Crise de l’État-nation et politique des « zones d’influence »
Nous publions le numéro #32 d’Interventions intitulé Crise de l’État-nation et politique des « zones d’influence » immédiatement disponible à la lecture et impression sur ce lien.
Nous publions le numéro #32 d’Interventions intitulé Crise de l’État-nation et politique des « zones d’influence » immédiatement disponible à la lecture et impression sur ce lien.
Nous vous proposons à la lecture le texte Particularisme juif et antisionisme en guise de développement de la note 20 insérée dans l’écrit précédent : Un particularisme juif. La note 20 s’est voulue synthétique, mais en définitive s’est avérée l’être trop, selon des « commentateurs » ou lecteurs, d’où les précisions du présent texte disponible sur notre site : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article571.
Pour rappel, à la suite des attentats de novembre 2015 nous avions publié un texte intitulé Dans l’angle mort du 13 novembre disponible sur ce lien : https://tempscritiques.net/spip.php?article336 Un texte aussi disponible sous forme de brochure ici. En complément, sur le blog, vous trouverez plusieurs textes sur le sujet sur ce lien du classement par catégories à « Attentats 2015 ».
Nous vous signalons la parution du texte Un particularisme juif sur notre site en intégralité (https://tempscritiques.net/spip.php?article570) et en format livret.
Bonne lecture.
Cet échange interne à la revue fait suite à nos récentes interventions sur la situation aux États-Unis.
Le 17.07.2025
Dans mon texte et en général, j’ai mis en garde contre la tendance des Américains à ressasser les valeurs éternelles des pères fondateurs, etc., mais après avoir vu les rassemblements du 14 juin, je me demande s’il n’y a pas malgré tout une sorte de parenté avec ce qu’on a pu constater en France, avec la mémoire de la Révolution française. En effet, partout ou presque, c’est le refus de la tyrannie et de l’arbitraire qui a été mis en avant le 14. Une pancarte qui m’a particulièrement plu : « Eux veulent l’Allemagne de 1939, donnons-leur plutôt la France de 1789 ! »
Larry
Le 20.07.2025
Bonjour,
L’analogie sur la référence à la Révolution française entre les manifestations du No Kings Day aux USA et l’évènement Gilets jaunes n’a pas vraiment de réalité politique.
Pour les GJ, nous l’avons mis en évidence dans notre texte « L’envie de Révolution française des Gilets jaunes », même dans les moments les plus anti-autoritaires du mouvement, ceux où dans les manifestations de décembre 2018, le mot d’ordre de destitution de Macron s’est exprimé le plus fortement, il n’est pas équivalent au No Kings de certains manifestants du 14 juin aux USA contre le pouvoir fédéral.
En France, c’était le refus d’un ordre jugé injuste, méprisant (« les gueux ») et insensible aux aspirations du peuple. On se souvient des appels des groupes Constituants à fonder une nouvelle république ou encore à l’instauration du RIC = Référendum d’incitative populaire, pour trancher les grandes questions politiques. C’est un régime politique et économique qui doit être abattu, pas une alternance politique.
Aux USA, c’est davantage des mesures politiques jugées autoritaires et discriminantes qui sont visées. Ainsi, l’expression plusieurs fois entendue, « aujourd’hui on s’est compté, ça fait du bien », c’est-à dire on s’est rassuré sur notre force politique ; sous-entendu à la prochaine élection (les miterm dans un an et demi, puis la présidentielle de 28) nous aurons la majorité démocrate pour supprimer ces mesures politiques et économiques.
Le slogan « Eux veulent l’Allemagne de 1939, donnons-leur la France de 1789 » exprime davantage des imageries historiques qui n’ont pas de prise sur les réalités politiques d’aujourd’hui aux USA.
Elles relèvent d’un antifascisme simpliste et creux pour la référence à l’Allemagne de 39 appliquée à la politique de la nouvelle administration américaine et d’une certaine méconnaissance de la révolution française. Le régime de la Terreur a été despotique et Robespierre a été attaqué puis renversé à l’Assemblée aux cris de « mort au tyran », lui qui s’inspirait tant des héros tyrannicides de l’antiquité.
Car cette opposition de deux périodes historiques qui n’ont quasiment rien en commun, ne peut qu’entraîner des confusions et des méprises pour le devenir même des luttes et les aspirations qui se sont manifestées le 14 juin. Le mouvement MAGA, n’est ni un fascisme et encore moins un nazisme.
L’antiautoritarisme qui semblait représenter un dénominateur commun des manifestants du 14 juin est resté soit dans une opposition simple, sans contenu politique autre que l’action contre, soit dans une sorte d’élan pré-électoral.
Il est ici à remarquer que les dimensions de lutte pour l’indépendance des États américains contre le royaume anglais, des luttes qui sont au centre de la révolution américaine, ne sont pas évoquées.
Il est vrai que la « glorieuse révolution anglaise », plus d’un siècle avant la française, avait décapitée un roi (1649). Mais peut-être aussi est-ce là un des effets de ce que Larry appelle « la tendance des Américains à ressasser les valeurs des père fondateurs »…
Ce sont bien sûr, des hypothèses d’interprétation de phénomènes très fluctuants et intermittents, loin d’être fixés.
JG
Le 24.07.2025
Bonjour,
Je souscris en partie à ton analyse, Jacques, d’autant qu’elle correspond à certaines remarques que j’ai faites dans mon texte sur la situation aux États-Unis. Il n’empêche que, par-delà la pratique rituelle des commémorations, on note un certain regain d’intérêt pour la tradition de soulèvement contre le pouvoir anglais et, plus intéressant encore de mon point de vue, pour la résistance à l’esclavage qui a conduit à la guerre de Sécession. En effet, les États esclavagistes, longtemps dominants au Congrès, ont pu faire voter en 1850 une loi faisant obligation aux États du Nord de concourir à la capture des esclaves fugitifs. Cette loi et la chasse aux fugitifs ont poussé un État du Nord après l’autre à adopter des lois contraires à cette loi fédérale et ont déclenché des affrontements violents. En Pennsylvanie, un esclavagiste venu reprendre ses esclaves a été tué sur place et les 41 inculpés ont été rapidement prononcés non coupables par un jury populaire.
Surtout dans le Massachusetts, cœur du mouvement abolitionniste, il a fallu envoyer la troupe fédérale en 1854 pour récupérer un seul esclave à Boston. Puis, à Worcester, grand centre industriel, un chasseur d’esclaves a échappé de peu au lynchage par la foule. Or dans cette même ville, l’inspectrice des écoles publiques a envoyé cette année une circulaire rappelant que les écoles ne demandent pas le statut légal des immigrés et qu’elles ne comptent pas se concerter avec l’ICE (police de l’immigration et des douanes).
Pourquoi citer cet exemple ? Parce qu’une certaine conscience du passé semble se raviver et qu’un aspect essentiel du militantisme au quotidien tourne en ce moment autour de la protection des étrangers, et pas seulement à Los Angeles, ville sur laquelle tous les projecteurs étaient braqués en juin. Cette question a été largement présente dans les rassemblements du 14 juin dans le reste du pays. Certes, nous en sommes encore loin de l’idée du renversement d’un régime, mais si je souligne cet aspect-là, c’est parce que le précédent historique — mouvement abolitionniste-guerre de Sécession-émancipation-Reconstruction — était en fait le temps fort de la révolution bourgeoise aux États-Unis : la guerre d’Indépendance a représenté une rupture importante du point de vue des représentations mentales, mais a laissé intacts les rapports de propriété, alors que la séquence des années 1860 a entraîné une vaste expropriation et la brève constitution de régimes où d’anciens esclaves devenus des citoyens ont pu se faire élire et défendre leurs intérêts en tant que petits agriculteurs, métayers ou ouvriers agricoles. Quant aux grands noms des familles de planteurs, une quarantaine d’années plus tard, plus un seul ne faisait partie du gotha américain. Une classe sociale entière avait disparu…
Pour revenir à la réalité actuelle, si on peut constater la tendance à vouloir se compter en vue des prochaines élections et d’un retour à la normale (= pouvoir des Démocrates), les contestataires ne restent pas pour autant passifs. Des collectes ont été faites au cours de manifestations pour les salariés licenciés par le DOGE, des rassemblements se font devant des centres de détention des immigrés, les agents de l’ICE ont du mal à trouver un hôtel où ils peuvent dormir tranquilles (comme dans la ville de Pasadena, où la direction de l’hôtel a fini par les engager à repartir face aux manifestants dehors). Bref, le refus d’un pouvoir arbitraire prend en tout cas une forme active, même s’il semble pour le moment rester dans le carcan de l’alternance électorale à l’américaine. À suivre donc.
