui n’a pas été pensée pour eux », dénoncent les deux organisations qui s’opposent, entre autres, à l’obligation de mobilité en début de carrière. « Être sur le terrain » traduit la ministre (Les Échos, le 21 mai). Dans le même souci de supprimer effectivement la conjonction de coordination de son ministère, une réforme des fonctions de préfet et de sous-préfet est aussi à l’ordre du jour

– En provenance de « l’opposition » cette fois : le patron du PS, Olivier Faure, s’est excusé jeudi de « l’expression malheureuse » employée la veille lors du rassemblement des policiers, lorsqu’il a parlé d’un « droit de regard » de la police sur les peines prononcées. Il s’était attiré les foudres de LFI et des écologistes pour avoir déclaré qu’il fallait ne pas « déposséder la police des peines administrées » et « qu’elle puisse avoir un avis sur la question, jusqu’aux aménagements de peine ». La chef de file des députés PS, Valérie Rabault, s’était désolidarisée de cette position (Les Échos, le 21 mai).

– Dans les régions rurales les services publics tendent à être regroupés pour des raisons d’économie budgétaire de l’État et ils sont remplacés par des « Maisons France Services » aux activités multifonctions dont seule une partie est prise en charge par l’État, le reste devant être assuré par les collectivités locales (cf. l’enquête dans les Ardennes, Libération, le 14 juin).

– Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1772, à Arrans (généralité de Dijon), dix-huit villageois brisent la clôture d’une prairie appartenant à un notable et s’emparent du foin qui y a été coupé : ils revendiquent « la possession où ils sont depuis plus de trente ans et même un temps immémorial et sans interruption de vendre et publier annuellement en délivrance la seconde herbe de la prairie ». C’est l’une des 9 903 révoltes populaires survenues entre 1620 et 1820 en France et regroupées par deux post-doctorants, Cédric Chambru (économiste) et Paul Maneuvrier-Hervieu (historien), sur une carte interactive accessible aux chercheurs et au public sur le site de l’université de Caen (Historical Social Conflict Database). On y trouve la description de l’événement, qu’il s’agisse d’une simple bagarre entre gendarmes et jeunes gens éméchés après une fête de village ou d’une révolte urbaine impliquant des milliers de personnes. En France, le nombre d’événements recensés s’attaquant, physiquement ou oralement, à une personne, des biens ou des symboles représentant un pouvoir politique, religieux ou économique augmente fortement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : il passe de moins de 500 entre 1730 et 1740 à 700, puis à 750, 900 et 1 300 au fil des décennies suivantes, pour culminer à 1 600 entre 1780 et 1790 lorsqu’éclate la Révolution française. Le motif le plus courant de ces conflits concerne la résistance à la fiscalité (environ 3 500 sur 10 000), qu’il s’agisse de s’attaquer aux percepteurs ou aux douaniers, de brûler les registres fiscaux ou de manifester contre une hausse de taxe… La deuxième cause de conflictualité concerne la question des subsistances (2 300 événements), qu’il s’agisse de piller des magasins – surtout les boulangeries –, d’attaquer des convois de grain ou de farine traversant la région, de manifester son mécontentement contre la hausse des prix sur les marchés ou les places publiques, de violenter les commerçants accusés d’être des « accapareurs », etc. En troisième position arrive la résistance à l’appareil d’État – affrontements avec l’armée, la police ou la « maréchaussée » (1 250) – par exemple pour libérer des personnes arrêtées précédemment. Loin derrière viennent les conflits liés au travail (440), puis les actes hostiles contre les seigneurs, les ecclésiastiques, les aristocrates, les notables, les municipalités… Plus que la lutte des classes, ce panorama de la révolte sociale met donc en lumière la mise en cause de l’autorité de l’État et de sa manifestation la plus marquante pour la vie quotidienne des « sujets » de l’Ancien Régime, comme plus tard des citoyens de la République : le prélèvement de l’impôt. Le « gilet jaune » se porte depuis bien longtemps nous dit Antoine Reverchon dans Le Monde, le 21 mai.

Ce petit historique tendrait à montrer une permanence de la révolte fiscale qui engloberait toute spécificité et finalement historicité du mouvement des Gilets jaunes. Ainsi, pour Reverchon, on aurait eu affaire à « deux siècles de Gilets jaunes ». On peut en douter. Ces révoltes fiscales sont certes récurrentes, mais ce sont des révoltes d’Ancien Régime et d’ailleurs son exemple le plus récent remonte à 1790. Elles sont en fait beaucoup plus rares en temps de république parce que le consensus démocratique se construit aussi autour de la légitimité de l’impôt et des taxes principales que les « citoyens » acceptent de payer pour financer ce qui apparaît (à tort ou à raison) comme des dépenses collectives ou pour le bien commun. Ce qui fait que les rares révoltes fiscales contemporaines ne concernent que des catégories socio-professionnelles bien précises comme les artisans et commerçants (UDCA et Poujade dans les années 1950, Cid-Unati et Nicoud dans les années 70) qui, pour différentes raisons, se sentent pressurés ou broyés par la machine d’État sans en profiter autant que les autres (par exemple les artisans et commerçants étaient encore exclus de la couverture sociale au début des années 1970, alors que les paysans au même statut d’indépendants y avaient été progressivement inclus). Avec la révolte des Gilets jaunes on a un mouvement de révolte d’une tout autre ampleur parce que touchant des catégories beaucoup plus variées qui, comme à l’époque pré-révolutionnaire des années qui précèdent 1789, partent d’un refus concret mais le dépassent par une remise en cause de la légitimité du pouvoir en place. Mais avec le mouvement des Gilets jaune, c’est la légitimité républicaine qui est remise en cause au nom des principes de la république parce que l’égalité des conditions s’effacerait devant le retour des privilèges (cf. les références positives à la Révolution française et en contrepoint la haine contre la « Macronie » comme nouvelle royauté).

– Parmi l’évolution linguistique, la notion de « sûreté » qui avait sa part d’objectivité a laissé place à la notion de « sécurité » qui repose sur la subjectivité et le ressenti. C’est à partir de cette dernière notion que se discute aujourd’hui la question de la plus ou moins grande « insécurité » par rapport aux périodes historiques précédentes. D’ailleurs, le ministre de l’Intérieur ne se cache pas de préférer le bon sens du boucher charcutier de Tourcoing aux études de l’Insee (Libération, le 21 mai). Il est vrai que les chiffres sont parfois trompeurs puisque l’affinement de la comptabilisation des violences et la déclaration de celles-ci augmentent mécaniquement les chiffres sans que forcément les faits soient croissants. Il en est de même quand la définition des faits de violence change au point que l’extension de son domaine (par exemple il y a eu récemment un durcissement et un élargissement du délit de « coups et blessures volontaires ») augmente là aussi mécaniquement les chiffres. Et pour ce qui est du projet de loi « sécurité globale, on peut dire que la tentative d’étendre le champ est maximale. Les économistes néo-libéraux diraient à ce propos qu’on a un exemple stylisé d’une prophétie auto-réalisatrice.

– Dans les discussions en cours entre les syndicats de soignants et les pouvoirs publics sur les salaires, on entend de supposés experts parler d’une nécessaire « débureaucratisation » des hôpitaux comme si ces établissements en étaient restés à « l’administration générale » de Flayol… Un bon exemple de ce changement de structure nous est fourni par la grève des « techniciens » de l’hôpital, c’est-à-dire en fait du personnel non-soignant, dont nous avions dit dans un de nos relevés de notes que sa part représentait en France plus de 35 % de l’ensemble du personnel. À mots couverts des journaux comme Le Figaro et Les Échos avaient présenté cela comme une anomalie, mais en cohérence avec la prétendue enflure spécifique du personnel administratif en France. La récente grève vient rappeler qu’aujourd’hui les chaînes de travail (et de « valeur »), y compris dans l’administration, sont bien plus complexes qu’une lecture superficielle des chiffres peut le laisser entendre.

… ses formes régaliennes issues de l’ancienne forme nation se durcissent

– La crise du Covid a révélé qu’en dépit de plus de soixante ans de construction européenne visant à décloisonner, le réflexe des États face à une menace extérieure, comme déjà en 2015, reste de contrôler ou de fermer leurs frontières nationales. Le code Schengen, qui régit les possibilités des États en la matière, a montré toutes ses limites. Comme le constate une étude de la Fondation Schuman, les États membres, jouant sur ses zones d’ombre et sa souplesse, l’ont amplement « contourné ». « Certaines situations ont mené à des violations du droit fondamental des Européens à circuler librement, en particulier pour retourner dans leur pays », pointe même la fondation. Cette crise a de fait créé un dangereux précédent. Personne n’est sûr que les gouvernements renonceront à ces contrôles qui plaisent tant à une partie de leurs électeurs. Comme Clément Beaune, le secrétaire d’État aux Affaires européennes l’a affirmé, il y a « un risque que l’idée que la frontière n’est pas un leurre s’installe » (Les Échos, le 14 juin).

– Le progrès technologique qui a été si profitable à l’expansion des multinationales géantes ne s’essouffle pas, mais il se divise, ce qui produit le même effet. On assiste un peu partout à une montée du nationalisme technologique. Les puissances, Chine et États-Unis en premier lieu, mais aussi l’UE, cherchent à être plus indépendantes. Il sera donc de plus en plus difficile pour les entreprises multinationales d’être puissantes à la fois aux États-Unis et en Chine, de rester implantées et de se développer dans les deux territoires. C’est déjà le cas de Huawei mis hors jeu par l’administration américaine. C’est celui de Microsoft en train d’être chassé des ordinateurs de la bureaucratie chinoise. Tesla, soupçonné de tracer les militaires chinois, ou Nike, boycotté pour avoir interrompu ses approvisionnements pour les Ouïgours au Xinjiang, ont également du souci à se faire. Quant aux entreprises géantes chinoises qui ont commencé plus tardivement à s’internationaliser, la conquête hors Asie se heurte à des barrières commerciales et réglementaires croissantes. Même l’Union européenne, pourtant ouverte, prend des mesures pour contrôler leurs acquisitions sur son territoire (Les Échos, le 21 mai).

– Le code d’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) mis en place par Sarkozy en 2004 vient encore d’être remanié sans éviter le fait qu’il continue à être une machine à produire des personnes sans-papiers puisque la loi oblige ces derniers à se déclarer demandeurs d’asile pour ensuite être régularisés… alors qu’ils ne sont pas demandeurs d’asile. Comme beaucoup d’entre eux cherchent en fait un travail qu’ils trouvent, un adjuvant de 2012 a été rajouté pour permettre l’embauche d’un salarié déclaré en préfecture et payé au moins au SMIC, mais à condition qu’il soit en France depuis déjà de 3 à 7 ans avec la preuve de feuilles de paie, alors justement que la plupart du temps ils n’en ont pas. Ces travailleurs sont à la merci d’un contrôle et d’un arrêté d’obligation de quitter le territoire, à la merci aussi de tout le système de sous-traitance qui anime la division capitaliste du « marché du travail » aujourd’hui dans des secteurs non délocalisables. C’est l’institution qui produit à la fois l’illégalité de ces statuts et conditions de travail et transforme ceux qui en sont victimes en travailleurs illégaux (cf. Judith Balso, « Sans-papiers, travailleurs de force et de poussière »,Libération, le 18 mai).

Inégalités

– Selon l’Insee, avant toute forme de redistribution, les inégalités sont très fortes en France. Les revenus des 10 % les plus riches sont alors treize fois plus élevés que ceux des 10 % les plus pauvres. Selon les calculs usuels de transferts, ce ratio chute à sept fois. Mais en intégrant les transferts en nature et les services publics, les revenus des 10 % les plus riches ne sont que trois fois plus élevés que ceux des 10 % les plus pauvres. L’étude souligne combien « les services publics de santé et d’éducation jouent un rôle déterminant dans la réduction des inégalités ». Pour les 10 % les plus pauvres, ces transferts « en nature » représentent 1,7 fois la valeur des transferts monétaires et contribuent à 44 % de leur niveau de vie après transferts. Pour les 10 % les plus riches, ce dernier chiffre n’est que de 7 %. En euros, ces transferts représentent 12 600 euros par unité de consommation pour les 10 % les plus pauvres et 6300 euros pour les 10 % les plus aisés. Ces transferts permettent ainsi de compenser l’aspect largement non redistributif des retraites, qui sont proportionnelles aux salaires de départ. La santé et l’éducation sont donc les deux piliers de ces transferts. Les personnes les plus modestes sont aussi celles qui connaissent le plus de problèmes récurrents de santé, notamment en raison de leurs conditions de travail, et qui ont par conséquent recours plus souvent au système de santé. Face à un scénario où chacun devrait individuellement payer le prix de ses propres dépenses de santé, les plus pauvres bénéficient là d’un soutien majeur grâce à l’aspect redistributif et solidaire du système de Sécurité sociale. Il en va de même de l’éducation. Contrairement à une idée reçue selon laquelle l’éducation publique profiterait davantage aux plus riches parce que leurs enfants ont des scolarités plus longues, l’étude montre que la réalité est beaucoup plus complexe. Certes, les 10 % les plus aisés perçoivent 11,9 % des dépenses d’éducation du supérieur, contre 7,4 % des dépenses du primaire et secondaire. Mais les 10 % les plus pauvres perçoivent 16,1 % des dépenses du supérieur et 14,6 % des dépenses du primaire et secondaire.

Globalement, les dépenses de ces deux premiers niveaux représentent 80 % de l’ensemble et sont fortement redistributives (ce qui n’est pas le cas des dépenses du supérieur qui profitent effectivement plus aux 20 % les plus riches qu’aux classes moyennes et populaires a fortiori). Enfin, les allocations-logement sont également fortement redistributives : 44 % de ces dépenses sont destinées aux 10 % les plus pauvres. Quant aux services publics non individualisables, ils profitent tant aux plus pauvres qu’aux plus aisés, dans la mesure où ces derniers se concentrent dans des zones urbaines où ces services sont les plus présents. Cela induit cependant aussi une fonction globalement redistributive. Cette situation est d’autant plus importante que l’impact de la fiscalité est globalement négatif sur les inégalités si on intègre la TVA et les impôts sur la production. Ce sont ainsi bien les 10 % les plus pauvres qui contribuent le plus au regard de leurs revenus avant transferts. L’ensemble des prélèvements pour ce décile est de 68 % des revenus, principalement en raison de la fiscalité indirecte. À l’inverse, ce sont bien les 10 % les plus aisés qui, au total, contribuent le moins (53 % de leurs revenus avant transferts), quand bien même ils paient la part la plus élevée de l’impôt sur le revenu. La fiscalité a donc un effet — qui contribue à creuser de 5 % les inégalités (Romaric Godin, Mediapart, le 28 mai).

– Étonnement : au premier trimestre 2021 le revenu disponible brut des Français n’aurait baissé que de 0,2 % soit une baisse du pouvoir d’achat de 1 %… mais ce dernier resterait supérieur de 1,2 % à celui de 2019 au quatrième trimestre ; mais c’est le ressenti qui n’est pas le même et à ce sujet, 90 milliards d’euros d’épargne supplémentaire sont en suspens 1 (Le Monde, le 29 mai). Or, on assiste aujourd’hui à une sorte de désaccumulation de la consommation en parallèle de la désaccumulation de capital. La croissance du « seconde main » dans le vêtement et du marché de l’occasion dans l’automobile en sont les signes les plus marquants. Cela est congruent avec une plus grande mobilité des personnes et des goûts même si les dépenses de cocooning ont aussi augmenté pendant le confinement. Rien de révolutionnaire là-dedans puisque l’alternative que représente l’économie circulaire est parfaitement intégrée à l’économie de plateforme qui la sous-tend. Élodie Juge de l’université de Lille précise même que les Vinted et Le Bon coin participent pleinement de la conception néo-libérale des échanges en tant qu’école pratique de commerce entre vendeurs et acheteurs à la recherche de petits « profits » plus que de marchandises satisfaisant des besoins précis. Le néo-libéralisme est bien de l’ordre du désir (Libération, le 29 mai). Mais surtout, les perspectives pour 2021 marquées par une vive reprise s’annoncent encourageantes. Selon l’Insee, en dépit d’une inflation qui devrait remonter à 1,5 % en moyenne cette année, la hausse du pouvoir d’achat des ménages devrait nettement s’accélérer, pour atteindre 1,8 % (+1,4 % par unité de consommation, en tenant compte de l’évolution démographique). « La reprise de l’activité va permettre aux ménages de retrouver les revenus tirés de leur emploi », explique Olivier Simon, chef de la division synthèse conjoncturelle de l’Institut (Les Échos, le 2 juillet). Cette croissance sera due à la hausse des revenus d’activité malgré la baisse des aides exceptionnelles, dont les mesures de chômage technique.

– Piketty et Zucman ont montré que la part de l’héritage dans les revenus avait baissé jusqu’aux années 70 avant d’augmenter sans cesse depuis. Ce retour de l’héritage est à la fois prôné par le gouvernement comme une vertu des « solidarités familiales » et revendiqué par les familles les moins aisées qui sont celles qui sont le plus attachées au principe. Elle l’intègre paradoxalement comme une conséquence de la méritocratie (de l’épargne travailleuse par exemple par rapport à la consommation des riches). À partir de là une taxation sur l’héritage des riches dans le but de réduire les effets dynastie serait impopulaire (Télérama, 14 avril 2021).

– « La pandémie a ralenti le processus en cours de forte croissance des salaires minimums et de convergence des salaires minimums entre les pays de l’Union », concluent deux chercheurs de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et la qualité du travail (Les Échos, le 10 juin 2021) et là où il s’est accéléré par volontarisme politique comme en Espagne avec l’arrivée de Sanchez au pouvoir si l’impact a été bon sur le niveau et les conditions de vie, le bilan est moins bon pour les créations d’emploi. Les économistes de la banque d’Espagne (et proches du patronat) constatent que les plus affectés, selon eux, ont été les jeunes qui peinent à décrocher un premier emploi, les travailleurs précaires,  les ouvriers agricoles et les plus de 45 ans au chômage qui ont des difficultés à retrouver un emploi (ibid.).

– « Les employés du commerce de détail démissionnent à un rythme record pour un travail mieux rémunéré… Les Américains abandonnent leurs emplois par millions, et le commerce de détail ouvre la voie avec la plus forte augmentation de démissions de tous les secteurs. Quelque 649 000 travailleurs du commerce de détail ont déposé leur préavis en avril, le plus grand exode d’un mois de l’industrie depuis que le département du Travail a commencé à suivre ces données il y a plus de 20 ans… » 2.

– La métropole de Lyon va mettre en place un revenu de solidarité jeune (RSJ) au niveau de 400 euros pour tous les moins de 25 ans, français ou étrangers en situation régulière domiciliés depuis au moins 6 mois. Cela concernerait 2000 personnes par an. Le président de la métropole se défend à l’avance de toute mesure d’assistanat, car il estime que le chiffre de 400 euros est trop bas pour décourager la recherche de travail. Libération, le 11 juin qui mène une enquête sur ce point signale que la notion de revenu universel pour tous « ne passe pas » dans le grand public, car personne ne comprend pourquoi les hauts revenus la toucheraient ; par contre l’idée pénètre parmi les couches défavorisées (rappelons que B. Hamon avait fait seulement 6 % à l’élection présidentielle de 2017 sur ce cheval de bataille. Pourtant, pour la sociologue du travail Danielle Linhart qui signe dans le même journal un hymne au travail qu’il suffirait simplement de libérer du lien de subordination à l’employeur pour lui redonner son caractère créatif et citoyen, cette mesure entraînerait une difficulté encore plus grande à mener des luttes ayant pour enjeu la critique du travail tel qu’il est puisque, finalement, la contrainte au travail s’allégerait. À l’opposé d’une Dominique Méda qui prône la déconnexion entre revenu et travail, elle reste dans le paradigme du travail.

– En France, seulement 29 % des dirigeants d’entreprise disent vouloir pérenniser l’utilisation du télétravail (étude Viavoice pour Sopra Steria, 23 avril). Mais ce chiffre atteint 80 % parmi les dirigeants d’entreprises de plus de 1 000 salariés, et seulement 23 % parmi les patrons de PME de moins de 100 salariés. Si le Covid-19 a accéléré à marche forcée l’usage du télétravail dans le monde, des disparités importantes existent selon les pays. Certes, selon les statistiques du Forum économique mondial (« The Future of Jobs Report », octobre 2020), 44 % des employés de la planète déclarent avoir été en mesure de travailler à distance pendant la pandémie, tandis que 24 % déclarent ne pas avoir pu le faire. Mais, parmi ces télétravailleurs, la plus grande part (38 %) exerce leur métier dans les pays à hauts revenus, 25 % dans les pays à revenus moyens supérieurs, 17 % dans les pays à revenus moyens inférieurs, 13 %  dans les pays à faibles revenus. Les entreprises offrant le plus d’occasions de télétravail sont dans le secteur de l’assurance et des technologies de l’information : 74 % de leurs salariés affirment avoir télétravaillé. Alors que les services à la personne, l’alimentaire, l’agriculture, le commerce de détail, la construction ou le transport offrent peu d’occasions de pratiquer le télétravail. Finalement, l’amélioration de la productivité par le télétravail reste circonscrite à certaines populations, à certaines tâches, à certains pays, à certaines cultures. En fin de compte, le télétravail est davantage un projet de société qu’une affaire de productivité. Certains pourront librement y adhérer ou pas selon certains critères, mais ce n’est assurément pas un modèle d’activité que l’on pourrait généraliser à des ensembles culturels éloignés de l’idéologie de l’élite du business occidental (Le Monde, le 4-5 juillet).

– Ioana Marinescu, enseignante à l’université de Pennsylvanie dans « Faut-il imposer un salaire maximum » relève que les gains de productivité importants depuis 1980 ont été inégalement répartis du fait que le salaire médian a baissé alors qu’augmentaient les hauts salaires.. Néanmoins, pour elle, la taxation de ces hauts salaires ne serait pas une solution ; elle n’empêcherait pas la baisse de ce même salaire médian car la cause n’en est pas la même (ce n’est pas parce que l’un baisse que les autres montent). En effet, la baisse du salaire médian serait essentiellement due à la division internationale du travail qui met les salariés des pays riches en concurrence avec ceux des pays pauvres ou émergents ce qui rogne les avantages acquis par les premiers ; alors que la hausse des hauts salaires serait liée à l’innovation et à la créativité d’une fraction capitaliste même si ce n’est pas celle qui domine. Sans qu’elle l’exprime directement, c’est un nouveau signe de l’évanescence de la valeur.   

– Dans le cadre du tout est équivalent dans et pour le monde de l’information, une page entière du journal Le Monde (3 juin) est consacrée aux nouveaux « forçats du boulot ». D’un côté, le haut du panier avec des « juniors » de Wall-Street : « Épuisés, treize jeunes travaillant pour Goldman Sachs ont sonné l’alarme en début d’année » (salaire moyen en début de carrière transformé eu euros : 100 000 et 500 000 au bout de 5 ans… s’ils tiennent le coup). C’est apparemment la même situation qui domine à la City puisque d’après Daniel Beunza Ibanez, professeur de l’École de commerce de la City University of London, en pleine crise, les banques n’ont pas embauché et en demandent toujours plus aux débutants censés préparer les dossiers de fusions/acquisitions ou d’introduction en Bourse… de leurs supérieurs. De l’autre un chroniqueur se penche sur le sort des start-upers de base : « Sur le sujet, les start-ups se laissent facilement entraîner par la dynamique de croissance exponentielle qui leur fait confondre management toxique et engagement total. Et l’absence d’intelligence émotionnelle peut rendre aveugle aux risques encourus par les salariés. À tel point que les dirigeants de start-ups sont nombreux à être surpris, ou à feindre de l’être, par les propos des victimes. Et, malgré l’avalanche de témoignages de maltraitance ou de burn-out, ils restent longtemps dans le déni et peinent à en sortir ». Pour Caroline Pailloux, directrice générale d’Ignition Program, une entreprise de recrutement et de formation au management de hauts potentiels spécialisée dans les start-ups : « Les dirigeants sont persuadés que les gens qui les rejoignent souhaitent d’abord assouvir leur ambition, répondre à un challenge. On doit leur expliquer que le sentiment d’appartenance ne passe pas obligatoirement par la violence opérationnelle. Et ce n’est pas parce que des collaborateurs acceptent de se faire mal qu’on doit tolérer tous les comportements. » Sans commentaire.

Interlude

  • d’Olivier Véran, le ministre de la Santé (Le Parisien, le 12 juin) : « Je suis passé de journées composées à 200 % par du covid à des journées composées à 100 % par du covid résultat, cela me laisse 100 % pour faire autre chose… ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas la bosse des maths !
  • Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, assène (Les Échos, 9 juin) : « Il faut faire attention à ne pas passer du “quoi qu’il en coûte” au “quoi-qu’il-en-coûtisme”. »
  • Promesse de Jean-François Delfraissy, le président du Conseil scientifique (Europe 1, 11 juin) : « Cet été, nous allons nous mettre un peu en veilleuse. »
  • Le collectif Coiffure en lutte prône une tarification « non genrée », reprenant ce constat fait par des associations de consommateurs : les prix des produits étiquetés « pour femmes » sont plus élevés que ceux destinés aux hommes (Ouest France, 10 juin). « Aujourd’hui, un homme aux cheveux longs va payer moins cher sa coupe qu’une femme aux cheveux longs, explique le collectif. Et, inversement, une femme aux cheveux courts va payer plus cher qu’un homme. » Ce collectif semble vraiment révolutionnaire car il prend les choses à la racine [NDA]. Le Canard enchaîné le 16 juin titre :« Bien engagé derrière les oreilles ». C’est dire si le privé est devenu politique !

Taux d’intérêt, inflation, bulle

– P. Artus, dans son article : « Les politiques monétaires ultra-expansionnistes ont fait disparaître le concept de valeur fondamentale des actifs, et par conséquent le concept de bulle » (Le Monde,30-31 mai) explique d’une part comment une augmentation des prix des actifs ne conduit pas forcément à une bulle tant que les banques centrales sont tenues de maintenir des taux relatifs très bas par rapport aux taux de croissance pour garantir la solvabilité de la dette des États ; et d’autre part qu’il est difficile de parler de bulle (écart entre valeur fondamentale de l’actif et prix) quand la valeur fondamentale devient difficilement évaluable. Il en découle qu’il n’y a plus de prix « normal ». Tout prix est possible dans le cas d’une telle indétermination. « Cette dynamique explique la très forte hausse de certains prix d’actifs observée aujourd’hui. Mais pour lui ce n’est pas une bulle, c’est la conséquence de la rapidité de la création monétaire due aux politiques expansionnistes des banques centrales, dans une situation où la disparition de la valeur fondamentale des actifs permet une forte hausse des prix sans emmener ceux-ci très au-dessus de la valeur fondamentale. Cette valeur étant arbitrairement élevée, les prix des actifs peuvent eux-mêmes monter sans limites. » (Artus, ibid.). Certains économistes, dont Larry Summers, l’ancien secrétaire américain au Trésor, estiment au contraire que les pays occidentaux entrent dans une longue période d’inflation. D’une part, les tensions sur l’organisation de l’industrie mondiale risquent de durer, car construire une nouvelle usine de puces électroniques pour répondre à la demande prend des années. Par ailleurs, les États ont mis en place d’énormes plans de relance comme celui de la BCE ou celui de Biden ce dernier étant clairement perçu comme inflationniste. Cette évolution de Summers est significative puisque le 27 mars 2021 il déclarait au New York Times : « À mon avis, il existe une probabilité d’un tiers pour que des perspectives inflationnistes significativement au-dessus de la cible de la Fed de 2 % s’installent durablement, d’un tiers pour que la Fed induise une importante instabilité financière ou une récession et d’un tiers pour que l’issue soit conforme aux espoirs des responsables politiques ».

Joseph Stiglitz, quant à lui, penche pour une inflation conjoncturelle liée à la complexité des flux globalisés. Pour lui, l’actuelle pression inflationniste résulte pour l’essentiel de goulots d’étranglement du côté de l’offre à court terme, qui sont inévitables lorsque redémarre une économie stoppée temporairement. Seulement voilà, lorsque toutes les nouvelles voitures recourent à des semi-conducteurs et que la demande automobile se trouve plongée dans l’incertitude (comme elle l’a été durant la pandémie), alors la production de semi-conducteurs est nécessairement limitée.

À propos des semi-conducteurs un article de Libération, le 25 juin sur Taïwan alerte sur les conditions de leur production. En effet, plusieurs grandes entreprises comme ASE et Canon empêcheraient, en toute illégalité, leurs ouvriers étrangers non taïwanais de sortir de l’usine et même des dortoirs y compris pendant leurs périodes de congé sous prétexte d’urgence sanitaire. Une mesure qui ne concerne pas les salariés autochtones et ceux-ci sont même appelés à dénoncer les contrevenants. Un député du parti nationaliste chinois déclare : « pas de droits de l’homme quand il s’agit de vie ou de mort ». C’est que maintenir la production maximum est vitale pour Taîwan qui s’est organisé en écosystème autour de cette production en intégrant toute la chaîne de l’amont à l’aval, c’est-à-dire de la fonderie jusqu’aux emballages et aux tests. Il s’agit de répondre en flux tendus à une industrie de pointe sous tension et à une situation de pénurie relative dans un contexte de rivalité entre les États-Unis et la Chine.   

Plus largement, la coordination de tous les intrants de production au sein d’une économie mondiale intégrée et complexe constitue une tâche difficile qu’on a trop souvent tendance à considérer comme acquise dans la mesure où les choses semblent fonctionner si bien en bout de course que la plupart des ajustements s’effectuent « à la marge » et de façon plus ou moins invisible.  

Dans le même entretien, Stiglitz fait remarquer l’incohérence de ceux qui criaient hier à la stagnation séculaire et alertent aujourd’hui sur la surchauffe et l’inflation. Il pointe plutôt à terme (quand les effets des plans conjoncturels seront épuisés) le risque d’une insuffisance de la demande, car les ménages pauvres et moyens resteront endettés et l’épargne des riches sera consommée en lissant la dépense sur le moyen ou long terme. En conclusion il livre : « Nous devons considérer l’actuel “débat sur l’inflation” comme ce qu’il est : un leurre agité par ceux qui entendent faire obstacle aux efforts de l’administration Biden dans l’appréhension de quelques-unes des problématiques les plus fondamentales de l’Amérique. La réussite exigera davantage de dépenses publiques. Les États-Unis ont heureusement la chance de pouvoir enfin compter sur un leadership économique qui ne cèdera pas à la tentation alarmiste » (Project syndicate, le 7 juin, traduction : M. Morel, repris in Les Échos le 17 juin).

La hausse des taux peut-elle faire exploser cette bulle financière questionne Le Monde abonné, le 30 mai. « C’est une vraie question : le règne actuel de l’hyper-financiarisation supportera-t-il des taux élevés ? », répond Mme Riches-Flores, économiste indépendante et administratrice de la BNP-Paribas [mais pour nous une fausse question puisque c’est la désinflation des années 1990 qui a produit mécaniquement la financiarisation (en dehors des autres raisons qui préside à celle-ci), NDA].

 C’est pour éviter cette contagion des hausses que les banquiers centraux promettent pour l’instant de ne pas retirer leur soutien. Mais, pour Mme Riches-Flores, la Fed ne va plus pouvoir le faire longtemps, alors que l’inflation dépasse déjà 4 % aux États-Unis, soit le double de son objectif officiel. Elle estime cependant que, si une forte correction des marchés est possible, une vraie crise financière, comme en 2008, n’est pas le scénario le plus probable. « Tant que les taux remontent progressivement, la bulle n’a pas de raison d’éclater », relativise également M. Ecalle, le président de l’association d’analyse des finances publiques Fipeco. « Les banques centrales peuvent gérer cela. » Même en Allemagne où les sirènes anti-inflationnistes reprennent avec un niveau à 2,5 %, la théorie du « zéro noir » ne semble plus une priorité outre-Rhin, car elle serait surtout l’obsession d’une génération en passe de quitter la scène politique. La plupart des partis en lice, y compris les conservateurs, se sont prononcés en faveur d’une augmentation des investissements en Allemagne, quitte à réformer le frein constitutionnel à l’endettement. Le consensus est désormais établi sur le fait que la course à l’équilibre budgétaire des années 2010 a aggravé le vieillissement des infrastructures, dangereux pour la compétitivité (Le Monde, le 9 juin).

– Dans Le Monde, le 17 juin deux économistes se penchant à leur tour sur l’inflation en en faisant un élément essentiel de la dynamique du capital, même s’ils ne s’expriment pas en ces termes. Pour Philippe Martin « il est préférable d’avoir un peu d’inflation. Une économie de marché fonctionne mieux quand les prix augmentent un peu parce que les ajustements de salaires entre secteurs sont facilités ». Il est en effet quasi impossible de baisser les salaires dans un secteur en déclin. Avec une inflation moyenne de 2 % dans l’économie, les salaires peuvent stagner dans certains secteurs et augmenter dans d’autres, plus dynamiques. « La monnaie hélicoptère est un moyen de création monétaire efficace pour relancer un peu d’inflation et éviter les effets collatéraux des rachats d’actifs par la BCE [hausse du prix des actifs financiers et immobiliers détenus par les plus riches et donc hausse des inégalités de patrimoine, NDA], estime pour sa part Éric Monnet. « Paradoxalement, cet instrument permettrait de maintenir l’indépendance de la banque centrale, en tout cas, plus que si celle-ci augmentait encore sa détention de dette publique. » Mais contrairement à la Fed, BDF et BCE sont contre car cela ferait baisser la confiance en l’euro. Pourtant les prix sont de 8 % inférieurs à ce qu’ils devraient être avec un objectif d’inflation à 2 % fixé en 2012, ce qui serait le signe de la sous-activité de l’Europe.

– L’Union européenne vient d’imposer aux multinationales un effort de transparence unique au monde. Les Amazon et autres Google devront déclarer les revenus et bénéfices qu’ils réalisent dans chaque pays de l’Union, et les impôts qu’ils y paient. Ils devront afficher le nombre de personnes qu’ils y emploient pour éviter que ne prospèrent les sociétés « boîtes aux lettres », à Dublin et ailleurs. Cela ne supprime pas les paradis fiscaux exotiques, mais 80 % des transferts de bénéfices (optimisation fiscale) se font en fait entre les 27 de l’UE et prive cette dernière de 50 mds d’euros qui ne seront pas négligeables au moment du remboursement des dettes Covid (Lucie Robequain, Les Échos, le 3 juin).

– Biden cherche à imposer un « taux effectif d’imposition » (une notion qui n’existe pas encore au niveau comptable) d’au moins 15 %. Sa volonté était à l’origine d’imposer 21 % sur les bénéfices des entreprises, puisque 15 % est le taux de pourboire aux États-Unis, mais le Congrès rechigne et les Européens aussi. Plus globalement, il s’agit d’unifier ce qui relevait jusque-là de la souveraineté fiscale avec des taux très différents 3 (28 % pour la France, 12,5 pour l’Irlande forme l’éventail dans l’UE) et avec de grosses différences suivant la taille et les secteurs (en France, le taux moyen d’imposition des entreprises du CAC 40 est de 18 %). À noter que Google et Apple déclarent leurs bénéfices en Irlande. Dans le cas de pays comme l’Irlande qui resteraient en dessous du taux minimum, les entreprises verseraient la différence au pays du siège de l’entreprise (ici, 2,5 % aux États-Unis pour Google et Apple). Le paradoxe est quand même que tous les pays n’ont eu de cesse de baisser ce taux depuis de nombreuses années afin de ne pas trop subir la concurrence des paradis fiscaux. On assiste ici à une inversion de la cohérence : puisqu’il se fait un certain consensus contre ces paradis sociaux, il devient logique d’augmenter l’imposition minimale même si on ne revient pas aux taux antérieurs (par exemple 35 % aux États-Unis en 2017)

Les États-Unis ont intérêt à ce que cette taxe touche toutes les FMN qui sont de nationalité variée parce que les Européens ont plutôt les Gafam dans le viseur qui elles sont toutes américaines 4. Bref, en tant que puissance, les Américains n’ont pas grand intérêt à être le moteur de la lutte contre l’évasion fiscale. Pourtant, constat troublant : seuls les États-Unis semblent en situation d’empêcher l’optimisation fiscale, tandis que l’Europe n’a pas été capable de stopper le phénomène offshore en son sein. L’Union européenne a façonné le continent selon la logique de la mondialisation elle-même, laissant la Roumanie, par exemple, se développer à la manière d’une zone franche, la République maltaise comme un port franc, l’Irlande et les Pays-Bas comme des paradis réglementaires et le Luxembourg comme un supermarché de législations permissives (Cf. A. Deneault, Le Monde diplomatique, juin 2021).

Les gagnants de l’opération seraient de toute façon les pays du G7 puisque la majorité des sièges sociaux y sont domiciliés qui récupéreraient donc la différence entre taux minimum et taux officiel souvent inférieur dans les pays les moins avancés qui cherchent à attirer les IDE pour financer leur infrastructure insuffisante. Il y a là le risque d’un accord entre grandes puissances aux dépens des pays émergents (Libération, le 4 juin), ce que les spécialistes appellent « l’effet Mathieu » (cf l’article de Céline Azémar, Le Monde, le 13-14 juin qui propose, pour remédier à cet « effet » qui fait que, quelles que soient les réformes, les riches deviennent plus riches, de réserver le taux d’impôt minimal actuellement envisagé par les pays du G7 (15 %) aux firmes s’implantant dans les pays disposant de peu de ressources, mais de placer la barre plus haut pour les firmes qui se localisent sur de grands marchés, avec un impôt sur les profits situé autour de 20 %. Une telle discrimination positive transitoire, serait possible en s’appuyant sur les traités fiscaux bilatéraux existants. Elle permettrait de s’assurer que réforme globale rime avec intérêt global.

Mais le projet de nouvelle réglementation n’est pas lui-même exempt de contradiction puisque Biden n’a fait que suspendre les mesures d’augmentation des droits de douane prises par Trump contre les pays (UE) qui ont le projet de taxer les Gafam en oubliant l’importance des autres 5. Par ailleurs, l’Amérique a exempté de fait Amazon de tout impôt fédéral en 2020 (grâce à des « ficelles » fiscales) malgré les quelque 23 milliards de dollars de bénéfices en 2020 et cette entreprise continuerait d’échapper à une partie du volet d’imposition qui vise les entreprises réalisant plus de 10 % de marge puisque du fait de sa politique agressive de conquête de marchés elle ne déclare que 6 %. Gabriel Zucman de l’Observatoire international de la fiscalité fait en outre remarquer que le chiffre de 15 % pour les FMN est dérisoire quand on pense que les classes moyennes et populaires – pour la plupart salariées – sont imposées à hauteur de 30 à 40 %. Le taux d’imposition mondial en moyenne est d’ailleurs passé de 49 % à 24 % entre 1985 et 2020.

[C’est encore un signe de l’évanescence de la valeur. La richesse est créée massivement hors travail vivant, ce qui fait que ceux qui la créent sans embaucher sont moins imposés que ceux qui embauchent mais ne la produisent qu’à la marge, NDA].

– En pleine mise en en place d’un taux d’imposition minimum sur les bénéfices des entreprises une fuite de documents fiscaux a fait l’effet d’un pavé dans la mare à propos de la non-imposition des grosses fortunes américaines alors que plusieurs d’entre elles se sont récemment déclarées favorables aux projets de Joe Biden visant à taxer davantage les plus riches. En effet, Pro Publica, une organisation basée à New York, a mis la main sur des milliers de déclarations d’impôts à l’administration fiscale, sur plus de quinze ans. Il y apparaît que Jeff Bezos, le patron d’Amazon n’a ainsi payé aucun impôt fédéral entre 2007 et 2011 et a même obtenu un crédit d’impôt de 4.000 dollars pour ses enfants, en 2011, une année où il a déclaré des pertes en investissements supérieures à ses revenus annuels. Elon Musk, le patron de Tesla, a aussi échappé à tout impôt fédéral en 2008. D’autres milliardaires sont concernés, comme l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, l’investisseur Carl Icahn ou le philanthrope George Soros. « Ces documents démolissent le mythe fiscal américain, selon lequel tout le monde paye sa part juste et que les plus riches payent la plus grande partie », affirment les auteurs du rapport. Ceux-ci ont aussi mis au point ce qu’ils appellent un « taux d’imposition véritable », c’est-à-dire le taux d’imposition payé par chacune de ces personnalités comparé à l’évolution de leur richesse. Ainsi, alors que Warren Buffett voyait sa fortune exploser entre 2014 et 2018, grâce à l’évolution des cours de Bourse, ce taux n’était pour lui que de 0,10 % (Libération le 9 juin et Les Échos, le 10 juin).

