Contre toute politique identitaire

Ici contre une pseudo identité juive révolutionnaire

Cet échange de lettres est à replacer dans le cadre de la parution de nos brochures autour des luttes de libération des années 1969-1970, de la question de la communauté humaine et des particularismes (l’exemple des juifs). Elle fait suite à une réponse de J.Wajnsztejn à l’appel d’un comité de jeunes juifs de gauche aux « juifs révolutionnaires », mais dans une perspective très différente de celle de l’UJFP.


Appel 2024-05-23
Réunion publique : “Qui a peur de la lutte contre l’antisémitisme ? Pour une gauche réellement antiraciste” avec Golem, JJR et RAAR

Face à l’augmentation massive des actes antisémites partout dans le monde depuis le 7 octobre 2023, et alors que les crimes de guerre de l’armée israélienne se multiplient, menaçant l’existence des Palestinien·ne·s de Gaza, nos collectifs ( Golem , JJR , RAAR ) souhaitent engager un débat dans et avec l’ensemble du camp progressiste .

Nous avons besoin de parler et d’échanger afin d’échapper aux pièges qui empoisonnent les débats actuels.

Dans nos espaces politiques, nous constatons une indifférence toujours plus grande face à l’explosion des actes anti-juifs, comme si l’appropriation malhonnête de la lutte contre l’antisémitisme par les forces réactionnaires disqualifiait cette question pourtant bien réelle.

Nous sommes aussi inquiet·e·s de la stigmatisation systématique de groupes juifs exprimant une condamnation des crimes du Hamas, qui se voient dénigrés comme “sionistes”, terme proclamé comme une injure, voire comme “fascistes”.

A cela s’ajoute une montée généralisée du complotisme et du confusionnisme, qui ne restent malheureusement pas cantonnés à la fachosphère et déboussolent aussi le camp progressiste.
Concernant la droite et l’extrême-droite, nous condamnons la manière dont elles utilisent la lutte contre l’antisémitisme à des fins islamophobes ou pour attaquer les mouvements progressistes.
Tout cela a été rendu possible en raison de l’abandon par une partie de la gauche de la lutte contre l’antisémitisme.

Cette situation nécessite des prises de positions claires dans lesquelles on n’oublie rien et ne sacrifie rien de nos exigences progressistes.

Il s’agit d’une véritable “ligne de crête” :

  • ne rien lâcher, ni sur la lutte contre l’antisémitisme, ni sur le combat contre tous les racismes ;
    lutter contre la tendance à nier les exactions du 7 octobre 2023, d’un côté, manifester l’horreur que nous
  • inspire ce que le peuple palestinien endure en ce moment et depuis trop longtemps, de l’autre ;
    garder intacte la mémoire des victimes du Hamas d’un côté, dénoncer la banalisation du carnage
  • quotidien que subissent les Palestinien·ne·s, de l’autre ;
  • réclamer la libération des otages, d’un côté, réclamer un cessez-le feu immédiat et total à Gaza, de l’autre.

Nous appelons tou·te·s les camarades, ami·e·s et organisations progressistes à venir discuter de ces questions avec nous à la Bourse du Travail (Salle Hénaff), le 23 mai 2024, à 19h.

Venez en débattre avec nous !
Rejoignez-nous sur cette ligne de crête !
Ne laissons pas le terrain de la lutte contre l’antisémitisme à la droite et l’extrême-droite !
Venez nombreux·ses !

Organisations :
Collectif Golem (Golem)
Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR)
Réseau d’Actions contre l’Antisémitisme et tous les Racismes (RAAR)


Remarques sur l’appel
Pour moi cet appel est politiquement inacceptable.