Larry
Notre bref article envisage une réponse à la question suivante d’une de nos correspondantes : « Encore un texte sur les dépenses militaires US (https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/03/nourrir-letat-guerrier-nous-perdons-les-fabricants-darmes-gagnent/). J’aimerais bien comprendre dans quelle mesure elles participent (ou pas) de la « bonne santé » de l’économie américaine, de vos points de vue respectifs ».
Nicole,
Le but de cet article n’est pas tant de montrer un niveau de dépense militaire américain sur lequel d’ailleurs l’auteur ne s’attarde pas, que ce soit du point de vue statistique ou de celui de l’argumentation, mais d’opposer l’État guerrier américain d’aujourd’hui (l’État trumpiste) à l’État-providence vertueux (de Biden ?). C’est une affirmation bien aventureuse puisque l’exemple historique de Roosevelt montre qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux ou plutôt que l’opposition n’est pas probante. Comme souvent sur ce type de site ou dans le Monde diplomatique, il ne s’agit que de critiquer le néolibéralisme, c’est-à-dire le mauvais capitalisme. On ne s’attardera donc pas sur le texte, mais essayons rapidement de te répondre.
Si on regarde les statistiques mondiales vite fait, les dépenses américaines sont énormes en valeur absolue, ce qui est logique vu la taille du PIB américain, mais pas si élevées que cela en valeur relative, par exemple par rapport à la Russie ; et de plus, ces dernières années, elles augmentent bien plus, toujours en valeur relative, dans des pays de l’OTAN proches de la frontière russe (un grand bond polonais) et au Mexique, en Arabie saoudite, Israël et bien sûr en Ukraine1. Par ailleurs, on peut estimer que Trump procède à un rattrapage des années antérieures où l’étiage2 était tombé assez bas.
Peut-être faut-il distinguer les dépenses de sécurité immédiate et le complexe militaro-industriel, avec aux EU un lien très étroit entre recherche militaire et civile et recyclage des moyens (cf. l’ordinateur). Autre point : pour ce qui est de la « bonne santé », tant que les investissements et la R&D dans le domaine militaire rapportent à moyen terme ou long terme plus que ce qu’ils coutent à court terme (les dépenses militaires), c’est bon pour l’« économie » et, d’une manière plus globale, la Seconde Guerre mondiale a été très profitable aux EU aussi bien du point de vue de la puissance du capital américain que de la hausse du niveau de vie. Il n’en est évidemment pas de même pour l’Allemagne, le Japon et l’Italie, qui vont désormais tirer leur puissance économique du désarmement forcé qui leur est imposé, sous parapluie américain, ce que Trump veut maintenant leur faire payer ou rembourser en les forçant à augmenter leurs dépenses de défense en proportion de leur PIB, comme d’autres présidents américains avaient essayé de le faire dès la fin des années 1970, en faisant pression sur le DM et le Yen. De cela il ressort qu’il n’y a plus de lien mécanique et unilatéral entre dépenses militaires et puissance globale d’un État. Non sans raison, mais avec beaucoup de mauvaise foi (Obama le disait de façon plus hypocrite), ce que dit Trump, c’est que la stabilité mondiale de l’ordre capital (le niveau I de l’hyper-capitalisme, disons-nous) coûte cher et que chacun doit y contribuer. Depuis la fin de l’URSS et jusqu’aux présidences Bush, les EU assuraient encore les opérations de police internationale pour maintenir la fluidité des robinets de pétrole et marchandises ; mais pour Trump, ce temps est fini et désormais chaque puissance doit le montrer dans la prise en charge de sa zone d’influence ; une version plus multipolaire et moins stratégique de l’ancienne politique des blocs de la guerre froide, en théorie plus souple et complémentaire avec la globalisation, mais non sans tension (EU-Chine3).
Contrairement à ce que pensaient les marxistes pur jus, le capitalisme n’a plus absolument besoin de la guerre pour sortir de la contradiction valorisation/dévalorisation, la seconde par la guerre relançant la première, parce qu’il a englobé cette contradiction à travers une tout autre dynamique. Dit trivialement, l’information domine la sidérurgie du point de vue économique comme stratégique. Le Japon a battu les EU par l’électronique et non par l’armée de l’empereur ; l’Allemagne a battu les EU par la Volkswagen et non par Thyssen-Krupp.
Par ailleurs, pourquoi s’étonner ? On comprend une certaine préférence pour les dépenses militaires comme moyen de maintenir ou de renforcer la puissance industrielle et l’avance technologique du pays (le point de vue de Stephen Miran), d’autant qu’elle a largement fait ses preuves par le passé. Et comme en outre les entreprises et les circuits existent déjà, c’est moins compliqué de procéder ainsi que de créer ou de recréer des secteurs négligés depuis longtemps en vue de restaurer la grandeur industrielle de l’Amérique, comme dit l’autre, sans compter que cela présente l’avantage de pouvoir être piloter par l’État. Pour finir, on se doutait bien que Trump n’allait pas privilégier l’écologie, les services sociaux ou les festivals culturels.
Jacques W. et Larry C., le 6 juillet 2025.
Russie : 4,7, mais doublement du budget entre 2007 et 2023 et + 41 % entre 2023 et 2024. [↩]
Dans la continuité de la sortie du livre de J.Wajnsztejn (L’achèvement du temps historique), mais aussi du n°23 de la revue Temps critiques vous trouverez ici en lien, des éléments de réponses à des questions qui nous sont parvenues.
Certains individus, intéressés par les écrits de Temps critiques et aussi d’autres lecteurs plus assidus, peuvent nous poser une question sur l’actualité des guerres qui serait le signe d’un retour aux guerres entre nationalismes et donc une réfutation, de fait, de la notion « d’achèvement du temps historique » développée dans le livre de J.Wajnsztejn.
Aveuglé par une approche immédiatiste, l’argument s’apparenterait à ceci : puisqu’au XIXe et au XXe siècle, les guerres entre puissances nationales manifestaient typiquement un temps historique, celui des États-nations et de leurs conflits territoriaux et de valeur (dévalorisation/valorisation), alors pourquoi cette historicité serait-elle rendue caduque par la fin de la « Grande politique » (Tronti) et l’achèvement du temps historique (J.Wajnsztejn) ?
Préalable notionnel (pour tenter d’éviter quelques méprises)
L’achèvement du temps historique (J.Wajnsztejn) ou la fin de l’histoire et la sortie de l’histoire (H.Lefebvre), ne signifient pas que nous serions entrés dans une époque où l’histoire n’existe plus ; une époque de paix universelle ou au contraire de guerre perpétuelle ou encore de mondialisation définitive (soit heureuse, soit malheureuse, selon telle ou telle idéologie) ou encore une stagnation sans fin, une répétition dans l’immobilisme où tout serait devenu équivalent, ou encore penser que l’homme (l’espèce humaine) serait frappé par son obsolescence (G.Anders), etc. Non.
L’histoire n’est pas close, n’est pas terminée, elle continue.
C’est du temps historique dont il s’agit, ce qui est différent.