Ces milliardaires, qui peuvent s’enorgueillir d’avoir bâti des entreprises florissantes, sont passés maîtres dans l’art de l’évitement fiscal en toute légalité. L’essentiel de leur fortune étant constitué par les actions de leurs entreprises, qui ne sont pas considérées comme un revenu imposable, ils échappent en grande partie à l’impôt tant que ces actifs ne sont pas vendus et qu’une plus-value n’est pas encaissée. Pour le moment la seule riposte du parti républicain à ces révélations est de dire que la publication de ce document est illégale (Le Monde, le 11 juin), mais elle n’en risque pas moins de mettre mal à l’aise bien des membres du parti démocrate.

Reprise ?

– D’après certains économistes (cf. Peyrelevade, Les Échos, le 9 juin), la pandémie aurait grosso modo fait perdre 100 milliards de fonds propres aux entreprises, mais l’épargne des ménages aurait crû de 200 milliards, or le gouvernement n’aurait rien prévu concrètement pour rediriger celle-ci, sachant qu’une part non négligeable n’est pas de précaution ou ne sera pas détruite dans la consommation. Il n’a proposé que la méthode des prêts participatifs qui ne sont pas assimilables à des fonds propres mais à une nouvelle dette… au profit des banques plus que des entreprises. Et de l’avis même du patron du Medef (entretien du même jour, même journal), ce mécanisme démarre lentement.

– Le caractère massif des prêts garantis par l’État − près de 680 000 entreprises en ont bénéficié, soit une entreprise sur trois, dix fois plus que pendant la crise de 2008-2009 −, le montant des sommes engagées et le contexte de crise peuvent donner des sueurs froides aux banques qui assument 10 % du risque, comme à Bercy qui en assume 90 %. « Ces prêts ont pris une telle ampleur qu’on a pu craindre que pour une grande partie des entreprises, la charge de la dette devienne rapidement insoutenable », admet la note de l’Institut des politiques publiques. De fait, l’octroi des PGE a conduit à une augmentation significative du taux d’endettement des entreprises, mais, grâce aux autres dispositifs de soutien et notamment le financement du chômage partiel, ces dernières continuent pour la plupart de disposer d’une trésorerie suffisante pour fonctionner et rembourser leurs échéances. Selon les données issues du baromètre réalisé par Rexecode et Bpifrance − qui porte sur les PME-TPE −, à la mi-mai, seul 1 % des dirigeants jugeait « insurmontables » ces difficultés de trésorerie. Deux tiers des entreprises n’auraient utilisé qu’une faible partie de leur PGE, conservant l’essentiel du prêt à titre de précaution. Et seuls 5 % redoutaient à cette date de ne pas être en mesure de le rembourser. Les données issues de la Banque de France sur la situation financière des entreprises publiées le 2 juin confirment cette tendance ; la trésorerie a augmenté de 11 milliards d’euros, tandis que la dette brute progressait de 5 milliards d’euros. De plus, la dette nette des entreprises n’a presque pas augmenté entre début 2020 et début 2021 : la hausse n’est « que » de 9 milliards d’euros, un montant très faible compte tenu de l’encours de près de 1 000 milliards Le Monde, le 11 juin).

– Pour Ph. Aghion (ibid.), le mécanisme du crédit-impôt-recherche est beaucoup trop ciblé sur les grandes entreprises. Près de 40 % du CIR est alloué aux entreprises du CAC 40. Et pour la plupart, ces grandes entreprises auraient de toute façon engagé ces dépenses de R & D. Il n’y aurait donc eu qu’un effet d’aubaine. Aghion recommande, sans changer l’enveloppe totale du CIR, de s’inspirer du système anglais ou le taux de subvention dépend pour chaque entreprise du ratio entre son investissement en R & D et sa valeur ajoutée. Ce système privilégie davantage les PME les plus innovantes. Les règles de Maastricht devraient elles aussi changer. On devrait regarder la composition de la dépense publique, plutôt que la quantité de dépense publique. On ne peut pas traiter les dépenses visant à augmenter la croissance potentielle (infrastructure, formation et éducation, aide à la recherche) et donc à réduire la dette publique a long terme, comme on traite les autres dépenses. Enfin, il se prononce pour la mise en place d’un revenu universel d’insertion jeune sur le modèle danois comprenant un volet étudiant et un volet apprentissage.

– Après la crise financière de 2008 la Chine avait joué le rôle de locomotive de la reprise mondiale grâce un plan de relance considérable (proche de 600 milliards de dollars). Mais, au sortir de la pandémie, Pékin a cette fois opté pour un plan de soutien limité et ciblé sur son outil de production. « La croissance de la Chine ne stimule pas l’économie mondiale », confirme une étude de l’Institut Montaigne. Le pays se comporte, au contraire, « en passager clandestin, réalisant son rebond économique sur la base d’un soutien de la demande mondiale par les autres banques centrales ». Dit autrement, « l’usine du monde » surfe sur la vague des plans de relance massifs mis en place en Europe et aux États-Unis. Les exportations continuant à tirer une croissance déséquilibrée, les excédents commerciaux recommencent à croître et posent problème : « Dans les relations bilatérales avec la Chine et dans les enceintes comme le G7 et le G20, les partenaires gagneraient à interroger la Chine sur sa volonté de soutenir l’économie mondiale comme il sied à son statut de leader mondial », conclut l’Institut Montaigne. Néanmoins, 42 % des entreprises européennes présentes en Chine déclarent avoir finalement enregistré une hausse de leur chiffre d’affaires l’an dernier et y ont réalisé des marges supérieures, selon un sondage mené par la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine (Les Échos, le 10 juin). Les marques de luxe y ont pris une grande part car les Chinois ont moins voyagé que d’habitude et ils ont recentré leur consommation sur les produits étrangers disponibles sur place.

Loin des appels à la relocalisation, les entreprises européennes prévoient d’investir encore davantage en Chine, la plupart du temps cependant avec l’idée de produire là-bas pour le marché local. « L’ambition est non seulement de rester mais d’étendre leur présence en Chine », observe la Chambre. À peine 9 % des entreprises européennes envisagent de déplacer tout investissement actuel ou prévu hors de Chine, le plus bas niveau enregistré (ibid.).

Ce n’est pas la position américaine ; en effet, dans la lignée de Trump, Biden a déclaré : « Nous sommes engagés dans une compétition pour gagner le XXIe siècle. Alors que d’autres pays continuent d’investir dans leur propre recherche et développement, nous ne pouvons pas risquer de prendre du retard. L’Amérique doit maintenir sa position de nation la plus innovante et la plus productive au monde. » Face à cette position quasi trumpienne, certains pensent que l’Europe n’a pas à payer le prix de cette nouvelle version de la guerre froide entre Washington et Pékin. Sa dépendance commerciale et énergétique, à l’égard de la Chine comme de Moscou, est trop importante pour céder aveuglément aux intérêts américains 6. Elle peut d’autant moins se le permettre que Pékin est devenu son premier partenaire commercial l’an dernier, devant Washington et que ce partenariat est indispensable dans la lutte contre le changement climatique. Par l’importance de son marché – 450 millions d’habitants –, l’Union européenne a le pouvoir d’imposer un rapport de force plus équilibré à la Chine. La mission est suffisamment difficile pour refuser ce nouveau mur que Washington veut bâtir entre l’Europe et Pékin (Les Échos, le 15 juin).

– Toutes les organisations syndicales des 3 usines qui vont constituer Renault-ElectriCity ont accepté le plan patronal de croissance qui prévoit une production de 500 000 véhicules à l’horizon 2025 contre 135 000 aujourd’hui et l’embauche de 700 salariés en plus des 4800 actuels. Mais le modèle poursuivi est celui de la Yaris de Onnaing (près Douai) et la méthode Toyota (cercles de qualité, mais aussi des séances de travail obligatoire le samedi). Ce plan mettrait un frein au mouvement continu de délocalisation, ce que les syndicats, y compris la CGT, semblent avoir privilégié. La confirmation de l’implantation du chinois Envision à Douai est aussi l’occasion pour Renault de clarifier sa stratégie en matière de batteries. Le constructeur français a annoncé sa prise de participation d’environ 20 % dans le capital de Verkor, une start-up grenobloise de production de batteries à haute capacité. Un peu à la manière de Volkswagen avec le suédois Northvolt, Renault veut accompagner le développement de Verkor, afin d’en faire un fournisseur majeur. Cette start-up, qui pour le moment n’a aucun site de production, a l’intention d’édifier un centre d’innovation en Auvergne-Rhône-Alpes en 2023, puis une gigafactory opérationnelle en 2026 d’une capacité de 16 GWh, dont 10 réservés à Renault (Le Monde, le 29 juin).

– Les opérations de fusions/acquisitions et les OPA risquent de bondir à l’occasion de cette reprise, d’abord parce que le monde regorge de liquidités et ensuite parce que les taux d’intérêt sont au plus bas. S’endetter ne coûte rien. Mais tous les agents économiques ne seront pas égaux. Le tri va se faire entre d’une part des fonds de private equity 7 très mobiles, des géants du numérique gonflés de cash, des capitaines d’industrie qui savent s’adapter pour tirer parti des circonstances et d’autre part ceux qui n’auront pas la confiance suffisante ou le soutien de leur conseil d’administration ou de leurs actionnaires pour se mettre en mouvement. Et comme souvent, cette période de turbulences pourrait avant tout profiter aux groupes familiaux ou aux entreprises cotées mais pouvant s’appuyer sur un noyau actionnarial stable. Des entreprises qui peuvent se permettre de prendre plus de risques, en faisant plus de paris à long terme. De Bouygues à LVMH en passant par Lactalis, Iliad ou Vivendi notamment (Les Échos, le 11 juin).

Modèles ?

– Depuis des mois, les partenaires sociaux danois et suédois font campagne contre ce qu’ils considèrent comme une menace à l’égard du modèle économique et social scandinave. Dans les deux pays, il n’y a pas de revenu minimum inscrit dans la loi comme dans la plupart des autres pays de l’UE. Le niveau des salaires est régulé dans le cadre des accords collectifs, négociés par les partenaires sociaux, sans intervention politique. En Suède et au Danemark, respectivement 90 % et 80 % des emplois sont couverts par ces accords. Un salaire minimum, imposé par la loi, aurait de graves conséquences, selon Therese Guovelin : « Cela affaiblira forcément notre modèle de négociation paritaire. On risque de voir une intervention croissante de l’État qui, selon la directive, doit surveiller son application et faire des rapports à Bruxelles. Le syndicat danois Fagbevægelsens Hovedorganisation (FH) rappelle que le Danemark est « un des pays où on vit le mieux, même avec les salaires les plus bas ». L’intervention de l’État dans la fixation des revenus pourrait conduire « à un affaiblissement de la syndicalisation [à plus de 70 % dans les deux pays] et à accroître le risque de baisse des salaires et d’émergence de travailleurs pauvres » (Le Monde, le 8 juin).

C’est pourtant autour du schéma dominant à l’intérieur de l’UE (gestion réglementaire par le haut) qu’est tentée une harmonisation sociale.

– La crise sanitaire a ravivé les comparaisons entre « modèle » français et « modèle allemand ». Au premier trimestre, le produit intérieur brut (PIB) outre-Rhin a reculé de 1,8 % en raison des restrictions sanitaires prolongées (France : – 0,1 %). En 2021, il devrait enregistrer une croissance plus faible, de 3,3 % contre 5,8 % pour la France, selon l’OCDE. Mais il ne faut pas oublier qu’en 2020, la récession a été plus violente en France (– 8,2 %, contre – 5,3 % outre-Rhin). Et que la France fait beaucoup moins bien que l’Allemagne en matière de chômage (7,3 % contre 4,4 % en avril) et de taux d’emplois (65,3 % contre 76,1), alors pourtant que les coûts de production dans l’industrie sont devenus de 15 % inférieurs. Même écart défavorable pour ce qui est du déficit (9,2 % du PIB contre 4,2 %) et de la dette publique (115,7 % contre 69,8 %). En outre, si le PIB par habitant était similaire en 2000 pour les deux pays, autour de 28 900 euros, en 2020 il était de 34 110 euros en Allemagne contre 30 690 en France. Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait puisqu’il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres depuis les lois Härtz, mais il a généré plus de revenus par tête si on raisonne dans les termes actuels, c’est-à-dire sans tenir compte de l’économie plus carbonée de l’Allemagne et des nouvelles contraintes que son industrie traditionnelle et particulièrement l’automobile va devoir affronter pour s’aligner sur les directives européennes en matière de climat et de lutte contre la pollution (Le Monde, le 30 juin).

– Le programme américain d’investissement massif est fondé sur une doctrine économique dans laquelle l’innovation et l’investissement sont antérieurs à la réglementation. C’est justement cette approche qui a permis aux États-Unis de s’imposer comme l’épicentre de la révolution numérique, et aujourd’hui comme juge de paix de sa régulation. Le parallèle s’impose : après vingt ans de champ libre, voire de protectionnisme en faveur des GAFA, l’administration Biden semble en effet bien décidée à imposer un nouveau cadre réglementaire à ses champions. Maintenant que les géants américains du numérique ont gagné la bataille technologique et commerciale, il devient tout simplement réaliste pour les États-Unis d’introduire de nouvelles normes de protection de la concurrence. Pour Lina Khan, la nouvelle présidente du gendarme américain de la concurrence la pratique de « prix prédateurs 8 », voire la gratuité des services en échange des données des utilisateurs, nourrit une croissance exponentielle qui elle-même permet à ces entreprises de prendre position dans toujours plus d’activités. Cette intégration verticale finit par tuer la concurrence et l’innovation au détriment d’un consommateur qui, enfermé dans des écosystèmes, n’a plus vraiment de choix. Ce changement de cap est porté par un alignement des planètes inespéré. Les pouvoirs exécutif, réglementaire et législatif semblent prêts à travailler dans le même sens. Au Congrès, le sujet a les faveurs de la majorité démocrate et d’une partie de l’opposition républicaine, qui n’a toujours pas digéré l’exclusion de Donald Trump des réseaux sociaux et qui tient rigueur à la Silicon Valley d’avoir été un généreux bailleur de fonds du Parti démocrate. Le contexte politique est désormais en rupture totale avec ce qu’il était sous la présidence de Barack Obama. A l’époque, les GAFA avaient leurs entrées à la Maison-Blanche, tandis que les conseillers du président n’hésitaient pas à donner un nouvel élan à leur carrière en se faisant embaucher par les géants du Net. Selon le Center for Responsive Politics, 80 % des 334 lobbyistes de la high-tech enregistrés en 2020 à Washington ont travaillé soit au Capitole, soit à la Maison-Blanche. De quoi expliquer le réveil tardif pour réguler les GAFA. Néanmoins la partie n’est pas gagnée d’avance pour l’administration américaine puisque Facebook vient d’obtenir gain de cause contre deux agences gouvernementales pour insuffisance de preuve de monopole effectif après les rachats d’Instagram et WhatsApp. Il faut dire que la notion de « marché pertinent » est difficile à cerner quand il s’agit des réseaux. Un certain consensus transpartis se fait sur la nécessité de reformuler et adapter la loi antitrust en fonction des caractéristiques propres aux entreprises technologiques (Le Monde, le 30 juin).

Pour le moment l’Europe a un raisonnement différent et pour tout dire, inverse pour qui la norme guiderait efficacement l’innovation. C’est l’attitude choisie vis-à-vis de la révolution numérique. Celle d’une Europe pionnière dans la régulation du numérique avec la directive e-commerce de 2000, mais qui n’a depuis lors jamais eu de GAFA ou de BATX à réguler. La France et l’Europe sont peut-être sur le point de commettre pour la transition écologique la même erreur que pour la révolution numérique (ibid.)..

Agriculture biologique et capitalisme

La nouvelle PAC est éclairante sur les évolutions en cours. Les conversions au biologique continueront à être encouragées… mais les mesures d’accompagnement qui suivaient la conversion pour la stabiliser financièrement sont supprimées. En fait, le ministre aligne sur un même régime les productions biologiques et celles dites à haute valeur environnementale (HVE) dont le cahier des charges est beaucoup moins contraignant, sous la même catégorie administrative « d’éco-régime ». Le bio est mis sous pression de deux côtés : par l’État qui veut avant tout rester dans le cadre d’une agriculture rentable par elle-même ; et par les grandes surfaces qui veulent une agriculture bio productiviste pour alimenter leurs rayons à des prix plus bas. Il n’est plus alors question de « circuits courts » et de proximité, mais de concentration des fermes, du matériel, des hommes et des moyens de transport. Le Monde, le 4 juin, donne l’exemple de cette ferme-usine biologique du Loir-et-Cher productrice de pommes de terre, oignons, ail et échalotes aux 300 salariés sans compter ses saisonniers bulgares. Elle sous-traite aussi des commandes aux petits agriculteurs biologiques des alentours sur la base de contrats fixes de 3 ans garantissant volume et prix (66 ont déjà signé).

Science à vau-l’eau

Alors que l’hypothèse d’un accident de laboratoire comme origine de la pandémie de Covid-19 avait largement déserté l’espace public ces derniers mois, la voici qui revient en force, lestée d’une légitimité qu’elle n’a, jusqu’à présent, jamais eue. Présentée comme une quasi-certitude et un consensus scientifique depuis plus d’un an, l’hypothèse du « débordement zoonotique naturel » est aujourd’hui ramenée à une simple hypothèse qui, bien que dominante, demande à être étayée. L’élément déclencheur du revirement ne tient qu’à un texte de deux feuillets, cosigné par dix-huit chercheurs et publié le 13 mai dans la revue Science. Les auteurs y disent essentiellement ceci : « Nous devons prendre au sérieux toutes les hypothèses relatives, à la fois au débordement zoonotique naturel et à la fuite de laboratoire, jusqu’à ce que nous ayons suffisamment de données. » L’affaire illustre l’extraordinaire pouvoir des grandes revues savantes, Nature, Science, The Lancet et quelques autres. Celui de cadrer les débats scientifiques qui vont ensuite irriguer la société, celui d’animer la disputatio sur certaines questions, mais aussi de fermer la porte à la discussion sur d’autres. L’ancien rédacteur en chef adjoint de The Independent note que les grandes revues savantes ont promu un narratif faisant toujours la part belle aux tenants du débordement zoonotique. Et ce, sans preuve solide qu’un tel événement se fut en effet produit. L’asymétrie est parfois flagrante. Le 19 février 2020, The Lancet publiait une brève lettre de vingt-sept scientifiques affirmant que l’origine naturelle du nouveau coronavirus était avérée et que toute évocation d’un possible accident de laboratoire ne pouvait être que le fruit d’une théorie du complot. Les grands éditeurs scientifiques n’ont bien évidemment pas conspiré pour étouffer le débat. Ils ont simplement été sujets à un biais, fréquent dans le monde savant, que les historiennes des sciences Keynyn Brysse (université de l’Alberta, Canada) et Naomi Oreskes (université Harvard, États-Unis) et leurs collègues ont bien décrit s’agissant de la question climatique, dans une étude de 2013 : « Les valeurs fondamentales et essentielles de la rationalité scientifique contribuent à un parti pris involontaire [des scientifiques] contre les résultats dramatiques » – au sens de tout ce qui peut bouleverser des équilibres sociaux, politiques ou économiques. En l’occurrence, un accident de laboratoire est évidemment plus « dramatique » qu’un événement zoonotique naturel. Et d’autant plus dramatique pour les savants que ce serait alors la communauté scientifique elle-même qui serait interrogée dans ses pratiques et sa responsabilité sociale. Mais le problème ne s’arrête pas à de tels partis pris involontaires. La divulgation de documents grâce aux lois américaines de transparence a montré que la brève tribune publiée par The Lancet en février 2020 avait été rédigée non par le chercheur désigné comme premier auteur du texte, mais par un cosignataire, Peter Daszak, président de l’ONG Eco Health Alliance, financeur de travaux menés sur des coronavirus de chauve-souris à l’Institut de virologie de Wuhan (WIV). En ne posant pas ces questions sur les travaux sur le Covid-19 qui sortent des laboratoires chinois, les éditeurs scientifiques participent en outre à la normalisation du régime chinois (cf. S. Foucart, Le Monde, le 20-21 juin).

Temps critiques, le 6 juillet 2021

Notes de bas de page :
  1.  – Une partie de cette épargne (épargne de précaution) est sensible à la reprise économique et particulièrement au niveau de l’emploi.[]
  2.  – https://www.washingtonpost.com/business/2021/06/21/retail-workers-quitting[]
  3.  – L’approche de M. Biden confirme la nature hautement politique et diplomatique du dossier fiscal international, à rebours des tentatives de le ramener à sa seule dimension comptable comme l’entendait le responsable de l’OCDE sur cette question : « Harmoniser l’impôt sur les sociétés au niveau mondial (…) irait à l’encontre du principe de souveraineté des États » (cf. A. Deneault, Le Monde diplomatique, juin 2021).[]
  4.  – Néanmoins, selon l’édition du 7 juin du quotidien britannique The Guardian, l’un des leaders mondiaux de la vente en ligne, Amazon, pourrait échapper aux mailles du filet. En effet, Amazon « gère son activité de vente au détail en ligne avec des marges bénéficiaires très faibles, en partie parce qu’elle réinvestit massivement et en partie pour gagner des parts de marché ». Interrogé, Richard Murphy, professeur à l’école de gestion de l’Université de Sheffield, a déclaré que le seuil de 10 % de bénéfices était « inapproprié » en raison de modèles commerciaux différents pour différentes entreprises (Les Échos, le 8 juin).[]
  5.  – Ainsi, que va-t-il arriver aux entreprises du Big Pharma tant vouées aux gémonies hier avant le Covid et aujourd’hui louées pour leur réactivité et efficacité sur les vaccins ?[]
  6.  – Un exemple récent de l’intrication qui rend difficile une nouvelle guerre froide que les médias laissent parfois entrevoir : dans un article du site Politico, on apprend que le moteur de recherche français Qwant, surnommé le « Google européen » et soutenu à bout de bras par la France, l’Allemagne et la Commission européenne, venait de décrocher un financement de 8 millions d’euros de la part de Huawei, la bête noire de Washington. Le champion chinois des équipements télécoms, qui dépense des fortunes en lobbying pour restaurer son image en Europe, vole au secours d’un espoir déçu de plus. Bien sûr, ces 8 millions ne représentent même pas deux heures de bénéfice net de Google, mais Qwant, fondé en 2013 sur les promesses du respect de la vie privée et d’une certaine indépendance par rapport aux mastodontes californiens, est en fait dans la main d’un autre titan, Microsoft. Ce dernier assure en effet près de 60 % des résultats de recherche de Qwant avec son propre moteur, Bing. De plus, c’est également Microsoft qui assure la régie publicitaire ainsi qu’une bonne part de l’infrastructure informatique du français.[]
  7.  – L’investisseur peut être une personne physique ou une société d’investissement. L’avantage du private equity pour les sociétés d’investissement est qu’il permet d’acheter une entreprise puis de la revendre à plus ou moins long terme tout en ayant remboursé une partie de l’emprunt contracté pour financer l’acquisition grâce aux bénéfices réalisés par la société. Le private equity s’oppose au public equity, qui désigne l’investissement dans des sociétés cotées en Bourse.[]
  8.  – Cette politique vise à mettre fin à la ligne développée par le juge fédéral conservateur Robert Bork. Universitaire influent au sein de l’école de Chicago et proche de Ronald Reagan, Bork contribua à faire évoluer la notion de position dominante en mettant au centre de la réflexion le « bien-être du consommateur ». Tant que celui-ci est gagnant en profitant de prix bas, la taille des entreprises importe peu. Cette conception minimale de la concurrence va aboutir à une concentration sans précédent dans l’aérien, les médias ou la santé, avec des effets pervers. Mais c’est avec l’émergence des géants de l’Internet que cette logique démontre de façon évidente ses limites… même dans une perspective néo-libérale, d’où le changement de position de certains représentants républicains aux États-Unis ou conservateurs en GB.[]

Réfugiés politiques italiens : quelques réflexions sur amnistie et violence politique

Vous trouverez sur notre site ici et en brochure toujours sur le site le texte partant de l’arrestation les 28 et 29 avril 2021 de neuf réfugiés politiques italiens, couverts pourtant par la « doctrine Mitterrand ». Nous nous exprimions déjà sur la situation des réfugiés politiques italiens à partir du cas de P.Persichetti en 2001 dans le texte : Passé, présent, devenir. Des luttes italiennes des années 70 aux extraditions d’aujourd’hui : un État d’exception permanent.

Relevé de notes en temps de crise sanitaire (XIX)

Course vers l’avant ou rattrapage par l’arrière ?

– En 2020, le ministère des Solidarités et de la Santé n’affichaient que 7450 équivalents temps plein, soit moins que… la Culture. Ils étaient plus de 9 000 en 2019, et l’hémorragie ne va pas s’arrêter : pour 2021, la loi de finances prévoit de passer à 4819. Toute l’expertise scientifique et technique est partie dans les agences créées au fil de scandales sanitaires : l’Agence française du sang en 1992 après l’affaire du sang contaminé, l’Agence du médicament en 1993 aprè l’affaire des hormones de croissance, l’Institut de veille sanitaire et l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments en 1998 après la vache folle, l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale en 2002 après l’amiante… Face à l’empilement de structures, la France a cherché à rationaliser la filière sanitaire et s’est dotée en 2016 d’une agence nationale de santé publique, Santé publique France, née du regroupement de quatre structures préexistantes. « Santé publique France n’est pas une administration, c’est une agence scientifique avec peu d’administratifs. Elle compte 600 personnes contre 8 000 pour son homologue britannique », défend François Bourdillon, son ancien directeur général. « Ce qui ne marche pas en temps de crise est tout ce qui n’a pas été réglé avant, observe Laurent Chambaud, directeur de l’EHESP, la grande école de Rennes qui forme les directeurs d’hôpitaux et cadres de santé. Notre système de santé s’est bâti sur les soins hospitaliers avec de très bons résultats, mais n’a pas fait le pari de la prévention et de la promotion de la santé. » (Le Figaro, le 30 mars). Et il faut rappeler que cela ne semble pas suffire puisque ces organismes et l’État se sont adjoint des cabinets d’experts privés (cf. le Relevé de notes XVI)… et ne pas choquer. Alors, face à une crise sanitaire d’une telle ampleur, que le gouvernement ait sollicité des cabinets de conseil, « ça ne me choque pas », confie Michèle Pappalardo, ancienne rapporteure générale à la Cour des comptes. « Ce n’est pas très étonnant, estime-t-elle. Personne ne sait rien sur rien. Donc tous les pays font la même chose : ils cherchent à comprendre, à s’organiser au mieux. » (Le Monde, le 2 avril).

– Dans les jours qui viennent, le premier site industriel français va commencer à produire des vaccins contre le Covid-19. Formulation et mise en flacon du Moderna sortiront des lignes de production de l’usine de Recipharm en Indre-et-Loire. Il y a non seulement du retard, mais aussi une différence de vision. En effet, les États-Unis ont pris très tôt le virage des sciences de la vie. Leur agence étatique, la BARDA a mis plus de 12 milliards de dollars sur la table pour préfinancer les projets de vaccin contre le Covid. Novavax et Moderna en ont profité pour mettre en place des plateformes vaccinales bien avant le Covid-19 et dont elles profitent maintenant (Marie-Paule Kieny, présidente du Comité vaccin Covid-19 (Libération, 1er avril). Pendant ce temps, en France et plus généralement en Europe les gouvernements, faute de vaccins, mettent l’accent sur les « solutions » comportementalistes des gestes barrières et des slogans quasi publicitaires (« Dehors en citoyen et chez moi avec les miens ») faisant comme si les comportements n’étaient pas en partie prédéterminés et sociaux et comme si les variants du virus avaient un rapport avec ces mêmes comportements (cf. G. Lachenal, historien des sciences, Libération le 1er avril).

Dans le même temps, l’Europe a mis en place un mécanisme commun d’achat des vaccins. Mais elle s’est comportée uniquement comme un acheteur représentant de 27 pays et non pas comme un État voulant contribuer à la mise en place d’une stratégie industrielle (Les Échos, le 24 mars). Et quand elle se montre comme productrice comme l’entreprise de biotechnologie Valneva, sise à Saint-Herblain, en Loire-Atlantique qui va passer à la phase 3 et compte produire à l’automne, c’est l’État qui s’avère mauvais commerçant en ne cherchant pas à coordonner une répartition des doses et laisse à la GB la possibilité de préempter 200 millions de doses jusqu’à l’horizon 2025, à la condition qu’elles soient produites… en Écosse Le Monde, le 8 avril). Suite du feuilleton un mois après : l’État, qui détient 8,13 % de Valneva par le biais de BPI-France, affirme qu’il a commencé à avoir des échanges avec les dirigeants de l’entreprise en mai 2020. Ceux-ci ont été auditionnés le 18 juin. « On a proposé de pousser les curseurs au maximum de ce que permet le cadre réglementaire, en prenant en charge 80 % du budget du projet, assure le cabinet de Mme Pannier Runacher. Le gouvernement britannique s’est affranchi de ces règles et a proposé un financement à 100 %. Valneva s’est aussi appuyé sur son site de production existant en Écosse, ce qui était rationnel. »

« La réalité est tout de même plus complexe, précisait, début 2021, une voix au sein de Valneva. Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : l’État a surtout misé sur Sanofi et l’Institut Pasteur. Ici, du fait des procédures mises en place, le programme aurait pris de nombreux mois de retard. » (Les Échos, le 19 avril). Dans le même ordre d’idées, les cryomicroscopes électroniques, dont l’extrême précision permet d’observer les coronavirus, manquent ainsi cruellement. « Chaque fois qu’un nouveau variant apparaît, explique Bruno Canard (spécialiste des types de Corona depuis 2002, CNRS, université Aix-Marseille), ce sont les résultats acquis avec un microscope haute résolution qui permettent d’interpréter sa trajectoire. » Problème : l’appareil coûte 5 millions d’euros. L’Allemagne en possède 30, l’Angleterre 25 et la France… 3. « En Allemagne, il faut six mois entre la demande d’un cryomicroscope par les chercheurs et sa réception, en France, il faut six ans. » pointe Bruno Klaholz, directeur de recherche au CNRS à l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC) de Strasbourg (Le Canard enchaîné, le 12 avril).

Cette situation se retrouve aussi dans la robotisation y compris par rapport à ses voisins (nous en avons parlé dans le relevé VIII, mais un écart qui pourrait se réduire si l’on en croit les dernières évolutions. Ainsi, en 2 019, 6700 nouveaux robots ont été mis en service en France pour un total de 42 000 installés, soit une hausse de 15 % en un an. Une tendance qui était déjà perceptible l’année précédente avec 4658 nouveaux robots (+ 4,8 %). Ce phénomène est le fruit d’une réorientation des politiques publiques dans ce domaine. L’une des clés a été la décision d’accorder une nouvelle déduction fiscale pour les PME qui investiraient dans la robotique ou la transformation numérique. Une mesure qui avait été mise en place également de 2015 à 2017 sous l’impulsion du ministre de l’Économie de l’époque (Macron). Ce dispositif permet aux entreprises concernées de déduire de leur résultat imposable, en plus de l’amortissement classique, une somme égale à 40 % de la valeur d’origine de certains équipements, en particulier les robots. D’autres mesures d’incitation ont suivi, comme le prêt-robotique de BPI-France, permettant aux entreprises d’obtenir une avance pour l’investissement dans des robots. Une politique jusque là négligée pour des raisons sociales, l’automatisation nuisant à l’emploi (ibid.). Le développement des start-ups entretient cette sorte de nouveau cercle vertueux dans lequel la finance — via les sociétés de capital-risque — investit dans la transformation des processus de production (le journal prend ici l’exemple des fermes verticales qui viennent de lever en 2020 des sommes quatre fois supérieures à celles de 2015). Encore un exemple qui montre qu’il n’y a pas fondamentalement de déconnexion entre économie et finance. Wall Street en est d’ailleurs persuadé puisque « il y a un véritable enthousiasme de la Bourse pour Joe Biden », observe Wilfrid Galand, stratégiste chez Montpensier Finance. « Le président américain a répondu aux attentes des marchés avec une hausse sans précédent de la dépense publique, sans augmentation de la fiscalité jusqu’à présent » (Les Échos, le 4 mai). Le Wall Street Journal ne l’entend toutefois pas de cette oreille comme le résume un éditorial du 27 avril : « l’excuse de la Maison-Blanche arguant qu’elle a hérité d’un foutoir dû au Covid est absurde. La production de vaccins était pré-planifiée. Il en va de même pour l’économie, qui est en croissance depuis juillet dernier », écrit le quotidien des affaires, qui constate : « L’inévitable boom post-pandémique est arrivé. La même chose se serait produite si M. Trump avait gagné » transcription Les Échos, le 4 mai.

La stratégie américaine

Le plan capitaliste (présenté par Biden)

 La haute tension : un consensus émerge aux États-Unis : la meilleure stratégie pour effacer les séquelles de la crise sanitaire et atténuer les problèmes sociaux du pays, c’est de placer l’économie en régime de haute pression. L’idée n’est pas neuve. Elle remonte à Arthur Okun (1928-1980), un économiste keynésien, ancien conseiller de Lyndon Johnson. Mais elle a été évoquée par Janet Yellen, peu avant sa nomination comme secrétaire au Trésor, et inspire Jérôme Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed). De quoi s’agit-il ? Depuis une conférence prononcée par Milton Friedman en 1968, les politiques macroéconomiques s’articulent généralement autour de l’idée qu’il existe un taux de chômage d’équilibre en dessous duquel on ne peut descendre qu’au prix d’une inflation croissante. À l’approche de ce seuil, il faut freiner la croissance pour éviter une surchauffe. C’est ce à quoi on assiste depuis les années 1980, au point d’aboutir à une inflation trop basse dont on n’arrive pas à se dépêtrer. La thèse d’Okun, formulée en 1973, est au contraire qu’il faut tester les limites à la baisse du chômage pour tenter de faire fonctionner l’économie en régime de rareté des ressources en travail. Cela demande un peu plus d’efforts de recrutement et de formation aux entreprises, mais ramène vers l’emploi ceux qui en sont le plus loin : chômeurs de longue durée, personnes tombées dans l’inactivité, salariés à faibles qualifications, minorités. En cas de succès, le bénéfice est double : un potentiel de production plus élevé (de 2 à 3 points pour chaque point de baisse du chômage, selon Okun) et une amélioration sensible de la situation des plus défavorisés. Jérôme Powell, dans l’explication de texte qu’il en a donnée le même jour, souligne les bienfaits qu’un marché du travail tendu apporte aux « communautés à faible revenu », notamment aux minorités ethniques. Début 2020, avant le choc du Covid-19, ces bienfaits étaient visibles. Alors que le taux de chômage des Noirs et des non-diplômés était, en 2009, supérieur de cinq points au chômage moyen, l’écart n’était plus que de deux points et demi début 2020. Parallèlement, les taux d’activité augmentaient et les salaires du bas de l’échelle progressaient sensiblement plus vite que la moyenne. L’expansion à tout va de Donald Trump avait produit les effets annoncés par Okun. Il se pourrait même qu’un tel épisode macroéconomique améliore durablement le sort des moins favorisés : une personne ramenée vers l’emploi par quelques trimestres de haute pression tendrait à y demeurer par la suite, même si la situation se normalise (Le Monde, le 27 mars).

La leçon vaut particulièrement pour la zone euro, qui fonctionne depuis longtemps en régime de basse pression par aversion à l’inflation et crainte des déficits. Tenter la haute pression ne nécessite pas de jouer l’expansion à tout va. Il suffirait, dans un premier temps, que la politique économique se fixe en priorité l’objectif raisonnable, de demeurer expansionniste aussi longtemps qu’il le faudra pour effacer complètement la trace du choc pandémique sur l’activité, ramener durablement l’inflation à sa cible de 2 % et placer l’économie sur la voie d’une croissance robuste et créatrice d’emplois (Tribune de Pisani-Ferry, ibidem). Le problème en Europe est aussi que toute accentuation de la politique de relance est soumise d’abord aux échéances des élections allemande puis française alors qu’il serait pourtant nécessaire de prendre des initiatives concertées.

Un keynésianisme au petit pied

Au-delà des différences de montants engagés pour faire face à la crise du coronavirus, Europe et États-Unis se distinguent par leurs objectifs de sortie de crise. Alors que les institutions et les gouvernements européens se mobilisent pour replacer l’économie à son niveau d’activité de la fin d’année 2019, les États-Unis ambitionnent de retrouver leur trajectoire de croissance pré-crise dès la fin de cette année 2021. L’action combinée de la relance budgétaire et monétaire doit relever le potentiel de croissance de l’économie américaine, aussi bien en soutenant le niveau d’activité à un régime de haute pression qu’en investissant dans le développement de ce potentiel. Après avoir rattrapé sa trajectoire, la croissance américaine devrait connaître une accélération au cours de ces prochaines années ; alors que selon les projections économiques réalisées à horizon 2024, la zone euro devrait voir son niveau de PIB atteindre un niveau de 4 % inférieur à ce qu’il aurait été si la crise sanitaire n’avait pas eu lieu. Soit une perte de trois années de croissance. Aux États-Unis, le niveau de PIB pourrait être de 0,6 % supérieur à ce qu’il aurait été sans cet événement. De fait, les acteurs économiques — entreprises et salariés — se reposant sur le marché intérieur européen se trouvent pénalisés par une politique macroéconomique européenne sous-optimale, (Nicolas Goetzmann, Les Échos, le 3 mai).

– Le nouveau plan de plus de 2000 milliards de l’administration Biden devrait se consacrer au renouvellement et transformation des infrastructures (pour un tiers), alors que le pays est le seul parmi les grandes puissances à avoir vu ses investissements/PIB en ce domaine baisser depuis 25 ans. Un autre tiers serait consacré à la R-D et le dernier à la rénovation de l’habitat et au care parce que comme il l’a aussi déclaré « La théorie du ruissellement n’a jamais fonctionné ».

Le retour du big government ne s’embarrasse pas du débat qui distinguerait la formation du capital humain et l’investissement physique. À travers la notion d’infrastructure humaine, la Maison-Blanche défend un soutien massif aux transformations de la force de travail (48 milliards de dollars), aux écoles (100 milliards) et community colleges (12 milliards), au logement social (200 milliards), aux crèches (25 milliards) et au soin à domicile (200 milliards). Une seule boussole : la création nette de valeur, permise par la capacité de l’État à se projeter à long terme. On est frappé par le contraste avec le programme de stabilité qui vient d’être présenté en France. Ici est la principale leçon du plan Biden : maximiser la capacité du big government à élargir l’horizon de l’économie américaine. Le plan met l’accent sur les « communs », ces éléments du patrimoine national dont les externalités drainent toute l’économie et qui sont incontournables pour aller vers une économie décarbonée : production de batteries à hydrogène, parcs éoliens, rénovations des réseaux électriques et des bâtiments… cinquante milliards sont aussi annoncés pour réinstaller sur le continent américain des fonderies de semi-conducteurs et ainsi retrouver une autonomie stratégique vis-à-vis de la Chine (Les Échos, le 19 avril).

Mais en contrepartie de ses dépenses sont évoquées des recettes avec la remontée (légère) de l’impôt sur les sociétés (de 21 % depuis la loi Trump de 2017 à 28 %, mais avant 1917, le taux était de 35 1). Par ailleurs les FMN seront assujettis au taux minimum de 21 % alors que la loi de 2017 l’avait fait passer de 16 à 8 % (Les Échos, le 1er avril), une mesure qui se voudrait non seulement américaine mais mondiale, car Biden veut aussi « mettre fin à la course vers le bas sur les taux d’imposition des sociétés qui permet à des pays de gagner en compétitivité en devenant des paradis fiscaux », non seulement exotiques, mais comme l’Irlande à l’intérieur même de l’UE. Des mesures loin d’être révolutionnaires — elles trouvent pour partie leurs sources dans l’explosion de la dépense publique provoquée par la crise liée à la crise sanitaire —, mais qui semblent plus consensuelles que celle de 1933-36 pendant le New-Deal puisque la Cour suprême ne s’y oppose pas pour l’instant. Mais si la proposition américaine ne rencontre pas trop d’opposition au niveau des institutions nationales et internationales, elle risque en revanche d’affronter la pression des multinationales et des cabinets de conseil qui vivent de l’optimisation fiscale.

Les propositions de l’administration américaine tranchent aussi avec celles prises après 2008, mais elles ne seront toutefois pas faciles à mettre en place quand on sait que les entreprises ont de nombreuses niches pour abaisser la facture du fisc. Dans un discours, le président Biden a rappelé que « 91 entreprises de l’indice boursier S&P 500 ne paient pas un cent d’impôt sur les sociétés… Un pompier et un enseignant payent 22 % de leur revenu. Amazon et 90 autres grandes entreprises ne payent aucun impôt fédéral ? Je vais mettre un terme à cela. » a-t-il déclaré (Les Échos, le 6 avril).

– Le New Deal de Roosevelt (1933-1939) est une référence explicite de l’administration Biden et il comprend à la fois son volet économique qui n’est pas axé sur la croissance pour la croissance, parce que les activités soutenues tournent autour de la maintenance, de l’entretien, du care ; et son volet social (notamment le soutien à la syndicalisation, des infrastructures ciblées pour des « populations désavantagées » avec par exemple le revenu garanti pour les parents avec enfants alors que l’on estime que 1 enfant sur 7 vit en dessous du seuil de pauvreté).

Pour Biden, la classe moyenne c’est la working class. Le message que Joe Biden lui envoie est le pendant démocrate de la ligne populiste de l’« America First » de Trump. Joe Biden juge aussi que les syndicats « ont construit la classe moyenne » et qu’il faut donc donner aux salariés « les moyens de se syndiquer et de négocier avec leurs employeurs ». Il soutient en ce sens le projet de loi PRO-A adoptée par la Chambre des représentants, mais honnie par le patronat. La voiture électrique créera de « bons emplois pour la classe moyenne », assure aussi Joe Biden dans son plan de lutte pour le climat.

Cet ensemble d’éléments a permis d’éviter ce que beaucoup craignaient, à savoir une reprise en W, ce que prévoyait en septembre dernier, Stephen Roach (ancien chercheur à la FED et aujourd’hui enseignant à Yale) pour l’économie américaine, insistant sur le fait que la reprise naissante de l’automne 2020 serait probablement marquée par une forte rechute sur le modèle des sept récessions précédentes. Il n’en est rien comme il le reconnaît dans un article Les Échos, le 29 mai, et ce pour 3 raisons : vaccins, nature humaine et Bidenomics.

– Deux causes sont généralement retenues pour imaginer que l’inflation puisse dépasser durablement les 2 %, seuil de tolérance de la Fed et niveau jugé aujourd’hui optimal. Soit le taux de chômage devient inférieur à son niveau optimal et finit par générer des tensions sur les salaires. Ce serait le cas pour une reprise trop rapide qui ferait apparaître un déficit de force de travail dans les secteurs fermés depuis longtemps et où la population active a pu se reconvertir et le cas est courant aux États-Unis ou à Londres pour les travaux saisonniers. Soit les anticipations d’inflation pour les années à venir sont révisées à la hausse par les ménages. Les économistes s’accordent de plus en plus pour constater que le niveau d’emploi n’aurait presque plus d’influence sur l’inflation. En revanche, les anticipations d’inflation sont devenues déterminantes. La baisse de l’inflation, depuis les années 1980, s’expliquerait presque par les seules anticipations. Or, d’après Olivier Blanchard, ces anticipations pourraient s’inverser soudainement en cas de surchauffe durable, comme ce fut le cas dans les années 1960. Sauf que le monde a changé. Le Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, fait remarquer que ces anticipations d’inflation sont, par exemple, restées insensibles aux craintes de déflation de la crise de 2008 (Le Monde, le 29 mars).

– La relégitimation des politiques industrielle et budgétaire est loin de signer le retour de l’État keynésien surtout si on prend en compte le contexte dans lequel il est aujourd’hui envisagé en Europe où il n’y a pas eu le traumatisme occasionné par la présidence de Trump. Si on centre le débat, plus précisément sur la France, la référence n’est déjà pas la même : ce n’est pas celle du New Deal, mais les années d’économie planifiée, ou du moins concertée, des « Trente glorieuses ».

Du point de vue de la politique industrielle tout d’abord, les investissements publics y sont conçus selon des objectifs et des modalités diamétralement différentes. Durant les Trente glorieuses, l’objectif des politiques d’investissement pour l’État, était de structurer des secteurs économiques entiers, parfois directement par des nationalisations, parfois indirectement par des subventions qui lui permettaient d’influer sur les choix de développement des entreprises. Il s’agissait ainsi de contrôler le marché, voire, pour certains secteurs stratégiques comme l’énergie, de s’y substituer. Or, les politiques d’investissement actuelles visent au contraire à encourager le développement des acteurs privés et du marché en déterminant des objectifs généraux — comme la transition écologique —, mais sans intervenir dans les stratégies des acteurs économiques. Elles s’appuient, pour ce faire, sur des instruments financiers comme des prêts, des prises de participation sous forme de capital-risque ou des garanties qui sont délivrées en premier lieu par les banques publiques d’investissement — dont l’activité a explosé depuis une décennie. Ces financements sont octroyés sur le critère de la rentabilité financière des projets et de la promesse d’un « retour sur investissement » pour l’État, mais sans exigence de contrepartie en matière de « gouvernance ». De plus, quand l’État investit par le biais des banques publiques d’investissement au capital d’entreprises, l’objectif est de s’en retirer dès que l’activité est rentable, de manière à réinvestir dans d’autres activités émergentes prometteuses, sur le modèle d’un fonds d’investissement. Par ailleurs, la valorisation actuelle du rôle d’« investisseur » de l’État ne s’accompagne pas d’une revalorisation de la dépense publique en général. Ces dépenses d’investissement sont en effet nettement distinguées des autres dépenses publiques, dites de fonctionnement ou de redistribution, qui financent les services publics et les transferts sociaux. Ainsi, si le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, affirmait, le 2 février, devant l’Assemblée nationale, que la dette liée à l’investissement était de « la bonne dette », il ajoutait aussitôt ne pas « être favorable à de l’endettement qui irait à des dépenses de fonctionnement pérennes ». Cette perspective politique et économique explique également le maintien des plans de réduction du nombre de lits dans les hôpitaux publics ou la faiblesse des revalorisations salariales lors du Ségur de la Santé. On comprend ainsi la logique globale des politiques économiques françaises actuelles, partagées entre, d’une part, la mise en avant croissante du rôle de l’État dans l’économie pouvant justifier des dépenses publiques nouvelles et même l’augmentation de l’endettement et, d’autre part, le maintien de l’objectif de diminution de son périmètre au nom de la réduction des déficits et de la dette. (Ulrike Lepont, CNRS, université Versailles-St-Quentin, Le Monde, le 12 avril). Le récent rapport de la Cour des comptes vient d’ailleurs le confirmer en déclarant : « (Le rapport sur) le budget 2020 de l’État montre qu’une partie de la forte hausse des dépenses s’explique par celle des dépenses “ordinaires” non liées à la crise sanitaire » (Les Échos, le 14 avril).

Ensuite, le cadre idéologique et conceptuel reste le même. Les interventions de l’État restent en réalité dans le cadre du libéralisme, puisqu’il s’agit de mettre en place des incitations et des interventions qui corrigent des « externalités négatives » — c’est-à-dire les conséquences défavorables des comportements spontanés des ménages et des entreprises sur le bien-être des autres ménages et entreprises. Il ne s’agit donc pas de sortir du libéralisme, mais « d’internaliser les externalités » dans un cadre de fonctionnement libéral de l’économie, ce que les libéraux ne contestent d’ailleurs pas lorsqu’il s’agit de corriger les externalités pour aboutir à une situation économique optimale (P. Artus, Le Monde, le 26 avril).

Enfin, la politique industrielle qui pourrait se mettre en place est déconnectée d’une perspective de plein emploi qui lui était pourtant rattachée pendant les Trente glorieuses. Aujourd’hui, l’industrie n’est utilisée que comme une métaphore du travail en général. Pierre Mauroy reprochait déjà à Lionel Jospin de n’avoir pas prononcé le mot « ouvrier » pendant sa campagne de 2002. « Ce n’est pas un gros mot », avait-il avancé. Vingt ans plus tard, on parle davantage d’industrie que d’ouvriers. Mais le sujet continue de diviser la gauche. « Pour beaucoup de gens de ma famille politique, l’industrie, ça pollue, c’est anti-écologique, résume la députée PS Valérie Rabault, qui dit militer au contraire « pour qu’on recrée de la croissance, et l’industrie a un rôle majeur à jouer. On peut le faire de façon intelligente » (Le Monde, le 28 avril). Aurélie Filipetti, fille d’ouvrier mineur et cadre du PS avait aussi soulevé cette question il y a déjà une quinzaine d’années.  

Les États-Unis : reprendre l’initiative au niveau I de l’hypercapitalisme

Le projet des États-Unis reviendrait à relever, au niveau national, de 21 à 28 % le taux d’impôt sur les sociétés avec un plancher minimal qui passerait de 10,5 % à 21 %. Grande nouveauté : cet impôt minimum serait calculé pays par pays, une fois déduites les taxes qui ont déjà été prélevées dans chacun d’entre eux, et non plus à partir d’un taux moyen comme c’était le cas de la réforme fiscale mise en place par l’administration précédente avec le dispositif Gilti. Ce qui rendrait beaucoup moins attractifs les pays européens pratiquant une faible fiscalité, commente-t-on à Bercy. Paris et Berlin applaudissent la position américaine qui devrait permettre de faire avancer les travaux de l’OCDE réunissant quelque 140 pays (Les Échos, le 7 avril). À noter que le plan Biden est également soutenu par le patron de la grande banque JPMorgan-Chase, traditionnel soutien des démocrates. Jamie Dimon se félicite, enfin, de la bonne santé du secteur bancaire. Face à la crise du Covid, « le gouvernement a réagi à une vitesse sans précédent. Heureusement, à la différence de la crise de 2008, les banques ont fait partie de la solution », assure-t-il. En effet, une partie de l’aide a transité par les grandes banques. Pour résumer : le « il n’y a pas d’alternative » d’Obama, Clinton et Trump est remplacé par le « la seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même » de Roosevelt.

Tout cela est congruent avec le rapport de la branche budget du FMI qui conseille : « Les pays […] peuvent envisager de prélever des contributions temporaires au recouvrement du Covid-19 en complément des taux les plus élevés de l’impôt sur le revenu des particuliers […]. Alternativement, les impôts sur les bénéfices “excédentaires” en plus ou à la place de l’impôt ordinaire sur les sociétés peuvent assurer une contribution des entreprises qui prospèrent pendant la crise (comme certaines entreprises pharmaceutiques et hautement numérisées) » (Les Échos, le 8 avril). Les mois à venir seront déterminants pour l’avenir de cette réforme fiscale sans équivalent et la mise hors circuit des paradis fiscaux. Il ne fait aucun doute qu’en cas d’accord à l’OCDE les États-Unis abandonneraient les mesures de rétorsion contre des pays qui, comme la France, ont d’ores et déjà adopté des taxes nationales unilatérales sur les mastodontes du numérique. Toutefois, le mondial envisagé ici est le mondial des grandes puissances et comme le fait remarquer Piketty (Le Monde, le 12 avril) aussi bien sur la question de la production des vaccins, avec l’obstacle du droit de propriété sur les brevets, la taxation des Gafam que de la fiscalité, les « réformes » se réduisent à une discussion entre pays riches visant à une nouvelle réallocation des profits entre pays riches 2. Toutefois, le G20 a soutenu l’initiative du Fonds monétaire international d’émettre des droits de tirage spéciaux d’un montant de 650 milliards de dollars. Cette émission se traduirait, pour l’Afrique, par 34 milliards de dollars de ressources supplémentaires et permettrait d’augmenter les prêts de l’institution sise à Washington (le Monde, le 9 avril). Comme en 1981, mais en sens inverse, la France est à contre tendance de la position internationale dominante : l’impôt élevé sur les entreprises y est encore vu comme une explication de la désindustrialisation, alors que sa baisse va encore infléchir un investissement insuffisant en R-D fondamentale et infrastructures. Résultat, des appels velléitaires à « la croissance » de la part de Bruno le Maire, une croissance dont on ne connaît pas le ressort.

– Le nouveau visage du protectionnisme : Avec la crise du Covid a émergé un nouveau protectionnisme, fondé sur les exportations et plus sur les importations. Selon l’OMC, 80 pays et territoires douaniers ont mis en place des restrictions à l’exportation. Du jamais-vu depuis la Seconde Guerre mondiale. L’idée d’une politique d’exportation n’est cependant pas neuve. Pendant des décennies, de nombreux États ont piloté leurs ventes à l’étranger en visant trois principaux objectifs. Le premier est l’encouragement à exporter, comme celui qui a causé maintes bisbilles entre l’Europe et les États-Unis à propos des avions. Le deuxième est le remplissage des caisses publiques via des taxes à l’exportation, perçues notamment sur des matières premières. Le troisième objectif est la préservation de produits le plus souvent alimentaires, en temps de pénurie, pour éviter une envolée des prix. L’exemple le plus fameux est celui de la Thaïlande avec le riz en 1973. Il y en eut d’autres, plus récents, comme la Russie et l’Ukraine avec le blé en 2007 et 2010, ou l’Ukraine, le Kirghizistan et la Thaïlande en 2020. Il s’agit de priver d’autres pays de produits nécessaires à leur production. La Chine a commencé à expérimenter cette technique en 2009 en imposant des quotas aux exportations de terres rares, ces produits indispensables à l’électronique dont elle était devenue le fournisseur quasi exclusif. Elle les a supprimés en 2014 après une condamnation par l’OMC (Les Échos le 2 avril). Les États-Unis de Donald Trump ont suivi, non avec des matières premières, mais des composants électroniques (cf. aussi plus récemment les américains avec Huawei et une nouvelle riposte chinoise sur les terres rares). Ce néoprotectionnisme est redoutable pour les entreprises, car il touche non pas un marché comme les bons vieux droits de douane, mais toute leur chaîne d’approvisionnement et donc l’ensemble de leur production. L’économiste Christian Bluth, de la fondation Bertelsmann, parle d’une « mondialisation géo-économique », où les pays « cherchent à créer des interdépendances asymétriques qui leur donnent un levier politique sur un partenaire commercial » (ibid). Reste à savoir si celle-ci est compatible avec la division internationale du travail qui est déjà en place. La question des semi-conducteurs l’illustre, les États-Unis et l’Europe ayant pris conscience de leur dépendance à l’Asie par rapport à la production de puces. Mais la distribution de la valeur est très éclatée. Les États-Unis règnent en maître sur les activités les plus gourmandes en R-D. Par exemple, le design des puces ou la fabrication des machines. À l’inverse, la Chine s’est spécialisée pour le moment dans l’assemblage, l’emballage et le test des puces, trois activités à moindre valeur ajoutée. C’est cette hyperspécialisation — un exemple concret de la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo — que le BCG préconise d’exploiter. L’idée : investir dans la production des puces les plus stratégiques, mais aussi les plus consommées localement — comme les puces pour les réseaux télécoms, les super-ordinateurs, les centres de données, la défense et le spatial. « Seuls les États-Unis, avec Intel, pourraient à la limite se permettre de devenir autosuffisants, à condition toutefois de sécuriser Taïwan », estime François Candelon le coordinateur du Boston consulting group qui a produit un rapport récent sur le sujet (Les Échos, le 28 avril).

Par ailleurs, la dernière étude de l’OCDE publiée ce mardi révèle que près de 60 % des acquisitions étrangères dans le monde sont désormais soumises au contrôle des États, un record depuis les années 1990. Ce sont les technologies de pointe, et moins les infrastructures de santé, qui mobilisent les velléités de contrôle des États. Désormais aussi, « les États n’entendent plus s’appuyer sur de simples critères formels de seuil de détention ou de droit de vote, explique Joachim Pohl, expert à l’OCDE. Certains pays ont observé des pratiques de contournement, comme l’octroi de droits de gouvernance ou d’accès à des informations sensibles disproportionnés par rapport au seuil formel de détention des acquéreurs ». L’Italie en fournit un bon exemple : « L’Italie ne deviendra pas le supermarché des autres pays comme en 2008, affirmait alors Luigi Di Maio, le ministre des Affaires étrangères. Les actifs stratégiques nationaux seront protégés. » C’est ce qu’a prouvé le gouvernement de Mario Draghi en bloquant le mois dernier le chinois Shenzhen Investment Holdings. « La pénurie de semi-conducteurs a contraint de nombreux constructeurs automobiles à ralentir leur production l’année dernière. C’est un secteur jugé d’importance stratégique », a-t-il déclaré pour justifier le recours à la norme « Golden Power ». Celle-ci avait été introduite par Mario Monti, en 2012, pour protéger les entreprises opérant dans des secteurs stratégiques de la défense, de l’énergie, des transports et des télécommunications. En avril 2020, elle avait été renforcée et étendue à la finance et aux assurances « Golden Power ». Tout investisseur étranger est dorénavant soumis à une autorisation préalable pour toute acquisition de plus de 5 % du capital d’une société italienne avec un droit de veto du gouvernement. Le gouvernement de Mario Draghi s’est également félicité fin avril de l’échec des négociations pour le rachat d’Iveco, le constructeur italien de camions et autobus membre de l’ex-galaxie Fiat de la famille Agnelli (Les Échos, le 4 mai).

Mais par ailleurs, « Nous sommes dans le septième mois d’une vague d’importations historique, motivée par une demande inégalée des consommateurs américains », observe Gene Seroka, le directeur du port de Los Angeles. Les importations américaines de biens ont atteint en janvier un plus haut historique, à 221 milliards de dollars (+8,5 % sur un an), selon le Census Bureau (ibidem). Une situation qui s’explique en partie par le décalage dans la reprise de la consommation entre biens et services au profit des premiers qui sont plus importés que les seconds.

– Par delà le protectionniste, la bataille continue : d’un côté, deux groupes en pointe, Apple et Samsung, les seuls à pouvoir vendre des appareils à plus de 1000 euros. Ils font près de 40 % des ventes mondiales et bien plus des bénéfices. De l’autre, une multitude de constructeurs chinois, qui se partagent la quasi-totalité du reste. Huawei, Xiaomi, Oppo, Vivo sont déjà tous entrés dans le top 10 mondial. Et leur conquête n’est pas finie : en Europe, Oppo, Vivo, Realme et One Plus grignotent chaque année des parts de marché. Ces quatre-là appartiennent tous au groupe BBK Electronics, parfait inconnu il y a cinq ans. Il a tout pour devenir le futur Samsung, à moins que ce ne soit Xiaomi, qui rêve désormais de fabriquer aussi des voitures. Le bannissement de Huawei par les Américains n’a pas entravé très longtemps cette longue marche. La Chine est en train de faire subir aux Sud-Coréens le même sort que ces derniers ont infligé aux Japonais à partir des années 2000, en les éjectant progressivement du principal marché grand public de l’époque, les téléviseurs. Rien n’est jamais longtemps acquis dans le monde des technologies (Le Monde, le 7 avril). 

– Crise sanitaire et crise classique. La première est atypique dans la mesure où ne permet pas une analyse en termes de dévalorisation comme c’est le cas pour les crises classiques et les guerres.

 En France et contrairement aux prévisions de certains fonds vautours, les prix de l’immobilier touristique, et particulièrement des hôtels, ne se sont pas effondrés, contrairement à certains secteurs en 2008 où il y avait eu des affaires à faire. Là il peut y avoir une certaine décote due à la baisse de l’activité, mais le prix de l’immobilier tient le choc. Comment expliquer cet enthousiasme des investisseurs pour un secteur aujourd’hui sinistré ? « Ils pensent au-delà de la conjoncture, explique Philippe Doizelet, du cabinet Voltere by Egis. Quand bien même le modèle touristique dominant est mis en difficulté, l’idée demeure que les gens aiment voyager et que le secteur ne va pas s’effondrer, notamment sur le trafic domestique. » L’incitation fiscale à l’investissement hôtelier est également un atout pour les family offices, et les liquidités abondantes soutiennent le marché. Il suffit également qu’un grand fonds de retraite décide de rediriger 5 % de ses investissements vers les hôtels pour que le petit marché de l’hospitalité en soit bouleversé. « À moyen terme, il y a moins d’inquiétude sur les hôtels que pour les tours et l’immobilier de bureau, soutient Vanguelis Panayotis, de MKG (Le Monde, le 29 avril).

Interlude

  • Dimanche 28 mars dans le Le Figaro  et le Journal du dimanche, 41 médecins de l’AP-HP publient un texte coup de poing, annonçant : « Nous n’avons jamais connu une telle situation, même pendant les pires attentats de ces dernières années ». « Coup de com’ », rétorque l’urgentiste Patrick Pelloux, tandis que la Fédération hospitalière d’île de France se désolidarise d’un texte « dont la véhémence est de nature à inquiéter les malades et leurs familles ». « Nous allons faire en sorte de prendre en charge au mieux les patients », corrige-t-elle. S’ensuit une journée BFM et Twitter, où défilent les médecins. Petit aperçu non exhaustif : « Il faut un freinage brutal » (médecins de l’APHP), « Fermer les écoles » (Eric Caumes), « Nous sommes au-delà de la ligne rouge du tri » (Gilbert Deray), ou le contraire : « On ne fait pas face à un tsunami » (Olfa Hamzaoui), « Il faut tout faire pour éviter de fermer les écoles » (société française de pédiatrie). Ce serait sans commentaire, sauf qu’on apprend dans tous les journaux que, par ces lectures spécialisées, Macron maîtrise maintenant le sujet et peut agir en conséquence. Face aux scientifiques et experts transformés en groupes de pression, la voix de son maître chargé de faire la synthèse.
  • L’allocution, spécificité française. Quelques heures avant l’intervention de M. Macron, un conseiller de l’exécutif voyait dans celle-ci « la traduction de la servitude volontaire dans laquelle nous nous sommes installés » depuis un an. « Soixante-six millions de gens attendent la pythie du palais qui va départager les alarmistes des “rassurantistes” et indiquer la voie au peuple », soupirait ce conseiller, tandis qu’un autre ironisait sur « l’apparition attendue de l’oracle de la rue du Faubourg Saint-Honoré » (Le Monde, le 2 avril).
  • Dans la société capitalisée règne l’équivalence : la course Paris-Roubaix, la « reine des classiques », a été reportée du 11 avril au 3 octobre en raison de la situation sanitaire. L’an dernier, l’épreuve avait déjà été décalée à l’automne et finalement annulée, pour le même motif. Depuis la première édition à la fin du XIXe siècle, seules les deux guerres mondiales ont eu raison de la course Paris-Roubaix, entre 1915 et 1918 puis entre 1940 et 1942. (Les Échos, le 2 avril). C’est dire si nous sommes en guerre !
  • Le Conseil économique, social et environnemental vient de rabaisser le nombre de représentants d’ATD-Quart monde de 3 à 2, c’est à dire au même niveau que celui des représentants de chasseurs (Libération, le 23 avril) et cf. infra.

Luttes et résistance sur les plateformes

– Amazon s’est excusé ce week-end pour un tweet envoyé quelques jours plus tôt, en réponse à un élu démocrate du Wisconsin. Ce dernier avait écrit le 24 mars : « Payer les employés 15 dollars de l’heure ne fait pas de vous un “lieu de travail progressiste” lorsqu’ils sont obligés d’uriner dans des bouteilles d’eau ». Mark Pocan dénonçait, sur la base de témoignages, les cadences infernales imposées aux chauffeurs-livreurs d’Amazon. « Vous ne croyez pas sérieusement à cette histoire de devoir uriner dans des bouteilles, si ? Si c’était vrai, personne ne travaillerait pour nous », avait tweeté en retour la société sur un compte officiel ; le géant américain s’est excusé ce week-end pour un tweet envoyé quelques jours plus tôt, en réponse à l’élu. Amazon a reconnu sa maladresse : « C’était un but contre notre camp, nous n’en sommes pas fiers et nous devons des excuses au député Pocan ». « Un problème de longue date qui n’est pas spécifique à Amazon », cherche à relativiser le géant qui attend maintenant le résultat d’un vote historique sur la création d’une section syndicale en Alabama à l’appel du puissant syndicat Retail-Whole-sale and Department Store Union. En effet, les 5800 salariés de l’entrepôt géant d’Amazon à Bessemer, dans l’Alabama, étaient appelés à se prononcer pour ou contre la création d’un premier syndicat au sein du géant de l’e-commerce américain.. Pendant cette campagne très tendue, Jeff Bezos aurait demandé à ses équipes de défendre plus activement l’image du groupe sur Twitter… Une consigne visiblement mal comprise, qui s’est retournée contre lui. L’arroseur arrosé ? (Le JDD, le 5 avril). Pourtant, aux dernières nouvelles (le 9 avril), au vu des premiers résultats du dépouillement des 3 200 votes (soit un taux de participation de 55 %), une majorité de « non » l’a emporté. Près de 1798 employés se sont exprimés contre la création d’un syndicat dans l’entrepôt. Et seulement 738 en sa faveur. C’est une victoire pour Amazon et son patron Jeff Bezos qui s’étaient impliqués dans la campagne. Amazon, craignant que la création d’un syndicat ne fasse tache d’huile parmi les autres sites du groupe qui emploie 1,2 million de personnes dans le monde (dont 800 000 aux États-Unis), avait fait une intense campagne contre cette idée. Amazon estimait que les salariés de l’entrepôt d’Alabama étaient bien payés et leurs conditions de travail satisfaisantes. La gêne était également manifeste chez les autres Gafam, qui se présentent comme étant les champions de l’atmosphère cool, mais ne veulent pas voir émerger de syndicats. Chez Google, le sujet est délicat depuis qu’en janvier un embryon de syndicat a vu le jour. De son côté, le camp démocrate s’était mobilisé en faveur du « oui » ; la campagne était menée par le sénateur Bernie Sanders et le nouveau président avait apporté son soutien (Le Figaro, le 10 mai).

Plusieurs explications possibles à ce résultat a priori étonnant : d’abord, les salariés votent pour leurs intérêts directs et il n’y a pas eu de « convergence des luttes » entre les revendications salariales d’un côté et le mouvement Black Lives Matter de l’autre — qui avait apporté en mars son soutien à la syndicalisation dans l’entrepôt —, dans une usine où près de 80 % des salariés sont Africains-Américains ; ensuite, Amazon paye un salaire horaire supérieur à 15 dollars (12,60 euros) de l’heure, soit plus de deux fois le salaire minimum 3 (7,25 dollars) en Alabama. Enfin, l’entreprise offre de nombreux plans d’assurance-santé, qui permettent de couvrir les salariés dès le premier jour, ce qui est décisif dans ce Sud pauvre en période de Covid-19, d’autant que nul n’osait exclure qu’Amazon n’en profite pour fermer l’entrepôt géant qui emploie environ 5600 personnes. En effet, début 2019, la firme de Jeff Bezos a renoncé à installer son second siège dans le quartier populaire de Queens, à New York, lorsque les élus locaux, dont le maire démocrate de New York, Bill de Blasio, et la personnalité de la gauche américaine Alexandria Ocasio-Cortez, ont commencé à demander que le site puisse être syndiqué (Le Monde, le 11-12 avril). L’affaire est une victoire pour Amazon, deuxième employeur du pays, après Walmart, avec 950 000 salariés, qui reste une entreprise sans syndicat. Il s’agit d’une nouvelle défaite au sein des entreprises du numérique, où les organisations syndicales ont grand mal à s’implanter. Nouvelle défaite aussi pour les syndicats dans le Sud profond américain, où les consultations donnent inexorablement le même résultat, au vu des échecs de ces organisations à entrer chez Boeing, Mercedes, Volkswagen ou Nissan. Enfin, ce scrutin est un revers pour Joe Biden, qui proclame à juste titre, pour le moment du moins, être le président le plus « pro-syndicats » que les États-Unis aient jamais eus (ibid.).

Mais ce ne sont pas que les petites mains dans les entrepôts qui envisagent de se syndiquer. En début d’année, plusieurs centaines de cols blancs de chez Google ont ainsi lancé l’Alphabet Workers Union, une structure ayant pour champ d’action les États-Unis et le Canada. Fin janvier, Alpha Global, une structure syndicale au niveau mondial, a ensuite vu le jour, en coordination avec la fédération syndicale internationale Uni Global Union. L’Alphabet Workers Union n’a pas tardé à se montrer actif. Dans un data center de Google situé en Caroline du Sud, la section syndicale a récemment volé au secours d’un salarié suspendu pour avoir publié, via Facebook, un texte pro-syndicat, et a aussi contraint Google à faire savoir aux employés de ce centre de données qu’ils avaient le droit de parler de leurs salaires entre eux — ce que le management tentait jusqu’alors de proscrire (Les Échos, le 14 avril).

Les luttes de livreurs ont tendance à se multiplier et démontrent qu’il est malgré tout possible de s’organiser au sein des secteurs qui en apparence s’y prêtent le moins. Autre paradoxe et non des moindres, la revendication qui porte sur le statut juridique du travailleur. Louée au départ comme une alternative décontractée au rapport salarial, voilà que des « auto-entrepreneurs » réclament dorénavant la requalification de leur activité sous le régime du salariat ; certains d’entre eux ont d’ailleurs obtenu gain de cause aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne. Cette conversion n’est pas le fruit d’un travail militant et idéologique auprès d’eux, mais du changement de leurs conditions de travail. Depuis quelque temps, la rémunération, formulée en termes de « chiffre d’affaires » de ces « auto-entrepreneurs », ne cesse d’être revue à la baisse par les patrons du secteur. Demeurant encore, pour un temps au moins, un espace à défricher, l’exploitation de la main d’œuvre s’y réalise autant sur le mode absolu que relatif. La division qui était faite par Marx entre extraction de plus-value absolue (dans la « domination formelle du Capital) et extraction de plus-value relative (dans la « domination réelle du capital, cf. le 6éme chapitre inédit du Capital) est remise en question, d’autant que le phénomène se produit au cœur même des grandes puissances capitalistes et non pas seulement dans le cas de la division internationale du travail. Soumis au contrôle direct de l’algorithme le coursier se devra de travailler à la fois plus vite et plus longtemps pour obtenir en contrepartie une rémunération qui ne cesse de diminuer. À la fin du mois, la plupart d’entre eux sont loin d’approcher le SMIC et pour rester dans la course certains mécanisent leur pratique et délaissent le vélo au profit du booster. Le temps mesuré du capital menace l’intégrité physique du livreur, le nombre de blessés ne cesse d’augmenter et six coursiers ont trouvé la mort sur le bitume ces deux dernières années.

– C’est une nouvelle fracture qui est en train de se dessiner entre les entreprises. L’appétence des dirigeants pour le télétravail est nettement corrélée à la taille de l’entreprise, montre une enquête réalisée par l’institut Viavoice pour Sopra Steria Next et Les Échos. Ainsi, 80 % des dirigeants des grandes entreprises interrogés se disent prêts à pérenniser le télétravail, contre seulement 23 % des patrons de PME. Les postes de travail semblent moins se prêter au télétravail dans les petites structures. Les outils numériques exigent aussi des investissements importants que les PME n’ont pas toujours les moyens d’effectuer. Comme aujourd’hui dans la presse toute différence de situation a tendance à être analysée comme discrimination, on n’a droit à aucune analyse sérieuse des avantages et inconvénients du télétravail pour les salariés.Le risque d’un accroissement des inégalités entre salariés est réel, avec un tissu productif à deux vitesses trouve-t-on dans Les Échos, le 8 avril. Toutefois, le télétravail resterait partiel puisqu’en moyenne, les dirigeants qui veulent développer le travail à domicile de leurs salariés accepteraient que ces derniers télétravaillent 2,5 jours par semaine (ibid.). À ce sujet, le sénateur Julien Bargeton a déposé, le 5 février, une proposition de loi pour faciliter l’accès à des bureaux de proximité. « Des tiers-lieux peuvent permettre des avantages du télétravail en supprimant une partie de ses inconvénients : on y retrouve le principe de la machine à café où on fait des rencontres professionnelles, la connexion y est meilleure parce qu’assurée par de grandes entreprises, on peut avoir des postes de travail bien équipés avec trois écrans, et ça soutient aussi le développement des villes moyennes et des centres-bourgs », a-t-il expliqué au Sénat, le 1er avril, lors d’une table ronde sur « Les perspectives pour le télétravail ». Sur la même ligne, dans un rapport publié en février, le Conseil économique et social d’Auvergne recommande de repenser le maillage territorial en créant des tiers-lieux « pour réduire la fracture numérique et rompre l’isolement » des salariés. Certaines PME ont déjà inclus l’alternative coworking dans leur organisation, en louant des espaces pour leurs salariés. Mais dans les grands groupes, comme Accenture ou Orange, le nomadisme s’organise d’abord au sein du siège. Pour l’opérateur téléphonique, il s’agit de permettre à tout salarié du groupe, quel que soit son lieu de travail en France, de pouvoir travailler au siège. « Orange avait déjà la pratique du télétravail. On est passés à une autre échelle en intégrant le nomadisme : il y aura davantage de personnes qui viendront que de postes affectés, avec de grands espaces de coworking ouverts à ceux qui passeront », a déclaré le PDG, Stéphane Richard, le 18 mars (source INSEE, in Le Monde, le 9 avril). En tout cas la pratique du télétravail est fortement corrélée aux revenus et statuts. Par quintile elle se détermine ainsi : 53 % pour le quintile supérieur des 20 % les plus riches, puis 40 % ; 33 ; 18 et 21 % Libération, le 30 avril).

– Pendant ce temps, dans la vieille industrie, la métallurgie allemande montre une tendance inverse vers la baisse du temps de travail. L’accord patronat-syndicat vient de poser les bases pour sécuriser l’emploi dans des secteurs en pleine reconversion, entre le repli de la sidérurgie et la transition au tout-électrique du secteur automobile. Le passage éventuel à une semaine de quatre jours est un reflet d’une « tendance » a souligné Knut Giesler, le président local (de la région de la Ruhr) du syndicat. Selon un sondage de l’institut économique de Munich, l’Ifo, publié mercredi, 50 % des Allemands et 41 % des Allemandes travaillent plus qu’ils ne le souhaiteraient, soit 41 heures pour les uns et 32 heures pour les autres en moyenne (les Échos, le 31 mars. Toutefois, « Il ne s’agit pas d’une entrée dans une réduction générale du temps de travail », a insisté Stefan Wolf, président de la fédération patronale Gesamt metall. Le puissant syndicat, dont les avancées sociales sont considérées comme pionnières pour le reste de l’économie, y voit un pas décisif vers l’individualisation généralisée du temps de travail (Le Monde, le 2 avril).

En vrac…

– Alors qu’un rapport de la Commission sur l’avenir des finances publiques nous annonce qu’il n’y a pas d’alternative à la compression des dépenses publiques pour rembourser la dette, un article de M. Lavaine, enseignant de droit public à Brest, dans Libération, le 6 avril nous rappelle quelques exemples historiques contraires comme celui qui a vu le gouvernement Poincaré de 1928 annuler législativement 80 % de la dette publique en divisant la valeur du franc par cinq puisque cette dette était exprimée en France. Or, de 1918 à 1926 tous les discours politiques exprimaient la même formule du « il n’y a pas d’alternative possible » et c’est surtout la fonction publique et son trop grand nombre d’agents supposé qui est l’objet de toutes les attaques, aussi bien de celles du ministre des Finances, un ancien de la banque, que du personnel politique (G. Mandel à la Chambre, le 28/02/1924). 110 000 postes de fonctionnaires sont ainsi supprimés entre 1921 et 1923, mais cela ne résout rien, car c’est la dette et son service qui produit la dépense. Comme toujours c’est l’argument de la restauration de la confiance qui est avancé et E. Herriot en 1924 fait une déclaration à la Chambre où on a l’impression qu’il confond le budget de l’État et celui des ménages. Faute d’éteindre une dette trop importante, les politiques vont admettre qu’une solution réside dans le fait de réduire non sa quantité, mais sa qualité, à savoir sa valeur.

– Fonction publique : depuis quinze ans, le nombre d’agents recrutés sur contrat s’est accru dans la fonction publique en France : de 755 307 en 2005, ils sont passés à 1 125 900 en 2019, soit une augmentation de 49 %. Ce qui a porté leur part dans l’emploi public à 19,9 % en 2019, contre 14,3 % à l’époque (Le Monde, le 13 avril). Il n’empêche que le nombre de fonctionnaires continue d’augmenter dans les secteurs de la justice, de la police et de l’enseignement (+2800 en 2020 alors qu’il était prévu de réduire de 200 ; et + 5000 de prévus pour 2021 alors que Macron avait « promis » –  55 000 pendant son mandat de cinq ans). Nous sommes dans une situation où cohabitent la logique du statut, qui demeure majoritaire, et une vision managériale de la fonction publique, qui favorise le contrat. On reste donc dans un modèle confus et antinomique, qui est en tension. Le cadre uniforme du statut demeure influent. Cela se traduit par une rigidification du recrutement des contractuels, soumis à toujours plus de contrôles. Par ailleurs, les agents sous contrat peuvent être en CDI, dérouler une carrière de plus en plus organisée et conserver leur ancienneté. Dans le même temps, le fait de recruter des contractuels permet de contourner les rigidités ou les inadaptations du système statutaire. Il peut s’agir d’assurer des remplacements dans l’Éducation nationale ou d’attirer ponctuellement des spécialistes dont le recrutement est rendu difficile par l’organisation de l’administration en corps. Dans les règles de droit public que l’on applique aux contractuels, on intègre de plus en plus d’éléments qui relèvent du Code du travail, mais sans passer tout à fait dans le droit privé. Bref, le contrat est de moins en moins dérogatoire et les syndicats se plaignent de voir la logique statutaire de 1946 [qui prévoit que les agents publics de l’État soient fonctionnaires] disparaître. C’est un alignement européen qui entérine le modèle allemand : le statut est réservé aux fonctions régaliennes de l’État, mais dans un cadre global très différent (rigidité de l’État jacobin en France alors que le fédéralisme règne en Allemagne). Mais, comme on ne peut pas supprimer les grands corps, dont deux ont un statut constitutionnel, la logique managériale dévie. Elle joue à la périphérie de l’État, pas au cœur. Surtout qu’une autre tension anime la question statut/contrat : derrière la logique statutaire, il y a une logique sociale. En effet le contrat est plutôt réservé aux emplois d’appoint, les moins qualifiés. Plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est statutaire, plus c’est fermé, plus on descend, plus cela s’ouvre vers l’extérieur mais avec comme résultat une précarisation à la périphérie. Un dispositif qui place les corps situés au cœur de l’État, ce qui dès lors les fait apparaître indispensables et en position de force. Pour le directeur de recherche au CNRS Luc Rouban, par certains côtés, cela fait penser à la féodalité d’Ancien Régime (Le Monde, le 13 avril).C’est peu dire que la forme réseau a du mal à supplanter la forme nation dans la restructuration de l’État. D’ailleurs les dissensions sont fortes entre les propositions du commissaire des finances de l’Assemblée nationale, le LR Eric Woerth et la ministre de Montchalin ; pas tant sur le maintien du caractère public que doit garder la fonction publique, mais plutôt sur son champ qui doit être restreint au régalien pour le premier, un cadre assoupli pour la seconde pour qui le statut ne doit pas empêcher l’embauche. Par ailleurs la refonte actuelle de l’ENA et les attaques contre le Conseil d’État montrent où se situe la tendance générale qui est de briser les corps et leur bureaucorporatisme.

– la crise sanitaire a de toute façon montré la dépendance public/privé. Quand la pandémie intervient et que le premier confinement est mis en place, l’État s’aperçoit que les seuls chiffres dont il dispose sont ceux de l’INSEE qui concernent l’année précédente. Or, il s’agit de connaître « en temps réel » le niveau d’emploi maintenu, région par région alors que les enquêteurs habituels ne peuvent plus se déplacer et visiter les personnes. Le directeur de l’INSEE doit se retourner vers les données à haute fréquence qui relèvent toutes de l’activité privée (cartes bancaires, relevés de caisse des supermarchés, niveau de fret ferroviaire, consommations énergétiques des entreprises, etc., toutes données qui ont fait l’objet de négociations avec les propriétaires privés de ces données. Il semblerait qu’elles se soient faites sans que la question des coûts de livraison ait posé un problème (Anne-Laure Delatte, CNRS, Université Paris-Dauphine, Libération, le 13 avril).