Pour le dire brièvement et abstraitement : c’est de l’histoire comme mouvement dialectique dont il s’agit ; ce qui ne signifie pas réaffirmer ou redéfinir un « sens de l’histoire ».
Parlons-en
« Toutefois, le regain souverainiste qui se manifeste un peu partout, avec aussi la guerre russe en Ukraine, montre qu’aucune tendance n’est réalisée.Comme la reterritorialisation tendancielle actuelle des activités économiques, le resurgissement des questions de territoire, de frontières et des identités nationales ou régionales agit comme une piqûre de rappel contre la virtualisation du monde, de la même façon que la crise de 2008 était une piqûre de rappel pour cadrer les débordements de la fictivisation du capital.
Il est d’ailleurs curieux, à ce point, de rapprocher la thèse de la « fin de l’Histoire » d’une autre conviction qui paraît à première vue radicalement opposée, celle de l’« accélération de l’Histoire ». En effet, les deux thèses, d’apparence contradictoire, se rejoignent d’abord superficiellement dans l’illusion d’un temps linéaire dominant et plus profondément dans leur indifférence à la notion même de temporalité. » (souligné par J.Guigou)
Jacques Wajnsztejn, L’achèvement du temps historique,L’Harmattan, p.114-115.
En écho, notons un paragraphe de La Fin de l’histoire d’Henri Lefebvre, Minuit, 1970, p.223.
Le début rappelle que « Seules la lutte à mort librement décidée, la lutte des classes et la guerre révolutionnaire ont produit l’histoire. Sur ce point, Marx s’accorde avec Hegel ». Lefebvre poursuit à propos de l’hypothèse d’une « sortie de l’histoire », dans laquelle « l’histoire ne suffit plus à motiver les actes, à fournir les objectifs, à orienter les stratégies » [qui seraient pour Lefebvre les indices du « post-historique » J.Guigou] :
« Quoiqu’il en soit, il semble impossible de présenter la période incriminée (la sortie de l’histoire) comme une simple fin des remous historiques; arrêt du mouvement et par conséquent des violences, entrée dans la stagnation sans fin. On pourrait imaginer une perpétuelle violence, des évènements sans trêve, mais sans que les changements s’enchaînent à la manière historique ». (Souligné par J.Guigou).
Des changements qui se sont enchaînés à la manière historique, comme dans le passage de l’État de sa forme empire à sa forme nation (le mouvement des nationalités), le mouvement de décolonisation ou encore le cycle révolution/contre-révolution. C’est ce cours historique qui liait ensemble crise, guerre et révolution qui a failli.
Guerre en Ukraine, guerre à Gaza, guerre israélo-iranienne correspondent bien à cette « perpétuelle violence… sans que des changements s’enchaînent à la manière historique » ainsi que l’analyse H.Lefebvre.
Autrement dit, ces guerres sont bien celles de la révolution du capital où les puissances et les intérêts qui s’affrontent peuvent certes agir pour une conquête ou une défense de territoire, mais elles expriment surtout une stratégie d’hégémonie sur des fractions nouvelles de capital et leur puissant pouvoir technologique.
Par exemple les affrontements sur les ressources naturelles pour exercer si ce n’est un monopole, du moins un contrôle de l’exploitation des terres rares ou encore les conflits pour l’accès à l’eau.
On pourrait rapprocher ce que dit Lefebvre sur la période de la fin de l’histoire, avec ce que nous nommons « la fin du cycle historique des révolutions ». Un cycle où c’était, avant tout autre intérêt (économique, idéologique, religieux, etc.), la politique qui conduisait le cours du monde et cherchait à l’orienter selon un but collectif supérieur.
Or, ce cycle historique des révolutions a coïncidé dans le monde occidental et le mouvement de la valeur (l’accumulation) avec le cycle des luttes de classe : révolution bourgeoise d’abord, révolution prolétarienne ensuite. L’autonomie de la politique s’y manifestait en ce qu’elle orientait les rapports de force et les enjeux des luttes. Les contradictions politiques de classe traversaient les nations et leurs États : liberté et égalité des peuples versus intérêts de la classe des propriétaires dans la révolution française ; internationalisme prolétarien versus « union sacrée » pour la patrie en 1914. Rappelons que « l’union sacrée » avait été rejetée en 1915 par les internationalistes à la Conférence de Zimmerwald.
Aujourd’hui, dans la guerre en Ukraine, où est l’autonomie de la politique chez les Russes comme chez les Ukrainiens ? D’un côté comme de l’autre, le cours de la guerre et de la paix est subordonné à la totalité des deux sociétés dans lesquelles économie, technologie, industrie, commerce, contrôle de la population, etc., ne forment qu’une seule entité matérielle. Donné comme exemplaire par les dirigeants et les médias européens, le patriotisme ukrainien est très relatif, il n’est pas élevé. D’abord, de très nombreux ukrainiens sont exilés : près de 7 millions selon le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU ; ensuite le refus de l’embrigadement dans l’armée et la désertion concernent aussi des milliers de jeunes ukrainiens. Se manifeste aussi une opposition à la guerre de la part des veuves de soldats et de leurs familles. Il y a bien une subordination de la population à la politique de guerre qui produit en quelque sorte un patriotisme de la survie.
Si une temporalité par rapport à la guerre se dessine plus ou moins (avant, pendant, après la guerre), elle ne contient pas d’historicité, pas de dialectique. Seules dominent l’actualité de la guerre et les tractations diplomatiques mondiales pour la paix : un seul moment déhistoricisé où guerre et paix sont des modalités pratiques, certes différentes (pour les vivants et les morts !), mais qui se situent dans le même monde, c’est-à-dire le monde des conflictualités incessantes, mais sans discontinuité historique profonde.
Par exemple,Poutine rejoue l’empire ;l’autorité palestinienne rejoue en farce (sous regard israélien) l’État-nation. Le poids des milices d’un côté (Hamas et Hezbollah), du néo-colonialisme armé de l’autre, sont eux déjà dans l’au-delà de l’histoire. Quant à Israël, à rebours de sa politique néocoloniale, il rejoue la figure de l’État-nation (le citoyen-soldat) à l’époque de la crise des États-nations. D’où aussi le fait de pouvoir jouer sans vergogne l’idée du seul état démocratique de la région au milieu de la barbarie ambiante.
Un monde « qui a changé de face » avec la révolution du capital, mais qui était déjà en gestation après le fiasco des opérations de police en Irak, comme nous le soulignions dans la brochure : « L’unité guerre-paix dans le processus de totalisation du capital » (2003).
Eric Hobsbawm le disait autrement dans Nation et nationalisme depuis 1780: « Même si personne ne peut nier l’impact croissant et parfois spectaculaire de la politique nationaliste ou ethnique, ce phénomène est aujourd’hui fonctionnellement différent du “nationalisme et des “nations” du XXe et XXe siècle sous un aspect essentiel : il n’est plus un vecteur majeur du développement historique » (op.cit.Gallimard, p.209-210, 1992).
On peut en dire autant pour les conflits de l’État israélien avec le Hamas, le Hezbollah et le régime iranien. L’histoire s’y absente, puisque depuis la création de l’État d’Israël, la guerre n’a pas cessé avec des phases de hautes et de basses intensités. Là aussi la politique est englobée dans toutes les déterminations de chacune de ces sociétés : religieuses, économiques, culturelles, technologiques, messianiques.
Précisons.
La création de l’État d’Israël est encore située dans la Grande politique pour au moins deux raisons, l’une externe, l’autre interne à l’histoire de ce peuple :
– une raison externe: l’État sous sa forme nation. En 1947, l’État-nation est dominant dans le monde. C’est d’ailleurs une instance internationale, L’Organisation des Nations Unies, qui a instituée un territoire qui l’année suivante va se nommer Israël. L’État d’Israël s’inscrit ainsi dans la Grande histoire des États-nations dont la matrice politique est l’œuvre de la révolution française. Nous sommes donc bien toujours dans le temps historique, celui des révolutions et des contre-révolutions, etc.
– une raison interne : une force, un mouvement politique, idéologique, culturel, religieux : le sionisme, s’institutionnalise dans une forme : l’État d’Israël. Ce processus dialectique, donc historique, d’une force qui devient une forme est un processus profondément historique. René Lourau1 l’a théorisé à partir du modèle de C.Castoriadis2 : institué, instituant, institutionnalisation. En Israël, cette dynamique (politique, militaire, sociale) a fonctionné plusieurs décennies. Est-ce toujours le cas ? Sinon, à quel moment s’est opéré l’épuisement et le passage à autre chose. On pourrait répondre à partir des échecs successifs des multiples tentatives de paix sous la forme de deux États. Toutes ont échoué.
Ces échecs ont conduit à une sortie de « La Grande politique ».
Déjà avant le 7 octobre 2023, la sortie du temps historique était en cours. Elle s’est accélérée avec cette attaque. La guerre des puissances rend manifeste et sans retour la guerre de défense de l’existant qui était présente depuis la fondation d’Israël.
Éloignées, mais présentes dès avant la création de l’État d’Israël, les utopies de coexistence pacifique ont disparu de l’horizon politique au Moyen-Orient. Le pouvoir stratégique du niveau I du capital avance alors ses imageries : une « Riviera à Gaza » devenant plate-forme des flux financiers et des spéculations immobilières mondiales.
Au Moyen-Orient comme ailleurs, nous sommes bien entrés dans l’achèvement du temps historique. Les dimensions nationales/nationalistes sont certes présentes, mais elles n’ont pas d’orientation strictement politique. Plutôt idéologiques, elles sont englobées dans une sorte d’état de guerre constitutif qui tient lieu de politique, d’économie, de culture, de mode de vie, etc. ; un état qui tend — tragiquement — à « sortir de l’histoire ». À cet égard, depuis plusieurs années, la situation en Iran avec des révoltes récurrentes réintroduit de l’indéterminé, de la dialectique des forces, bref de l’historicité, que le jeu surplombant des puissances étatiques vient perturber. Ainsi aujourd’hui, bien malin qui dira l’effet des bombardements israéliens et américains sur les forces sociales en Iran.
Les violences diffuses, mais aussi précises et généralisées ainsi que les conflits s’accroissent depuis des décennies. Les observatoires des conflits le rapportent :
« Il n’y jamais eu autant de conflits depuis la Seconde Guerre mondiale »
Tribune de Genève, 19:11/24.
Cette réalité entre-t-elle en contradiction avec la thèse d’un achèvement du temps historique ? Nous ne le pensons pas. Pourquoi ?
Dans le paragraphe précédent, nous avons déjà montré que les guerres en cours relèvent le plus souvent d’un englobement de la politique dans le sociétal, l’économique, l’ethnicité et le nihilisme, de sorte que l’historicité tend à être effacée dans les affrontements de puissances. Ainsi, dans l’exemple du conflit israélo-palestinien, la mémoire de l’évènement historique que fut la création de l’État d’Israël tend à s’effacer au profit de l’image d’une toute-puissance d’autant plus prégnante que la défaite des nationalismes arabes « progressistes » est encore ressentie.
Un achèvement du temps historique qui s’accompagne d’une part de la disparition des événements historiques majeurs, recouverts par les répétitions et les parodies des politiques interventionnistes (cf. L’échec de la France en Afrique) et d’autre part de l’abandon d’une vision dialectique des conflits au profit d’un (impossible) consensus identitaire. Deux caractères majeurs de la « sortie de l’histoire » ou encore de l’achèvement du temps historique.
Mais ils interviennent également dans ces états permanents de violence et de guerre, des déterminations qui relèvent de la nature des guerres elles-mêmes. Notamment le fait que les forces en guerre ne peuvent pas désigner clairement leur ennemi. Comme dans les guerres de partisans (cf. C.Schmitt, Théorie du partisan, Flammarion, 2009), les forces ennemies ne sont plus seulement composées d’armées régulières d’un État, mais s’y agglomèrent des groupes armés divers qui peuvent d’ailleurs poursuivre des objectifs propres, non complémentaires avec les forces étatiques.C’est alors la qualité même d’ennemi qui est déniée avec comme conséquence la criminalisation d’États qui seront qualifiés de voyous et la criminalisation des groupes qualifiés, souvent à raison, de terroristes.
Le Groupe Wagner en Russie est emblématique de ce type d’alliance conflictuelle qui, au cours des affrontements a conduit à un conflit intérieur dans la guerre extérieure (cf. en juin 2023, la tentative d’attaque de Moscou par les troupes de Prigojine). Les Groupes Hamas et Hezbollah relèvent des mêmes tensions internes dans la guerre interétatique Israël-Iran.
Ces (relatives) indéterminations dans la désignation de l’ennemi constituent un indicateur de l’époque de l’achèvement du temps historique. Un fait qui signe également la fin de l’autonomie de la politique.
Nous retrouvons là un des indicateurs qui pour H.Lefebvre marque la sortie de l’histoire, à savoir une situation « où l’histoire ne suffit plus à motiver les actes, à fournir les objectifs, à orienter les stratégies ».
Autrement dit, la guerre n’est plus la continuation de la politique avec d’autres moyens selon la formule de Clausewitz, mais pourrait-on dire, les guerres et les conflictualités généralisées n’ayant plus de contenu politique autonome, elles tendent à devenir un état constitutif des sociétés qui ne sont encore que très partiellement capitalisées. D’où leur caractère répétitif … et insignifiant, sauf pour les populations qui les subissent.
Partiellement capitalisées, car à l’exception d’Israël, la plupart de ces conflits ne concernent que des régions où le capital circule, la capitalisation peut y exister marginalement sous forme presque exclusivement rentière certes, mais en dehors de la constitution d’une société capitalisée ; c’est d’ailleurs pour cela, que parfois, la « société civile » s’y manifeste à nouveau, que ce soit en Iran, en Égypte où elle existait déjà dans les années 1950-1970 ou parce qu’elle n’a encore jamais existé comme en Algérie, en Tunisie ou au Soudan où se rejoue dans d’autres conditions, la révolution française en termes de liberté, égalité et fraternité.
ou plus justement, on trouve dans la société capitalisée de nombreux signes de l’achèvement du temps historique.
Énumérons-en les principaux :
Autrement dit, une tentative pour éliminer la datation dans la mémoire collective (la dimension anthropologique du temps historique) et la remplacer par une formule sans signifiant autre que métaphorique. Elles sont aussi désidéologisées par rapport à l’époque de la Guerre froide comme le montre la politique de Trump qui veut faire rembourser les dépenses américaines pour l’OTAN et la défense du monde occidental.
Ils ne sont pas ancrés dans l’État-nation, mais relèvent d’une volonté de définir et d’exercer une puissance politique indépendante aussi bien à travers l’État national que via les réseaux et l’État réseau.
Une puissance politique qui s’appuie sur les représentations réelles et symboliques des couches et des milieux sociaux « invisibles » car dominés par les castes et les réseaux aussi bien du niveau I que du niveau II (l’aristocratie médiatique et économique du niveauII).
Car sous les termes fourre-tout de « populismes », « d’isolationnisme/protectionnisme » ou « d’anti-fédéralisme », les souverainismes exercent leur puissance aussi bien dans le capital national que dans le capital globalisé. Par exemple, aux USA, les mesures de l’administration Trump pour réduire certains secteurs de la bureaucratie fédérale qui relèvent, a priori, du niveau II, peuvent être interprétées comme un souverainisme de niveau I, car elles visent, indirectement, à renforcer d’autres secteurs stratégiques, décisifs dans la concurrence avec la Chine (armement, technologies, IA, etc.).
Une des différences notables entre les souverainistes contemporains et les nationalismes des XIXe et XXe siècles concerne la valorisation par conquête territoriale : les colonisations.