– À propos des débats autour de l’assurance-chômage, il est à noter que la France est le dernier pays à le faire gérer par les partenaires sociaux, fruit de l’ancien compromis entre classes sociales dans le mode de régulation fordiste. Dans tous les autres pays, elle est intégrée à la loi de finances, en l’occurrence ici, dans le cas de la France ce serait dans la loi de financement de la sécurité sociale. Dans les autres pays, il revient donc au pouvoir législatif de fixer les objectifs et la cohérence de la redistribution sociale en tenant compte donc d’un ensemble de critères et non pas uniquement de ceux qui relèvent du rapport salarial (situation familiale, accès au logement et patrimoine) qui conduisent à une redistribution à l’aveugle. Par exemple, l’assurance-chômage attribue des compléments de revenu substantiels à un jeune vivant chez ses parents et travaillant en CDD la moitié du temps, mais ne donne rien à une mère célibataire à temps partiel gagnant le même salaire mensuel. Elle donne aussi des compléments de revenu pérennes à des salariés en CDD ou intérimaires, sans toutefois en accorder aux salariés à temps partiel (Les Échos le 23 avril).

Le paradoxe est que le grand pays européen le plus en voie de désindustrialisation est celui qui conserve le système social le plus centré sur l’ancienne conception du travail qui a dominé de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1970 à travers ce que certains auteurs (Aglietta et Brender) ont appelé « la société salariale ».

– Un des signes de la caducité de la notion de « société civile » que nous avons développée dans un article du no 20 de la revue Temps critiques apparaît clairement dans la dernière réforme concernant le CECE. Déjà le passage antérieur du Conseil économique et social ancien au nouveau Conseil économique, social et environnemental avait indiqué une évolution postmoderne où aligner les mots, les champs et les supposées intersections relève de l’illusionnisme. Il était évident que Macron le pourfendeur des corps intermédiaires ne pourrait supporter cette institution de « l’Ancien Monde » censée représenter la « société civile ». Néanmoins, le mouvement des Gilets jaunes, en négatif, a amené le Président avait envisagé un recyclage du Conseil dans la perspective de la participation citoyenne. Finalement le Conseil n’a pas véritablement été transformé en Conseil citoyen sur le modèle de la Convention climat et si son maintien est maintenant confirmé ses moyens et le nombre de ses membres vont être quasiment diminués d’un tiers.

Temps critiques (24 mars-5 mai 2021)

Notes de bas de page :
  1.  – L’impôt sur les sociétés a en effet commencé à baisser en 1964. Créé en 1909, il avait auparavant gonflé au fil de la Première Guerre mondiale, puis de nouveau pendant la Seconde Guerre en passant de 19 à 40 % sous la houlette du démocrate Franklin Roosevelt, avant d’être porté à 52 % pendant la guerre de Corée. La guerre du Vietnam provoque certes une poussée à 52,8 %, mais la baisse amorcée par John Kennedy reprend vite et s’accélère pendant les années Reagan (34 %). Ce dernier entraîne tout le monde dans son sillage. Élue à la même époque que Reagan, Margaret Thatcher ramène le corporation tax rate de 52 % à 35 %. Le taux britannique diminue ensuite sans cesse jusqu’à 19 % en 2017. La France suit un peu plus tard et moins fort, ramenant son taux de 50 % au milieu des années 1980 à 33 % au milieu de la décennie suivante. Il faut attendre l’élection d’Emmanuel Macron pour que ce taux soit abaissé à 27,5 % en 2021. Le taux moyen des pays de l’OCDE est passé de 28 % à 21 % (Les Échos, le 6 avril).[]
  2.  – Un impôt mondial de 2 % sur les fortunes supérieures à 10 millions d’euros rapporterait dix fois plus : 1000 milliards d’euros par an, soit 1 % du PIB mondial, qui pourrait être attribué à chaque pays en proportion de sa population. En plaçant le seuil à 2 millions d’euros, on lèverait 2 % du PIB mondial, voire 5 % avec un barème fortement progressif sur les milliardaires. En s’en tenant à l’option la moins ambitieuse, cela suffirait amplement pour remplacer toute l’aide publique internationale actuelle, qui représente moins de 0,2 % du PIB mondial (et à peine 0,03 % pour l’aide humanitaire d’urgence (ibid.).[]
  3.  – D’une manière générale, l’idée du salaire minimum fait son chemin dans les pays de l’OCDE et même dans l’UE ou pourtant la détermination du coût du travail et donc des salaires relève de chaque pays. Il ne s’agira pas dans un premier temps d’un salaire minimum européen unique, mais d’une tendance à l’harmonisation sociale par le haut (clause de non-régression) comme le réclament conjointement Macron et le président du MEDEF (Les Échos, le 30 avril).[]

Relevé de notes en temps de crise sanitaire (XVIII)

Une évolution différenciée de l’ancienne composition de classes

Paupérisation et nouvelles formes de contractualisation du travail

– La menace d’être rattrapé par le salariat pèse désormais sur le modèle Uber des deux côtés de la Manche. Quasiment un an après la décision inédite de la chambre sociale de la Cour de cassation, qui avait décidé de requalifier un chauffeur en salarié, la Cour suprême britannique a, à son tour, tranché en faveur des travailleurs de la gig economy. Mais Uber ne veut pas lâcher et son directeur général a dévoilé une liste de propositions destinées à améliorer les conditions de travail de ses chauffeurs en Europe (accès à des aides, à des indemnisations pendant les congés, à la protection sociale et à une rémunération transparente). Avec une condition : que ceux-ci restent indépendants (Les Échos, le 22 février). La situation est mouvante car la Cour suprême de Londres a requalifié, le 19 février 2021, un chauffeur Uber inscrit comme travailleur indépendant en worker, un statut à mi-chemin entre « salarié » et « indépendant », pour les travailleurs dits « parasubordonnés » car n’ayant aucune marge de négociation et dont le co-contractant n’est pas le client. Avec une protection spécifique : salaire minimal, durée du travail, congés payés, mais ni congés maladie ou maternité, ni indemnités de licenciement ou de chômage, ni retraite financée ce qui aboutit à créer un troisième statut, certes plus proche de la situation concrète, mais plus flou juridiquement et par exemple plus défavorable aux workers en regard du droit du travail français si ce régime venait à s’étendre (Le Monde, le 4 mars). La CGT a d’ailleurs pointé les limites de ce statut qui certes améliorerait la situation d’origine, mais risquerait d’entériner la nouvelle. Pourtant, la démonstration est faite qu’un statut de salarié est viable, à l’instar du modèle choisi par Just Eat Takeaway (livraison de repas), qui a décidé, fin 2020, de recruter 4 500 livreurs salariés en France d’ici à la fin 2021 (Le Monde, le 4 mars).

En Californie, où une loi devait forcer Uber à salarier ses chauffeurs, l’entreprise est sortie gagnante d’un référendum qu’elle a organisé le 3 novembre 2020, aux termes duquel ses conducteurs sont des indépendants, mais reçoivent des compensations (Le Monde, les 22-23 février). De son côté, Just Eat a annoncé, fin janvier, le recrutement en contrat de travail à durée indéterminée (CDI) de 4500 livreurs d’ici à fin 2021. Quand la quasi-totalité des autres plateformes ne fait appel qu’à des auto-entrepreneurs aux conditions très précaires, la société britannique, rachetée en 2019 par le néerlandais Takeaway.com, entend proposer « une solution autre de livraison, plus responsable […] Tous les livreurs sont payés à l’heure et non à la course, qu’ils soient sur le terrain ou non, ce qui leur assure une garantie de revenus, quelle que soit leur activité journalière », souligne l’entreprise. « Just Eat se positionne en chevalier blanc », observe Jérôme Pimot, cofondateur du Collectif des livreurs autonomes de Paris. Mais, à moyen ou long terme, on risque de se retrouver avec une minorité à temps plein et des tas de petits contrats, voire de l’intérim, parce qu’il faudra quand même de la flexibilité pour s’adapter à la demande (Le Monde, les 22-23 février).

En Italie, Amazon avait déjà dû affronter des mouvements sociaux, mais c’est la première fois que les syndicats ont appelé le 22 mars, à une grève nationale de ses plus de 40.000 employés dans la péninsule. « C’est une question de respect du travail, de dignité des travailleurs et de sécurité », affirment-ils, en dénonçant en particulier les conditions dans lesquelles les plus de 15.000 livreurs sont employés (Les Échos, le 23 mars).

– Selon le National Institute of Economic and Social Research (NIESR), un groupe de réflexion, l’extrême pauvreté (définie à 70 livres sterling, soit 80 euros, par semaine pour un adulte seul, après le coût du logement) a doublé au Royaume-Uni pendant la pandémie, et est passée de 0,7 % à1,5 % de l’ensemble des foyers. « Cette crise est venue illustrer qu’il existe en permanence une large population qui se trouve juste au-dessus du seuil de l’extrême pauvreté », souligne Arnab Bhattacharjee, économiste au NIESR (Le Monde, le 3 mars). Pendant ce temps : une étude du Conseil d’analyse économique en France a montré que 70 % de l’épargne supplémentaire produite par les restrictions de la crise sanitaire provenait des 20 % des ménages ayant les revenus les plus hauts. En début de semaine, l’économiste Philippe Aghion, qui a participé à l’élaboration du programme économique du candidat Emmanuel Macron en2017, s’est dit favorable à « une contribution exceptionnelle sur les revenus élevés d’une année ». Le professeur au Collège de France insiste premièrement sur le fait que cette taxe ne devrait être mise en œuvre qu’une seule fois ; deuxièmement que « la fiscalité doit rester inchangée » et enfin, troisièmement, qu’il doit s’agir « d’une initiative de plusieurs pays européens » et ne pas être un cavalier seul de la France (Les Échos, le 26 février).

– Si l’on en croit Walter Scheidel qui vient d’écrire Une histoire des inégalités, de l’âge de pierre au XXIe siècle,Actes sud, 2021), sur le long terme, plus la stabilité des États, régimes politiques et conditions sociales est assurée et moins les inégalités sont susceptibles de régresser ; elles peuvent même s’accentuer. Guerres et révolutions seraient toujours les moteurs des plus grands bouleversements propices à une réduction des inégalités. Or, aujourd’hui, le rapport à la violence a tellement évolué que les mouvements qu’on désigne maintenant comme violents (cf. celui des Gilets jaunes) le sont beaucoup moins qu’avant… et de ce fait ne produisent pas de bouleversement majeur (Libération, le 23 mars) [si la première partie de cette analyse paraît pertinente pour la période dite des Trente glorieuses qui s’enchaîne à la Seconde Guerre mondiale, puis pourrait expliquer le retournement actuel, elle ne cadre pas avec ce qui s’est produit dans l’entre-deux-guerres]

– On les dit « prioritaires »… pour quitter l’entreprise La tendance n’est pas nouvelle, mais, depuis le début de la crise sanitaire, les plus de cinquante ans sont massivement incités à libérer leur poste de travail — parfois ils en sont même instamment priés. Les exemples abondent, d’Airbus — où 60 % des départs volontaires seraient des retraites ou des préretraites — à Michelin, qui prévoit un vaste plan de départs par rupture conventionnelle collective, mais s’appuie aussi sur des mesures de pré-retraite. À un degré moindre la SNCF réduira ses effectifs de 2 % en 2021 « en jouant sur les départs à la retraite et chez Renault Trucks, en décembre 2020, sur les 290 départs prévus, 189 souhaitaient partir à la retraite ou en pré-retraite. Depuis le 1er mars 2020, ce sont quelque 50 000 seniors de plus, ne dépassant pas toujours de beaucoup les cinquante ans, qui pointent au chômage. Les nouveaux inscrits à Pôle emploi de cette classe d’âge représentent d’ailleurs à eux seuls les deux tiers du volume des ruptures de contrat des plans de sauvegarde de l’emploi de l’année 2020. Par le passé, le coût des vagues de préretraites a été considérable : il a fallu les indemniser plus de cinq ans. « De 1979 à 1983, le nombre de départs à partir de 55 ans est passé de 160 000 à 700 000 par an et n’est redescendu en dessous des 500 000 qu’en 1992. Pour l’économiste Annie Jolivet, « à court terme, ces départs anticipés pourraient ne pas coûter grand-chose à la société. Les plans ne sont pas ouverts à tous. Les entreprises jouent sur les départs volontaires et se calent sur l’âge de la retraite à taux plein. Elles ciblent les seniors à maximum trente mois de la retraite » soit en moyenne à l’âge de soixante ans contre cinquante-huit à l’époque. La BNP et les banques en général ont de fait profité de la crise sanitaire pour tester leurs besoins en situation expérimentale de télétravail. « Faire partir les seniors au motif que la transformation numérique va faire la jonction expose les entreprises à des risques importants, notamment sur la qualité des services clients, estime Annie Jolivet, car ce sont ceux qui sont au plus près du travail qui évitent de faire de cette transformation une usine à gaz. En outre, ces suppressions d’effectifs ont lieu avant le basculement vers cette transformation »  (Le Monde, le 22 janvier). Pour la sociologue Anne-Marie Guillemard, la population des seniors « ni retraités ni actifs » augmente (il est vrai que leur taux d’emploi reste très nettement inférieur à la moyenne européenne) même si, paradoxalement, le taux d’emploi des seniors est supérieur au taux d’emploi des jeunes (ibid.).

[le patronat du privé renoue ainsi avec sa politique des années 1970-80… mais alors que le contexte de l’époque était celui de la tendance séculaire à la baisse du temps de travail et à la retraite à soixante ans que les politiques allaient acter en 1981, celui d’aujourd’hui est, en toute incohérence, de nous faire croire qu’il faudrait travailler plus et plus longtemps].

Par-delà les théories du déclassement, la « moyennisation » continue

La France compte désormais plus de cadres que d’ouvriers. C’est ce que révèle l’enquête sur le marché du travail que vient de publier l’Insee. Le pays comptait l’an dernier 29 millions d’actifs, 92 % d’entre eux ayant un emploi. Un bon quart d’employés (près de sept millions) et autant d’actifs dans les professions intermédiaires (techniciens, instituteurs, beaucoup de professionnels de la santé). Un cinquième de cadres et presque autant d’ouvriers (un peu plus de cinq millions pour chaque catégorie). Pour la première fois donc, les cadres sont devenus plus nombreux que les ouvriers. Les professions intermédiaires ont aussi dépassé les employés. Or, il y a quarante ans, les ouvriers formaient le groupe social le plus fourni du pays, devant les employés. Occupant près du tiers des emplois, ils étaient alors quatre fois plus nombreux que les cadres. Certes, la notion de « cadre » est très évasive et les « partenaires sociaux » ont essayé de la définir autour de trois notions : l’expertise, la responsabilité et l’autonomie. Si le concept de cadre reste imprécis, la progression du poids des cadres dans l’emploi n’en traduit pas moins deux mutations profondes du travail. La dématérialisation de la production et le poids croissant des services dans le procès de valorisation. C’est l’importance de ce double processus dans les rapports sociaux de production qui permet aussi de comprendre que, malgré la crise sanitaire, la reproduction de ces rapports sociaux ait pu être pérennisée sans que l’économie (production et distribution) ne s’arrête Les Échos, le 23 mars).

Innovations d’organisation et innovations technologiques

– La gestion de l’incertitude et des risques a été rendue beaucoup plus difficile, à partir des années 1980 et la « révolution du capital », par le développement des techniques de « juste à temps » ou de « production à flux tendus » (lean management). À ce niveau, Toyota a développé une politique quelque peu paradoxale puisque champion théorique du « juste à temps », elle s’est avérée beaucoup plus pragmatique : « Le principe du “juste à temps” est souvent mal compris », nuance un porte-parole du constructeur nippon. « En réalité, il n’est pas appliqué de façon dogmatique, il reste flexible et évolutif en fonction de la réalité du terrain. Les composants ne sont d’ailleurs pas forcément stockés chez nous, ils peuvent l’être chez nos fournisseurs […] Nous avons alors réalisé que, même si nous avions diversifié nos fournisseurs de rang 1, c’est-à-dire les plus proches, eux-mêmes n’avaient pas forcément adopté la même stratégie… », poursuit le porte-parole. Depuis Toyota a revu sa supply chain en cherchant à avoir une vue d’ensemble de sa filière de sous-traitants et pas simplement une visibilité sur le niveau I de celle-ci qui concerne les grands équipementiers du type Fauricia, Valéo, Bosch en France parce que l’absence de transparence a oblitéré la dépendance de ces équipementiers au taïwanais TSMC, d’où les ruptures de la chaîne d’approvisionnement. Il faut dire que onze des quinze premiers fabricants mondiaux de semi-conducteurs sous-traitent la fonderie pour la production des plaques de silicium. La spécificité du temps assez long de production des semi-conducteurs n’a pas non plus facilité la fluidité nécessaire rompue en temps de crise sanitaire. Mais bonne nouvelle pour l’Europe, Apple a annoncé mercredi qu’il allait investir plus de 1 milliard d’euros sur trois ans en Allemagne et faire de Munich son centre européen de conception de puces électroniques (Les Échos, le 11 mars).

– Les constructeurs automobiles chinois débarquent en Europe avec une toute nouvelle technologie, la propulsion électrique. Forts de leur expérience sur leur immense marché intérieur, les prix de vente défient toute concurrence et vont favoriser leurs exportations accroissant les excédents par rapport à leurs partenaires commerciaux. Toutefois, la dégradation de la balance commerciale entre l’Europe et la Chine est plutôt imputable aux constructeurs occidentaux qui ont installé leurs usines dans l’Empire du Milieu 1. D’autant plus que la fabrication des véhicules électriques coûte moins cher en Chine : un moyen de préserver des marges sous haute pression. À défaut de protéger l’industrie automobile locale, on risque de voir arriver une vague de biens manufacturés en provenance de la Chine », prévient France Stratégie. Et pendant ce temps les Européens souffrent, particulièrement les Anglais. En effet, ces derniers, face à la déconfiture de leur industrie automobile dans les années 1980-90, ont choisi de devenir le porte-avion de la production automobile japonaise à destination de l’Europe. Toyota, Honda et Nissan se sont implantées en masse. L’usine Nissan de Sunderland est la plus grande d’Europe. Cette industrie est tournée à près de 80 % vers l’exportation, surtout en Europe. Le Brexit menace de détruire cette architecture. Ford a quitté l’île, Honda le fera cette année. Toyota s’interroge. Pour rester, en dépit du divorce européen et de l’ultimatum accéléré à la conversion électrique, les constructeurs s’adressent à l’État afin qu’il finance la reconversion. Ainsi, Boris Johnson a décidé de transformer son pays en centre mondial de fabrication de batteries. En 2020 près de 3,3 milliards de livres (3,8 milliards d’euros) d’investissement ont été annoncés dans ce domaine. Cela pourrait encourager les industriels à rester près de la fabrication d’organes essentiels et très lourds à transporter (Le Monde, le 4 mars). Et partout on retrouve cette idée de la nécessité de la reconversion et du rôle que doit y jouer l’État (Cf. Bosch à Rodez, équipementier de l’injection pour les moteurs diesel) qui est en grosse difficulté.

Une relance au risque de l’inflation ?

– Le plan de relance de Joe Biden, d’un montant souhaité de 1 900 milliards de dollars (environ 1 565 milliards d’euros), soit près de 15 % du PIB américain, risque de faire resurgir l’inflation s’inquiètent à la fois Summers le keynésien ancien conseiller d’Obama et Blanchard ex-directeur du FMI à la position plus orthodoxe ; et provoquer en réaction une hausse des taux d’intérêt, précipitant l’Amérique en récession. Mais l’idée de Biden est de ne pas reproduire la frilosité de 2009 et d’éviter ce que les spécialistes appellent « une reprise en K » où ceux qui bénéficient d’un emploi stable à temps plein, de prestations sociales et d’un certain matelas financier s’en sortent bien à l’heure où les marchés boursiers atteignent de nouveaux sommets. Ceux qui, en revanche, sont au chômage ou employés à temps partiel dans des secteurs à faible valeur ajoutée dans les services et dans des emplois ouvriers — le nouveau « précariat » — se retrouvent confrontés aux dettes, au manque de moyens financiers, ainsi qu’à des perspectives économiques qui s’amoindrissent. Nouriel Roubini, un des économistes qui avait annoncé la crise des subprimes et de l’immobilier de 2008 voit aujourd’hui se développer un même phénomène de « démocratisation de la finance » quand plusieurs millions d’Américains ont ouvert un compte sur Robinhood sur lequel ils espèrent faire fructifier leurs rares économies et l’équivalent de plusieurs fois leur salaire en spéculant sur des actions sans aucune valeur. Une opération finalement encensée par certains médias comme un populisme actionnarial qui aurait combattu les fonds spéculatifs de vente à découvert. Comme le relève Roubini, « beaucoup sont persuadés que la réussite financière ne passe plus par un métier de qualité, un travail acharné, une épargne et des investissements patients, mais désormais par des stratagèmes d’enrichissement rapide et autres paris sur des actifs intrinsèquement sans valeur, tels que les cryptomonnaies » (les « shit-coins », comme il les appelle) [il ne va pas jusqu’à en voir la source dans l’avènement d’une société capitalisée qui a largement réussi à diffuser « l’esprit du capitalisme », mais sous sa forme la plus brutale et limpide c’est-à-dire en réalisant l’immédiateté de la transformation A-A’ en gommant toutes les étapes intermédiaires de sa production, NDLR].

Pourtant, la situation n’est pas la même qu’en 2008 dans la mesure, où sous l’administration Trump un massif plan d’aide à l’économie a déjà été enclenché. A. Leparmentier, dans sa chronique du 24 février dans Le Monde, compare Biden à Lyndon Johnson. Tous les deux partiraient d’un bon sentiment qui serait de vouloir aider pauvres, chômeurs et minorités, mais de se noyer dans des guerres inutiles (contre un virus qui recule pour le premier, contre la guerre du Vietnam pour le second) avec les mêmes effets, le gouffre de l’inflation. [Le Parmentier a l’air d’oublier que ce plan d’aide a creusé massivement le déficit budgétaire bien avant la crise sanitaire du fait de la baisse des impôts et des divers avantages accordés aux très grandes firmes. Par ailleurs, les programmes axés sur les petites entreprises n’ont pas été aussi efficaces qu’ils auraient pu ou auraient dû l’être — notamment parce que trop d’argent a été versé à des entreprises pas réellement petites, et en partie à cause d’un ensemble de problèmes administratifs, ce qui pourrait éventuellement être rectifié par l’administration Biden (c’est en tout cas la position de J. Stiglitz exprimée le 1er février 2021 dans la revue Subject syndicate). Il n’empêche que la question de l’impôt semble être un tabou puisque même des représentants de la « Théorie monétaire moderne » (TMM, cf. note 118), comme Stephanie Kelton, la conseillère économique de Sanders ne proposent pas une augmentation des impôts et sa progressivité NDLR]. Toutefois, beaucoup s’interrogent sur l’ampleur du plan de relance. En effet, le Congressional Budget Office estime que l’économie américaine tourne 3 ou 4 % en dessous de son potentiel, soit un déficit d’activité d’environ 800 milliards. Suivant ce raisonnement on aurait pu s’attendre à un plan de relance d’environ 800 milliards en toute logique, alors qu’il se monte à plus du double (T. Philippon, in Les Échos, le 11 mars). Mais même les démocrates semblent vouloir freiner puisqu’ils ont, fin février, renoncé à adopter la hausse de 7,25 dollars (6 euros) à 15 dollars voulue par le président Joe Biden, faute de majorité suffisante au Sénat. Les experts du Congrès ont jugé qu’il fallait non pas une majorité simple, mais une majorité qualifiée de 60 sénateurs sur 100. De longues négociations vont s’engager en faveur d’une hausse moindre — peut être jusqu’à 11 dollars –, mais l’affaire n’aura pas l’ampleur prônée depuis des années par la gauche démocrate. Si moins de 2 % des salariés sont au salaire minimum fédéral, inchangé depuis 2009, son relèvement à 15 dollars aurait concerné finalement 15 % de la population active et surtout, aurait changé radicalement la donne dans les États ruraux les plus pauvres, de l’Alabama au Montana, en touchant plus du quart des travailleurs (Le Monde, le 3 mars). La situation est quand même contrastée au sud des États-Unis, puisqu’à Bessemer chez Amazon en Alabama, l’une des villes les plus pauvres de la région où existe quand même une certaine tradition ouvrière par rapport au Tennessy ou au Mississippi (la ville est proche de Birmingham), un salarié peut espérer commencer à 15,30 dollars de l’heure, soit le double du salaire minimum local. Et il bénéficie d’une couverture santé intéressante. Mais d’autres décrivent aussi la chaleur qui règne dans l’entrepôt, les horaires à rallonge, les changements d’emploi du temps à la dernière minute, la pression insoutenable à mesure que les cadences et les commandes en ligne augmentent, le flicage généralisé et la propagande contre l’organisation d’un vote pour une présence syndicale dans l’entreprise (Les Échos, le 4 mars). Depuis, la lutte pour une syndicalisation des salariés continue avec l’actuelle organisation d’un vote à ce sujet. Quel qu’en soit le résultat, avoir réussi à imposer le vote est déjà considéré comme un demi-succès prometteur et généralisable car si la lutte paye en Alabama, une terre a priori hostile aux luttes sociales, elle doit être généralisable partout (Le Monde, le 22 mars).

[Le plan semble surtout mal centré, car la dépense publique va s’étendre non seulement aux chômeurs et précaires, mais jusqu’aux classes moyennes qui ont pourtant gonflé leur épargne pendant la crise sanitaire. D’autre part, cette dépense concerne une demande constituée surtout de consommation et elle néglige les dépenses structurelles et d’investissement en matière d’infrastructure, de transition écologique. Peut-être est-ce ce défaut que visent les keynésiens historiques qui critiquent le plan de relance de Biden au-delà de sa disproportion (cf. Summers), NDLR]. Enfin, une partie de cette dépense risque en fait de ne permettre que le remboursement de la dette compte tenu des millions de dollars d’arriéré qui concernent d’ores et déjà le paiement des loyers et des factures, ou qui correspondent à une suspension de remboursement des crédits immobiliers et crédits à la consommation. Et Roubini de conclure : « Et dans la mesure où l’épargne supplémentaire finira par se transformer en achats d’obligations d’État, ce qui devait être un sauvetage pour les ménages en difficulté deviendra en réalité un sauvetage pour les banques et autres prêteurs (ibid.), mais verra le risque inflationniste amoindri. Son pronostic à moyen terme : la stagflation [une perspective compatible avec notre hypothèse de « reproduction rétrécie », NDLR].

– Le risque d’inflation ne semble pas concerner l’Europe pour l’instant, du fait de plusieurs éléments ; le premier est que la reprise sera plus tardive et sans doute moins appuyée qu’outre-Atlantique ; la seconde que le taux de chômage européen reste relativement élevé, un facteur plus déflationniste qu’inflationniste et poussant à la stabilité ou même à la baisse des salaires et enfin la sortie de crise n’entraînera pas des effets d’embauche importants. En effet, des plans de licenciement sont déjà prévus et la substitution capital/travail va continuer jouant ainsi sur une masse salariale qui devrait chuter mécaniquement s’il n’y a pas un mouvement de hausse de salaires qui ne se produira pas sans mouvement social fort ou improbable coup de pouce des autorités publiques. Mais si l’on considère ce risque au niveau mondial, des éléments structurels mais exogènes aux politiques des banques centrales (monétisation de la dette, bas taux d’intérêt, politique accommodante) semblent jouer de façon à ce que les objectifs fixés d’une inflation autour de 2 % soient difficilement atteignables du fait de phénomènes telles la mondialisation, la digitalisation, l’évolution de la démographie et de la productivité. En effet, si on en croit Isabel Schnabel du directoire de la BCE (Les Échos, 11 mars) : « Puisque la politique monétaire agit sur la demande, elle a moins d’impact pour contrer des chocs structurels persistants sur l’inflation. » [sous-entendu : qu’une politique qui serait centrée sur l’offre, NDLR]. Toutefois, l’exemple américain actuel semble invalider cette hypothèse puisqu’une relance forte couplée à un redémarrage de même nature produit bien une hausse de l’inflation, certes limitée. Ce serait donc le niveau d’intervention en Europe et non pas le type d’intervention qui serait responsable de la faible inflation et d’une reprise de la croissance quelque peu atone en Europe. C’est en tout cas une hypothèse défendue au sein même du directoire de la BCE par la ligne Daft punk (en référence au titre Harder, Better, Faster, Stronger  du duo électro) de Fabio Panetta : « En réalité, c’est le fait de ne pas utiliser pleinement la politique monétaire dans un contexte de chute de la demande et des anticipations d’inflation plutôt que sa supposée inefficacité qui nous emprisonne dans un environnement de faible inflation, de croissance modérée, et de chômage élevé ». Un argument déjà avancé par des économistes comme Piketty dès le début de la crise sanitaire à propos du premier plan européen (cf. page 34 de la pagination actuelle). Une récente étude de Goldman Sachs va dans ce sens. Pour elle, l’Italie pourrait supporter des taux à long terme (Goldman Sachs choisit une maturité moyenne de la dette de 7 ans pour faire tourner ses modèles de simulation) à 2,75 %, la France à 3 %, l’Espagne à 5,5 % et l’Allemagne à 5,75 % (cf. Sophie Rolland, ibid.). Pour Isabel Schnabel, avant même une hausse des taux il se produit actuellement une réduction de crédit par le biais de conditions plus strictes pour les accorder, de la part des banques (Les Échos, le 19 mars).

– Selon une note publiée, mardi 23 février, par la Banque de France, la dette nette des entreprises, hors sociétés financières, ne s’est accrue que de 17 milliards d’euros en 2020. Soit une hausse engendrée par la crise sanitaire finalement très contenue de 0,8 % (une fois décomptées les dépenses de fonctionnement voyages d’affaires, frais de représentation, salons et réceptions), alors que la dette brute, elle, s’est envolée à 217 milliards d’euros, soit 13 % de croissance. Pour Denis Ferrand, directeur général de Rexecode, « les entreprises ont coupé dans les dépenses, certes, et, grâce au PGE, elles ont une ressource financière qui n’a pas de coût — beaucoup d’entreprises ont d’ailleurs souscrit un PGE, quand bien même elles n’en avaient pas l’usage immédiat, au cas où elles seraient en difficulté ». Mais les chiffres de la Banque de France doivent être nuancés, car ils ne prennent pas en compte ce que les entreprises doivent aujourd’hui à l’Urssaf, du fait des reports de cotisations ou bien au Trésor public. Cette dette fiscale et sociale peut être bien plus lourde que l’endettement bancaire dans les bilans (Le Monde, le 25 février). Aux dernières nouvelles (Les échos le 24 mars), le ministre de l’Économie veut isoler la dette Covid, mais exclut de la rembourser par une taxe comme la CRDS consacrée à la dette sociale. Il se montre plus favorable à « affecter une part des recettes liées au retour de la croissance à l’amortissement de cette dette Covid » (ibid.). À titre d’exemple, il mentionne qu’un regain d’activité gonflerait automatiquement les recettes de l’Impôt sur les sociétés.

– L’inflation dans la zone euro a rebondi en janvier avec la fin de la baisse de la TVA en début d’année en Allemagne. Ce qui a fait immédiatement sortir du bois les responsables de la Bundesbank, prompts à demander une normalisation de la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE), mais celle-ci, comme la Réserve fédérale américaine, continue à racheter les obligations d’État sur les marchés et contrôle donc en partie au moins les taux d’intérêt (Les Échos, le 25 février). « La BCE a intérêt à maintenir le différentiel de taux d’intérêt significatif avec les États-Unis », considère Gilles Moëc, chef économiste d’Axa Investment Managers. « C’est la condition pour que l’euro se déprécie vis-à-vis du dollar et que les Européens profitent à plein de la relance américaine avec leurs exportations », explique-t-il (Les Échos, le 10 mars).

– Dans un article des Échos, le 2 mars, Georges Soros présente deux mesures macro-économiques de sortie de crise ; la première au niveau international est celle de l’émission de droits de tirage spéciaux (DTS). En effet, la majorité des parts sont détenues par les pays riches puisqu’elles sont proportionnelles à la puissance du pays. Or, ceux-ci n’en ont pas réellement besoin, puisqu’ils peuvent réaliser des emprunts en leur nom très favorables sur les marchés financiers. Ils pourraient toutefois prêter les fonds qui leur sont alloués aux pays pauvres de leur choix. La crise sanitaire ne pourra pas être contrôlée si elle n’est pas menée d’action à l’échelle mondiale. Un pays riche comme la France devrait toutefois utiliser un autre instrument, qui ressemble aux DTS, pour répondre à ses propres besoins. La seconde, au niveau national serait l’émission de nouvelles obligations perpétuelles qui ont été utilisées pendant plusieurs siècles. La Grande-Bretagne en a émis en 1752 — ces émissions s’appelaient alors « Consols » — et a ensuite utilisé des « obligations de guerre » pour financer les guerres napoléoniennes. Les États-Unis ont émis à leur tour des Consols dans les années 1870. Les États de l’Union européenne ne les connaissent pas très bien — même si les toutes premières obligations perpétuelles ont été émises en 1648 par les Hollandais pour entretenir leurs digues. Il y en a toujours en circulation, mais les intérêts sont si faibles que très peu d’épargnants potentiels sont au courant de leur existence. Pour Soros, la France aurait tout intérêt à émettre des obligations perpétuelles car elle a garanti un grand nombre de prêts, dont beaucoup ne seront pas remboursés. Comme leur nom l’indique, les obligations perpétuelles ne sont jamais remboursées, seul le versement annuel des intérêts est exigible. Or, les taux d’intérêt ne pourront guère être plus bas qu’actuellement.

 Santé et politiques de santé 

– Derrière le pouvoir gestionnaire des directions d’hôpital, s’affirme le pouvoir technologique des ingénieurs. Ainsi, pour le directeur du groupe d’ingénierie Artelia, Abderrahman Guiga, « l’adaptabilité était déjà une exigence. Mais aujourd’hui il faut pouvoir du jour au lendemain, isoler des secteurs, séparer les flux et les zones de prise en charge des personnes infectées, tout en préservant le fonctionnement des autres services médicaux […] L’hôpital ne pourra plus fonctionner sans un réseau informatique hypersophistiqué, pour échanger avec l’extérieur, les laboratoires, les cabinets médicaux » (Les Échos, le 25 février). [Ce n’est plus ici l’accélération de tendances déjà à l’œuvre, c’est l’accélération de l’accélération, Ndlr].

– Plutôt que des discours, la Cour des Comptes vient de publier des chiffres : de 2013 à 2019, a calculé la Cour, « le nombre de lits [en réanimation] n’a progressé que de 0,17 % par an, soit dix fois moins que les effectifs de personnes âgées qui représentent les deux tiers des malades hospitalisés dans ce secteur ». À la veille de la crise du Covid -19, il n’y avait plus que 37 lits pour 100.000 habitants de plus de 65 ans, contre 44 six ans plus tôt. « En conservant son ratio de 2013, la France aurait disposé de 5.949 lits de réanimation contre 5.080 au 1er janvier 2020 », pointe la Cour (Les Échos, le 19 mars). [Cela vaut tous les discours du jeudi soir !].

– On est passé des racines économiques et capitalistes du chômage dans les années 1970 aux racines psychologiques et à la responsabilité individuelle depuis les années 1980 et cette vision psychologisante gagne aussi le nouveau plan anti-cancer du gouvernement. Il faut savoir que la connaissance épidémiologique repose, en grande partie, sur l’accessibilité des données d’exposition à certains facteurs de risque. Or, par définition, les facteurs de risque les plus accessibles sont ceux liés aux comportements ou aux conditions propres à chaque individu. Chacun est capable de remplir un questionnaire pour estimer sa consommation de fruits et légumes, de viande, de tabac, d’alcool, chacun connaît son poids et son niveau d’activité physique, etc. À l’inverse, nul ne sait à quel perturbateur endocrinien ou autre polluant diffus il est ou a été exposé au cours de sa vie ni à quel niveau. Tout cela conduit mécaniquement à minorer le rôle des dégradations environnementales au sens large dans l’augmentation des maladies chroniques — et à faire de l’environnement le grand impensé du nouveau plan cancer. La focalisation sur les grands facteurs de risque comportementaux (tabac, alcool, habitudes alimentaires, sédentarité…) conforte une vision politique libérale/libertaire qui fait de l’individu l’unique responsable de son destin sanitaire comme il le serait de ses autres activités.

– 4 mars, les 280 000 infirmières et infirmiers du NHS, l’hôpital public en Angleterre, ont appris que le ministère de la Santé ne recommandait qu’une hausse symbolique de 1 % de leur salaire pour l’année 2021, environ 3,50 livres sterling (4 euros) de plus par semaine. À peine de quoi compenser l’inflation (attendue à 1,5 % cette année), ni même payer les places de parking dans les hôpitaux, qui ne sont la plupart du temps pas gratuites pour le personnel. Le Royal College of Nursing (RCN), l’un des syndicats historiques de la profession, a fait savoir qu’il était prêt à l’action pour la première fois depuis… cent cinquante ans, « Être infirmière, c’est une passion, les gens ne font pas ça pour l’argent », avait lancé deux jours plus tôt Nadine Dorries, secrétaire d’État à la santé sur la BBC (Le Monde, le 9 mars). Toujours les mêmes paroles en l’air.

Interlude

– Le gouvernement et les médias traditionnels attaquent les fake news des réseaux sociaux ; Macron riposte par la propagande directe sur Youtube en lançant un défi au duo McFLy et Carlito pour faire une vidéo sur les gestes barrière (les Échos, le 25 février). Ah, comme le « manger des pommes » de Chirac sur Canal + paraît désuet ! Mais « ″parler jeune suffira-t-il à parler aux jeunes ?″ » (Libération, le 25 février).

– Un proche du Président résume : « Un débat Le Pen-Darmanin réunit 1,9 million de spectateurs, la moindre conférence de Jean Castex sur le Covid plus de 11 millions, tout est dit. (Les Échos, le 25 février).

– Dans la Reppublica, le 3 mars, on apprend que Mario Draghi reprend en main le dossier de la campagne de vaccination suite au limogeage du manager Domenico Arcuri, commissaire extraordinaire chargé de l’urgence Covid -19. C’est un militaire que Mario Draghi a choisi à sa place, le général Francesco Paolo Figliuolo. [L’Italie a essayé les « experts », elle recycle maintenant les militaires. Guerre au virus, NDLR].

Un premier bilan

– Les inégalités de revenu n’ont pas augmenté en France après les politiques redistributives — l’indice de Gini, qui les mesure, est le même avant la crise du Covid qu’en 1976 (cf. note 104), alors que la crise sanitaire alimente l’idée d’un creusement des inégalités. Comme les bas salaires sont concentrés dans un certain type de secteurs qui sont d’ailleurs parmi les plus touchés par la crise sanitaire, P. Artus propose (Les Échos, le 4 mars), entre autres, au moins dans le secteur privé, une hausse des salaires. En effet, lorsqu’il s’agit d’emplois dans le secteur privé, on s’inquiète souvent de ce qu’une hausse des salaires des personnes peu qualifiées ne détruise de l’emploi, compte tenu de la forte corrélation entre l’embauche à ce type de postes et leur coût. Mais si l’entreprise peut répercuter les hausses des salaires dans ses prix, il ne doit pas y avoir de perte d’emplois ; d’où la suggestion d’accroître les salaires minimums de branche dans les secteurs d’activité concernés, peu sujets à la concurrence étrangère. Toutes les entreprises étant confrontées à des salaires plus élevés, elles pourront toutes monter leur prix sans perdre de parts de marché (ces secteurs d’activité ont très peu de concurrence étrangère). Pour lui, il faudra accepter cette sorte de taxe sur les acheteurs pour financer la hausse des plus bas salaires. [Une solution plus libérale que la hausse des impôts sur les hauts revenus, NDLR]. Mais la crise sanitaire accroît mécaniquement les inégalités de patrimoine puisque 20 % des Français détiennent 70 % de la hausse des liquidités venant de l’épargne forcée du fait de la crise sanitaire et son traitement monétaire. En effet, le bas de laine des Français — en très grande partie sur des comptes à vue — continue de grossir. La Banque de France anticipe même qu’il atteindra la somme colossale de 200 milliards d’euros à la fin 2021. Deux fois le montant du plan de relance ! 70 % de l’épargne accumulée proviendrait des 20 % des ménages ayant les revenus les plus hauts, selon une étude du Conseil d’analyse économique (CAE). D’où l’idée d’une taxation de l’épargne qui ne plaît pourtant pas à Le Maire. Piketty estime lui, que le rachat des dettes publiques par la Banque centrale européenne (BCE) ne suffira pas à régler l’addition. « C’est en ayant recours à des prélèvements exceptionnels sur les plus aisés que l’on a éteint les grandes dettes publiques de l’après-guerre, et que l’on a rebâti le pacte social et productif des décennies suivantes », soulignait-il à l’automne dernier. Mais Pisani-Ferry, économiste conseiller de Macron n’est pas d’accord et déclare : « le débat sur qui va payer la facture de la crise est légitime, celle-ci ayant été extraordinairement inégalitaire. Mais il est aussi prématuré, voire même contre-productif en plein milieu de la crise. Ce n’est pas le moment d’inciter les consommateurs à l’attentisme. L’essentiel actuellement, c’est de continuer à soutenir les entreprises et les revenus des ménages » (Le Monde, le 6 février).