Dans les colonisations historiques, l’accumulation et la valorisation des capitaux nationaux se réalisaient à la fois dans le territoire national et dans les territoires conquis. Une double appropriation : interne, avec l’exploitation de la force de travail ouvrière et externe avec l’exploitation de population surtout paysanne (produits agricoles et commerce des matières premières).
Alors qu’aujourd’hui, les appropriations ont tendance a être déterritorialisées et les politiques de reterritorialisation ne représentent qu’une contre-tendance partielle et fragile. Les économies de plates-formes sont globalisées et elles opèrent à distance. Elles peuvent rapidement déplacer leurs entrepôts d’un pays à un autre ; de sorte que leurs interventions ne cherchent pas une valorisation des ressources locales : les emplois directement créés sont faibles, car elles sont puissamment robotisées. Les forces souverainistes s’y opposent, mais sans résultats politiques réels.
Autre exemple : les annexions de régions frontalières par le régime russe ne relèvent pas de l’ancien modèle colonial appropriationniste. Elles entrent dans une logique politique de constitution d’une zone de protection avancée par rapport à des puissances hostiles ; des bases avancées d’un État-empire où elles sont englobées.
Les anciennes dynamiques colonisatrices étaient d’abord appropriatrices, les actuels souverainismes sont une sorte de néo-conservatisme plus défensif qu’offensif.
Si on replace cela à un niveau plus général développé dans le livre de Jacques Wajnsztejn, on peut y voir une résistance désespérée à l’accélération du temps capitalisé et à son nouveau rapport à l’espace. Une résistance qui n’est évidemment pas la nôtre, mais qui, au moins, ne nous place dans aucun camp, même pas celui de la paix.
Jacques Guigou
1er juillet 2025
À l’occasion de la sortie du livre L’achèvement du temps historique de J.Wajnsztejn nous vous proposons une version remaniée de l’article introductif présent dans le numéro 23 de Temps critiques : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article564
En outre, nous signalons une rencontre avec l’auteur le 26 juin à partir de 18 h au CDMP (8 impasse Crozatier, 75012 Paris, M° Reuilly-Diderot). Il y aura la possibilité d’acheter le livre à -30 % soit 15 euros.
Les deux textes « États-Unis : Réorganisation chaotique au sommet du capitalisme » et « Puissance et déclin. La fragile synthèse trumpienne » présents dans le numéro 23 de la revue Temps critiques autour des Etats-Unis tiennent évidemment compte du phénomène Trump, mais ils essaient de ne pas céder à l’actualisme en abordant un contexte plus large. Ils ont tous deux fait l’objet d’une discussion à Paris avec le groupe « soubis » et ont fait l’objet de comptes-rendus collectifs de la part de ce même groupe que nous publions.
Dans « Puissance et déclin. La fragile synthèse trumpienne » il s’agissait de sortir de cette mode post-moderne qui réintroduit du binaire pourtant dénoncée par ailleurs. Rapporté aux E-U il s’agissait de tenir les 2 bouts en réaffirmant le maintien de leur statut de puissance au sein d’un monde occidental globalement en déclin parce que son progressisme originel s’est épuisé. Dans cette mesure le trumpisme n’est pas un nouvel extrémisme mais une tentative d’improbable synthèse entre accélération capitaliste et conservatisme.
JW : Larry et moi avons travaillé de façon indépendante, donc nos articles ne se chevauchent pas. Je traite du contexte plus global, Larry de la situation plus particulière aux USA.
J’ai en effet voulu remettre en perspective théorique et historique la question du déclin ou celle de décadence puisqu’elles réapparaissaient aujourd’hui en filigrane autour de la politique de Trump et de son équipe. C’est pourquoi, sans cuistrerie aucune, j’ai cité Derrida et Lyotard, qui sont des auteurs assumés de la décadence.
A propos des USA, on parle de déclin de puissance par rapport à la Chine et de déclin de la démocratie. Or une puissance peut être hégémonique et en déclin du fait de contre-tendances fortes à sa domination. Trump a bien conscience du déclin : les mesures protectionnistes sont toujours une forme de défense des puissances dominantes par rapport au dynamisme produit par le libre-échange. Aspect malthusien de sa politique économique : le pays participait largement à la « globalisation heureuse » et au donnant-donnant que présupposait le développement de l’OMC ; or la crise sanitaire a montré que la division internationale du travail ainsi créée avait amené les pays à trop se spécialiser : une harmonie illusoire donc, qui indique que la complémentarité économique peut se transformer en concurrence en période de crise. La question nationale et politique n’est donc pas réglée, car les accords entre les puissances au sommet n’empêchent pas les conflits. Cette division internationale du travail fonctionne encore, mais une vision critique souverainiste déjà repérable avec le Brexit s’est développée. Et par exemple, dans la vision trumpienne, il n’y a pas que des gagnants si le « gâteau » n’augmente plus de taille.
La question de l’Ukraine a aussi montré que les questions géopolitiques pouvaient intervenir dans le cadre de cette nouvelle tendance souverainiste à l’oeuvre.
A : Je pense qu’il y a un déclin économique. Reste à voir si c’est inéluctable ou non. Ce sont les ruptures qui se créent dans le monde qui sont intéressantes. Dans certains textes, on veut voir une continuité entre Démocrates et Républicains sans voir les ruptures en cours.
JW : Larry voit beaucoup plus la continuité, je vois un peu plus de discontinuité, mais on est d’accord tous les deux pour dire que la puissance économique des USA demeure : voir les chiffres avancés dans ma brochure sur les investissements directs à l’étranger (IDE), la puissance des firmes multinationales (FMN) américaines et leur énorme pouvoir de capitalisation qui mesure bien plus la puissance qu’un niveau de PIB.
G : Je suis impressionné par la quantité des éléments que tu fournis, mais ne comprends pas où tu veux en venir. Dans ta conclusion tu parles des « lumières noires » qui nous ramèneraient à une spécificité occidentale mais non universaliste, comme avant la Première Guerre mondiale. Que vois-tu comme perspective à partir de là ?
JW : On a dû boucler les textes très vite pour garantir la sortie de la revue d’où le fait que certains points sont posés plus qu’explicités. Les attaques contre les Lumières traditionnelles et l’universalisme qui sont portées aux Etats-unis proviennent aussi bien des tendances de la nouvelle droite américaine que de la gauche démocrate, et de fait elles se rejoignent, fragilisant un possible retour à la question sociale par la polarisation sur le débat woke/antiwoke. De ce point de vue il n’y a guère de perspective pour nous, puisque le combat pour l’hégémonie culturelle se joue en fait dans la perspective américaine, d’où par exemple l’extension des courants racialistes dans le monde, alors que jusque-là la question de la race était considérée comme une spécificité américaine et le concept négligé ailleurs. Donc, si perspective il y a, c’est en dehors ou au-delà de cette polémique idéologique. Sur le terrain comme l’ont fait les GJ. Mais pour le moment on ne voit rien venir comme pôle significatif de résistance, malgré le côté inquiétant de ce qui se passe aux Etats-Unis comme en Allemagne.
G : La Californie, c’est l’extrême Occident.
A : C’est un camp à l’intérieur de ces pays qui remet en question les valeurs des Lumières.
JW : Cela rentre dans le cadre de la bataille pour l’hégémonie culturelle. Mais celle-ci est aussi définie par l’évolution des rapports de classe. Ca n’entre pas dans la tradition du mouvement révolutionnaire ni ouvrier : c’est pour cela que ça nous secoue. On observe un retour en grâce de l’idéalisme – voir l’usage de Gramsci par des gens de tout bord. L’insistance sur l’aspect performatif (imposer la révolution par le langage) se retrouve dans tous les termes employés par les essayistes, qui cherchent à nommer les choses pour les faire exister.
G : Allusion finale du texte. Allusif aussi dans « le premier des déclins est celui de la gauche qui n’a plus rien à dire que la défense de l’Etat de droit protecteur ».