– En revanche, aux États-Unis, l’association de défense des actionnaires As You Sow pointe du doigt des patrons qui gagnent plus de 1.000 fois le salaire médian de leurs salariés. Ces écarts de rémunération cachent surtout des salaires médians annuels très bas, s’inquiète l’ONG américaine. Dans l’entreprise d’habillement VF Corporation, le salaire médian annuel se situe à 10.099 dollars, ce qui signifie que la moitié des employés est payée moins. La pandémie du Covid -19 a accentué les inégalités économiques. La part des salaires dans le PIB américain est tombée à son plus bas niveau depuis les années 1940 (Les Échos, le 4 mars). Quant aux dividendes au niveau mondial, ils ont baissé de 12,2 % en 2020. Une chute toutefois moins forte qu’attendu, grâce à un quatrième trimestre salvateur, selon une étude publiée, lundi 22 février, par le gestionnaire d’actifs Janus Henderson. Deux tiers des entreprises ont augmenté ou maintenu leurs dividendes. Une société sur huit les a annulés et une sur cinq les a réduits. « L’impact de la pandémie sur les dividendes a suivi la tendance d’une récession classique, et son incidence a été, à l’échelle internationale, moins sévère qu’après la crise financière mondiale » de 2008, souligne l’étude. En Amérique du Nord, les dividendes ont augmenté de 2,6 %, pour atteindre un nouveau record. La France est, avec l’Espagne, le pays qui a le plus annulé leur versement.

– Le renouvellement s’accélère à la tête des grands groupes français. Le CAC 40 serait-il en train de devenir l’indice du luxe ? La crise a donné un coup d’accélérateur à la transformation de l’indice parisien. En un an, les poids lourds historiques de la cotation ont vu leur capitalisation fondre, de Total aux grandes banques, tandis que le secteur du luxe, déjà majeur, est devenu encore plus dominant. Fait nouveau, les valeurs financières ont été dépassées par les valeurs technologiques à la faveur de la crise. Ce secteur, autrefois marginal dans le CAC 40, est désormais l’une de ses composantes les plus importantes, avec un poids de près de 9 %. La pandémie a, par ailleurs, mis en lumière certaines pépites du CAC 40. Les groupes industriels Air Liquide, Schneider Electric et Legrand ont tous terminé l’année dans le vert. Schneider a même réussi l’exploit de grimper plus vite que le secteur du luxe, avec une envolée de près de 30 %. Il a tiré profit de son pari de long terme sur les logiciels industriels. Même s’il reste un groupe industriel, de nombreux gérants le considèrent comme une valeur de croissance, aux caractéristiques plus proches des valeurs technologiques.

– en Angleterre, selon le thinktank Resolution Foundation, un groupe de réflexion spécialisé, 80 % du fardeau fiscal supplémentaire devraient être supportés par les 20 % de ménages les plus riches, là où il ne devrait coûter aux 40 % de foyers les plus pauvres que moins de 100 livres sterling par an d’ici à 2024. Voyons les chiffres : Rishi Sunak, le ministre des Finances, a dans son viseur l’impôt, sur les sociétés. Son taux devrait être revu à la hausse, de 19 % actuellement à 22 %, voire jusqu’à 25 %. Rishi Sunak devrait suivre l’exemple des États-Unis, où la secrétaire d’État au Trésor, Janet Yellen, a annoncé un relèvement des taux de la corporation tax de 21 % à 28 %. Il devrait aussi insister sur le caractère relativement indolore du gel des seuils de l’impôt sur le revenu pour les familles aux revenus les plus modestes. Le ministre des Finances a aussi dans son viseur l’impôt sur les sociétés. Son taux devrait être revu à la hausse, de 19 % actuellement à 22 %, voire jusqu’à 25 % (Les Échos, le 1er mars).

– Le pouvoir d’achat par unité de consommation, c’est-à-dire rapporté au nombre de personnes dans un ménage, n’a pas baissé en France l’an passé mais a stagné en moyenne, selon l’Insee. Pourtant, en 2008 et entre 2011 et 2013, il avait reculé. C’est dire si le soutien public aux revenus des ménages a été important, mais cela doit être relativisé par rapport à l’évolution parallèle dans d’autres pays puisque, par exemple, le revenu des Américains a progressé de 6 % l’an passé malgré la pandémie. Mais la politique sanitaire outre-Atlantique n’a pas consisté à fermer l’économie, contrairement à l’Europe. Toutefois, le chiffre de 2020 cache des disparités importantes en fonction des situations des Français. Le niveau de vie des personnes qui vivent uniquement de revenus de transferts, comme les retraités, a été préservé, ainsi que celui des 20 % des salariés les plus aisés, qui ont pu télétravailler 2, le problème se situant au niveau des salariés précaires. Côté entreprises, le taux de marge (le rapport entre chiffre d’affaires et consommations intermédiaires) des entreprises a chuté de 4 points et s’établit à 29,3 % en 2020 après 33,2 % en 2019, soit le niveau le plus bas depuis 1985. Mécaniquement, la capacité d’autofinancement est en chute libre. Bizarrerie statistique, le taux d’investissement des entreprises, rapporté à leur valeur ajoutée, a légèrement progressé l’an passé. Car, contrairement au schéma classique lors d’une crise, l’investissement des entreprises ne s’est pas effondré. Les entreprises françaises ont certes coupé leurs investissements en machines et en construction, mais elles ont continué à investir dans les services informatiques et la digitalisation. Cette dynamique des investissements démontre que « nos réformes ont su convaincre », assure le ministre Franck Riester, qui cite en particulier « la baisse inédite des impôts de production, de 20 milliards d’euros sur la période 2020-2022 ». Plus largement, résume M. Lecourtier, « la France a montré depuis quelques années qu’elle était capable d’améliorer ses points noirs : nous avons assoupli le Code du travail, allégé la fiscalité sur les entreprises et faisons des efforts pour fluidifier le millefeuille administratif pour les investisseurs » (Le Monde, le 3 mars). Un résumé de la politique macronienne condensé en une phrase.

– L’État et les banques ont toujours travaillé en osmose, dans un mélange d’intérêts bien compris, mais parfois avec de sérieux conflits. La crise financière de 2008, par exemple, a dressé le pouvoir contre son allié naturel et les accords de Bâle III ont montré une opposition entre la dérégulation voulue par les banques et la re-régularisation désirée par les États. Or, la crise sanitaire est l’occasion pour les banques, dont la réputation s’est durablement abîmée dans l’opinion [y compris à travers le mouvement des Gilets jaunes qui les a particulièrement visées pendant les manifestations, NDLR] de redorer leur image. « Les banques françaises ont bien traversé la crise, elles ont continué à financer l’économie et ont été des partenaires loyaux dans la mise en œuvre des prêts garantis par l’État », salue Emmanuel Moulin, le directeur général du Trésor (Le Monde, le 3 mars). Parmi les signaux d’alerte, qui ébranlent le monde de la banque on peut d’abord signaler le déclassement des grandes banques françaises dans les activités de banque de marché en Europe, au profit des firmes de Wall Street. Ainsi, « la part de marché des banques américaines atteint 47 % sur les marchés de capitaux européens, contre 38 % pour les banques européennes. L’écart s’est creusé durant les trois dernières années » constate M. Moulin, directeur du Trésor. La première banque européenne, BNP-Paribas, n’est plus que la troisième banque de financement et d’investissement sur la zone Europe, Moyen-Orient, Afrique, derrière deux américaines. Les banques françaises, comme leurs concurrentes européennes, ont vu leur rentabilité chuter depuis la crise financière de 2008 et s’effondrer dans la crise actuelle, sous le coup des énormes provisions passées pour les prêts souscrits par des clients qui risquent de ne pas pouvoir les rembourser. L’avenir n’est pas forcément plus engageant. L’irruption des Big Tech sur le marché des paiements n’annonce rien de bon pour les banques traditionnelles. En Asie, Alipay, la solution de paiement mobile créée par Alibaba, a conquis la Chine, et Google Pay s’impose en Inde. « Dans la décennie à venir, ces plateformes pourraient devenir des opérateurs de paiement en Europe, éventuellement en partenariat avec des banques, qui assureraient alors le back-office (le traitement des à-côtés). Le risque pour elles serait de perdre la relation client au profit des Big Tech », prévient le gouverneur de la Banque de France (ibid.).

La sollicitude du gouvernement à l’égard de la finance agace par ailleurs Jézabel CouppeySoubeyran, économiste à l’université Paris I qui pointe « la consanguinité et les convergences d’intérêts entre les banques et l’État », nourries par les allers-retours de hauts fonctionnaires entre le public et le privé. Un des grands corps de l’Etat incarne cette osmose : l’Inspection générale des Finances, dont sont issus le patron de Société Générale, Frédéric Oudéa, le président de BNP Paribas, Jean Lemierre, et celui du Crédit Mutuel, Nicolas Théry, le numéro deux du Crédit Agricole, Xavier Musca. Ou encore les patrons des réseaux en France de BNP Paribas et de Société Générale, Marguerite Bérard et Sébastien Proto, tous sortis de la même promotion, qui est aussi celle du chef de l’État, Emmanuel Macron, passé par la banque d’affaires Rothschild. « Pouvoir et finance ont toujours été liés, en France, au cours de l’histoire, résume Jean-Pierre Jouyet, lui-même inspecteur des Finances, ancien directeur général du Trésor, de la Caisse des Dépôts et secrétaire général de la présidence de la République sous François Hollande. C’est lorsqu’il y a crise financière ou faillite bancaire que les pouvoirs politiques sont le plus en difficulté. Rappelons que la crise financière a fait tomber la monarchie au XVIIIe siècle. » (ibidem).

Résumons. Depuis plusieurs années l’État était considéré comme le problème (cf. la citation de Lecouturier, supra) ; c’est redevenu une partie de la solution. Les banques centrales devaient être indépendantes et limiter leur offre de monnaie : elles sont de fait sous l’autorité politique des États et créent de la monnaie comme jamais. Les chaînes de production devaient se mondialiser toujours plus, elles se régionalisent. La corporate governance avait enfermé l’entreprise dans l’obsession du rendement de court-terme, gouvernements, salariés et clients lui enjoignent désormais d’intégrer l’intérêt général dans son activité. Il n’est pas donc pas excessif de penser que la crise sanitaire a précipité le déclin de ce que d’aucuns appelaient le néo-libéralisme (Les Échos, le 5 mars).

– Quand, en juin 2020, Emmanuel Faber est parvenu à faire de Danone le premier groupe coté de taille mondiale à se doter du statut juridique d’entreprise à mission (il y en avait 18 en 2018, 88 fin 2020), le volontarisme du PDG avait ouvert de nouvelles perspectives aux réformistes sur une évolution possible du capitalisme puisque leur fixation sur la critique du néo-libéralisme les empêche, de fait, de critiquer le capitalisme. Dans cette optique, l’entreprise n’aurait plus pour unique horizon le retour sur investissement des actionnaires ; elle devrait parallèlement se fixer des objectifs sociaux et environnementaux ambitieux. Un objectif d’ailleurs approuvé par 99 % des actionnaires à l’époque (Les Échos, le 16 mars). Huit mois plus tard, la crise directionnelle que traverse le géant des produits laitiers et de l’eau en bouteille résonne comme un dur rappel du pouvoir des actionnaires sur les autres parties prenantes : consommateurs, fournisseurs et salariés. Le 1er mars, sous la pression de deux fonds actifs 3 d’investissement, le conseil d’administration de Danone a réduit les responsabilités d’Emmanuel Faber, P.D-G du groupe. Des fonds qui certes semblent de plus en plus tenir compte d’enjeux éthiques ou environnementaux… s’ils continuent à rapporter 15 % un chiffre digne des années 1990 avec ses taux d’intérêts nettement plus élevés (Le Monde, le 4 mars). [La situation est quand même plus complexe puisqu’en une douzaine de jours la petite musique médiatique sur les vilains actionnaires a laissé place à un discours plus nuancé, NDLR]. En effet, il apparaît aujourd’hui (Le Monde, le 16 mars et Les Échos) que si les fonds activistes sont intervenus pour faire tomber le P.D-G, ce n’est pas à cause des retours sur investissement puisqu’une de ses dernières mesures a été d’augmenter les dividendes, mais parce que ce dirigeant aurait sacrifié la politique commerciale et la bataille des marques (par rapport à Nestlé par exemple) au profit d’une politique à la fois trop ambitieuse (des investissements aléatoires dans le « bio » aux EU qui n’ont pas donné les résultats escomptés) et trop financière (cf. l’annonce d’un plan de licenciements de 2000 salariés). Sans parler d’un virage post-Covid pour une stratégie local first (sic) dont la dénomination résume toutes les contradictions de ces grandes firmes mondialisées, mais dont le signifiant originel reste attaché au local et à la tradition (les eaux d’Evian, la verrerie française). En revanche, Libération, le 16 mars toujours, reste droit dans ses bottes : il n’y a pas de doute le P.D-G est victime des « fonds vautours » et de la mauvaise finance.

– Alors que le gouvernement a décidé de donner un sursis aux entreprises jusqu’en 2022 pour régler leurs arriérés et que d’après Bruno Le Maire, il ne sera pas question de taxer les revenus élevés ou le patrimoine pour financer la crise, il semblerait que les chômeurs n’aient pas droit à ce sursis puisque la première offensive post-Covid est déjà centrée sur la réforme des allocations chômage. Une initiative qui, comme bien d’autres au sein de ce gouvernement, sera court-circuitée par Macron lui-même, plus prudent sur la chose dans la perspective des prochaines échéances électorales. Les Anglais ne semblent pas vouloir suivre le même chemin puisqu’afin de préparer l’après-pandémie, le ministre britannique des Finances, Rishi Sunak, a annoncé mercredi deux hausses d’impôts. Il prévoit de geler de 2022 à 2026 les seuils à partir desquels l’impôt sur le revenu est dû, de quoi rapporter 6 milliards de livres sterling par an. Il compte aussi relever de manière spectaculaire le taux de l’impôt sur les sociétés. Il grimpera de 19 % à 25 %, mais pas avant 2023 pour laisser aux entreprises le temps de sortir des turbulences actuelles. Ceux qui voulaient l’abaisser pour envoyer au monde un message d’attractivité post-Brexit en sont pour leurs frais. Néanmoins, ce taux reste le plus faible parmi les pays membres du G7 affirme le ministre qui ne veut pas passer pour celui qu’il n’est pas (Les Échos, le 4 mars).

Temps critiques, le 23 mars 2021

Notes de bas de page :
  1.  – Nous avons signalé dans la note 3 du Relevé X en quoi des agrégats comme le PIB et surtout la balance commerciale avaient perdu de leur pertinence comme instrument de comptabilité nationale. En revanche, si l’on s’intéresse à l’emploi et tout particulièrement à l’emploi industriel, donc à la qualité de l’emploi ainsi qu’à son volume, l’Allemagne préserve son emploi industriel, qualifié et les filières qui vont avec (techniciens, ingénieurs et leur savoir-faire) dans la mesure où son Mittelstand reste exportateur. C’est vrai. L’Italie compte 220.000 entreprises exportatrices, l’Allemagne 300 000 et la France seulement 130.000. Pour être plus précis encore l’Allemagne exporte en valeur cinq fois plus de biens en Chine que la France. Ce déséquilibre entraîne forcément des conséquences sur une possible attitude commune des Européens vis-à-vis de la Chine ; et conduit à une perte relative de savoir-faire en France… aujourd’hui en partie importé.[]
  2.  – Les entreprises semblent toujours aussi rétives au télétravail puisque 34 % d’entre elles n’ont pas mis en place le télétravail, selon une étude du ministère du Travail portant sur 1300 sociétés, et ce malgré un an d’appel du gouvernement pour adopter ce mode de travail en temps de crise sanitaire (Le JDD, le 21 mars). Il n’y a pas eu de dynamique de changement […] Des entreprises redoutent une baisse de productivité […] le télétravail suppose la confiance. », regrette Marie Buard, secrétaire nationale de la CFDT F3C (communication, conseil, culture).[]
  3.  – Les fonds actifs ou activistes sont des fonds d’investissement qui visent à faire pression sur les dirigeants via les actionnaires de la société visée. « La plupart du temps, les activistes restent des actionnaires minoritaires (avec moins de 5 % des parts), ils ne sont donc pas représentés au Conseil d’administration, mais ils profitent des assemblées générales annuelles pour essayer de rassembler les voix d’autres actionnaires et contester certaines résolutions […] En France, les actionnaires sont souvent vus comme les bad guys (analyse Michel Albouy), alors si en plus vous ajoutez de l’activisme c’est carrément le diable ! Pourtant, comme l’indique une récente étude d’un professeur de Harvard (http//www.columbia.edu/wj2006/HFLTEffects.pdf), l’impact des actionnaires activistes sur la valeur de l’entreprise est loin d’être négatif sur le long terme. « Parfois, les actionnaires activistes peuvent même défendre des revendications sociales, comme ce fut le cas contre Nike et le travail des enfants », ajoute Michel Albouy (Les Échos, le 10 février 2016). À l’inverse, les fonds passifs (les plus nombreux, comme ceux de Soros, par exemple) ne cherchent pas à influencer la performance de l’entreprise ; ils suivent les indices boursiers, se portant ça et là en fonction de l’évolution du marché.[]

Crise sanitaire, démographie et rapports sociaux

Dans notre Relevé de notes sur la crise sanitaire (VIII) nous disions : « Alors que les observateurs se sont immédiatement posé la question du rapport spécifique qu’entretiendraient coronavirus et Africains-Américains (morbidité supérieure, licenciements, manque d’accès aux soins dans les quartiers les plus déshérités) pouvant être un des éléments susceptibles d’expliquer le caractère massif des émeutes de ces derniers jours, par delà le crime commis par des policiers, les conclusions d’une enquête Ipsos commandée par le Washington Post iraient plutôt dans le sens d’un rapport ténu (Le Monde du 4 juin). En effet, les latinos-américains plutôt plus exposés aux emplois les plus précaires et ne bénéficiant parfois pas de papiers et travaillant dans les secteurs de la restauration et du BTP, auraient été plus touchés par les pertes d’emplois que les Africains-Américains dont certains travaillent dans la fonction publique ou dans des usines où ils ont pu bénéficier du filet social (aide fiscale + chômage partiel accordé par les autorités fédérales). Il faut dire que les latinos-américains sont les grands oubliés de l’antiracisme de gauche. Ils n’ont pas de Martin Luther King ou de Blacks Panthers pour faire oublier aux gauchistes américains à quel point leur « communauté » comme celles des Africains-Américains est conservatrice politiquement, la différence étant que lorsqu’elle vote (et elle vote moins) elle ne se porte pas sur le même parti. En effet, si les Africains-Américains votent démocrates, ils soutiennent la plupart du temps dans les primaires le candidat le plus à droite. Bernie Sanders vient encore de s’en apercevoir lui le candidat de la gauche « blanche » branchée sur les « sujets de société » qui a été obligé de se retirer au profit de Joe Biden qui ne porte absolument aucun projet autre que de battre Trump « , des échanges ont continué, par exemple suite à la parution de nouveaux articles du New York Times et du Washington Post sur le rapport entre Covid et baisse de l’espérance de vie avec les chiffres qui suivent : « Le déclin a été particulièrement marqué pour les Noirs américains : 2,7 ans. Les communautés de couleur n’ont pas eu un accès égal aux vaccins. Voici les dernières nouvelles sur la pandémie ».


Le 18/02/2021

Bonjour Larry,

Autant que je sache certains quartiers des grandes villes américaines ont un taux de mortalité (infantile par ex) égal à celui du Bengladesh ; est-ce parce qu’ils n’ont pas eu accès aux vaccins anti-Covid ? Non que je sache.

Et pourquoi auraient-ils eu accès aux vaccins anti-Covid puisqu’on ne peut pas encore parler d’une vaccination massive ?

Par ailleurs les deux quotidiens ne nous donnent aucun renseignement sur la méthode de calcul de l’espérance de vie à un instant T suite à un événement ! Au moins Le bras, mais c’est un « expert » nous renseigne-t-il sur ses calculs, pourtant plus simples puisqu’ils sont purement démographiques et ne font pas intervenir directement une analyse en termes de rapports sociaux et encore moins en termes de race comme c’est la coutume en Amérique.

JW


Le 19/02,

Bonjour Jacques,

J’ai lu les deux articles. Quelques remarques :

1) Seul le NYT évoque l’inégalité d’accès aux vaccins, et cela de manière à brouiller les pistes, puisque l’article se base sur une étude concernant la surmortalité au cours des six premiers mois de 2020. A ce compte-là, nous pourrions tous prétendre au statut de victime d’injustice.

2) Le WP signale que la surmortalité des Noirs et des Latinos au cours de cette période pourrait s’expliquer par leur forte concentration dans les zones urbanisées du Nord-Est, région la plus dévastée par le virus aux débuts. A mesure que la pandémie se répand sur le territoire, cet écart risque de s’estomper en partie.

3) Les deux quotidiens omettent de dire que si l’écart d’espérance de vie entre Noirs et Blancs s’était resserré jusqu’ici, c’’était dû entre autres à la baisse enregistrée chez les Blancs (« morts par désespoir »). En outre, le NYT, fidèle à sa ligne éditoriale de compassion envers les « gens de couleur », n’a pas jugé bon de signaler que les Latinos ont une espérance de vie légèrement supérieure à celle des Blancs. Familles plus soudées, alimentation moins déséquilibrée, l’« avantage des fondateurs » (soit la sélection faite en amont de la migration, qui voit surtout les individus les plus robustes partir) ? On a assurément affaire à un phénomène complexe.

4) Mais pour l’avenir, le WP cite une étude datée du 2 février de la National Academy of Sciences qui, sur la base des données pour 2020 (année pleine), prévoit une baisse de l’espérance de vie trois à quatre fois plus importante chez les Noirs et les Latinos que chez les Blancs. C’est fort possible, mais il faut garder en tête que c’est jusqu’ici de 72 ans chez les Noirs, de 78 ans chez les Blancs et de 79,9 ans chez les Latinos. Je reste donc circonspect sur le sens des données avancées.

Amitiés,

Larry


D’Hervé Le Bras : « La crainte engendrée par le virus semble inversement proportionnelle à sa létalité », Le Monde, le 9/02/2021. Voici les quelques conclusions qu’il tire :

Selon Santé publique France, le site officiel du ministère, de la mi-mars 2020 à la mi-janvier 2021, 59 % des personnes décédées pour cause de Covid-19 étaient âgées de plus de 80 ans alors que cette classe d’âge ne représente que 6 % de la population totale. Ces chiffres ne prennent cependant de la valeur que lorsqu’on les compare à d’autres données. Prenons par exemple ce pourcentage de 59 % et comparons-le à celui de la mortalité habituelle. Cela est possible grâce à la répartition des décès par âge publiée par l’Insee. En 2018, dernière année disponible, 61 % d’entre eux provenaient de personnes de plus de 80 ans, soit, à 2 % près, la proportion des personnes âgées parmi les décédés du Covid-19 qui vient d’être citée. Le Covid-19 ne discrimine donc pas plus les personnes âgées que ne le font les causes habituelles de mortalité en son absence. Même si la surmortalité des personnes âgées n’est pas caractéristique de l’épidémie en France, la hausse générale de la mortalité causée par le Covid-19 reste inquiétante. A titre de repère, lors de deux des trois épidémies de choléra du XIXe siècle, la mortalité annuelle avait augmenté de 16 %. Les 7,3 % d’augmentation constatés en 2020 sont encore au-dessous, mais au train où l’épidémie pourrait se poursuivre, ils pourraient s’en rapprocher. On en déduit souvent que l’espérance de vie va chuter dans une proportion analogue à celle de la hausse de la mortalité. Ce n’est pas le cas. En 2020, les 7,3 % de décès supplémentaires ont entraîné seulement une baisse de 0,55 /an, soit six mois et demi. Ce sera le recul le plus important depuis la Libération, mais un recul modeste quand on le compare aux vingt ans d’augmentation de l’espérance de vie depuis 1946.

Comment 7,3 % de décès supplémentaires entraînent-ils seulement 0,7 % de baisse de l’espérance de vie (0,55 an sur 82,5 ans) ? Cela est dû au niveau élevé des risques annuels de décès des personnes âgées auxquelles il reste donc peu d’années à vivre. Comment 7,3 % de décès supplémentaires entraînent-ils seulement 0,7 % de baisse de l’espérance de vie (0,55 an sur 82,5 ans) ? Cela est dû au niveau élevé des risques annuels de décès des personnes âgées auxquelles il reste donc peu d’années à vivre.


Le 27/02/2021

Bonjour Jacques,

Quelques mots sur l’article d’Hervé Le Bras paru dans le Monde du 9 février, que tu m’as signalé. J’ai bien aimé sa remarque « Plus un risque est faible, plus il fait peur ». En revanche, sur les différences de surmortalité en Europe qu’il met en avant, il ne donne pas les chiffres détaillés sur les différents pays, mais a priori sa démonstration paraît contraire à ce qu’on peut observer par ailleurs. Pour commencer, en Italie et, me semble-t-il, en Espagne, les grands-parents sont nombreux à s’occuper des petits-enfants pendant que les parents travaillent. Ensuite et surtout, l’Italie arrive juste derrière le Portugal pour le pourcentage des jeunes adultes (25 – 34 ans) résidant chez leurs parents en 2008 : 40,2 %, et même 47,7 % pour les hommes. Par comparaison, le taux est de 1,6 % au Danemark, de 2,9 % en Suède, de 3,5 % en Norvège, de 4,9 % en Finlande, de 7,5 % aux Pays-Bas, de 13,9 % en Allemagne (mais seulement de 10,5 % en France). Cet ensemble majoritairement « protestant » renferme certes des résultats assez disparates, mais on pourrait plutôt supposer, à rebours de la thèse de Le Bras, que les rapports quotidiens entre les générations sont plus intenses en Europe du Sud et donc plus propices à la contagion. Si l’Europe du Nord (= famille souche) affiche, comme il le prétend, une surmortalité des personnes âgées attribuable au Covid-19, il faudrait probablement chercher la réponse ailleurs. Le Danemark a, par exemple, beaucoup recours à des structures plus souples d’habitat que les maisons de retraite pour les personnes âgées plus ou moins dépendantes (béguinages). Mais même ce facteur ne me convainc pas vraiment. J’ai l’impression que Le Bras verse un peu ici dans le « toddisme » primaire, et c’est d’autant plus frappant que Todd, avec qui il a beaucoup collaboré, semble à présent s’éloigner partiellement de son insistance passée sur le poids des structures familiales, pour mettre en avant des facteurs comme la stratification éducative ou la réalité socioéconomique.

En fait, si je me suis replongé cette semaine dans Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, Éditions du Seuil, 2017, c’est parce que Emmanuel Todd y développe une réflexion très pertinente sur une autre question abordée dans nos échanges récents : le statut des Latinos dans la société et la politique étatsuniennes. Ces derniers, on le sait, occupent aujourd’hui les postes de travail les plus subalternes, les plus précaires, les plus mal rémunérés, les plus insalubres, etc. Et pourtant, leur comportement électoral ne semble pas coller avec la stratégie ou les prévisions du Parti démocrate, et cela depuis l’époque où ils avaient voté à 40 % pour George W. Bush. L’article de Franco Palumberi 1 que tu m’as fait parvenir donne un début d’explication puisqu’il souligne avec raison la diversité des situations économiques. Plus fondamentalement, l’obsession américaine de la couleur de la peau et la volonté des « progressistes » de créer un front unique de toutes les victimes du racisme empêchent de voir que « rien dans la trajectoire des Hispaniques n’indique une proximité ou une convergence avec le groupe paria noir » (p. 349). En particulier, la famille latino-américaine assure « une protection remarquable aux immigrés soumis au stress de l’assimilation » (p. 348). En 2007, le taux de mortalité infantile était de 5,6 pour 1 000 naissances pour les Blancs non hispaniques, de 13,3 pour les Noirs non hispaniques, mais de 5,4 pour les « Mexicains » et même de 4,6 pour les autres Latinos. Ils rencontrent certes des difficultés considérables et, cela va de soi, une xénophobie certaine, habilement exploitée par Trump en 2016. Mais leur situation rappelle en fin de compte celle d’autres immigrations que la société américaine a fini par accepter et assimiler (Il faut rappeler que les Irlandais ont subi de véritables pogroms dans les années 1840). Les Latinos ont en tout cas un taux de mariage mixte nettement plus élevé que les Noirs. Enfin, Todd souligne « le caractère angoissant du message subliminal délivré par le parti aux Hispaniques en voie d’assimilation : “Nous allons vous protéger ; pour nous, vous êtes comme des Noirs.” Car l’axiome de base de la société américaine, pour qui veut s’y sentir bien, y être un homme parmi les hommes, c’est justement qu’il ne faut pas être noir » (p. 349). Si on ajoute à cela les convictions anticastristes des Cubano-Américains et l’hostilité au « socialisme » chez les immigrés vénézuéliens récents, on obtient un portrait plus nuancé de la population hispanique du pays.

Notes de bas de page :
  1. Il voto delle minoranza.

    Per il marxismo, che indaga sulle classi sociali, non è una sorpresa. In USA, secondo l’US Census Bureau, ci sono circa 27 milioni d’imprese, in prevalenza piccole, con pochi o nessun dipendente. Il 30% ha un proprietario ispanico, nero, asiatico o di altri gruppi etnici : questa quota raggiunge il 45% in florida e il 47% in Texas. La solidarità di classe degli small business supera la solidarità etnica : quando il piccolo impenditore nero, asiatico, ispanico ha visto in televisione la scene dei negozi indendiati nei disordini urbani seguiti alle proteste di Black Live Matter, è naturale che abbia sentito atraenti le sirene legge e ordine di Trump e dei repubblicani piuttosto che la promesse di lotta alle diseguaglianze razzialia fatte dai democratici.

    I dati degli exit poll della CNN, anche se imprecisi, indicano un trend ; una conferma la trociamo nell’analisi puntuale dei dati reali delle conte e dei distrettio elettorali. Nella contea di Miami-Dade in Florida, Trump ha ottenuto il 46.1% contro il 33,8% del 2016 : qui i bianchi sono solo il 15%, e il 68% sono ispanici. Nell’Hidalgo County in Texas, doce Trump ha iniziato a costruire il muro al confine con il Messico, i bianchi sono solo il 7%, gli ispanici il 91% : Trump è passato dal 28 al 41%. Alla Camera i repubblicani hanno strappato ai democratici il distretto 21 della California, dove la popolazione ispanica è il 71%.

    Siamo nel capitalismo e la società è determinata dai rapporti di propietà, sulla cui si muovono le ideologie. La paura del coronavirus ha fatto oscillare parte dei bianchi verso i democratici, la paura delle perdite economiche ha provocato un ‘oscillazione in senso opposto di una parte delle minoranze. Era un evento non previsto dai sondaggi, che ha sorpreso i democratici e i media liberal, ma è un fenomeno da noi analizzato da anni.

    Franco Palumberi (Lotta comunista n° 604, décembre 2020 traduction disponible sur le site de Ni patrie, ni frontières). []

Relevé de notes en temps de crise sanitaire (XVII)

Le modèle capitalist(ique) allemand en question

Non seulement la crise sanitaire a rompu la ligne politique d’austérité allemande et ouvert à un plus grand interventionnisme de l’État par rapport à « l’économie sociale de marché », jusque-là préconisée (aujourd’hui plutôt dénommée « pensée ordolibérale »), mais elle a dévoilé d’autres faiblesses ou anomalies de son fonctionnement macro-économique. Jusqu’à là, le modèle capitalistique préféré des Allemands restait l’entreprise de taille moyenne non cotée, ou le grand groupe dont le capital est détenu majoritairement par une famille, censée exercer un management stable. « Il y a dans l’économie allemande une méfiance traditionnelle vis-à-vis des marchés financiers », explique Jan Pieter Krahnen, expert des crises financières à l’université de Francfort. « Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, la Bourse allemande est peu développée, nos entreprises se financent le plus souvent par leurs banques. C’est ce qui explique pourquoi les autorités de contrôle des marchés sont relativement faibles. » L’affaire Wirecard sur le défaut de contrôle a en effet produit une césure. La frustration liée au scandale est d’autant plus grande que l’Allemagne produit bien des innovations de rupture, mais qui trouvent souvent un financement efficace… en dehors de la Bourse allemande. C’est le cas de BioNTech, un succès de la biotechnologie allemande, qui a réussi à sortir en quelques mois le premier vaccin contre le SARS-CoV2, à base d’une technologie révolutionnaire, l’ARN messager, procédé dont elle n’est pourtant pas à l’origine (cf. infra). Quant aux essais cliniques du vaccin, ils ont été menés par le groupe pharmaceutique américain Pfizer, avec qui les bénéfices sont partagés. « C’est une invention qui a profité des fonds publics dédiés à la recherche fondamentale allemande, mais dont les retombées financières profitent en grande partie aux Américains. Du point de vue macroéconomique, c’est absurde », déplore Siegfried Bialojan, spécialiste des biotechnologies au cabinet EY, en Allemagne (Le Monde, le 26 janvier). Si Berlin peut agir ainsi, à rebours de ses convictions traditionnelles, c’est aussi que la pression pour plus d’interventionnisme vient des milieux économiques eux-mêmes. Le BDI, la grande fédération industrielle allemande, a publié dès janvier 2019 une prise de position décisive sur la Chine. Il y qualifie pour la première fois le géant asiatique de « concurrent systémique » et appelle à renforcer la « souveraineté technologique » européenne face aux plates-formes américaines et chinoises (ibid.). « En Allemagne, si vous êtes une entreprise de taille moyenne, que vous réalisez un chiffre d’affaires entre 50 et 100 millions d’euros par an et que vous n’êtes pas coté en Bourse, il est très difficile de trouver des sources de financement privées », explique au journal Le Monde un porte-parole de la Deutsche Bank. « Si nous trouvons le moyen en Allemagne de transformer les conditions d’investissement de sorte que ces entreprises aient un meilleur accès au capital-risque privé, nous aurons fait un grand pas en avant. » La banque a constaté pendant la pandémie que le système adopté par l’État pour soutenir ses entreprises pouvait facilement être étendu au financement des technologies d’avenir. Bref, l’Allemagne découvre les vertus capitalistes du marché financier. [Une pierre dans le jardin de ceux qui ne parlent qu’en termes « d’économie réelle ». Avec cette nouvelle direction vers une politique industrielle, l’Allemagne démontre que la vieille distinction des années 1980-90 (cf. les thèses défendues par Albert puis Boyer) opposant le modèle capitaliste anglo-américain financiarisé et de court-terme d’un côté et le modèle allemand d’économie sociale de marché, industriel et de long-terme de l’autre est aujourd’hui remise en question par le procès de totalisation du capital, NDLR].

L’anti-modèle français. À partir d’un petit historique de l’industrie pharmaceutique.

En France, la souveraineté nationale en matière de médicaments s’est effritée dès les années 1950. Ce recul s’explique par les caractéristiques de l’industrie pharmaceutique dans l’Hexagone et par une politique publique réduite au contrôle des prix et à la surveillance sanitaire, sans réelle ambition industrielle. À la différence des firmes pharmaceutiques britanniques, allemandes et nord-américaines, les entreprises françaises étaient éloignées de la recherche académique 1 et surtout, la relation avec les laboratoires universitaires dépendait plus de relations interpersonnelles que d’un modèle d’organisation. Dès 1945, l’État a bien tenté un rapprochement forcé entre Institut Pasteur, CNRS et entreprises pharmaceutiques pour organiser la production d’antibiotiques et se défaire de l’emprise américaine, mais sans succès. Dans les années 1950, les capacités de recherche et développement (R-D) des laboratoires français sont en situation d’infériorité. Des années 1950 jusqu’aux années 1980, les différents gouvernements privilégient le contrôle du prix des médicaments pour ne pas accroître davantage les charges de l’Assurance maladie. Faute de ressources propres, les entreprises françaises ne peuvent pas investir dans la R-D : elles préfèrent développer des copies et négocier des licences d’exploitation avec des laboratoires étrangers. Enfin, les procédures d’autorisation de mise sur le marché ne prennent guère en compte la dimension innovante des nouveaux produits puisqu’elles allongent le temps de mise sur le marché si on compare aux procédures des pays similaires. À partir des années 1980, l’industrie pharmaceutique s’internationalise pour répondre à la surenchère des moyens nécessaires à la R-D. La financiarisation du secteur et la création des premières sociétés de biotechnologie font émerger des firmes transnationales, et font disparaître, en deux décennies, les acteurs historiques français à l’occasion d’opérations de fusion/acquisition et d’alliances. Aujourd’hui, l’industrie pharmaceutique française est dominée par ces grands groupes transnationaux, auxquels il serait difficile d’imposer une ambition industrielle nationale. Certes, des incitations à localiser en France les activités de recherche, comme le crédit d’impôt recherche ou la volonté de promouvoir la filière des médicaments issus des biotechnologies, témoignent d’une volonté de renforcer l’attractivité du secteur pour les investisseurs. Mais à l’échelle des géants de la pharmacie, ce sont surtout des opportunités à saisir, sans impact majeur sur leurs stratégies de développement. (Sophie Chauveau a été enseignante en histoire des sciences et des techniques, in Le Monde, le 8 février).

À l’origine, le secteur pharmaceutique est inclus dans l’industrie chimique avant que la tendance en vienne à un recentrage sur le cœur de métier pour l’éclosion de champions nationaux. C’est ainsi que le chimiste français Rhône-Poulenc fusionne en 1999 sa branche pharmacie avec celle du chimiste allemand Hoechst (qui a auparavant racheté le français Roussel-UCLAF) pour créer Aventis et que Sanofi, branche pharmacie d’Elf créée en 1973 et entrée en Bourse en 1980, achète Synthélabo, filiale pharmaceutique de L’Oréal, en 1999, puis Aventis en 2004. Le modèle économique de l’industrie pharmaceutique s’est transformé, passant d’un objectif de santé publique — mettre au point des médicaments soignant le plus grand nombre possible de maladies et de gens contrôlé par la Sécurité sociale — à des objectifs de rentabilisation financière des investissements incluant de gros dividendes aux actionnaires 2. De fait il s’est premièrement fait un tri entre les activités, des plus rémunératrices à celles qui le sont le moins – Sanofi est ainsi passé du diabète à l’oncologie et l’hématologie) et deuxièmement il s’agit d’axer le développement de la recherche là où la firme peut espérer les prix les plus élevés, à savoir aux États-Unis et en dehors d’un système tel celui de la Sécurité sociale à la française qui surveille à la fois le caractère innovant des produits et leur prix bas 3. La finalité pour la grande entreprise devient la production des « blockbusters » (molécules dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard d’euros). Ainsi, le principal actif du laboratoire pharmaceutique français, le Dupixent, a joué le rôle de locomotive dans les résultats financiers 2020 du groupe présentés vendredi. Les ventes de ce « blockbuster », un médicament utilisé dans le traitement de la dermatite et de l’asthme, sont en hausse de 74. Cette progression a largement contribué à l’essor du chiffre d’affaires, qui affiche un gain de 3,3 % à taux de changes constants. Les dépenses annuelles de R-D des firmes pharmaceutiques américaines ont augmenté de 7,4 % entre 2003 et 2007, puis de 8,9 % entre 2013 et 2017, alors qu’elles ont augmenté pour les firmes européennes que de 5,8 % et de 3 % respectivement sur les mêmes périodes. Les coûts en R-D sont par ailleurs grandissants parce qu’on est dans une période de transition technologique entre la chimie, la biologie et la génomique. Un médicament innovant sur deux est aujourd’hui issu des biotechnologies. C’est la qualité de la recherche fondamentale qui conditionne les chances de succès du processus d’innovation. Les grandes entreprises externalisent donc la recherche vers des start-ups spécialisées (car elles sont incapables de prendre des risques sur plusieurs projets à la fois), plus compétentes en biotechnologies (surtout que leur métier d’origine en était très éloigné) avant de les racheter. Le gros de leurs dépenses est donc plus axé sur le marketing et le lobbying que sur la recherche fondamentale qu’elles abandonnent aux start-ups. C’est d’ailleurs le cas de Sanofi. Une complémentarité plus qu’une concurrence donc. Ces dernières, pour innover doivent utiliser le capital-risque pour leur financement [d’où une financiarisation de la production aux deux bouts de la chaîne : en amont de la production avec le capital fictif et en aval avec la course à l’actionnaire et à sa satisfaction pécuniaire, NDLR]. Ce capital-risque étant beaucoup plus développé en Amérique qu’en Europe 4, CQFD (cf. Nathalie Coutinet, enseignante en économie au Centre d’économie de l’Université Paris-Nord, in Le Monde, le 8 février).