JW : C’était exceptionnel de voir la presse quotidienne défendre l’existence d’institutions américaines vilipendées encore hier, mais qui trouvent un retour en grâce (de l’OMC jusqu’à l’OTAN, en passant par CNN et les grandes universités de classe) du simple fait qu’elles sont attaquées aujourd’hui par Musk, et aussi la prolifération d’articles sur l’Etat de droit et sa pure défense du pouvoir judiciaire sans analyse théorique de l’Etat. Simple désir de retour à une légalité de société capitalisée enserrée dans des règles normatives acceptables. Le trumpisme serait illégal. Il s’agissait alors, pour la bonne gauche démocrate d’essayer de faire la différence entre un Etat de droit et un état d’exception. Tous les états d’exception ont fait attention à la dimension de l’Etat de droit. C’est ce qui les différencie des Etats issus de pronunciamentos (ex. Argentine ou Afrique), où il n’y a pas de Constitution ni d’élections, où l’armée intervient en tant que corps de la nation. La défense de l’Etat de droit par la gauche se fait maintenant au nom de la défense des acquis. Le risque est qu’aux échappements des démocraties dites illibérales et à leur durcissement répressif ne soit opposé qu’un retour à la démocratie libérale. Une exigence de légalité bien plus que de légitimité, qui ne peut guère être mobilisatrice.
G : Dans un passage tu montres une fracture au sein du capital. Paradoxalement ces gens dénoncés autrefois par la gauche sont perçus comme un rempart face au trumpisme. Ce que cela montre, c’est l’effondrement de la capacité de la gauche à penser autre chose. Ce que le trumpisme vient mettre en lumière.
JW : Il passe tout au révélateur parce qu’il contredit l’idée qu’il s’agit d’un système où rien ne serait repérable et où tout irait dans le même sens parce que suivant un « plan du capital ». Rien de plus faux pour nous. La victoire de Trump et la recomposition du pouvoir qui s’effectue autour de lui sont plutôt le signe de la dureté des luttes entre fractions du capital, comme je le développais dans un précédent numéro. J’y attirais aussi l’attention sur « la démocratisation du capital » (fonds de pension et capital fictif) et ma critique de toute théorie en termes de pouvoir oligarchique. En effet, l’apparition et le développement des plateformes a été favorisé par la financiarisation du capital, et cette même « démocratisation » a aussi affaibli les positions hiérarchiques héritées. Je parlais alors, dans ce numéro 21 de la revue, des fractions financières ; cette fois, autour de Trump, il s’agit des fractions technologiques. Il y a un renouvellement des élites. Il ne faut pas oublier que dans la modernité le brassage s’est toujours fait par le biais des classes moyennes, et cela dès le développement des villes et de la première bourgeoisie, avant même la Révolution française par exemple, parce que ce sont les lieux de brassage entre nouvelles et anciennes couches (par exemple, plus personne ne parle en termes de petite bourgeoisie parce que cette ancienne fraction propriétaire a été remplacée par les nouvelles couches moyennes salariées). A présent on observe un peu le même phénomène dans les cercles dirigeants : ce sont les marginaux de la classe capitaliste qui ont formé des fractions très dynamiques et les plus innovantes, parce qu’elles n’avaient rien à perdre (elles n’avaient rien accumulé) et tout à gagner, le risque étant pris par d’autres (capital-risque) en échange du contrôle de la capitalisation finale. C’est encore plus net aux USA où la mobilité est bien plus forte, mais en France il y a eu une mise au rancart progressive des capitalistes traditionnels (voir l’évolution du CNPF devenu Medef et maintenant dirigé par les secteurs de pointe et non plus par les mines et la sidérurgie).
A : Les idées nouvelles viennent des classes moyennes ?
JW : Oui, car ce sont les classes du brassage des idées et des pratiques ; elles ne viennent jamais de l’aristocratie ni du prolétariat (l’idée de révolution, contrairement à celle de révolte ou d’émeute, est bourgeoise et sera seulement reprise plus tard par le prolétariat). Mais il faut qu’il y ait des possibilités. La « révolution du capital » l’a permis.
A : La grande rupture d’aujourd’hui est portée par des puissants.
JW : Ce gens-là ont remplacé les dynasties. Il faut voir aussi combien de gens de la finance ont chuté. Ce sont des fractions du capital sans assise stable, ni héréditaire, ni fonctionnelle, ni juridique. La source de leur puissance, c’est la prise de risque, l’innovation, la circulation, pas l’accumulation.
A : Ceux qui financent sont souvent des héritiers. Les ruptures actuelles ne sont pas seulement sociétales. La gauche a des raisons d’être inquiète de l’illibéralisme montant. L’Etat de droit, c’est un rempart par rapport à cette autre chose qu’est le trumpisme. Bernard Aspe dans Lundi matin (https://lundi.am/La-division-du-politique) dit vouloir reconstituer un mouvement révolutionnaire, il reprend des concepts comme « matérialisme historique », ramène la question du travail.
JW : Je n’ai jamais attaqué le libéralisme. Ceux qui l’ont fait ne s’attaquaient pas au capitalisme, ils voulaient réinstaurer le programme du Centre national de la Résistance. Le libéralisme est une des formes du capitalisme. Démission théorique de la gauche avec rattachement à l’Etat. Dans les luttes c’est souvent l’Etat qu’on a en face de nous et non pas le « patronat », car le capital est plus que jamais puissance et pouvoir (et non pas taux de profit, ce que ne peuvent comprendre les tenants du décrochage entre « économie réelle » et finance – économie irréelle !).
N : On se trompe en parlant de crise du capitalisme ?
JW : Il n’y a pas de crise finale, pas de parachèvement, le capitalisme a gagné (au moins pour l’instant) par sa dynamique de fuite en avant autant que par la résolution qu’il apporte à ses contradictions ; il essaie de les englober. Dans sa dynamique, le capitalisme se nourrit des luttes (de classe), comme on a pu le voir après les mouvements d’insubordination des années 1960-1970, mais, même en leur absence significative, il ne supprime pas tous les conflits. Il n’a ainsi résolu ni la question de la religion ni la question de la nation. Le dépassement de la nation s’est avéré en partie illusoire. Elle revient sous la forme des souverainismes et de l’isolationnisme, ou à l’inverse par le retour de certaines tendances impériales comme en Russie.
Avec Trump le souverainisme n’est pas équivalent à la forme Brexit : il n’est pas pur isolationnisme, mais coexiste avec une théorie des zones d’influence (Amérique centrale et du Sud pour lui, éventuellement Canada ; Europe de l’Est pour la Russie, Taiwan pour la Chine, etc. Ce retour à l’expression d’une puissance nationale vient bloquer le fonctionnement du capitalisme du sommet tel qu’il s’était organisé à partir de l’OMC au niveau de la division internationale du travail et des G7 à G+++ qui lui ont succédé.
N : Pourtant, Internet et le rôle des plateformes, ça tend plutôt à effacer les frontières nationales.
JW : Toutes les mesures de Trump sont anti-plateformes. C’est aussi instable que le sont les différentes luttes de fraction pour le partage ou la prédominance du pouvoir…
G : Ce n’est pas un retour du nationalisme, c’est autre chose. Autrefois, le nationalisme correspondait à l’émergence de nouveaux Etats cassant les empires (Autriche-Hongrie et Russie) et ensuite à l’affrontement entre Etats repus (Grande-Bretagne et France) et Etats faméliques (Allemagne, Italie, Japon). C’étaient des sociétés jeunes, en recherche d’expansion. Les Etats-Unis ont profité de ces affrontements pour affirmer et consolider leur suprématie. Les souverainismes d’aujourd’hui sont des formes de repli sur soi : des sociétés vieillissantes qui ont peur des nouveaux arrivants, qui fuient les guerres qu’elles ont elles-mêmes alimentées. Exemple du Brexit. Pour ce qui est du retour des zones d’influence, il faut se rappeler qu’on les a connues à l’époque de la guerre froide.