Recherche et santé

 la France a été pionnière en génomique. De Jacques Monod, découvreur de l’ARN messager, à Emmanuelle Charpentier en passant par Jean Dausset, la France dispose des trois Prix Nobel qui ont charpenté la recherche génomique mondiale. [On pourrait dire qu’il n’y a donc pas de « retard » dans la recherche fondamentale sauf que certains de ces chercheurs sont amenés à s’exiler pour trouver de bonnes conditions (cf. Charpentier), NDLR]. Mais les difficultés apparaissent au niveau de la recherche appliquée où la France se situe à la 32e position du classement Collaboration Université-Industrie en R-D de la Banque mondiale en 2016 lorsque la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne occupent respectivement les 1re, 4e, 6e et 8e positions 5. Mais la situation serait en train d’évoluer avec la mise en place d’une politique publique (création d’une société d’accélération de transfert de technologie, SATT) qui permet de lier recherche universitaire et start-up. Ainsi, en 2019, l’INSERM était le premier déposant de brevets pharmaceutiques et le troisième en biotechnologie à l’Office européen des brevets. Le nombre de demandeurs de brevets français en biotechnologie a augmenté de 12 % entre 2018 et 2019. Mais cela n’empêche pas des manques flagrants liés à une désindustrialisation ; ainsi, l’entreprise française de biotech Yposkesi devrait être rachetée par un groupe coréen faute d’avoir trouvé un industriel français sur lequel s’appuyer.

– Toutefois, le Conseil d’analyse économique (CAE), une structure rattachée aux services du Premier ministre, a relevé qu’entre 2011 et 2018, les crédits publics alloués à la R-D en matière de médicament ont baissé de 28 %. Durant la même période, ils ont progressé de 11 % en Allemagne et de 16 % aux États-Unis et ceci dans un secteur où les coûts en R-D ont été multipliés par 3 depuis 2003. Aux États-Unis, 82 % du capital des biotechs viennent des fonds nationaux, contre 11 % en France.

– La stratégie du labo (Sanofi) en échec dans la lutte contre le Covid doit-elle être remise en question ? Les vaccins ne représentent que 16 % du chiffre d’affaires et 18 % des bénéfices réalisés par le labo français. Son activité s’exerce également dans les produits de santé grand public ou dans les traitements de maladies chroniques comme le cholestérol ou le diabète. Or Sanofi doit composer avec la concurrence des autres labos et la politique de santé des États. L’augmentation des dépenses de santé, due notamment au vieillissement de la population, conduit les systèmes d’assurance maladie à être de plus en plus restrictifs dans les remboursements des soins (Libération, le 30 janvier). Un nouveau plan d’économies, de 2 milliards d’euros voit le premier laboratoire français arrêter la recherche sur le diabète et les maladies cardiovasculaires. Le tout alors que le chiffre d’affaires 2019 était encore en hausse, à 36,1 milliards pour des profits de 7,5 milliards. D’après les responsables CGC et CFDT les suppressions de postes prévus dans la R-D ne concernent pas la branche vaccin et sont indépendantes de l’échec sur le Covid. La CGT a une vision plus globale et parle d’un manque de connexion dans les divers secteurs qui ne se résume pas à une guerre des chiffres sur les transferts de compétence entre sites avec vases communicants. Pour finir, le groupe vient de céder la firme américaine Regeneron spécialisée dans les maladies de peau au Suisse Roche afin de se refinancer.

– Cruelle vérité ? Alors que beaucoup rejettent sur Astra-Zeneca ou les négociateurs européens le retard des livraisons de vaccin, les retards de production sont surtout la marque du sous-investissement dans les industries de santé en Europe ces vingt dernières années. La faible productivité d’Astra-Zeneca sur le continent contraste avec ses capacités en Inde, notamment. Pfizer et Moderna sont confrontés à la difficulté de produire à très grande échelle des vaccins à ARN messager, une technologie pour laquelle les sites restent rares en Europe. Et qui en France souhaitait jusqu’alors accueillir de telles usines classées Seveso ? (Les Échos, le 3 février). « Le sujet est trop grave pour laisser les brevets aux mains d’intérêts privés », clament haut et fort plusieurs élus du Parti communiste, dont son secrétaire national, Fabien Roussel, qui réclame la « réquisition » des usines (Le Monde, le 9 février) (mais de quelles usines parle-t-il ? [NDLR]).

Une insuffisance dans la production donc, plus que dans la recherche où dans ce secteur ce sont plutôt les petites biotechs qui souffrent d’un soutien moins important qu’en Allemagne, par exemple, mais cela n’empêche pas une centaine de solutions contre le Covid d’être en cours actuellement en France, mais à partir d’une autre technique que celle de l’ARN pour des vaccins de seconde génération qui devraient être plus résistants aux variants (Les Échos, le 4 février). Le fonds d’investissement Bio Discovery a multiplié par 25 ses investissements en Europe dans un secteur pourtant très risqué où, d’après les spécialistes, seul un projet sur 10 est couronné de succès (ce qui justifierait, pour les investisseurs, le niveau élevé exigé de retour sur investissement (15 % au lieu des 5 % en moyenne dans d’autres secteurs).

Crise sanitaire, science et décision politique

Pour Antoine Vauchez 6, in Le Monde, le 1er février), affectant l’ensemble des domaines de l’action publique et la totalité des administrations, la crise due à l’épidémie de Covid -19 met à l’épreuve la capacité de l’État à être le lieu où se construit une réponse unitaire, légitime et efficace au croisement d’enjeux sanitaires, économiques, scientifiques, logistiques, sociaux, culturels, éducatifs, etc. La tâche, difficile en soi, l’est plus encore dans un contexte où les services publics (santé, éducation, recherche) sont fortement affaiblis par des années de politiques de réduction des coûts. Mais elle est rendue plus ardue encore par le fait que l’État s’est considérablement complexifié sous l’effet d’un mouvement d’« agencification » de l’action publique, qui a conduit à multiplier les ilots bureaucratiques autonomes (Santé publique France, Haute Autorité de santé, Anses, ANSM…), augmentant d’autant les coûts de coordination de l’action publique. Dans un contexte où les gouvernements peinent à trouver une prise sur des États dont ils sont censés être les animateurs, la politique macroniste s’appuie sur le court-circuitage (ou la mise sous pression) des espaces de coordination, d’évaluation et de contrôle de l’État. Elle trouve sa source dans l’éthos anti-bureaucratique aujourd’hui propre aux fractions les plus néolibérales des grands corps de hauts fonctionnaires, qui voient dans les administrations elles-mêmes un frein et un problème potentiels pour la conduite de l’action publique. [ici Vauchez va plus vite que la musique car cet « éthos anti-bureaucratique » se heurte constamment… au bureaucratisme hérité de la forme nation et jacobine de l’État comme on peut le voir dans le pouvoir pris par les ARS ; un pouvoir dénoncé justement par des personnes classées parmi les « conservateurs » comme on peut le lire dans Le Monde du 9 janvier avec l’articledeChantal et Jean-Philippe Delsol, NDLR] et elle se développe dans une politique législative placée sous le sceau de l’efficacité « quoi qu’il en coûte » : le développement massif des ordonnances, le recours de plus en plus fréquent aux cabinets de conseil privés pour échafauder les projets gouvernementaux, l’usage quasi systématique de la procédure accélérée au Parlement et des réformes qui, au nom des « lenteurs » et des « immobilismes » de l’État, multiplient les procédures dérogatoires ou accélérées. Une voie qui fait porte-voix quand elle est répercutée à longueur de colonnes dans des journaux comme Le Figaro ou Les Échos.

Le pilotage gouvernemental de la crise du Covid -19 s’inscrit, au risque du tête-à-queue, dans ce sillage, qui voit toutes les agences et comités précisément créés au nom de l’efficacité de l’action publique aujourd’hui court-circuités par de nouvelles structures au service d’un gouvernement de crise : le conseil scientifique, créé le 11 mars 2020, le comité analyse, recherche et expertise (CARE), formé le 24 mars 2020, ou encore le conseil vaccinal des 35 citoyens tirés au sort, et le conseil de défense, désormais érigé en conseil des ministres bis. D’où, aussi, le déploiement des cabinets de conseil tout au long de la chaîne de la décision publique – depuis la cellule interministérielle de tests à la task force sur les vaccins et autres « unités Covid-19 » dont se sont dotés les ministères –, s’insérant ainsi au plus près de ce qui est traditionnellement compris comme le cœur de l’action de l’État et du travail gouvernemental : le pilotage stratégique, le benchmark (« comparaison ») international, la construction des systèmes d’information, la capacité logistique, le suivi de la qualité et de la rapidité d’exécution, etc.

Cette stratégie du court-circuit a cependant un coût, des biais et des effets pervers. D’abord, parce qu’au nom de la construction d’une capacité à gouverner à distance, c’est une nouvelle strate d’opérateurs publics et privés qui vient s’intercaler entre les ministères et les professionnels des services publics – générant chevauchements de compétence et incertitudes quant aux rôles et responsabilités de chacun dont les commissions d’enquête des deux assemblées ont pointé les effets déstabilisants tout au long de la chaîne de la décision publique. Elle contribue ensuite – et ce n’est pas le moindre des paradoxes – à faire advenir ce qu’elle critique, à savoir l’incapacité des structures et des agents de l’État à être le lieu de construction d’une stratégie, d’une expertise et d’une efficacité logistique. Ce qui n’est du reste pas propre à la France, puisque c’est l’ensemble des États occidentaux (États-Unis et Royaume-Uni en tête) qui sont semblablement marqués par une dépendance croissante à l’égard de multinationales du conseil qui, à l’image de McKinsey, ont acquis une expertise internationale et intersectorielle de la gestion de la crise du Covid -19 et se sont imposées dans un rôle de conseil aux dirigeants politiques qu’aurait pu jouer, en d’autres temps, une organisation publique internationale telle que l’Organisation mondiale de la santé.

Enfin, le face-à-face qui se construit avec les cabinets de conseil double la clôture des cercles dirigeants et leur coupure à l’égard des acteurs de terrain (personnels soignants, maires, enseignants, etc.). Ce n’est pas seulement que les dirigeants des cabinets de conseil sont eux-mêmes souvent issus des mêmes grands corps ou cabinets ministériels, mais c’est surtout qu’ils sont obnubilés par la vision technocratique et centralisée construite sur la valorisation de la tâche noble d’un « pilotage stratégique », à distance et vertical. Aux dépens de la concertation avec les usagers (réduits à la figure managériale de l’« acceptabilité sociale » comme on peut encore le voir avec aujourd’hui avec la gestion de la décision ou de la non-décision d’un possible troisième confinement), les professionnels des services publics et les élus locaux, dont on a pu voir le désarroi et le sentiment d’inutilité à chacune des différentes phases-clés de la gestion de crise (Antoine Vauchez, ibid.).

– La bataille des agences est aussi un signe de ce mille-feuille technocratique qui a fait polémique autour de la deuxième dose de vaccin : la Haute autorité de la santé (HAS), dans son avis du 23 janvier, dans le prolongement des avis de Santé publique France (SPF), préconise « le report de la deuxième dose à six semaines, pour les deux vaccins à ARN, afin d’accélérer l’administration de la première dose aux personnes les plus vulnérables, dans l’ordre de priorité préalablement établi par la HAS ». En effet, dans un contexte où le nombre de doses est limité, l’option de retarder de vingt et un à quarante-deux jours pourrait permettre en France, selon la HAS, la vaccination de 700 000 personnes supplémentaires de plus de 75 ans en un mois, au rythme de 100 000 doses/jour. Mais malgré ces avis, malgré le choix de nos voisins, le ministre de la Santé a annoncé, lors d’une conférence de presse le 26 janvier, la décision de ne pas suivre les recommandations de ces agences. Les positions du comité vaccin et du conseil scientifique semblent avoir pesé en ce sens. Alors que les arguments de la HAS en faveur de l’allongement du délai entre les doses sont exposés dans un avis public, les arguments contre cet allongement ne sont, eux, pas exposés. « Je fais le choix de la sécurité », a indiqué Olivier Véran. Est-ce à dire que nos trois agences sanitaires nationales sont exagérément portées à la témérité ? Les pouvoirs publics ont sans cesse appelé à la transparence, tout en donnant à chaque occasion les preuves de l’opacité croissante des processus de décision (cf. François Bourdillon ancien directeur général de SPF, in Le Monde, le 1er février).

– Dans le relevé précédent, nous avons parlé du rôle des 4 cabinets privés américains dans la logistique de gestion de crise et particulièrement de Mc Kinsey (« la firme ») et le Mag du journal Le Monde du 6 février présente une étude sur le sujet. Mais on retrouve les mêmes pratiques avec les partenariats entre Bpifrance et Amazon. Le thème de la souveraineté est au cœur des liens entre la structure publique et l’américain. Pour la sénatrice UDI de l’Orne Nathalie Goulet, « l’État est un peu schizophrène ; d’un côté, il aide massivement les entreprises françaises à surmonter la crise liée au Covid19 et de l’autre, il fait appel à Amazon pour stocker des données sensibles de sociétés et pour les former à la numérisation » (Le Monde, le 8 février). Le message envoyé par Bpifrance est doublement problématique : il sous-entend que la solution et la compétence numérique seraient celles d’Amazon, et que la numérisation des commerces et des TPE-PME passerait par les marketplaces américaines », avait déjà dénoncé, dans une tribune au Journal du dimanche, parue fin 2020, Pierre Bonis, le directeur général de l’association des noms de domaines Internet français Afnic (ibid.)

Interlude

– Just a joke : les choix de Trump enfin reconnus (sans trop de bruit toutefois) à leur juste valeur ! L’Allemagne va devenir le premier pays européen à utiliser le traitement expérimental à base d’anticorps monoclonaux administré début octobre à Donald Trump, a annoncé dimanche le ministre de la Santé, Jens Spahn. Le gouvernement a acheté 200 000 doses pour 400 millions d’euros de ce sérum, qui fonctionne comme une « vaccination passive », sans solliciter le système immunitaire, et bloque la pointe du virus lui permettant de s’attacher aux cellules humaines. Cela pourrait aider des malades à haut risque à éviter une évolution plus grave (Les Échos, le 25 janvier).

– Du Figaro (28 janvier), ce constat : « Les Français approuvent l’idée d’un troisième confinement, mais pas les restrictions qui vont avec. » Des deux nouvelles laquelle est fake ?

– Olivier Véran, le ministre de la Santé, déclare, à propos de l’éventualité d’un nouveau confinement (le Journal du dimanche 31 janvier) : « Le danger auquel nous faisons face est possible, voire probable ». C’est connu que gouverner c’est prévoir !

Les États-Unis et « L’argent hélicoptère »

2000 $ par américain en 2021 : avec Biden la manne dépasse largement les 600 $ sous Trump (Ioanna Marinescu, enseignante d’économie à l’université de Pennsylvanie, Libération le 26 janvier). Le choix d’urgence de la nouvelle administration a donc revêtu l’aspect d’une forme particulière d’argent « hélicoptère » pour… les 90 % des moins riches. [On a là une réponse du pouvoir aussi inconséquente que la position qui, au début des années 2000, énonçait que s’attaquer aux 10 % des plus riches constituait la voie de sortie du capitalisme. Dans les deux cas, nous sommes dans un anticapitalisme de pacotille ; mais si certains peuvent croire que s’attaquer aux 10 % les plus riches peut changer quelque chose qui croira qu’il y a 90 % de pauvres ? Biden a semble-t-il le sens de l’ouverture au risque de nous donner une nouvelle version inversée de la « Grande Société » de Johnson, tout le monde classes moyennes du haut devenant classes moyennes du bas. Eh bien non, il y a bien une accentuation des inégalités de salaires. Aujourd’hui les bas salaires sont considérés par le patronat ou l’administration comme tellement élevés en regard de leur productivité qu’ils sont perçus comme des coûts insurmontables économiquement au moins dans les pays où les charges sociales sont élevées, particulièrement pour les PME qui sont pourtant les premières pourvoyeuses d’emplois. Mais même dans ceux où ce n’est pas le cas comme aux États-Unis, la tendance n’est pas à cette augmentation, mais à la lutte contre le chômage par le développement des petits boulots. Si bien qu’on assiste à des transferts d’entreprises vers les États où les salaires sont les plus faibles parce que sans tradition industrielle ni syndicale. D’où une distorsion entre salaires suivant les régions qui vient se rajouter aux autres inégalités, une croissance générale de celles-ci et plusieurs niveaux de marché du travail suivant la plus ou moins grande régulation en place, NDLR].

 Biden et ses conseillers en sont quand même conscients puisque leur second projet vise à porter le salaire minimum fédéral à 15 euros (équivalent $) car à l’heure actuelle, il est tombé à un niveau si bas : 7,25, qu’il ne concerne plus réellement que 2 M de salariés alors que possiblement il pourrait concerner 20 M de personnes avec le nouveau taux horaire (en référence, il faut savoir que le salaire minimum moyen actuel est à 11,80). Il a pour ambition de protéger les nouveaux salariés des nouvelles régions sans tradition ouvrière ni syndicale, aujourd’hui grosses pourvoyeuses de « travailleurs pauvres » 7 (Les Échos, le 26 janvier). Pour, l’économiste Larry Summers, ancien de l’administration Obama il a l’espoir d’une présentation, ces prochaines semaines, d’un grand plan d’investissement dans les infrastructures par la Maison-Blanche. « Je pourrais soutenir un montant plus élevé pour une relance. Mais une partie substantielle du programme devrait être consacrée à la promotion d’une croissance économique durable et inclusive pour la décennie et au-delà, et non simplement au soutien des revenus cette année et la prochaine » (Les Échos, le 9 février)

La dette encore

– Si la dette ne doit pas être remboursée à court terme et qu’actuellement les pays riches s’endettent à des taux qui n’alourdiront pas notre la d’intérêt, pourquoi se battre pour obtenir de la BCE qu’elle tire un trait sur les titres d’État qu’elle détient ? (cf. Anton Brender, in Les Échos, le 4 février et une tribune publiée dans Le Monde, le vendredi 5 février, par 150 économistes qui prône une solution radicale : l’annulation de 2 500 milliards d’euros de créances.). Pour lui, il vaudrait mieux profiter de la situation (la crise sanitaire qui a activé la « clause de sauvegarde ») pour ne plus retourner aux accords de Maastricht quant aux limites de politique budgétaire et d’endettement public qui sont des perspectives du passé et dépassées. Bien sûr cette position d’économiste ne peut être défendue par Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) pour qui l’annulation de la dette Covid -19 est « inenvisageable » et serait « une violation du traité européen qui interdit strictement le financement monétaire des États », a-t-elle souligné, dans le Journal du dimanche du 7 février où elle rappelle les principes du traité de Lisbonne sur l’indépendance de la BCE vis-à-vis des États membres. « Cette règle constitue l’un des piliers fondamentaux de l’euro, a expliqué Christine Lagarde dans l’hebdomadaire français. « Si l’énergie dépensée à réclamer une annulation de la dette par la BCE était consacrée à un débat sur l’utilisation de cette dette, ce serait beaucoup plus utile ! À quoi sera affectée la dépense publique ? Sur quels secteurs d’avenir investir ? Voilà le sujet essentiel aujourd’hui. » Une position reprise à son compte telle quelle par J. Quatremer le correspondant de Libération à Bruxelles, le 8 février où il parle de « débat lunaire » à propos de celui autour de la dette. Mais pour les économistes de la tribune du 5 février, « L’Europe ne peut plus se permettre d’être systématiquement bloquée par ses propres règles ».

– « Lunaire » ou pas le débat bat son plein y compris parmi les responsables ou ex-responsables des grands organismes internationaux. Ainsi, pour Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI : « S’engager à arrêter inconditionnellement les déficits en 2022 serait une erreur. Le danger c’est que l’on refasse ce qu’on a fait en 2010-2011, à savoir essayer de réduire tout de suite la dette. Mais la plupart des gouvernements ont appris leur leçon, le ratio de dette publique rapporté au PIB n’a en tout cas aucun sens. Je le pensais déjà avant la crise, et le critère européen du seuil d’endettement de 60 % du PIB est parfaitement inopérant. Avoir une dette à 60 % avec un taux d’intérêt à 10 % est une politique dangereuse, avoir la même dette avec un taux de 0 % ne pose aucun problème. Ce qui compte c’est la charge d’intérêts, donc le produit du niveau de dette et des taux d’intérêt. Dans la situation actuelle, la dette a augmenté, mais les charges d’intérêts ont baissé. L’endettement est donc parfaitement soutenable. Historiquement, la diminution du poids de la dette publique est venue plus de l’inflation que de la croissance réelle. Mais il n’y a pas besoin de hausses d’impôts à partir du moment où le taux d’intérêt sur la dette reste inférieur au taux de croissance de l’économie. Le poids de la dette diminuera lentement certes, mais il baissera (Les Échos, le 27 janvier).

Pour entrer dans le mécanisme plus technique de la dette de l’État, il faut savoir que celui-ci pratique deux types d’emprunts : des emprunts à long terme sur une période de deux à cinquante ans : les obligations assimilables au Trésor (OAT) 8. Et pour boucher les trous imprévus, ou encore faire face aux urgences, il est fait appel aux bons du Trésor à taux fixe (BTF). Des financements à court terme qui doivent être remboursés en un an maximum. Ce sont justement ces emprunts à court terme qui ont explosé depuis le début de la crise sanitaire 9. Ils ont été multipliés par cinq. Pour le moment à l’agence France Trésor qui gère tout cela la solution privilégiée est celle du « cantonnement »  de la dette qui aboutit à isoler la dette spécifique due à ce choc « extérieur » conjoncturel, de la dette structurelle et donc de différencier aussi les modes de remboursement.

Pour les « économistes atterrés » la dette publique est soutenable contrairement aux arguments gouvernementaux ou du directeur de la Banque de France qui disent que c’est engager les générations futures et qu’il faut donc faire des réformes d’austérité et reprendre la réforme des retraites (cf. les déclarations récentes de Le Maire). En effet, pour l’économiste atterré Eric Berr, enseignant à l’université de Bordeaux(Libération le 1erfévrier) : « l’État français, hors périodes de récession sévère, enregistre un excédent budgétaire si l’on enlève les dépenses d’investissement. L’État s’endette donc pour investir, pour préparer l’avenir, pas pour faire n’importe quoi ! » De plus les taux zéro actuels permettent de cibler ces investissements d’abord dans les secteurs dont les manques ont été rendus visibles par la crise sanitaire (hôpitaux, secteur de la recherche) ensuite pour des politiques de transition énergétique et écologique. Berr remet en valeur les politiques de relance par la demande avec le rôle fondamental de l’investissement public et son effet « multiplicateur 10 ». Mais même pour le directeur de l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Xavier Ragot : « Non, on ne s’endette pas auprès des générations futures », avance-t-il : « On s’endette auprès des générations actuelles, mais on rembourse aux générations futures à qui on paiera les taux d’intérêt. » Pour les générations futures, l’enjeu serait donc celui de la redistribution puisque certains recevront les intérêts de la dette et d’autres acquitteront des impôts pour les payer » (Les Échos, le 2 février).

« La vision des économistes néolibéraux est que la dette publique doit être gérée comme celle d’un ménage ou d’une entreprise. Or les deux n’ont rien à voir car l’État, lui, a une durée de vie infinie. S’il emprunte 100 euros à dix ans à 2 %, il va payer 2 euros d’intérêt tous les ans pendant dix ans. Et à la fin des dix ans, il doit rembourser 100. Mais s’il ne les a pas, il peut réemprunter 100 pour rembourser cette première somme, avec un nouveau taux d’intérêt. C’est cela, « faire rouler » sa dette. Jamais l’État ne remboursera l’intégralité de sa dette, alors qu’un ménage doit le faire. L’État doit seulement être en mesure de payer les intérêts de sa dette afin de garder la confiance de ses créanciers » Kerr, ibid.). Le problème est donc plutôt aujourd’hui, celui de la dette privée qui peut déboucher sur un multiplicateur, mais négatif cette fois.

Banque centrale et intervention macro-économique

Les banques centrales des pays de l’OCDE veulent de plus en plus sortir de leur rôle traditionnel (assurer la stabilité des prix) pour intervenir sur l’économie réelle [laissons dire ici l’économiste P. Artus, Les Échos, le 28 janvierqui pense qu’il y a une « économie irréelle, sous-entendu la finance par rapport à l’économie réelle 11 », NDLR]. Il s’agit d’abord d’une influence macroéconomique : réduction du chômage et réduction de l’inflation. La Réserve fédérale américaine a clairement annoncé qu’elle voulait amener le taux de chômage à un niveau très bas pour réduire les inégalités, en particulier en réduisant le taux de chômage des minorités (noirs, hispaniques). Elle utilise pour cela ce qu’on a appelé la politique de la surchauffe : soutenir la demande alors que le taux de chômage est déjà très bas pour amener de nouvelles personnes sur le marché du travail, pour pousser les entreprises à devenir plus efficaces, puisqu’il faut qu’elles produisent davantage pour satisfaire la demande alors que le marché du travail est déjà tendu. Cette politique a clairement été mise en place, avec succès, aux États-Unis depuis 2016. Nous l’avons déjà souligné dans le relevé précédent tout ceci pose d’abord un problème institutionnel et politique dans un régime démocratique. Les choix d’investissement public, de soutien à certains secteurs d’activité ou à certains types d’investissements (comme ceux dans la transition énergétique) doivent être faits par le Parlement, pas par la banque centrale. Soit la banque centrale fait des choix qui ne sont pas validés par les Parlements, et il y a problème de démocratie, « dictature » de la banque centrale ; soit la banque centrale suit les injonctions du Parlement, et elle perd son indépendance. Il se pose ensuite la question de l’utilité de l’intervention de la banque centrale. Si des investissements publics ou privés sont rentables, efficaces, ils peuvent être sans danger financés par la dette publique, puisque la rentabilité des investissements est supérieure au coût de la dette. On ne voit pas alors pourquoi il faudrait un financement monétaire de ces investissements par la BCE, ni le maintien de taux d’intérêt anormalement bas. Le cas le plus intéressant est alors celui d’investissements générant de fortes externalités positives et dont la rentabilité économique est faible. Il s’agit par exemple d’investissements dans la transition énergétique. Il est alors légitime que la banque centrale contribue à l’intermédiation des externalités, par exemple, en refinançant à ces conditions privilégiées les créances (obligations, crédits) qui correspondent à ces investissements. Il faut ensuite regarder la question de la disponibilité de l’épargne pour financer les investissements nécessaires. Les États-Unis, par exemple, ont une insuffisance notoire d’épargne. Si la banque centrale met en place un programme d’« helicopter money » (création monétaire qui finance des dépenses des ménages ou des entreprises) pour financer des investissements supplémentaires, ce qui est parfois réclamé, il y aura hausse de l’investissement sans hausse correspondante de l’épargne. D’où déséquilibre extérieur, accumulation de dette extérieure, et risque de crise de balance des paiements, de l’endettement extérieur : la création monétaire allouée au financement d’un investissement ne résout pas le problème d’insuffisance d’épargne. [ce n’est pas le cas de pays à forte épargne comme l’Allemagne, ce qui explique d’ailleurs ses réserves sur l’intervention de la BCE en ce domaine, NDLR]

France, mondialisation et… désindustrialisation ?

– Un rapport à relativiser, car si les chiffres du commerce extérieur montrent un déficit grandissant, la France est parmi les grands pays européens celui dont les entreprises industrielles ont le niveau le plus élevé d’emplois à l’étranger rapporté aux emplois industriels domestiques », écrit le député Thierry Michels, dans un rapport sur la politique industrielle publié la semaine dernière. Les ventes des filiales étrangères des groupes industriels français pèsent deux fois plus que nos exportations industrielles, alors que ce ratio est de moins de 1 pour l’Allemagne et l’Italie.

– Dans le même ordre d’idée, en 2019, le flux des investissements directs français à l’extérieur des frontières était de 34,5 milliards d’euros, contre 30,2 milliards pour les capitaux étrangers arrivés dans notre pays, selon la Banque de France.

– Nous avons vu dans le relevé XVI que les investissements s’étaient plutôt maintenus à un niveau correct pendant la crise sanitaire (toutefois encore en cours) si on compare avec la crise financière de 2008. Il n’en est pas de même pour les investissements directs à l’étranger (IDE) qui ont chuté de plus de 40 % par rapport à 2019 (Les Échos, le 26 janvier). L’Inde (+13 %) surtout dans le numérique et la Chine (+4) restent positives.

– Quant aux mesures de protection de Carrefour par rapport à son possible acquéreur canadien Couche-tard elles ne sont pas une exception française. Ainsi, si ni le Royaume-Uni ni les Pays-Bas ne disposent à l’heure actuelle d’un tel régime de contrôle, de telles restrictions sont également présentes dans les réglementations de plusieurs grands pays européens, en Allemagne, en Italie et en Espagne où le cadre légal qui fait référence respectivement à l’approvisionnement alimentaire, la filière d’approvisionnement agroalimentaire et la sécurité alimentaire, est suffisamment large pour imposer une autorisation préalable (Les Échos, le 2 février).

Covid et pauvreté globale : un retournement historique

À l’horizon 2030, la visée, établie par l’ONU en tant que premier des objectifs du développement durable (ODD), consistait à mettre fin aux formes extrêmes de pauvreté dans le monde. L’optimisme prévalait depuis une vingtaine d’années. La pauvreté régressait (1,7 milliard d’individus en 1997, moins de 650 millions projetés en 2019). L’épidémie de coronavirus et ses conséquences économiques changent la donne. Selon les estimations de la Banque mondiale, plus de 100 millions de personnes seraient venues, en 2020, grossir les rangs de cette extrême pauvreté. Mais ce pourrait être jusqu’à un demi-milliard selon des approches alternatives de la pauvreté, mesurée en conditions de vie. Les observations sortent renforcées lorsque d’autres indicateurs, tels l’indice de développement humain (IDH), qui agrègent les trois dimensions du niveau de vie, de l’état de santé et de l’éducation sont mobilisés. Cet IDH, pour la première fois depuis son établissement en 1990, baisse significativement en 2020. Les progrès du passé récent s’effacent. La crise du Covid-19 a assurément marqué un coup d’arrêt. Selon le contenu et l’intensité de la reprise économique, il s’agira de voir si cette crise n’aura alimenté qu’un à-coup ponctuel ou si, au contraire, elle aura enclenché un revirement intégral. Quant aux prévisions d’une quasi-éradication de la pauvreté à l’horizon 2030, elles ne sont plus à l’ordre du jour (Les Échos, le 9 février).

Notes de bas de page :
  1.  – Alors qu’aujourd’hui, les start-ups sont créées dans la proximité des centres universitaires de recherche fondamentale.[]
  2.  – Sanofi garantit un niveau moyen de versement de dividende stable sur plusieurs années indépendamment de l’exercice en cours [Cette décision prise ex ante est aujourd’hui assez courante pour les grandes firmes et on peut dire qu’elle intègre la stratégie plus générale de ces firmes dominantes qui tendent aussi à calculer ex ante leur niveau de profit. D’autre part, nous l’avons déjà mentionné dans un autre relevé, il ne faut pas confondre cause et effet : la forte rémunération en dividendes en France n’est pas le fruit du triomphe de la « finance », mais au contraire un signe de sous-capitalisation des entreprises françaises que, du point de vue de la logique capitaliste il faut compenser. Une sous-capitalisation due à de nombreuses caractéristiques du capitalisme à la française : absence ou presque de retraite par capitalisation, mauvaise allocation de la petite épargne à travers le système de l’assurance-vie, frilosité longtemps entretenue des entreprises familiales vis-à-vis d’introduction en Bourse conduisant à terme à une perte de contrôle, etc. NDLR].  []
  3.  – Pourtant la France a peu recours aux médicaments génériques puisqu’ils ne représentent en volume que 30 % du marché en France, tandis qu’ils représentent 81 % du marché allemand et 85 % du marché britannique.[]
  4.  – Or la production française de médicaments correspond pour 80 % à des produits à base chimique et à moins haute valeur ajoutée qu’il est aisé d’externaliser (Frédéric Bizard, enseignant d’économie à l’ESCP, Le Monde, le 8 février).[]
  5.  – Cf. Les notes du conseil d’analyse économique, no 62, janvier 2021 : Margaret Kylea et Anne Perrot « Innovation pharmaceutique : comment combler le retard français ? ». Ce retard est ancien car la tradition française est d’exceller dans la recherche pure, mais d’être restée longtemps sans contact avec l’industrie, au moins jusqu’en 1945 et le développement du secteur énergie atomique. Pour de plus amples développements sur ces points on peut se reporter à l’enquête sur la technopole de Grenoble in L’université désintégrée ; la recherche au service du complexe militaro-industriel du groupe Grothendick, Le Monde à l’envers, 2021.[]
  6.  – Antoine Vauchez est directeur de recherche CNRS au Centre européen de sociologie et de science politique (université Paris-I-Sorbonne-EHESS). Il a notamment écrit, avec Pierre France, « Sphère publique, intérêts privés. Enquête sur un grand brouillage » (Presses de Sciences Po, 2017).[]
  7.  – En 2021, plus de 20 États auront augmenté leur salaire minimum. Dernière à rejoindre le mouvement, la Floride a décidé par référendum en novembre 2020 de passer de 8,56 à 15 dollars d’ici à 2026. Les écarts territoriaux restent considérables : la rémunération minimale locale est au plus haut dans les riches régions démocrates San Francisco, 16,07 dollars, Seattle et New York (15 dollars), Californie (13 dollars) et au plus bas dans le Wyoming ou en Géorgie (5,15 dollars). Entre salaire minimal fédéral et local, c’est le plus élevé qui s’applique. Ainsi, une grande partie du chemin vers les 15 dollars a été de facto accomplie : au total, le salaire minimal « moyen » aux États-Unis était en 2019 de 11,80 dollars, selon l’économiste Ernie Tedeschi. Les entreprises ont bougé elles aussi : Amazon a augmenté sa rémunération à 15 dollars sous la pression politique et devant le manque de main-d’œuvre. La hausse toucherait 28 % des salariés d’Alabama, de Louisiane et d’Arkansas, 26 % en Floride ou dans le Montana, mais personne en Californie et 1,4 % seulement dans l’État de New York. Elle bénéficierait à 25 % des Noirs, 20 % des Hispaniques et 13 % des Blancs. Dans la restauration et l’hôtellerie, 40 % et 33 % des salariés en profiteraient, contre 3,7 % des employés du public et 10 % des salariés souvent syndiqués de l’industrie et de la construction. En termes réels, le salaire minimal fédéral n’a cessé de reculer : il fut d’abord laminé par l’inflation auquel s’ajouta la désyndicalisation des années 1980 qui réduisait le pouvoir de négociation des salariés. Ensuite, pour ne pas augmenter le coût du travail et lutter contre le chômage, les pouvoirs publics ont préféré instaurer des aides fiscales pour lutter contre la pauvreté. Tout cela dans le cadre de la remise en cause des politiques keynésiennes au profit des thèses monétaristes et libérales.[]
  8.  – France Trésor, chargée de placer la dette de l’État sur les marchés, a levé la semaine dernière 7 milliards d’euros (record battu) pour une nouvelle obligation à 50 ans.[]
  9.  – Et c’est là que se trouve le risque. En effet en période de taux bas il y a tout intérêt à emprunter sur le long terme s’il y a des acquéreurs ce qui semble le cas (on dira alors que la maturité de la dette est longue, car cela correspond à un allongement de la dette) or le Trésor public n’a pour le moment proposé cette opportunité qu’aux investisseurs institutionnels (grandes banques et assurances nationales).[]
  10.  – Théorisé par Keynes et appliqué pour sortir de la crise des années 1930. Pour le résumer, c’est l’idée qu’une variation d’une grandeur macro-économique (ici l’investissement public qui se substitue au manque d’investissement privé vu les anticipations plutôt négatives de celui-ci en période de crise comme à l’époque ou de forte incertitude comme aujourd’hui) produit une variation amplifiée d’une autre grandeur macro-économique (par exemple de revenu). Dans l’exemple le plus couramment utilisé, le multiplicateur est fonction de la propension à consommer des agents économiques et sa mise en action produit des ondes successives de dépenses. Par exemple si la propension à consommer est de 0,8 (0,2 étant la propension à épargner, le revenu étant = à 1), le multiplicateur, en bout de course sera de 5 suivant une progression géométrique de 0,8. Dans la première étape investir 100 produit une consommation de 80 (100 x 0,8) qui pour d’autres agents sera un revenu ensuite dépensé pour 64 (80 x 0,8), ces 64 devenant un revenu dépensé pour 51,2 (64 x 0,8) etc. au fil des étapes jusqu’à ce que ce revenu supplémentaire devienne négligeable. La formule qui donne le multiplicateur est a (le premier terme de la progression, ici 100)  / par 1-0,8 soit 100 / 20, donc un coefficient multiplicateur de 5. []
  11.  – Le vocabulaire des économistes classiques et de Marx avait au moins l’avantage d’être matérialiste en parlant d’activité productive et d’activité improductive, même si cela ne nous sert pas à grand pour comprendre la révolution du capital aujourd’hui, [NDLR].[]

Biden la victoire du capital ?

Nous n’abordons pas souvent la question des États-Unis dans nos colonnes et le texte traduis un peu plus bas (Dylan Riley, Faultlines – Political Logics of the US Party System) nous permet de le faire avec un tour d’horizon des questions économiques et de leurs liens avec la façon dont les partis politiques interviennent sur ces questions. Certains thèmes développés ici par l’auteur recoupent certaines de nos analyses, même si cela s’effectue à partir d’un autre vocabulaire : ainsi, il ne parle pas de reproduction rétrécie mais d’absence de politique d’accumulation et il décrit bien comment s’exprime le principe identitaire à travers la confrontation entre Républicains et Démocrates.


Salut Jacques,

J’avais proposé il y a un moment de résumer ou traduire un article paru dans New Left Review sur l’arrière-plan social et économique des élections américaines, mais j’ai eu une surcharge de travail, ce qui fait que je n’ai pu m’y mettre que pendant ces derniers jours. C’est donc une traduction légèrement abrégée, et sans les notes de pied page, mais je pourrais envoyer l’original pour donner une idée plus complète de ce que l’auteur a en tête. Je pense en particulier que cela pourrait être un apport indirect mais utile à la discussion sur l’Etat-réseau ainsi que sur d’autres thèmes souvent abordés dans Temps critiques.

Amitiés,


Larry,
Merci je vais lire. là, ça fait trois semaines qu’on peine sur un texte autour de la religion comme particularisation de la communauté humaine, ce qui fait que ça a interrompu le travail commencé sur une réécriture de la première version d’un texte sur « capitalisation et reproduction rétrécie » que j’avais entamé, mais que JG voudrait revoir plus à fond car il ne trouve pas la notion de reproduction rétrécie très pertinente.