JW : Fluidité et non pas fixité de l’époque de la guerre froide.
La Chine est la grande gagnante de la période OMC.
N: Tout ça donne l’impression que la classe dirigeante ne sait pas où elle va.
JW : Parce qu’il n’y a plus de classe dirigeante au sens de l’ancienne bourgeoisie et cela au moins depuis les années 1930 et 1940. D’où le fait qu’ait fleuri, à l’ultragauche, la théorie d’un « capital automate » déjà quelque peu esquissée par Marx dans les Grundrisse. D’où aussi, mais en contrepoint, mes notes sur les fractions du capital.
On vit une accélération qui se met hors du temps historique. Fuite en avant. Cela correspond aussi à la transformation des éléments de base du capitalisme. Dans un système fondé sur la circulation de l’information, il n’y a plus de processus de longue durée comme celui qui a permis la formation de la classe bourgeoise. Le temps de l’accumulation est très lent. Même la révolution industrielle s’est faite lentement. Aujourd’hui le rythme est plus rapide pour tout le monde, la diffusion des innovations, la circulation des marchandises se sont accélérées. Les théories classiques de l’échange étaient fondées sur l’idée que le capital fixe (les immobilisations patrimoniales) ne circulait pas, seules le faisaient les matières premières (rapports coloniaux) et la force de travail (immigration), c’est-à-dire ce qu’on appelle techniquement le « capital circulant ». Par exemple, Staline et Mao, mais aussi l’Inde, pour d’autres raisons, avaient décidé de faire avec leurs propres forces. Mais aujourd’hui il est impossible d’empêcher la circulation du capital non seulement à travers la puissance loin d’être nouvelle des FMN, qui se rattachait plus à l’ancienne forme de domination impérialiste, que par le poids des investissements directs à l’étranger. Le développement du capitalisme n’est plus essentiellement par enclaves, comme avant la révolution du capital, car, avec la globalisation, la diffusion des innovations est formidable et bouleverse l’ensemble des conditions de vie — avec, par exemple, l’urbanisation sauvage, la production agricole intensive sous OGM, les élevages en batterie.
A : Autrefois les productions étaient proches de leurs marchés. L’énorme concentration du capital conjuguée à plusieurs révolutions techniques (porte-conteneurs, télécoms…) ont permis la mondialisation.
JW : On a connu les start-up sous d’autres formes (cf. les majors, qui faisaient travailler des « indépendants » dans le secteur artistique). Aujourd’hui c’est caricatural car tu fructifies à partir de rien.
N : Une démondialisation est-elle concevable, à ton avis ?
JW : Relocaliser artificiellement est impossible. Tout le monde est pris. C’était possible quand les Etats avaient une autonomie (une production et un marché national et colonial autosuffisant permettant la fermeture des frontières), autonomie qui a mené à la guerre comme dans les années 1930. Or, quelque chose qui pousse en avant empêche de revenir en arrière. Revenir à un temps historique ne peut venir que de luttes qui perturberaient la « fuite effrénée du monde », comme nous le disons en sous-titre de couverture de notre dernier numéro de la revue. La relocalisation ne pourrait se faire que sous une forme nouvelle d’artisanat, et encore, car l’exemple allemand de la petite et moyenne entreprise et de l’apprentissage bat de l’aile.
La fraction technologique du capital, au-delà de la dimension géopolitique de la lutte entre grandes puissances, vise à imposer une nouvelle vision du monde qui remplace l’ancienne Weltanschauung bourgeoise (d’où à nouveau l’idée de conquête de l’espace, le développement de l’IA, le transhumanisme). Encore plus que l’adhésion à la notion de progrès, il s’agit, pour les décideurs ou autres influenceurs, d’obtenir une adhésion immédiate de la population au « tout est possible ». Ce qui est grosso modo le cas et renvoie, pour le moment du moins, les actions de résistance à l’éclatement ou/et à l’infinitésimal.
Pour faire face, peu d’alternative et de marge de manoeuvre et au niveau théorique, cf. La synthèse de R. Garcia dans Le Désert de la critique. Avant, deux visions du monde s’opposaient et surtout une perspective (ex : « socialisme ou barbarie »). Puis période sans visions autre que le vague des « alternatives ». Aujourd’hui, une vision qui pousse à l’accélération, très en prise avec le quotidien, avec adhésion objective et subjective parce que, sensiblement et aussi insensiblement, il y a une transformation des rapports sociaux. La dépendance réciproque capital/travail, sans cesser d’exister, est aujourd’hui incluse dans une dépendance réciproque qui dépasse la seule exploitation pour toucher à une aliénation plus générale, mais contradictoire : dit autrement, à une coexistence entre aliénation et libération/émancipation. Exemple : avant, si j’étais obligé d’aller travailler, je n’étais pas obligé d’avoir une voiture, un téléphone ; aujourd’hui, je suis bien plus contraint. Les robots accèlèrent les choses. On est contraint et pris dans cette vision du monde. En vingt ans il s’est dégagé une vision, on n’est plus dans une simple nouveauté techno avec laquelle on peut jouer.
Mais dans ce processus, tout ne se joue pas à la même vitesse. Le marasme de l’industrie automobile européenne et particulièrement allemande est lié à son impossibilité à accélérer à la même vitesse que les entreprises plus jeunes du même secteur, mais agissant à l’autre bout du monde et dans un pays qui n’est pas limité par les mêmes barrières capitalistes. Ce qui faisait sa force était son avancée à un rythme maîtrisé basé sur des savoir-faire, les avantages sociaux de la classe ouvrière allemande en tant que catégorie sociale et non pas en tant que classe antagonique (cogestion, 32 à 35 heures dans la grande industrie, etc.) et des innovations de confort. La seule défense qu’elle peut avoir, c’est de retarder le moment de l’application des mesures et préparer des plans sociaux.
Le poids des entreprises dans les décisions est aujourd’hui fonction d’une structuration plus globale (au niveau de l’hypercapitalisme, comme on le voit par rapport aux questions de climat). Les lieux de décision ont changé : ils sont non seulement encore répartis et hiérarchisés verticalement, mais aussi organisés horizontalement en réseaux.
A : Zuckerberg est le seul à prendre des décisions dans sa boîte. Les entrepreneurs font tout pour s’émanciper des mesures gouvernementales.
JW : Ce sont les libertariens. Mais il y a aussi des entrepreneurs en marge qui ne sont pas dans l’establishment ou la politique.
On est dans un temps du capital qui n’est plus celui de la bourgeoisie qui intégrait le temps historique dans la mesure où il intégrait aussi les luttes de classe et la notion de conflit — la « grande politique », comme disait Mario Tronti. Mais là j’anticipe sur mon livre à venir…
Les deux textes présents dans le numéro 23 de la revue autour des Etats-Unis tiennent évidemment compte du phénomène Trump, mais ils essaient de ne pas céder à l’actualisme en abordant un contexte plus large. Ils ont tous deux fait l’objet d’une discussion à Paris avec le groupe « soubis ».
Ils ont fait l’objet de comptes-rendus collectifs de la part de ce même groupe.
Voici le premier autour du texte de Larry « États-Unis : révolution politique et réorganisation chaotique » au sommet du capitalisme, dans lequel Larry maintient l’hypothèse d’une puissance américaine qui perdure, malgré tout.
Durant la présentation, Larry compte mettre en évidence les questions les plus importantes.
On assiste à des bouleversements importants. Le deuxième mandat de Trump est un vrai événement. Son refus de reconnaître sa défaite face à Biden en 2020 et l’amnistie des meneurs de l’assaut contre le Capitole en janvier 2021 étaient sans précédent. Qu’une partie de la droite US trouve cela acceptable en dit long par ailleurs sur le climat politique. En outre, Trump procède systématiquement par décrets (executive orders) plutôt qu’en s’en remettant au vote de lois par le Congrès. Cela témoigne de la volonté de concentrer le pouvoir, Trump faisant comme si la légitimité politique émanait de lui seul. Ne pas oublier que Trump est avant tout un homme d’affaires : il gouverne comme on dirige une entreprise. Or, une partie de la population adhère à cette politique spectaculaire en y voyant de l’efficacité.