Bonne journée

Jacques Wajsztejn


Jacques,

Sur la reproduction rétrécie, tu as écrit : Mais elle n’est qu’une expression « intuitive » sur le modèle et en relation avec la notion de reproduction élargie qui, d’ailleurs, elle aussi, en dehors de sa formule A-A’ où A’>A, ne peut être délimitée empiriquement et cela encore moins aujourd’hui que la difficulté d’imputation est bien supérieure.

Si la question de la pertinence actuelle de ce concept se pose, serait-ce liée à ce côté intuitif, ce qui limiterait la possibilité de l’utiliser pour expliquer le cours des choses ? Quoi qu’il en soit, je te rappelle le point de vue de David Harvey (que j’ai déjà eu l’occasion de citer et qui vient de publier un nouveau texte) : l’accumulation mondiale du capital monétaire serait passé d’après la Réserve fédérale d’un peu plus de 2 000 milliards de dollars en 1960 à près de 16 000 milliards aujourd’hui (en dollars constants). Pour Harvey, le décrochage par rapport à l’or sous Nixon est un facteur non négligeable. Mais surtout, il ne peut y avoir de débouchés pour tout cet argent par le biais de l’accumulation classique (ou reproduction élargie). Nul besoin (si je le comprends bien) de faire intervenir des concepts comme la baisse du taux de profit… Enfin, c’est un autre éclairage.

Amitiés,

Larry


Résumé d’un article de Dylan Riley, paru dans le numéro 126 (novembre-décembre 2020) de New Left Review et intitulé : Faultlines – Political Logics of the US Party System

Pour comprendre l’issue des élections de novembre 2020, il peut être utile de préciser les quatre éléments fondamentaux de la politique américaine aujourd’hui :

  1. Les deux grands partis sont constitués chacun d’une coalition de groupes en quête de rentes, tant au sommet – gros donateurs, élus de haut niveau, responsables de parti – que, à un degré moindre, au niveau de masse. À une époque de stagnation structurelle des taux de croissance économique, la lutte entre partis a dégénéré en grande partie en conflit à somme nulle autour de la redistribution, d’où son caractère acharné.
  2. Corollaire : la personnalisation, ou inflexion charismatique, du rôle du dirigeant politique. Si cela remonte à Reagan, voire à Kennedy, cela n’a été consacré que par Obama avant d’être exacerbé par Trump.
  3. Le troisième élément, qui fonctionne en synthèse contradictoire avec le deuxième, est l’opposition entre deux logiques politiques – idéologies programmatiques conçues pour mobiliser un éventail de fractions de classe et d’intérêts particuliers – que l’on ne saurait réduire aux deux partis malgré un degré de coïncidence. On pourrait les désigner comme d’un côté le néolibéralisme multiculturel et de l’autre le néomercantilisme machiste-national.
  4. Enfin, le quatrième élément, très lié au troisième, est le contraste entre deux logiques géopolitiques rivales : libéralisme mondialiste contre l’Amérique d’abord.

Le système des partis américain repose historiquement sur des prétentions concurrentes à l’hégémonie. Des coalitions internes à la classe dominante construisaient une base de masse en prétendant que privilégier leurs intérêts particuliers permettrait de satisfaire en partie du moins les besoins matériels d’une partie des producteurs directs. Ainsi, de 1865 aux années 1920, les Républicains (RP) servaient les intérêts de l’industrie lourde, source d’emplois abondants et de hausses de salaires pour la classe ouvrière du Nord-Est du pays. Puis, des années 1930 jusqu’en 1980, les Démocrates (DP) ont pu jouer ce rôle sur la base d’une coalition de secteurs à forte intensité capitalistique capables de faire des concessions limitées mais réelles aux ouvriers, très combatifs à l’époque. Ces tendances ont pu perdurer pendant des cycles longs, l’un ou l’autre parti dictant les orientations générales même par-delà les changements de pouvoir à la Maison blanche.

Or, avec l’entrée dans la période actuelle de long downturn [soit la stagnation structurelle, théorie de R. Brenner], le système des partis subit à partir de 1980 environ des mutations profondes. Le pouvoir politique, à la place de l’investissement et de l’accumulation, commence à jouer un rôle de plus en plus direct dans le maintien de la rentabilité du capital. En s’appuyant sur la notion wébérienne de « capitalisme impérialiste » pour caractériser Rome, on pourrait parler ici de « capitalisme politique » : soit un mode d’activité de génération de profits dans lequel la rentabilité résulte pour l’essentiel de l’utilisation directe du pouvoir politique.

Au cours des décennies qui ont suivi (délocalisations, bulles financières et reprises économiques sans créations d’emplois des années 1990 et des premières années 2000), la politique américaine suit son cours sur le terrain consolidé du néolibéralisme : la conviction que la coordination assurée par le marché conduit mécaniquement à l’allocation souhaitable des flux d’investissement et donc à la croissance économique. Le néolibéralisme, ainsi défini, se trouve en crise profonde à partir de 2008. Les sauvetages d’entreprises opérés font apparaître au grand jour le rôle indispensable de l’État dans le transfert des surplus existants. Un gouffre s’est donc ouvert entre rentabilité et investissement : si les marges bénéficiaires remontent dès 2010, l’accumulation, elle, reste à la traîne. Selon A. Smithers, l’investissement productif (matériel) en pourcentage de la trésorerie d’exploitation a baissé de 20 points de pourcentage depuis 2000, cependant que les montants distribués aux actionnaires (dividendes et rachats d’actions) sont passés de 25 % à 45 % de la trésorerie d’exploitation.

Pour appréhender les effets de cette forte redistribution vers le haut sur le système politique, il convient d’examiner les coalitions de classe que les partis ont su mobiliser tant chez les élites (donateurs) que chez les électeurs. Si, au sommet, l’un et l’autre parti sont dépendants du secteur finance-assurances-immobilier, les deux coalitions se différencient aux niveaux inférieurs. Les Républicains sont solidement soutenus par les secteurs « polluants » de l’industrie manufacturière, les industries extractives, la grande distribution, la restauration et les grosses entreprises familiales. Les Démocrates, eux, peuvent compter sur l’appui des géants de la Silicon Valley, les secteurs de l’éducation, de l’information, de la culture et du spectacle, ainsi que de l’élite socioprofessionnelle : intellectuels médiatiques et universitaires, avocats, ingénieurs et autres partisans de l’utilisation de la science pour piloter la politique publique. Au niveau des classes dominantes, les Démocrates ont probablement une base plus large que les Républicains. Il semble ainsi que, au cours de la campagne, Biden a réussi à lever plus de fonds que Trump auprès de tous les secteurs majeurs de l’économie ou presque, hormis celui du pétrole et du gaz.

Les segments d’élite de ces deux coalitions ne recherchent pas tous les mêmes formes de redistribution. Le secteur financier a bien sûr bénéficié énormément de la politique monétaire appliquée depuis 2008, tout comme les entreprises ont bénéficié du crédit à bon marché. Quant aux mastodontes de la haute technologie et du divertissement qui soutiennent le DP, ils tiennent à la protection des droits de propriété intellectuelle, tandis que les industries extractives qui financent le RP cherchent plutôt à avoir accès aux terres du domaine public pour pouvoir les spolier à leur guise. Toutefois, seuls quelques sous-secteurs de niche – technologies de pointe, véhicules électriques, fracturation hydraulique – s’attachent à générer des bénéfices par le biais d’investissements dans des technologies permettant de comprimer les coûts et donc d’augmenter leur part du marché mondial. Ni l’une ni l’autre coalition capitaliste ne propose un projet de relance de l’accumulation.

Dans le même temps, cette recherche de rentes est devenue un phénomène de masse qui plonge ses racines dans la structure du marché du travail aux États-Unis, où les cadres et les professions intellectuelles supérieures représentent près de 40 % de la population active (les ouvriers représentant moins du quart). Quant aux secteurs d’activité les plus riches en emplois, c’est l’ensemble enseignement-santé-services sociaux : près du quart du total, alors que moins d’un emploi sur cinq se trouve dans l’industrie, le bâtiment et l’agriculture. Fait remarquable, le secteur finance-assurances-immobilier emploie à lui seul près de 10 millions de personnes, soit plus de 6 % de la population active.

Autrement dit, une part considérable de la population américaine – et pas seulement de l’élite – vit d’une façon ou d’une autre grâce à des « transferts sociaux », des assurances maladie aux droits d’inscription aux écoles, des impôts aux loyers… Et de même qu’au niveau des élites, à la base de la société les formes de redistribution réclamées diffèrent entre les deux coalitions. Cela se manifeste le plus nettement dans la polarisation en matière de niveau d’instruction. À l’issue d’un renversement dont on trouve des exemples ailleurs dans le monde, le RP est devenu le parti de ceux qui n’ont pas dépassé le secondaire, alors que le DP a une avance énorme parmi les diplômés du supérieur. En 2016, le RP a reçu 67 % des voix chez les blancs sans diplôme universitaire et cette influence est durable. Ce qui ne veut pas dire que les ouvriers constituent la base la plus importante du parti, qui serait plutôt à chercher dans les couches intermédiaires. Mais en tout cas, l’avance du DP chez ceux qui ont un master ou un doctorat est écrasante.

À rebours des théories courantes qui considèrent le niveau d’instruction comme un indicateur de classe sociale, il serait plus pertinent de souligner que les diplômés du supérieur peuvent prétendre à une sorte de rente qui serait hors de portée pour les non-diplômés. Les premiers ont donc de bonnes raisons de soutenir toute politique qui donne une prime à l’expertise et qui entraîne souvent des dépenses publiques. Les non-diplômés, eux, ont tendance à se méfier de l’expertise et des fonds publics qui la récompense. Bref, le conflit entre diplômés et non-diplômés revient en partie à un conflit autour de la redistribution.

Les types de redistribution qui plaisent à la base du RP ne sont pas les mêmes que ceux que réclament les Démocrates. Les Républicains privilégient des formes de générosité publique comme les subventions aux agriculteurs, les avantages accordés aux PME ou les mesures protectionnistes. À la place de la reconnaissance des qualifications, les électeurs du RP réclament un traitement préférentiel fondé sur les critères de race, d’ethnicité ou de citoyenneté. Ils demandent donc un meilleur contrôle de l’immigration et, plus généralement, une défense plus efficace des frontières et du statut de citoyen, qui auraient pour effet de réserver les mesures de redistribution aux seuls autochtones. En un mot : les deux partis sont des coalitions redistributives qui se livrent une lutte à somme nulle par le biais de mécanismes politiques permettant de transférer des revenus vers leurs soutiens en haut comme en bas de l’échelle. Dans un contexte de ralentissement de la croissance, le jeu politique s’est figé aux États-Unis dans une logique de forte polarisation qui laisse entrevoir peu d’espace pour une percée des uns ou des autres tant que le système électoral en place reste en vigueur.

Essor postmoderne de la politique charismatique

Compte tenu de la culture de l’image véhiculée par les mass media américains, la montée en puissance de la politique de la redistribution s’accompagne de l’émergence de rapports charismatiques entre élite et électorat, et cela depuis les quatre derniers cycles électoraux : l’admiration ou l’aversion viscérale pour des candidats-célébrités a surchargé les luttes politiques. Chez les deux grands partis, cette personnalisation extrême de la politique n’est que l’autre face de l’absence totale d’un programme de reconfiguration de l’économie en vue de faire redémarrer la croissance. Ces charismes rivaux n’ont toutefois pas le même contenu. Celui d’Obama faisait appel aux valeurs de la méritocratie ultra diplômée. Par comparaison avec Bill Clinton, Obama et sa famille ont scrupuleusement respecté les normes présidentielles américaines. Et pourtant, si Obama plaisait, c’était davantage en tant qu’individu qu’en raison de ses options politiques. À travers lui, les États-Unis étaient censés avoir vaincu leur héritage d’antagonisme racial et la simple vue de sa réussite devait suffire pour permettre au pays entier de se féliciter. En dépit de l’ampleur de la crise de 2008, aucun programme global de réformes (style New Deal, Fair Deal ou Grande Société) ne se manifestait au cours de ses mandats. Le sauvetage des banques et la « guerre contre le terrorisme » allaient se poursuivre subrepticement. La seule réforme d’envergure associée à sa présidence – l’Affordable Care Act (ou Obamacare) – n’était que le recyclage d’une proposition élaborée au départ par Mitt Romney, son adversaire républicain à l’élection de 2012.

Avec le charisme de Trump, on change radicalement de registre. Son mode de gouvernance « patrimonial » a fait un tabac auprès d’un électorat hostile au culte du diplôme. Trump fonctionnait pour l’essentiel par le biais d’ordres qu’il débitait en passant et considérait son équipe comme un groupe de compagnons de table plutôt que comme des responsables dont le rôle était défini par les institutions. Ce faisant, il a vite provoqué une levée de boucliers dans la haute fonction publique à laquelle Trump s’est employé à faire la guerre sans relâche. Il n’est que de voir les efforts de son gouvernement pour priver des milliers d’employés fédéraux de leur statut[les mettant à l’abri d’un renvoi sans motif valable] de fonctionnaires comme point culminant d’un projet d’épuration des « mauvais éléments », considérés comme les agents du deep state. On aurait tort pourtant de mettre cette hostilité entièrement sur le compte d’un désir libertarien de réduire la voilure du gouvernement fédéral. Si elle n’est pas incompatible avec une telle visée, elle découle bien plus de l’aversion de Trump pour le caractère impersonnel de l’esprit bureaucratique. D’un autre côté, dans les États-Unis du XXIe siècle, son style patrimonial souffrait d’un manque de légitimité traditionnelle, faute de quoi Trump a dû s’appuyer sur une forme très personnelle de charisme qui passait par Twitter et, vers la fin, des rassemblements électoraux. Rien ne démontre mieux l’instabilité de ce mode de gouvernance que le renouvellement constant du personnel et le manque de fidélité des anciens employés de la Maison blanche.

Mais en dépit de leurs différences, ces deux modes de gouvernance charismatiques ont pour effet d’élever le chef au rang de totem pour toute sa coalition redistributive : Obama pour les diplômés du supérieur, Trump pour les sans-diplôme. Pour l’un et l’autre parti, la cathexis a fini par remplacer les engagements programmatiques comme moyen de renforcer la base électorale. Quoique poussée à l’extrême par Trump, cette pratique traduit surtout le contexte général dans lequel doit s’inscrire l’activité des partis aux États-Unis. La campagne de Biden a au contraire mis en scène une sorte de cathexis à l’envers : au lieu de présenter des idées pour endiguer la pandémie et la crise économique, il a surtout souligné sa qualité de brave gars, d’homme honorable.

Logiques politiques

Autre différence importante entre les deux partis : leur logique politique dominante. Comme nous l’avons vu, le DP est actuellement le lieu d’une synthèse entre néolibéralisme et multiculturalisme. Il montre remarquablement peu d’intérêt pour les ravages économiques infligés au pays au cours des vingt dernières années. Les deux composantes de sa politique ont bien sûr des origines diverses. Le néolibéralisme, on le sait, a été développé comme doctrine économique par les théoriciens de la Société du Mont-Pèlerin, puis « naturalisé » aux États-Unis sous l’égide de Milton Friedman et ses collaborateurs au cours des années 1960 et 1970. Le multiculturalisme, en tant que mode d’action légaliste enraciné dans les mouvements des droits civiques et féministe, s’est développé à peu près dans la même période. Avec la marginalisation des éléments plus anticapitalistes de ces mouvements, une conception individualiste a pris le dessus : le « paradigme anti-discrimination », qui vise à favoriser l’ascension, dans le cadre du système existant, de membres des couches moyennes de ces groupes opprimés. Ce paradigme a connu une concrétion institutionnelle avec la création de bureaucraties, tant dans les universités que dans les entreprises, ayant pour mission de promouvoir la triade « équité, diversité et inclusion ». Des spécialistes des ressources humaines œuvraient pour l’adoption d’un ensemble de bonnes pratiques qui présentaient désormais les arguments contre les discriminations sous l’angle de la logique du marché : les entreprises ne resteraient compétitives que si elles trouvaient le moyen de tirer parti des talents que recelaient les salariés de tous les niveaux. C’était le début du lien étroit de ces bureaucraties de la diversité avec le néolibéralisme, qui persiste aujourd’hui.

L’idée centrale est l’«équité » : il s’agit de reproduire aux échelons supérieurs de cette société fortement inégalitaire la diversité raciale et sexuelle de la population. […] Supprimer l’« inéquité » – au sens d’augmenter la diversité – est clairement compatible avec le maintien, voire l’aggravation, des inégalités économiques. Le néolibéralisme multiculturel nous entraîne vers un capitalisme profondément inégalitaire mais rigoureusement équitable. Dans une telle société, la mobilité sociale pourrait être faible, mais pas pour des raisons de race ou de sexe. La Californie est à ce titre exemplaire. Ce territoire vaste et immensément riche est gouverné depuis des décennies par l’aile libérale-progressiste du DP. Et le bilan ? La Californie dépasse le Mexique pour les inégalités sociales et est en tête des États-Unis pour le pourcentage des habitants vivant au-dessous du seuil de pauvreté. À cela il faut ajouter une population vieillissante, un marché du logement qui est hors de prix pour la plupart des habitants ouvriers ou des couches moyennes, et des écoles publiques de mauvaise qualité. À mesure que l’activité industrielle se concentre de plus en plus dans le clinquant centre technologique de la Silicon Valley et de la région de San Francisco, la Californie a de moins en moins d’emplois ouvriers à proposer. Voilà en gros le modèle qu’offre le néolibéralisme multiculturel au reste du pays.

La logique politique dominante chez les Républicains a, elle, pour point de départ le constat que les perspectives d’emploi et les services publiques se sont détériorés, mais propose une analyse ultra-nationaliste et une stratégie néomercantiliste. L’analyse en question a été exposée par Jefferson Sessions dans les pages de la National Review, où il écrit : « Les quarante dernières années ont été marquées par une immigration massive et ininterrompue aux États-Unis qui coïncide avec la montée du chômage, la baisse des salaires, l’inefficacité croissante des écoles et un État-providence de plus en plus étendu. » Seule une forte réduction du niveau d’immigration légale et clandestine « permettrait une assimilation réussie et aiderait les millions de personnes qui luttent actuellement pour ne pas sombrer ».Le néomercantilisme machiste-nationaliste complète cette politique anti-immigrés par la notion de « souveraineté énergétique » – soit la libération du secteur des hydrocarbures pour jeter les bases d’une nouvelle phase de croissance économique – et des mesures protectionnistes.

Ce projet est obéré depuis le début par deux problèmes. D’une part, l’identification de l’immigration comme cause du déclin économique des États-Unis ne résiste même pas à une simple comparaison historique. Si on pourrait à la rigueur établir une corrélation entre la stagnation structurelle et le régime d’immigration existant depuis 1965, la mise en cause de l’immigration est démentie par la première vague gigantesque d’immigration, allant des années 1880 jusqu’aux années 1920, qui coïncidait avec la montée en puissance des États-Unis comme poids lourd industriel. D’autre part, des surcapacités pèsent sur le secteur de l’énergie, ainsi que sur les autres secteurs de l’économie mondiale. Une initiative en faveur de la souveraineté énergétique n’aurait donc guère la possibilité de générer un nouveau cycle d’accumulation. Le gouvernement de Trump avait beau mettre au rebut des pans entiers de la réglementation environnementale, il n’est pas parvenu à élaborer un modèle économique crédible qui puisse produire une croissance économique auto-entretenue ou des emplois bien rémunérés. Avant même la crise provoquée par la pandémie, son bilan économique était déjà bien médiocre.

Mais surtout, l’une et l’autre logique politique sont des projets de redistribution. Le néomercantilisme machiste-nationaliste prétend soutenir le prix de la force de travail grâce à des mesures anti-immigrés et protectionnistes, tandis que le néolibéralisme multiculturel plaide pour une distribution équitable des emplois et des revenus. Conformément à l’esprit du capitalisme politique, ni l’un ni l’autre ne propose un projet d’accumulation.

Ce serait une erreur de croire à une correspondance parfaite de l’une ou l’autre logique avec le DP ou le RP. Chaque parti a plutôt composé son propre mélange en puisant dans les deux logiques. Ainsi, le néomercantilisme machiste-nationaliste est certes devenu la tendance dominante du RP sous Trump, mais le parti a aussi eu, du moins jusqu’il y a peu, une aile de centre-droite d’orientation néolibérale-multiculturelle. N’était-ce pas Nixon à avoir donné ses lettres de noblesse au paradigme anti-discrimination, au même moment où il abandonnait les accords de Bretton Woods et l’ordre monétaire international de l’après-guerre ? De même, la diversité a occupé une place non négligeable sous le gouvernement de George W. Bush, qui a nommé Powell et Rice à des postes de premier plan et a consenti des efforts considérables pour s’attirer les sympathies des Latinos. Cet élément du camp républicain est aujourd’hui représenté surtout par le Lincoln Project.

Gènes dominants et récessifs

Les gènes dominants ou récessifs du DP sont l’inverse de ceux du RP. Si le néolibéralisme multiculturel y reste prédominant, le DP abrite également une version atténuée du néomercantilisme machiste-nationaliste. Dans un aveu partiel des limites de l’« équité » après les chocs de ces quatre dernières années, certains cherchent aujourd’hui à souder à leur projet une sorte de nationalisme économique néokeynésien. […]

Ruy Teixeira [l’un des théoriciens démocrates cités, qui plaide pour l’abandon de la politique identitaire, du catastrophisme sur le climat, de la phobie de la croissance et du technopessimisme au profit d’une économie qui crée de l’abondance pour tous] exprime bien sûr une réaction phobique contre l’une des évolutions les plus prometteuses de la politique américaine depuis une dizaine d’années : l’affirmation d’une logique sociale-démocrate au sein (et aussi en dehors) du DP. En tant que force politique, ce n’est pas négligeable : les Democratic Socialists of America (DSA) comptent 75 000 adhérents environ, et la campagne de Bernie Sanders pour l’investiture du parti en 2020 a totalisé environ 10 millions de voix. Les adhérents des DSA sont pour la plupart « des millennials menacés de déclassement » : 60 % d’entre eux ont un master, un doctorat ou un diplôme permettant d’exercer une profession réglementée, alors que les ouvriers ne représentent que 3 % du total. En 2016 Sanders avait affiché un score tout à fait honorable parmi les ouvriers blancs, puis en 2020 il a surtout séduit les électeurs latinos de Californie et du Nevada, surclassant Biden dans l’un et l’autre État.

Il n’empêche que le noyau dur de sa base électorale est constitué de CSP+ de rang inférieur ou en situation précaire du fait qu’ils n’auraient pas dépassé le premier cycle universitaire. En 2020, le groupe le plus important de donateurs à la campagne de Sanders était les ingénieurs en informatique. Quelle logique politique sous-tend donc le socialisme démocratique à la Sanders-DSA ? Parmi les idées clés, on peut citer la progressivité de l’impôt, les dépenses d’infrastructure, un système universel d’assurance maladie et l’expansion des services publics en général. Cela va certes au-delà de la simple « équité » puisqu’il s’agit de s’attaquer directement aux inégalités. Mais il est frappant de constater qu’on a ici aussi affaire à un projet de redistribution : Sanders n’a de cesse de réclamer « une redistribution matérielle massive financée par les bénéfices des grosses entreprises ». Or le principal inconvénient est que le socialisme démocratique en question repose sur les rapports sociaux qui accompagnent un capitalisme industriel fortement rentable, qui aujourd’hui ne représente au mieux qu’un lointain souvenir aux États-Unis. Ce qui fait défaut, c’est un socialisme qui correspond au régime du capitalisme politique qui gagne du terrain. Difficile à dire à ce stade quels contours aurait un tel socialisme.

Points de convergence

Les deux logiques politiques dominantes ont, en dépit de leurs divergences, des traits importants en commun qui reflètent les intérêts des grosses banques et des plus grosses entreprises non financières qui financent l’une et l’autre coalition politique. Cela se manifeste dans l’adhésion des deux partis à une orientation macroéconomique fondée sur des transferts politiquement médiatisés : lois fiscales et réglementaires, politique monétaire ultra-accommodante pour faciliter la tâche au secteur financier, sauvetages sans conditions de groupes importants et ainsi de suite. Et si ces deux logiques politiques n’ont pas tout à fait les mêmes conséquences sur le plan de la politique extérieure – le néolibéralisme multiculturel est favorable à une version de l’internationalisme à la Woodrow Wilson nimbé de promotion de la démocratie, tandis que le néomercantilisme machiste-nationaliste a lancé sous Trump une version cassante du « réalisme » (« l’Amérique d’abord ») –, les deux stratégies impériales ont dans la pratique pas mal en commun. Pour dresser un bilan détaillé de l’héritage national et international du gouvernement de Trump, il faudra laisser de côté l’hystérie l’entourant – alimentée non seulement par le Président lui-même mais aussi par les Démocrates au Congrès sous la direction de Nancy Pelosi – pour en examiner le contenu effectif.

Les premiers pas de Trump sur la scène internationale semblaient annoncer un retour à l’isolationnisme qui a fait hurler les acteurs établis de la politique impériale américaine, tant cela représente une rupture avec le dispositif fondamental d’alliances qui avait encadré l’hégémonie mondiale des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trump avait jeté aux orties l’Accord de partenariat transpacifique conçu pour isoler la Chine tout en montant une guerre commerciale contre celle-ci, donné l’accolade à Kim Jong-un et abandonné l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Il avait même envisagé un retrait américain de l’OTAN. Mais une ligne plus classique a progressivement repris le dessus et le consensus en matière de politique étrangère montre à l’heure actuelle une forte convergence avec l’attitude du gouvernement de Trump envers Pékin. (Il s’agit pour beaucoup de préserver l’objectif historique de la politique étrangère américaine, qui est de protéger les alliés contre les ingérences d’une puissance régionale despotique.)

Le non-dit dans ce cas est que la puissance hégémonique mondiale poursuivra ses ingérences à elle. Le nouveau gouvernement Biden ne sera pas en désaccord. Comme l’écrivent les nègres de Biden dans son manifeste publié en janvier 2020 dans Foreign Affairs : les priorités sont d’abord d’assurer que la Chine n’atteint pas le niveau de grande puissance mondiale, ensuite d’abandonner les tentatives peu judicieuses pour transformer le Moyen-Orient tout en sécurisant les intérêts géopolitiques clés des États-Unis dans la région et de profiter des pressions exercées par Trump sur l’Iran pour imposer un accord encore plus exigeant sur le nucléaire, et enfin de rétablir de bons rapports avec les alliés de l’OTAN, et cela pour pouvoir les amener à souscrire aux deux points précédents. La démocratie sera valorisée en principe – c’est « la source profonde de notre puissance », comme l’affirme Biden – mais appliquée sélectivement en pratique.

Sur le plan de la politique intérieure, on peut répartir en trois catégories les « réussites » des années Trump. D’abord, les mesures qui, comme la politique envers la Chine, sont en train d’être débarrassées de leurs aspects les plus trumpiens mais qui seront maintenues pour l’essentiel. Une réglementation plus stricte de l’immigration en fait partie : entre 2016 et 2019, l’immigration a baissé de moitié, du moins en partie sous l’effet d’une répression sévère le long de la frontière mexicaine. Si certaines des mesures machistes-nationalistes les plus agressives, comme la politique infiniment cruelle de séparation entre parents et enfants instituée sous Jefferson Sessions, ont été annulées par les tribunaux, les collaborateurs de Biden semblent prêts à garder nombre des restrictions récentes.

Ensuite, des mesures comme la baisse de l’impôt sur les sociétés ou les nominations à la Cour suprême, domaines où la ligne de Trump était en phase avec les priorités passées du RP. L’adoption de ces mesures doit beaucoup à Mitch McConnell, chef de file des Républicains au Sénat ; nulle trace de rupture radicale dans ce cas. Les magistrats nommés par Trump – plus de cinquante juges des cours d’appel et trois juges de la Cour suprême – sont certes très à droite, mais ils sont plutôt plus nombreux que ceux nommés par les présidents républicains précédents à être issus d’une des grandes écoles de droit du pays. Ce sont les rapports de force au Sénat qui détermineront si ces nominations apparaîtront finalement comme une victoire à la Pyrrhus, compte tenu de la réflexion actuelle chez les Démocrates sur la possibilité d’une réforme du système judiciaire pour pouvoir faire à leur tour les nominations qui leur conviennent.

Pour finir, la réponse de Trump à la pandémie du Covid-19 mérite d’être classée à part. La valse continue du personnel de la sécurité nationale a conduit à une situation où John Bolton a pu décider unilatéralement de démanteler la cellule de gestion des pandémies au sein du Conseil de sécurité nationale, qui aurait pu servir de système d’alerte face au virus. Puis, une fois que celui-ci avait commencé à se propager, la Maison blanche a réagi avec un mélange d’incompétence et d’inconscience. Certes, peu de pays ailleurs qu’en Asie de l’Est ont réussi à endiguer de façon durable le coronavirus, mais le fait à retenir sur les États-Unis est qu’aucun aplatissement de la courbe des contagions et des décès n’est à signaler, des pics ayant été atteints à partir de plateaux déjà étonnamment élevés. Le nombre de morts en bout de course sera vraisemblablement près d’un demi-million.

Dans ce contexte, la grande source de perplexité concernant les élections de 2020 est la mobilisation massive des Républicains. On a ainsi vu surgir deux vagues symétriques qui se sont brisées l’une contre l’autre. La meilleure grille de lecture face à cette mobilisation exceptionnelle de l’électorat est qu’elle découle de la fusion directe de l’économique et du politique qui caractérise la vie des États-Unis aujourd’hui. C’est précisément la nature de l’économie comme un jeu à somme nulle qui donne tant d’intensité au paysage politique. Et l’avenir du néomercantilisme machiste-nationaliste ? Celui-ci conservera vraisemblablement beaucoup de sa popularité auprès des élites comme de la population dans son ensemble. De toute évidence, le secteur extractif et des combustibles fossiles, tout comme les industries les plus polluantes, résistera bec et ongle à toute tentative sérieuse pour décarboniser l’économie. En outre, la diabolisation de la « classe ouvrière blanche » par les tenants du néolibéralisme multiculturel continuera d’inciter des couches significatives de celle-ci à soutenir les « combattants de la liberté » les plus divers. Ce ne serait pas étonnant de voir Tucker Carlson [animateur de télé très pro-Trump] comme candidat à la présidence en 2024.

Bon nombre des analyses faites depuis le scrutin reprochent à la campagne de Biden de ne pas avoir emporté le Congrès. À gauche, certains semblent penser qu’une orientation sociale-démocrate plus classiste aurait mieux marché. Or il est permis d’en douter. Biden a eu plus de suffrages que tout autre candidat présidentiel de l’histoire du pays, et cela sur fond d’un taux de participation impressionnant : 66 % des Américains ayant le droit de voter, soit plus de 6 points de plus qu’en 2016. Dans plusieurs États, le taux de participation a été supérieur à 70%. Aspect le plus frappant, Biden aura ouvert une nouvelle voie vers la Maison blanche qui passe par l’Arizona et la Géorgie, deux États situés dans la sunbelt. En somme, les Démocrates peuvent se targuer d’avoir obtenu un niveau de mobilisation historique chez leurs électeurs. Seuls quatre présidents sortants ont perdu la Maison blanche depuis 1932 : Hoover, Carter, George H. W. Bush et aujourd’hui Donald Trump. Certes, jugé à l’aune de ces revers, Biden a gagné de justesse, soit probablement de 4 points de pourcentage du vote populaire lorsque tous les scrutins auront été comptés, à rapprocher de l’avance de 17 points pour Roosevelt en 1932, de 10 points pour Reagan en 1980 et de 6 points pour Clinton en 1992.

Par ailleurs, Biden semble avoir fait nettement mieux que Trump dans la course aux contributions. Les dépenses de campagne pour la présidentielle et les élections à la Chambre des représentants ont dépassé au total les 10 milliards de dollars. À la mi-octobre, Biden avait déjà réuni une somme qui donne le tournis – 938 millions – dont 62 % avait été fourni par de gros contributeurs individuels donnant chacun plus de 200 dollars. Trump, quant à lui, n’a pu lever « que » 596 millions, dont 55 % était dû aux gros donateurs. Biden a également écrasé Trump en matière de fonds levés auprès des « comités d’action politique » et d’argent de l’ombre (dark money), avec un montant total de 696 millions de dollars, contre 353 millions seulement pour Trump. Quand tout est mis bout à bout, on voit que la campagne de Biden aura dépensé 22 dollars par électeur, alors que celle de Trump aura montré plus d’efficacité puisqu’elle s’en sera sortie avec une dépense de 14 dollars environ par électeur. À présent que la voie vers la Maison blanche est ouverte, les enjeux politiques sont très gros. On n’a pas encore touché le fond de la récession, ni aux États-Unis ni à l’échelle mondiale. Un gouvernement Biden faible qui serait incapable de maîtriser la pandémie et le chaos économique qu’elle a occasionné aura vite fait de rappeler aux électeurs les raisons qui avaient poussé beaucoup d’entre eux à préférer l’ancienne vedette de la téléréalité.

Relevé de notes en temps de crise sanitaire (XVI)

L’État et ses réseaux

– La direction générale de la santé (DGS) a indiqué au Monde, mercredi 6 janvier, que L’État a fait appel à plusieurs sociétés privées (les cabinets de conseil Accenture et McKinsey, et les sociétés Citwell et JLL), pour l’épauler dans la mise en œuvre logistique de sa stratégie vaccinale. Pour Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, « cela prouve qu’au sommet de l’État, plus personne n’est capable de mettre en place un plan opérationnel ». Il fait appel désormais à des fournisseurs privés de stratégies clé en main alors même qu’il ne manque pas en interne d’experts, d’inspections, de cabinets et d’autorités en tout genre (Le Monde, le 8 janvier 2021). Rouban y voit une privatisation des politiques publiques alors que nous replaçons cela dans le cadre des formes réseau de l’État 1. À cela s’ajoute, dans le domaine de la santé, un éclatement des entités. Dans les années 2010, on a importé les agences, une formule très à la mode dans les pays anglo-saxons, en créant des établissements publics (ARS, Santé publique France…) qui ont chacun leur direction et leur état-major protégeant leur pré-carré. Cela a engendré un éclatement des donneurs d’ordre, un enchevêtrement des compétences et une concurrence entre ces entités. Sans oublier une mauvaise coordination. Le chercheur du CNRS en déduit qu’il n’y a plus aucune ligne directrice ou doctrine de l’État. Pour le chercheur, c’est la constitution d’une économie de l’expertise gestionnaire associant le secteur public et le secteur privé et donc d’un marché professionnel nourrissant le pantouflage ou des espoirs de pantouflage ; il ne voit pas que dans le développement de ces formes réseau c’est la distinction même entre privé et public qui s’estompe.

– Dans le même ordre d’idées, selon D. Béhar de Terra nova (Libération, le 22 janvier 2021), l’État est devenu incapable de premièrement cadrer et deuxièmement coordonner l’action territoriale. La « reterritorialisation » idéologiquement plaquée comme conséquence d’une décentralisation conçue comme moins bureaucratique a conduit en fait à une spécialisation techniciste des compétences, une surenchère des collectivités locales par la multiplication des programmes catégoriels (l’exemple de « l’action cœur de ville »), alors que la crise sanitaire a au contraire démontré le lien entre les secteurs (santé, continuité du service public, transports et approvisionnement alimentaire). Cette « reterritorialisation » à qui l’État veut faire jouer le rôle de valeur refuge relève en fait d’une conception centralisatrice qui considère les espaces non métropolitains encore comme des campagnes d’il y a un siècle [alors que cela fait 50 ans qu’un sociologue des rapports ville/campagne comme H. Lefebvre a théorisé le concept de « rurbain ». NDLR]. Quoi d’étonnant alors à ce que le gouvernement s’étonne qu’un département « rural » comme la Haute-Loire soit l’un des plus touchés par la seconde vague de la pandémie, dans la mesure où il néglige son ancrage au sein de l’intense tissu d’échanges stéphano-lyonnais. 


Taux d’intérêt, dette, banques  

Il est faux de prétendre que les actuels taux d’intérêt quasi nuls et même négatifs sont sans aucun précédent dans l’histoire financière. Dans les années 1930 aux États-Unis, les obligations du Trésor étaient tombées après la crise de 1929 à un « taux plancher zéro ». Dans la Confédération helvétique, en 1979, la Banque Nationale avait enrayé ainsi l’appréciation du franc suisse. On peut, plus près de nous, citer l’État français qui en 2012 a placé près de 6 milliards d’obligations à trois mois à – 0,0005 % et à six mois à – 0,006 % (J.-M. Servet : « Taux d’intérêt bas et négatifs, nouveau paradigme de la finance ? », in The conversation, le 17 novembre 2020). Par ailleurs, pendant les Trente glorieuses les taux d’intérêts réels étaient eux aussi proches de zéro une fois soustrait du taux d’intérêt nominal le taux d’inflation. Mais, à  l’inverse la dette publique américaine en 1946 (108 % du PIB) est descendue à 57 % en 1957 grâce à une inflation dont la possibilité est aujourd’hui exclue par la « Théorie monétaire moderne 2 » (Les Échos, le 7 janvier 2021). 

Ce qui change aujourd’hui c’est à la fois l’aspect massif, général et continu depuis 2008 de ce phénomène initié par les grandes banques centrales « indépendantes ». De ce fait, elles ont enclenché, non pas un « retour à une inflation modérée » comme elles l’espéraient, mais une spirale baissière des taux d’intérêt à effets déflationnistes 3. Néanmoins, du point de vue strictement financier, même les États paraissant les plus sûrs en profitent parce qu’ils ont eux-mêmes emprunté à taux négatifs pour refinancer leur dette ; et les banques centrales aussi comme par exemple, la Banque centrale européenne qui prélève l’équivalent de 10 % des profits des banques commerciales par les taux négatifs qu’elle leur impose sur leurs réserves obligatoires et additionnelles (cf. les accords de Bâle III qui visaient à rendre les banques plus sûres suite à la crise financière de 2008 afin d’éviter les situations de Too big to fall). Toutefois, cela paraît a priori impossible de façon permanente, sauf à imaginer que cette activité soit devenue une sorte de produit d’appel, les profits étant réalisés grâce à d’autres services. Toutefois, les banques ont des revenus procurés par des services diversifiés et par leurs facturations. Ainsi, selon le cabinet Sémaphore Conseil, les frais de tenue de compte ont augmenté de 1 000 % en dix ans en France. Il existe aussi des frais de dossiers pour les prêts 4. Contrairement à une croyance commune, de tels taux ne rendent pas les banques automatiquement déficitaires (même s’ils diminuent leur rentabilité) car un prêt bancaire, pour l’essentiel, ne se fait plus par transformation en prêt d’une épargne préalable, mais par création nette de monnaie dont elles ont le monopole via le crédit.

– Néanmoins, ces taux bas ne sont globalement pas favorables à l’investissement et depuis plusieurs années déjà l’investissement productif recule dans le secteur industriel. Au premier regard c’est étonnant, car pourquoi ne pas emprunter puisque l’on peut emprunter de l’argent pour rien ? D’abord, parce que les responsables de projets d’investissement sont découragés d’investir dans un environnement de taux zéro synonyme de faible anticipation de croissance ; ils ont alors tendance à se porter sur des actifs rémunérateurs et spéculatifs. De plus, en raison des taux zéro, l’épargne des ménages en Europe s’est déplacée vers des actifs liquides et non risqués, essentiellement les comptes en banque. C’est logique dès lors que les placements ne rapportent plus la moindre rémunération, pour cause de taux nuls. C’est ce que Keynes appelait la « trappe à liquidités ». Le risque de l’investisseur n’est plus rémunéré. Dès lors, les investisseurs se détournent des projets risqués à long terme (Les Échos, le 22 janvier 2021). Mais ces éléments théoriques sont à relativiser comme le montre l’article du journal Les Échos, le 4 janvier 2021. Confronté à l’arrêt soudain et violent de l’activité, ce poste de dépenses a reculé en 2020. Il n’a toutefois fait qu’accompagner la contraction du PIB sans l’amplifier, à l’inverse de ce qui s’est produit lors des précédentes récessions. L’Insee attend désormais un recul de 9 % de l’investissement productif en 2020, un rythme identique à celui du PIB. Lors des récessions de 2009, 1993 et 1975, sa contraction avait alors été en moyenne de 8,8 % déjà, mais pour des épisodes de recul du PIB « limité » à 1,5 %. Sur le champ de l’industrie manufacturière, la comparaison avec 2009 est plus frappante encore. Les industriels évoquaient en octobre dernier une baisse de 14 % de leurs dépenses d’investissement en valeur pour 2020, alors qu’ils attendaient en recul de la demande et à une incertitude pesante. Mais c’est bien la « faiblesse » de cet ajustement au regard de la chute du PIB qui interpelle. Plusieurs explications peuvent être avancées : les entreprises sont globalement entrées en relative bonne santé financière dans cette crise. Le canal du crédit leur a été maintenu ouvert et même élargi en 2020, contrairement à 2008-2009. La récession est moins industrielle qu’elle ne frappe plus violemment encore les activités de services ; elle touche ainsi moins les secteurs les plus intensifs en capital.

– – Dans une interview Laurence Boone 5, cheffe économiste de l’OCDE au Financial Times (4 janvier 2021), défend une nouvelle approche des dettes publiques et des politiques des banques centrales. Cela marque apparemment une petite rupture avec la position pro-austérité de l’OCDE à l’époque de la crise de 2008. Boone met l’accent sur le risque d’explosion sociale en cas de réédition de ces mêmes politiques et souligne le caractère non démocratique des banques centrales, d’où sa proposition d’une politique budgétaire (puisqu’elle est appliquée par un gouvernement élu) qui aurait l’assentiment de la population et qui devrait prendre le relais de la politique monétaire qui relève des banques centrales. Elle rappelle que la politique monétaire a maintenant un effet redistributif, ce qui ne fait théoriquement pas partie de son rôle, alors que cela fait bien partie du rôle de la politique budgétaire.  Sinon, Boone cherche à orienter les politiques économiques vers la notion de soutenabilité à long terme de la dette, qui d’après elle doit tenir compte non seulement de la pérennisation vraisemblable des taux bas, mais aussi de la volonté assurée des investisseurs d’acheter les emprunts d’État [traduction et synthèse par nos soins, Larry C].


Investissement et concentrations

– Malgré le choc du Covid, les fusions-acquisitions mondiales ont bouclé une année solide. Plus de 3.600 milliards de dollars de transactions ont été annoncés en 2020, selon Refinitiv. C’est plus que les sept années qui ont suivi la dernière crise financière, le recul se limitant à 5 % sur un an. Pour pallier une croissance organique affaiblie [ce que nous définissons comme une « reproduction rétrécie », NDLR], les entreprises devront en effet trouver des relais de développement par acquisition. Si on prend l’exemple de la fusion en cours entre PSA et FCA, il est à remarque que c’est une fusion/acquisition entre deux groupes automobiles qui ont fait le moins d’effort en recherche et développement (Fiat offrant l’exemple d’un sous-investissement chronique) ces dernières années, PSA étant surtout redevenu « performant » en baissant ses coûts.  « La fusion permet de créer un effet de taille qui diluera de manière très conséquente nos efforts en matière d’investissement, de recherche et de développement [R&D] » (Le Monde, le 6 janvier 2021), a résumé M. Tavares, le PDG du futur groupe Stellantis qui a le mérite d’être clair. Par delà l’angoisse des salariés français et italiens sur le rééquilibrage possible des productions entre des usines Fiat tournant à 60 % de leur capacité et des usines PSA à bloc, le centre de gravité du groupe va se déplacer vers l’Italie et vers les États-­Unis, le siège se trouvant à Amsterdam (Pays-­Bas). Un exemple d’internationalisation où il y aura sans doute quelques difficultés à composer une image de marque sur une marque aux 14 marques ! On peut rester sceptique devant ce type traditionnel d’alliance alors que de nouvelles semblent plus dynamiques comme le projet qui associerait Apple et Hyundai motor sur la voiture autonome, la première ayant semble-t-il renoncé à son projet initial d’un développement propre qui l’aurait entraîné dans d’énormes investissements en capital fixe dont elle peut profiter directement auprès du constructeur coréen (Les Échos, le 11 janvier 2021). Un exemple indiscutable de synergie.   

– Dans un actionnariat de plus en plus intermédié à travers les gestionnaires de fortune, les fonds d’investissement, les investisseurs institutionnels, les fonds de pension, les normes de rentabilité minimales imposées aux entreprises sont beaucoup trop élevées : 10 à 15 % de rendement du capital sont le plus souvent exigés qui sont en moyenne effectivement atteints. Une norme aussi ambitieuse est contraire au bon sens macroéconomique qui détermine un niveau correct autour de 5 %. Comment expliquer ce maintien d’un taux de rendement élevé avec des taux d’intérêt voisins de zéro et un excédent d’épargne privée ? La doctrine voudrait que le marché s’équilibre par une augmentation de l’investissement et une diminution du taux de rendement du capital, qui devrait revenir, dans les conditions actuelles, aux alentours de 7 %. Comme les chiffres imposés sont impossibles à atteindre de manière étendue par les seuls progrès de productivité et d’innovation des entreprises, qui demeurent globalement faibles (autre contradiction), celles-ci tentent d’y parvenir par des moyens détournés : les entreprises américaines rachètent massivement leurs actions, les opérations de fusions-acquisitions, qui ne sont qu’une forme plus sophistiquée du même rachat d’actions, se multiplient et la main-d’œuvre devient une variable d’ajustement. On licencie non pas parce que l’entreprise est en difficulté, mais pour lui permettre d’atteindre une norme de rentabilité imposée par la Bourse. Les P-DG de Danone et Véolia-Engie justifient leurs politiques de licenciements pour le premier et de fusion/acquisitions (sur Suez) pour les seconds par le fait qu’il faut se prévenir de la concurrence éventuellement hostile (Nestlé pour le premier) de façon à éviter les OPA hostiles et pour cela avoir une bonne rentabilité. Pour J. Peyrelevade dans Les Échos, le 13 janvier 2021, il serait plus efficace d’adopter la même réglementation que les pays du Nord de l’Europe, à savoir l’interdiction des OPA hostiles et ce, d’autant plus que la relative faible capitalisation des grandes entreprises françaises les rend particulièrement vulnérables comme le montre encore le projet du québécois « Couche-tard » de se « rapprocher de Carrefour, deux fois moins valorisé, mais à la surface de vente nettement supérieure. L’offre (20 euros l’action soit 30 % au-dessus de sa cotation) a de quoi séduire les actionnaires de Carrefour. Mais, dans la soirée, Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, invité sur France 5 et qui s’était entretenu avec tous les responsables du dossier, a déclaré qu’il n’était « a priori pas favorable à l’opération » car « la sécurité alimentaire des Français est en jeu ». L’État qui dispose d’un droit de veto sur les investissements étrangers dans des secteurs dits stratégiques envisage plus que sérieusement d’user de ce droit pour empêcher en pleine crise économique le rachat du premier employeur privé (105 000 collaborateurs) par un groupe étranger 6. La crise sanitaire n’a pas vraiment affaibli le secteur, mais la concurrence d’un côté des spécialistes de l’e-commerce tels Amazon et autres Alibaba, et de l’autre des discounters comme E. Leclerc est de plus en plus menaçante 7. « La crise est venue conforter nos choix stratégiques sur la transition alimentaire, l’achat local, le lien entre alimentation, santé et environnement, les prix bas, l’e-commerce. Toutes ces grandes tendances sur lesquelles on a bâti notre plan stratégique en janvier 2018 ont été accélérées », déclarait Alexandre Bompard, le PDG-Carrefour, fin décembre aux Échos Week-End. Il n’en demeure pas moins que l’enseigne est passée du deuxième rang mondial en 1999 derrière Waltmart au septième aujourd’hui avec une cotation diminuée de moitié. L’expansion internationale des années 2000 a en fait siphonné les résultats du groupe et les capitaux ont manqué pour rénover les hypermarchés dont la forme est devenue inadéquate aux nouvelles formes de consommation (Les Échos, le 14 janvier 2021). À l’inverse, cette opération avortée a réveillé le cours de Bourse du français, mis en lumière son redressement et peut déboucher sur des partenariats avec le canadien, plus faciles à mettre en œuvre, et c’est d’ailleurs ce qui est en train de se réaliser. Par ailleurs, cela envoie aussi un message direct à Amazon, après des années de rumeurs : la distribution française n’est plus à vendre. Ce qui ne veut pas dire que la concurrence interne ne va pas s’exacerber. En effet, le flot des consommateurs français se divise en deux fleuves : le premier, celui des citadins aisés, coule vers le bio et la qualité ; le second, celui des plus modestes, penche vers le discount. En tant que distributeur généraliste, Carrefour, comme Auchan, peinent à servir les deux populations. Ses coûts d’exploitation sont 3 % supérieurs à ceux des Leclerc (Les Échos le 22 janvier 2021). Pour certains, la surface financière apportée par le canadien aurait hâté cette concentration jugée nécessaire pour faire face aux échéances de demain qui sont celles de la concurrence ou de l’autonomie par rapport à l’e-commerce alimentaire en développement.

Cette situation n’est pas valable que pour Carrefour, en témoigne Renault dont l’internationalisation tous azimuts, chère à Carlos Ghosn, n’a pas vraiment porté ses fruits. « Le groupe n’a pas réussi à diversifier ses profits hors d’Europe », a ainsi constaté le nouveau directeur général. Le Vieux Continent, qui concentre 50 % des volumes, génère 75 % des bénéfices. De nombreuses implantations à l’internationale ont entraîné une véritable hémorragie financière (Les Échos, le 15 janvier 2021).

– Les recherches de synergie n’étant souvent pas évidentes dans le processus de fusion/acquisition les risques de doublons sont très présents, pour les « cols bleus » cela risque de conduire à un tri entre établissements du nouveau groupe pour la fabrication : mais les « cols blancs » sont aussi touchés par la concentration des centres de recherche (nous en avons parlé dans d’autres relevés) et aussi du fait de l’amaigrissement des sièges sociaux, un processus qui risque de s’accélérer avec l’expérience du télétravail expérimenté et développé pendant la crise sanitaire. La banalisation des réunions Zoom ou Teams a également ouvert les yeux du management sur deux réalités. La première est que, pour être efficace, une réunion ne doit pas réunir trop de monde. Et que si les réunions peuvent être productives alors qu’on n’y convie plus jamais certains… c’est peut-être que l’on peut se passer d’eux… « C’est la fin des bullshit jobs, déclare sans ambages un patron [reprenant la formule de l’anthropologue libertaire David Graeber à son compte, NDLR]. La seconde est que les compétences dont on a besoin ne sont pas forcément au siège. Un expert sur une question précise peut être un cadre de terrain dont la compétence sera juste ponctuellement utile en central. Conclusion ? Les sièges vont se réduire inéluctablement, par la taille et le nombre de cadres qu’ils accueillent (Les Échos, le 14 janvier 2021).

– La perspective d’une ample relance budgétaire aux États-Unis a été accueillie avec enthousiasme en Bourse, soutenant les valeurs de la « vieille économie » avec l’espoir d’un nouveau grand plan de relance. La menace d’un surcroît de régulation et d’une mise en place de taxation par les démocrates a en revanche pesé sur le secteur technologique (Les Échos, le 7 janvier 2021).


Question de méthode

– Pour qualifier les effets de la crise sanitaire, l’image d’un « grand bond en arrière » est parfois utilisée. Une chute de 9 %, cela met effectivement le PIB de 2020 au niveau de celui de 2011. Voilà qui vise à rendre les choses concrètes. Pour autant, il s’agit là d’un raccourci. Passons sur le fait que la France compte aujourd’hui davantage d’habitants (environ +3 %) qu’en 2011 : en rapportant le PIB au nombre d’habitants, le tableau se noircit encore plus. Mais, surtout, en sens inverse, il est difficile de prétendre qu’une décennie de croissance aurait été effacée. Car ce que mesure le PIB, c’est l’activité économique sur une période donnée, le trimestre ou l’année. C’est donc un flux plutôt qu’un stock. En 2020, globalement sur l’année, cette activité aura effectivement été au niveau de celle de 2011, mais ce qui a été réalisé entretemps n’a pas été effacé par la pandémie : les maisons construites en 2019 par exemple ne se sont pas soudainement écroulées ! C’est d’ailleurs ce qui différencie les pandémies des guerres ou des catastrophes naturelles (du type cyclones, séismes…), qui provoquent, quant à elles, directement des dommages matériels importants à côté des pertes humaines. D’ailleurs, loin d’être effacés, ce sont sur les progrès scientifiques et techniques des dernières années que nous comptons pour sortir de la crise sanitaire et en atténuer l’impact économique. Ce sont les développements récents de la recherche médicale qui ont permis la mise au point relativement rapide de vaccins, lesquels permettront, nous l’espérons, de sauver des vies. Et c’est le développement des technologies numériques qui aide nombre de secteurs à surmonter l’épreuve (J. Poujet, direction de la conjoncture à l’INSEE, in Les Échos, le 5 janvier 2021).


En marge de la crise sanitaire : le Brexit.

Le Monde diplomatique de janvier 2021 avec l’article : « L’ère de la finance autoritaire » (Benquet et Bourgeron) indique que le rôle de la finance dans la campagne pour ou contre n’a pas été uniforme d’où les difficultés d’interprétation. La plus courante étant que la City aurait été contre. En fait l’article distingue d’un côté, les représentants de la « première financiarisation » — banques, assurances, sociétés de conseil, de communication et d’information financière, de courtage, de change, d’investissement institutionnel (fonds de pension compris) —, dont le mode d’accumulation se caractérise par un appel public à l’épargne, laquelle est investie pour une courte durée dans des actions acquises sur des marchés boursiers. Ce mode d’enrichissement n’implique pas une prise de contrôle des entreprises par les financiers propriétaires de titres : ces derniers ont principalement un mode de gestion passif et délèguent aux manageurs le contrôle des sociétés. De l’autre, les membres de la « seconde financiarisation » : secteurs de la gestion alternative d’actifs, du capital-investissement et des hedge funds. Ceux-ci font appel à des placements privés qu’ils investissent pour une durée moyenne dans des actifs hors marchés dont ils prennent le contrôle. Leur mode de gestion est alternatif et actif au sens où il est relativement décorrélé des marchés financiers, soit que leurs investissements soient non cotés, soit qu’ils ne correspondent qu’à des secteurs très risqués des marchés boursiers. Les données de financement des deux campagnes montrent que celle en faveur du Remain a été largement alimentée par les acteurs de la première financiarisation, et celle en faveur du Leave par ceux de la seconde. En soutenant le Brexit ces derniers ont signalé que l’UE pourtant fort accommodante, était encore trop régulatrice et contraignante. Pour eux, il s’agit de transformer la City en une sorte de plate-forme offshore (la presse anglaise parle de « Singapour sur Tamise » à propos de ce projet) 8. Ces contraintes ne touchent pas que le secteur de la finance comme on peut le voir avec l’automobile : Payer 10 % de droits de douane sur les véhicules ou les composants échangés entre l’Union européenne et le Royaume-Uni aurait lourdement pénalisé le secteur. « Il n’y a pas d’industrie aussi étroitement intégrée que l’automobile européenne, avec des chaînes logistiques complexes à travers toute la zone », a rappelé le directeur général de l’Acea (Association des constructeurs européens d’automobiles), Eric Mark Huitema, au lendemain de l’accord. Plusieurs constructeurs asiatiques, comme Nissan ou Toyota, ont ainsi choisi le Royaume-Uni comme base de production. De même, BMW (pour Mini) ou encore PSA (via Vauxhall) ont de grosses usines dans le pays. Des composants traversent plusieurs fois la Manche avant d’être assemblés au sein de véhicules dont 80 % sont ensuite exportés (chiffre 2019). À l’inverse, 88 % des voitures neuves achetées au Royaume-Uni en 2019 ont été importées, dont 78 % en provenance de l’Union européenne. Au total, 3 millions de véhicules franchissent ainsi chaque année la frontière. La question la plus critique sera en fait celle des « règles d’origine » : pour être effectivement exemptés de droits de douane, les véhicules traversant la Manche devront comprendre une part minimum de valeur ajoutée provenant de la zone Royaume-Uni-UE. Des seuils (aux alentours de 55 %) qui ne posaient pas problème pour les véhicules thermiques en posent pour les électriques, car les batteries sont presque toutes en provenance d’Asie. Les seuils ont donc été abaissés à 40 % et devront être alignés progressivement, mais la peur a été grande que le Royaume-Uni jour le cheval de Troie au sein de l’UE dans ce secteur (Les Échos, le 13 janvier 2021).

Alors que le Brexit était censé redonner de la souveraineté nationale au Royaume-Uni (Tack back control), la position géographique du Royaume-Uni est telle que ses relations internationales en termes de commerce de biens et de services seront toujours très étroitement dépendantes des normes et régulations en vigueur dans l’UE. Ce qui fait la force de l’UE face à la Chine et aux États-Unis, c’est la taille de son marché. C’est en conditionnant l’accès de son marché à certaines normes et valeurs que l’UE peut faire pression sur des pays tiers ou sur des entreprises multinationales ; par conséquent, plus la taille de son marché est importante, plus son pouvoir de négociation est grand.


Interlude

– Fort de son expérience sur la gestion des masques en mars 2020, l’ex-ministre Agnès Buzyn rejoint l’Organisation mondiale de la santé où elle sera chargée du suivi des questions multilatérales (Les Échos, le 6 janvier 2021).  [À défaut de recyclage de vieux masques périmés le recyclage des décrédibilisés au sein d’organismes ayant eux-mêmes perdus de leur crédibilité pendant la crise est à la mode, NDLR].

– La notion de résistance, qui suppose combat et communauté, tend à disparaître sous le mot de résilience qui implique individualité et passivité. Macron ne s’y est pas trompé en appelant « Résilience » son premier plan d’action contre le Covid-19. Un monde résilient ne veut pas remettre en cause un fonctionnement mais impose une sorte de devoir psychologique à bien aller quoi qu’il arrive (Olivier Steiner Libération ; le 6 janvier 2021).

– Martinez, secrétaire général de la CGT, critique les mesures d’aide nées de la pandémie (le JDD, 3 janvier 2021) : « On distribue beaucoup d’argent aux entreprises, mais rien aux salariés. ». L’État a pourtant consacré 31 milliards au financement du chômage partiel en 2020. Question : est-ce que la CGT ne considère pas les chômeurs comme des salariés ?

– « L’ultra gauche a infiltré les teufeurs ! Voilà l’argument avancé par l’Intérieur pour expliquer l’incapacité des forces de l’ordre à empêcher la rave-party du Nouvel An organisée près de Lieuron (Ille-et-Vilaine). Ils étaient plusieurs centaines de Black Blocs et de zadistes venus de Notre-Dame-des-Landes assure encore une huile de Beauvau. On aura mis 24 heures pour restaurer l’ordre public râle, pas convaincu, Florian Bachelier, député local et premier questeur de l’Assemblée. On avait six escadrons de gendarmerie et des compagnies de CRS prêts à intervenir à Rennes, tente de faire valoir un galonné. On a préféré les laisser en zone urbaine. D’autant que nous avons été prévenus trop tardivement du lieu précis de la rave. La faute, selon l’aveu de l’un de ses membres, au service de renseignement territorial : « On était à l’ouest ». Le procureur de la République Philippe Astruc a annoncé le 4 janvier, la mise en examen et le placement en détention provisoire d’un supposé organisateur de la rave. Né en 1999, sans antécédent judiciaire, le jeune homme vit dans un camion du côté de Rennes et se dit SDF. Un profil de Black Bloc ? (Le Canard enchaîné, le 6 janvier 2021).

– Fallait s’y attendre. Après un an de Covid et de télétravail, il y a du relâchement. Le maire d’Anvers, le 2 janvier, Bart De Wever, chef du parti nationaliste N-VA, a répondu à une interview télé en chemise… et en slip ! En « visio » à la maison, avec son téléphone ; il a juste oublié qu’un miroir, placé derrière sa chaise, laissait voir ses jambes peu vêtues. (ibid.)

– La faute au Congrès ! Presque partout aux États-Unis, les hôpitaux doivent faire le tri entre les patients infectés par le Covid-19, faute de médecins en nombre suffisant, surtout d’anesthésistes et d’urgentistes. Le Wall Street Journal accuse les parlementaires d’être responsables de cette pénurie. Selon le quotidien, ils avaient décidé il y a une vingtaine d’années de réduire le nombre de médecins hospitaliers. Aujourd’hui, le Congrès peine à corriger ses erreurs en prévoyant, sur les 900 milliards de dollars du nouveau plan d’urgence, le financement par le système fédéral d’assurances publiques (Medicare) de 1.000 nouvelles places de formation de médecins sur cinq ans. Depuis sa création en 1965, rappelle le quotidien, Medicare (assurance-santé pour les personnes de plus de soixante-cinq ans) a financé la grande majorité des formations pour les internes des hôpitaux. Mais, dans les années 1990, la crainte de certains économistes et médecins était de voir une inflation de soins inutiles prodigués par des praticiens en trop grand nombre. Une erreur du Congrès, selon le journal. Car les rémunérations des médecins financés par Medicare et Medicaid (pour les personnes à faible revenu) ont été plafonnées. Ce qui a entraîné une inflation des honoraires dans le secteur privé. Même phénomène observé dans les hôpitaux (Wall Street Journal, le 5 janvier 2021).

– Le pape post-moderne François a annoncé qu’il se ferait vacciner contre le Covid (AFP, 9 janvier 2021). À 84 ans, on peut être représentant du Bon Dieu et personne à risque (Le Canard enchaîné, le 13  janvier 2021).

Enfin une stratégie politique ! Le secrétaire général du parti macroniste, Stanislas Guerini, justifie (cf. BFMTV, 13/1) : « Lʼintérêt du couvre-feu à 18 heures, c’est de contrer l’“effet apéro”. Dans le même ordre d’idée, mais à gauche : Jean-Luc Mélenchon explique d’où vient son expertise en matière de vaccins (cf. LCI, 14 janvier) : « J’ai vécu suffisamment longtemps dans le Jura, dont est originaire Louis Pasteur » (Le Canard enchaîné, le 20 janvier 2021).


Automatisation, productivité et Covid-19

Nous avons déjà mentionné cette difficulté théorique des économistes à comprendre l’évolution inverse de ces deux données puisque l’augmentation de l’automation devrait conduire logiquement à une augmentation de la productivité qui n’est guère repérable statistiquement. Pour P. Artus (25 septembre et 1er octobre 2020, notes de Natixis) le taux d’investissement net (qui prend en compte l’amortissement du capital) a beaucoup reculé. Autrement dit, « les entreprises n’ont pas investi suffisamment pour compenser l’accélération de l’obsolescence de capital, d’où le recul des gains de productivité ». Malgré la baisse du prix relatif des biens d’investissement dans les nouvelles technologies 9, le volume de capital nécessaire est élevé, d’autant plus qu’il est soumis à un cycle de vie relativement court. Autrement dit, il faut investir beaucoup et souvent, et le même volume d’investissement semble porteur de gains de productivité décroissants. Mais il faut coupler cette explication avec une autre, à savoir la discordance entre la demande sociale qui se déplace vers des secteurs à moindre productivité et les critères de rentabilité capitalistes. C’est peut-être la réponse de fond au paradoxe de Solow sur la productivité : le flux des innovations technologiques ne semble pas se tarir, mais c’est la capacité du capitalisme à les incorporer à sa logique qui est en train de s’épuiser (cf. les logiciels libres et plus globalement l’extension de la gratuité produite par les nouvelles technologies).

Pour Michel Husson (cf. site À l’encontre, le 3 janvier 2021) le problème du maintien d’emplois que l’automatisation menace se trouve aggravé par les effets de la crise sanitaire qui a crée un double choc d’offre et de demande, à savoir son hétérogénéité selon les secteurs (et les pays). Dès lors, même un redémarrage progressif de l’économie ne résorberait pas les désajustements entre offre et demande, comme le souligne l’étude de McKinsey sur l’emploi en Europe. À côté des 22 % d’emplois menacés par l’automatisation, elle identifie 26 % d’emplois menacés par la crise sanitaire. Ces deux catégories se recouvrent en partie : 10 % des emplois européens seraient ainsi menacés à la fois par l’automatisation et la Covid-19. Or ces emplois « doublement exposés » sont très inégalement répartis selon les secteurs. Ainsi 5,4 millions d’emplois du commerce (soit 2 sur 3) seraient exposés à ce double risque. Une argumentation toutefois peu convaincante si on regarde ce qui est en train de se passez chez Michelin qui va supprimer 2300 emplois en France pour des raisons de compétitivité et de recentrage sur des activités fortement productrices de valeur ajoutée (même argument que Bridgestone dans le même secteur). Les raisons invoquées ne sont donc pas liées à la crise sanitaire (la direction soutient que le plan de dégraissage a même été retardé par celle-ci) ni non plus à l’automatisation bien que la baisse des effectifs des activités tertiaires (1100 des 2300 chez Michelin puisse en être une conséquence), mais plutôt à des raisons stratégiques dans le cadre de la division internationale du travail (1200 des 2300 de suppression dans l’activité industrielle).  

– Afin de mieux saisir les répercussions économiques de l’épidémie de Covid-19, Nicholas Bloom, Philip Bunn, Paul Mizen, Pawel Smietanka et Gregory Thwaites ont analysé son impact sur la productivité au Royaume-Uni en utilisant les données tirées du Decision Maker Panel, une vaste enquête menée auprès de milliers d’entreprises. Leurs estimations suggèrent que l’épidémie de Covid-19 devrait réduire la productivité globale des facteurs dans le secteur privé d’environ 3 % en moyenne entre le deuxième trimestre 2020 et le deuxième trimestre 2021, relativement à ce qu’elle aurait été sinon, et d’environ 1 % en 2022. L’épidémie de Covid-19 alimente-t-elle un processus schumpetérien de destruction créatrice ? En l’occurrence, les firmes présentant la plus faible productivité disparaissent-elles en étant remplacées par des entreprises plus productives ? C’est en partie le cas, mais seulement en partie. En effet, l’économie connaît pour l’essentiel une simple destruction des secteurs présentant une faible productivité. Des secteurs comme ceux de l’hébergement, de la restauration, du voyage et des loisirs se sont fortement contractés, mais les autres secteurs n’ont connu qu’une expansion limitée, ce qui empêche une réallocation des facteurs, notamment des travailleurs, vers les secteurs en expansion. Finalement, la productivité moyenne a augmenté, mais la production totale a décliné. Bloom et ses coauteurs estiment que l’épidémie freinera la croissance de la productivité à plus long terme dans la mesure où les entreprises ont fortement réduit leurs dépenses en recherche-développement autrement dit, les effets de l’épidémie risquent de se conjuguer à ceux de tendances de plus long terme pour freiner le progrès technique (cf. blog D’un champ l’autre, 28/12/20).


Science, industrie pharmaceutique et virus

– Sur 93 milliards d’euros de fonds publics mobilisés pour éradiquer le virus, 63 milliards sont allés aux petites et moyennes entreprises et aux sociétés à capitalisation moyenne (MidCaps), le reste aux multinationales, a calculé la fondation maltaise KENUP. Ce n’est pas une surprise. L’industrie n’a jamais misé sur les vaccins. Sur un chiffre d’affaires de 670 milliards d’euros, ils ne pèsent que 3 %. Traiter des pathologies graves ou chroniques est plus rentable que faire de la prophylaxie. La pandémie a changé la donne : faute de thérapie contre le Covid­-19, le vaccin est redevenu intéressant. Aiguillonnées par des gouvernements de plus en plus inquiets, les firmes occidentales ne pouvaient abandonner ce marché colossal. Ni laisser le champ libre à des entreprises russes et chinoises poussées par Moscou et Pékin, prêts à tout pour gagner la course aux vaccins et prouver la supériorité de leur modèle politico-économique sur les démocraties occidentales. Risque financier supprimé les poids lourds ont fait cause commune avec les poids légers et signé des partenariats de recherche et de financement avec des biotechs très innovantes… qu’ils ont l’habitude de racheter à prix d’or grâce à leurs énormes cash flows. Astra-Zeneca s’est associé à l’université d’Oxford, Pfizer à Bio-NTech, Bayer à CureVac. Ils leur ont apporté leurs capacités de développement, leurs outils de production, leur puissance logistique. Et cinq Big Pharma (Johnson & Johnson, Pfizer, Merck, GSK et Sanofi) se partageaient déjà 80 % du marché avant la crise (Le Monde, le 19 janvier 2021). À noter que Ruffin de LFI réussit la performance, dans un entretien à Libération du 18 janvier 2021, de critiquer à la fois les Big pharma et le fait que Sanofi n’ait pas été capable de produire le vaccin français qui garantirait notre « souveraineté sanitaire » !

– À lire leurs déclarations, les dirigeants politiques réduisent la science à deux de ses dimensions, à savoir la considérer comme un corpus de connaissances et une marque d’autorité. Or, la science est avant tout une démarche, la fameuse méthode scientifique qui justement permet d’acquérir de la connaissance avec des règles, dont la rigueur contribue à établir la confiance et assure in fine l’autorité. En des temps d’incertitude comme aujourd’hui, cette dimension « dynamique » doit être privilégiée par rapport à celle, figée, d’une autorité qui détiendrait une vérité. Aucun comité scientifique, fût-­il de qualité, n’est à même de produire de nouvelles connaissances. Pour cela, il faut expérimenter, faire des hypothèses, les tester, débattre… et organiser un minimum cette stratégie ; une vision absente, à de rares exceptions près, dans le pays depuis le début de la pandémie (Le Monde, le 22 janvier 2021).


Un nouveau type d’entrepreneur capitaliste Elon Musk et Jack Ma

Jack Ma n’est plus apparu en public. La trajectoire de M. Ma ne se réduit pourtant pas à la lutte d’un entrepreneur génial contre un Goliath bureaucratique. Un parallèle avec Elon Musk, autre entrepreneur star, américain, peut s’avérer plus éclairant sur son destin. L’un et l’autre ont fondé leur réussite privée à l’abri de solides protections publiques. Alibaba a profité de l’interdiction faite aux concurrents étrangers d’opérer en Chine. De son côté, Elon Musk a sauvé sa société spatiale Space X fondée en 2002, en signant dès 2008 des contrats avec la NASA pour ravitailler la station spatiale internationale. Il a bénéficié, depuis, du programme civil et militaire visant à reconquérir la suprématie américaine dans la conquête de l’espace. Loin d’être des entrepreneurs solitaires luttant contre des administrations obtuses, leur force a consisté, au contraire, à exploiter des secteurs abrités incapables de se réformer. L’un comme l’autre sont d’ailleurs proches des pouvoirs politiques : Jack Ma est membre du Parti communiste chinois, Elon Musk fut, en 2016, un conseiller, puis en 2020, un soutien public de Donald Trump. La position de ces deux entrepreneurs leur a permis d’être créatifs aux limites des règles (P.-Y. Gomez, Le Monde, le 21 janvier 2021)


L’université au révélateur de la crise sanitaire

Alors que les universités sont fermées, mais pas les classes post-bac des lycées, qui profitent de la protection accordée à l’enseignement secondaire, à l’instar des établissements culturels, l’université se voit de fait rangée dans la catégorie du « non ­essentiel ». Pour résoudre ces problèmes, le gouvernement imagine des solutions spécifiques pour la population jeune qui ne serait ni en formation ni en emploi. C’est ne rien comprendre à la sociologie de la jeunesse, car ce sont les mêmes qui partagent leur vie entre temps de formation, petits boulots, engagements associatifs, etc. Il faut arrêter de penser qu’un jeune de 18 à 25 ans, parce qu’il a une carte d’étudiant, rentrerait dans une catégorie spécifique dont la gestion sociale incomberait aux universités. Elles sont là pour former intellectuellement ceux qui en ont le désir, pas pour assurer la protection sociale de tous les bacheliers. On se préoccupe actuellement de l’accès des plus « fragiles » aux campus, autrement dit de ceux dont on sait que les chances d’obtenir leur diplôme sont extrêmement faibles, épidémie ou pas. La nation ne doit pas négliger la prise en charge sociale de sa jeunesse, de toute sa jeunesse. Pour ce faire, elle doit arrêter de masquer le problème en confiant celle­-ci aux universités dès lors qu’elle est détentrice du baccalauréat (F. Vatin, professeur de sociologie, université de Nanterre, Le Monde, le 22 janvier 2021).

La pauvreté des jeunes n’est pas un phénomène nouveau ; avant la pandémie en France, 22 % des moins de 30 ans qui ne vivaient pas chez leurs parents étaient pauvres (moins de 885 euros par mois) et ils constituaient plus de la moitié des 5,3 millions de pauvres du pays ; parmi ceux de ces jeunes qui étudiaient, près de 20 % vivaient sous le seuil de pauvreté. C’est bien pire depuis la crise sanitaire. Pourtant et depuis longtemps, les pays capitalistes que sont la Finlande, Suède, Norvège, Danemark, Écosse, Autriche, Grèce, ne font payer aucun frais universitaire aux étudiants dans le premier cycle (parfois aussi dans le deuxième cycle) ; quatre d’entre eux (Danemark, Suède, Norvège et Finlande) vont beaucoup plus loin et attribuent des revenus décents à tous leurs étudiants sans condition de fortune. Ainsi, le Danemark délivre-t-il une allocation de 750 euros net par mois à chaque étudiant de plus de 20 ans ne justifiant d’un autre revenu supérieur à 1500 euros (soit 90 % des étudiants) ; il y ajoute des prêts très généreux et des aides complémentaires pour financer des frais de scolarité parfois très élevés pour faire des études à l’étranger ; il octroie cette aide aussi aux étudiants européens étudiant au Danemark, à condition qu’ils travaillent de 10 à 12 heures par semaine à côté de leurs études. (Les Échos, le 22 janvier 2021). On retrouve des mécanismes équivalents en Norvège et en Suède. Il faut donc aller bien au-delà d’un RSA étudiant que le gouvernement actuel n’est d’ailleurs pas près d’accorder. En France que fait-on pour eux ? À part les bourses, très limitées, rien. On applique la théorie du capital humain, qui irrigue depuis des décennies la théorie économique américaine et française, selon laquelle les études universitaires ne bénéficient qu’à celui qui étudie, et que, en conséquence, la collectivité n’a pas à les financer. Alors, on leur dit : les études, c’est votre affaire. C’est à vous de trouver comment financer vos frais universitaires, votre logement, votre nourriture. En travaillant s’il le faut. On ne vous apportera une aide supplémentaire que si vous renoncez à étudier pour entrer sur le marché du travail ; là, vous pourrez bénéficier d’un emploi subventionné dans le secteur privé (CIE jeunes), ou dans le secteur public et associatif (PEC jeunes), ou d’un accompagnement vers l’emploi ; et on versera même une prime aux entreprises qui voudront bien vous embaucher. Et avec, dans quelques cas très limités, une aide, plafonnée à 497 euros par mois.

Temps critiques, le 26 janvier 2021

Notes de bas de page :
  1. Cf. J. Guigou, « l’État sous ses deux formes : nation et réseau », in Temps critiques no 20, automne 2020.

    « Différents cabinets de conseil servent d’appui et de passerelles entre ces réseaux : « Ils sont partout, plus aucun secteur ne leur échappe. Ce sont eux qui ont rédigé le plan de relance de Bruno Le Maire », se plaint un inspecteur des Finances de Bercy, crème de la crème de la haute administration, fâchée de se voir ainsi dépossédée de l’essentiel. Dans le cadre du plan de relance, le ministère de l’Agriculture, par exemple, a sollicité le cabinet McKinsey afin, comme le dit la lettre de mission, de « bénéficier d’un accompagnement de courte durée pour structurer le pilotage stratégique du volet agricole et en assurer la qualité et la rapidité de l’exécution ». Les fonctionnaires du ministère ne connaissent-ils rien aux aides agricoles ? Dès lors qu’il s’agit de sortir de la gestion de routine, les cabinets sont appelés à la rescousse – c’est devenu un réflexe : le cabinet Roland Berger a encadré le grand débat de Macron post-gilets jaunes. Pour préparer la loi sur les mobilités d’Élisabeth Borne, des cadres d’Ernst and Young et de Boston Consulting Group ont souvent tenu la plume. Le rapport de la Cour des comptes pointe l’absurdité du processus, quand un ministère sollicite une boîte de conseil pour répondre à un autre qui l’interroge sur ses dépenses… » (Le Canard enchaîné, le 13 janvier 2021).[]

  2. Selon la Théorie Monétaire Moderne, l’État ramène l’économie au plein emploi en mettant en place le déficit public qui est nécessaire, quelle que soit sa taille, et la Banque Centrale monétise les dettes publiques correspondantes pour éviter la hausse des taux d’intérêt à long terme qui réduirait l’investissement des entreprises et la dépense des ménages. Dans la crise du coronavirus, les pays de l’OCDE ont adopté la Théorie Monétaire Moderne : déficit public massif, achat par la Banque Centrale des obligations émises par les États (ce qu’on définit comme monétisation de la dette).[]
  3. À cela s’ajoute le fait qu’auparavant, la création de la monnaie engendrait le plein emploi, donc la hausse des salaires qui se diffusait à toute l’économie et débouchait sur l’inflation. Aujourd’hui, les hausses de salaire se poursuivent parfois dans l’industrie traditionnelle, par exemple en Allemagne, mais elles ne se diffusent pas à l’ensemble de l’économie, et en particulier à l’économie de services et à l’économie ubérisée. Parce que la courroie de transmission syndicale ne fonctionne plus. Avant, les syndicats répercutaient dans tous les domaines de la vie sociale cette demande d’augmentation de salaire. Ce n’est plus le cas, même s’il existe un puissant syndicat du tertiaire en Allemagne (Verdi). Le salaire minimum est maintenant le seul critère d’homogénéisation (plancher) des différents secteurs d’activité.[]
  4. Au niveau des techniques financières, on sait également que les banques prélèvent des pénalités importantes en cas de défaillances dans le remboursement des prêts. Remarquons que pour un établissement financier offrir un prêt à – 1 % est profitable si la ressource à nouveau prêtée a été obtenue à – 5 % (par exemple auprès de la Banque centrale).[]
  5. https://www.ft.com/content/7c721361-37a4-4a44-9117-6043afee0f6b[]
  6. Pourtant le risque sur l’emploi n’est pas flagrant. D’une part, la distribution alimentaire n’est pas délocalisable et, d’autre part, les deux entreprises ne sont présentes ni dans les mêmes pays, ni sur les mêmes activités : Couche-­tard réalise 70 % de son chiffre d’affaires dans la vente de carburant en Amérique du Nord, le reste dans l’épicerie. En revanche, la protection des filières agricoles françaises est une préoccupation plus légitime. Mais, plutôt que de rejeter en bloc l’opération, le gouvernement ferait mieux d’exiger des garde-fous pour les producteurs en faveur de la production locale (Le Monde, le 16 janvier 2021).

    L’État français n’en est pas à son coup d’essai puisqu’on peut rappeler que l’État a compromis — à tort ou à raison — plusieurs mariages entre fleurons français et investisseurs étrangers Danone-Pepsico en 2005 ; Daily motion-Yahoo en 2013 ; Renault-Fiat-Chrysler après beaucoup d’atermoiements en 2019 ; Photonis-Teledyne dans l’optronique de défense. []

  7. Auchan vient de se retirer de Chine et est par ailleurs trop dépendant de ses seuls hypermarchés ; Casino s’est fortement endetté pour répondre à la concurrence du e-commerce. En effet, la préparation des commandes, pour que celles-ci soient rentables, doit se faire dans des entrepôts spécifiques et automatisés. À titre d’exemple, Casino a construit en région parisienne un entrepôt automatique qui utilise la technologie de l’anglais Ocado. Il peut préparer 100.000 commandes par semaine en six minutes. []
  8. À noter dans le journal de la City, que le Financial Times, le 4 janvier 2021 tente un aggiornamento théorique ou plutôt pragmatique : « Au cours des quarante dernières années, le travail en est venu à ne plus assurer un revenu suffisant et stable pour un nombre croissant de personnes […] Franklin Roosevelt, John Maynard Keynes et plusieurs autres pères fondateurs de l’ordre mondial d’après-guerre avaient compris dès les années 1930 que le capitalisme, s’il voulait être recevable sur le plan politique, devait exiger de ses partisans qu’ils en gomment eux-mêmes les aspérités » et de citer des exemples « d’incroyables situations » [une litote, mais quand même, NDLR] liées à la peur des salariés de perdre leur travail pendant la crise sanitaire.[]
  9. Soit en vocable marxiste une baisse de la croissance de la composition organique du capital dont la croissance représentait une donnée fondamentale de la tendance à la baisse du taux de profit.[]