Le fonctionnement habituel de la politique, la séparation des pouvoirs notamment, est vu comme laborieux et inefficace. Trump dit : « Je ne m’embarrasse pas de tout ça, je gouverne par des décrets ».
Par rapport à son premier mandat quand il paraissait peu expérimenté et donc obligé de s’appuyer sur des professionnels de la fonction publique, il s’est entouré de gens montrant une fidélité sans faille, y compris de conseillers incompétents. Le nombre de collaborateurs issus de la chaîne Fox News est un exemple qui illustre bien cette situation. A ce propos, on a en mémoire l’affaire du « Signalgate ». Mike Waltz, le conseiller national à la sécurité de l’administration Trump, a invité par mégarde dans une conversation concernant le bombardement de positions houthis une personne non autorisée (un journaliste).
Pour la gauche, c’est la crise du capitalisme US face à la Chine qui permet d’expliquer la politique de rupture et l’autoritarisme ouvert de Trump. Il y a du vrai et cela explique le choix d’un entourage de gens fidèles.
Parmi les inspirateurs de Trump, il y a Roy Cohn. C’est un juriste qui a condamné les époux Rosenberg. Il doit sa notoriété aux enquêtes lancées par le sénateur Joseph McCarthy à l’époque des campagnes anticommunistes. Il a en son temps (il est mort en 1986) défendu des mafieux, avant de devenir le mentor du jeune Trump. Son mot d’ordre « Attaquer, contre-attaquer et ne jamais s’excuser » semble être la devise de l’administration actuelle du reste.
Les droits de douane sont une obsession de Trump depuis les années 1980, et il n’est pas sorti de cette mentalité : nous nous sommes fait avoir hier par les Japonais et aujourd’hui par les Chinois. Pourtant, les flux financiers sont largement au profit des USA, même si la balance commerciale des USA est déficitaire. Même s’il rencontre des échecs, il ne démord pas des droits de douane.
S’il doit négocier à la baisse par rapport à ses premières exigences, il y a pourtant bien un accord, avec la Grande-Bretagne (pratiquement le seul pays important avec lequel les USA ont un excédent commercial). Avec la Chine, les USA ont dû céder car elle a refusé de jouer le jeu. Mais Trump essaie de maintenir ses partenaires dans l’insécurité, cela fait partie de sa politique.
Autre élément : Trump essaie de remettre la politique au centre. Il croit en effet au populisme, même si l’idée que le peuple américain se fait avoir est une vision simpliste. Cela plaît à son électorat de base en tout cas.
La plupart des milliardaires se sont ralliés sur le tard à Trump. Steve Bannon ne s’est d’ailleurs pas gêné pour le dire. Trump a pourtant fait du tort aux multinationales US (la « Tech » notamment). Parler de l’accession des oligarques au pouvoir dans ces conditions n’a pas grand sens. Au mieux, c’est une banalité puisque les capitalistes n’ont jamais cessé d’influencer Washington. Mais ce n’est pas eux qui déterminent la politique de Trump de toute façon.
Pour Larry, Trump a en tête un régime inspiré par les militaires au pouvoir en Amérique latine (ou ailleurs dans le tiers monde) dans les années 1960-1970 : des régimes autoritaires sur fond de capitalisme mafieux. Un exemple : le cadeau offert dernièrement à Trump par le Qatar. La ministre de la Justice est une ancienne lobbyiste du Qatar…
Dans ces conditions, on peut parler de politisation à outrance du gouvernement…
Pourtant, il n’y a pas que de l’incompétence. Les liens avec les nouvelles technologies sont en effet forts : au centre se trouve le patron de Paypal (Peter Thiel). Ces chefs d’entreprise s’allient avec Trump parce qu’ils veulent maintenir l’hégémonie des Américains. Parmi les rallié-es à Trump, il y a des gens qui ont une vision pour l’Amérique. Ce serait par conséquent une erreur de ne voir dans la situation actuelle que de l’irrationalité.
On ne peut donc pas parler d’un pays qui sombre. Il y a des investisseurs et des ingénieurs, souvent d’origine étrangère, attachés au pays, qui entendent maintenir le rang des USA. Or, ils ont des compétences techniques non négligeables. Ils se sont mis au service de Trump (et des USA). Il y a aussi la volonté de renouer avec la politique des grands projets. L’exemple le plus évident est le « Dôme d’or », sans doute le projet d’investissement militaire le plus ambitieux depuis la « Guerre des étoiles » du début des années 1980. Il s’agit d’une protection des USA à base de satellites sur le modèle du « Dôme de fer » d’Israël. Tesla et Palantir Technologies pourraient décrocher le marché.
Les « trumpistes » ont surfé sur la vague anti-wokes largement partagée au sein des classes populaires. Les Démocrates n’ont pas du tout compris cela.
La gauche démocrate présente les « trumpistes » comme racistes, réactionnaires, homophobes… Or, il y a des homosexuels y compris chez les « trumpistes » (dont Scott Bessent, secrétaire au Trésor, marié à un homme avec qui il élève deux enfants), sans que l’on entende les conservateurs chrétiens s’en plaindre. Les électeurs de Trump non plus d’ailleurs. Le vice-président est marié par ailleurs avec une Indienne. Les Démocrates n’ont donc plus le monopole de la diversité. A l’heure actuelle, la seule minorité qui semble faire figure de paria chez les « trumpistes », ce sont les Noirs. La gauche n’a pas vu que les conservateurs ont réussi à s’approprier d’une certaine manière la diversité pour la retourner contre leurs adversaires.
Sur la réforme de l’État fédéral et la commission pour « l’efficacité gouvernementale » (DOGE), certain-es ont dénoncé des opérations de corruption mais elles et ils ont échoué à le prouver. Reste que la réforme risque de coûter plus cher que de tout laisser en l’état…
Quant à la fin de l’aide au développement US : ce serait 20 000 morts à court terme.
Lutte contre l’immigration : le gouvernement Trump a tenté de faire de véritables razzias dès les premiers jours de l’investiture. Mais les autorités ont rencontré des problèmes logistiques : places dans les prisons et les centres de rétention insuffisantes, et tarissement du flux des arrivées à la frontière. C’est la raison pour laquelle les expulsions ont été très faibles. La Cour suprême s’est en outre opposée à cette politique d’expulsions sans procédures justes. Comme Trump refuse les verdicts de la Cour suprême dans certains cas, on peut parler de véritable crise constitutionnelle.
L’opinion publique est pourtant du côté de Trump et soutient sa politique anti-immigrés. Certains électeurs républicains, respectueux de la Constitution, ont d’ailleurs interpellé les élus à ce sujet.
Cette résistance est faible. Il y a les tribunaux qui réagissent de plus en plus. Il en va de la raison d’être des juges : que deviennent-ils si le droit n’est plus respecté ? Or la Cour suprême ne peut pas les désavouer. La population fait confiance aux juges. Mais une juge a été arrêtée par le FBI car elle refusait l’intervention de la police des frontières sur une affaire concernant un étranger et doit passer en procès. Elle a déclaré qu’elle devait assurer la sécurité des justiciables dans l’enceinte de son tribunal.
Il y a eu des petits rassemblements contre Trump et sa politique, mais la majorité des contestataires fait confiance aux Démocrates.
Les Démocrates vont sûrement gagner les prochaines élections. Une partie du capitalisme US — la grande distribution par exemple — ne peut pas supporter des droits de douane élevés. Par ailleurs, les Républicains sont divisés sur la politique à mener. Les MAGA veulent maintenir une protection sociale, les autres Républicains non.