1) Le titre déjà. Alors même que le contenu de l’appel en appelle à des prises de positions claires, l’antisémitisme est assimilé à un simple racisme, or on sait bien que c’est uniquement cette confusion qui permet aux confusionnistes de gauche de faire un appel commun parce que l’antiracisme y cohabite très bien avec l’antisémitisme parce que le second n’est pas soluble dans le premier. L’antisémitisme de Proudhon ou des anarchistes ou syndicalistes révolutionnaires fin de siècle ou même de Marx n’a pas grand-chose à voir avec un racisme et est plus lié à une vision du capital comme dominée par la finance dont les juifs seraient les porteurs ou représentants (un racisme social en quelque sorte).
Plus actuel, la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance de 2001, au cours de laquelle, certains pays arabes et du « Sud global » comme on dit aujourd’hui, ainsi qu’une partie de la gauche altermondialiste en fournit un autre exemple avec la tentative d’assimiler sionisme et racisme ; enfin, les « indigènes de la république en sont une autre variante, qui assimile les juifs aux « blancs ».

2) Dès la première phrase le décor est planté avec d’un côté les actes antisémites et de l’autre les crimes de guerre … de l’armée israélienne…qui menaceraient l’existence des palestiniens (le mot génocide n’est pas prononcé ouvertement, par prudence mais c’est l’idée). Et dans tout ça, évidemment, pas un mot sur l’attaque du Hamas (une sorte de pogrom même si quelques thaïlandais passaient par là ?).

3) Dès le second paragraphe argumenté il s’agit de bien se démarquer en tant que camp progressiste face aux « forces réactionnaires » qui utilisent de façon malhonnête la lutte contre l’antisémitisme. En conséquence, le problème est reporté à l’extérieur de nos « espaces politiques », alors que ce problème est justement le développement de l’antisémitisme de gauche et d’extrême gauche. Comme dans tout frontisme, cela revient, consciemment ou non, à noyer le poisson dans une unité de façade entre antisionistes, anti-impérialistes, antifascistes ou décoloniaux. fonctionnant comme un certificat de virginité par rapport à un quelconque soupçon d’antisémitisme en leur sein .

4) Les « crimes » du Hamas ne sont mentionnés qu’en fin de première page et encore ils ne sont pas même qualifiés, par égalité de jugement, de « crimes de guerre », mais de simples crimes comme s’ils relevaient de la délinquance de rue et n’avaient rien de politique.

5) Le fait que le problème soit interne et lié au confusionnisme du camp « progressiste » n’apparaît là aussi qu’en fin de première page.

Bref, ce qui est fondamental et pose problème est dilué et on ne me fera pas croire que des personnes qui font autant attention, par exemple, à bien glisser dans leur appel, l’écriture inclusive, qui, à ce que je sache, ne correspond pas vraiment à une pratique frontiste, placeraient, comme par inadvertance, des paragraphes dans le mauvais ordre ou au hasard. Nous n’avons certes pas pour habitude d’avancer des positions politiques sous des angles moraux, mais puisque les « appelistes » parlent de malhonnêteté des forces réactionnaires dans leur lutte contre l’antisémitisme, il s’avère tentant de les affubler du même vocable.

JW, le 19/05/2023


Le 20 mai 2024 – Jacques Wajnsztejn

Je vous joins aussi une dernière remarque d’YC par rapport au fichier précédent. Si on écrit autour de ça (Larry était tenté), il faut tenir compte de tout ça et je compte d’ailleurs intégrer une partie de sa dernière phrase à mes « remarques »…
A plus tard et bonne journée
JW


Message de YC sur l’appel ci-dessus

C’est un des mythes identitaires que partagent à la fois le Collectif Tsedek et l’UJFP d’un côté; Golem, les JJR et d’autres.
Tu retrouves cela aussi chez Michael Loewy.

C’est l’idée que le judaïsme aurait toujours eu des tendances révolutionnaires, que cela aurait influencé de nombreux philosophes juifs, que cela aurait poussé de nombreux juifs vers le mouvement ouvrier, le Bund, la Troisième Internationale, etc.

C’est en quelque sorte l’autre face du mythe antisémite du Juif perturbateur, incapable de s’intégrer nulle part, qui organise le chaos jusqu’à organiser l’immigration pour saper les sociétés occidentales.
Ces différentes tendances retournent le mythe antisémite et en font un autre mythe fondé sur la notion d’un judaïsme ayant un très fort potentiel révolutionnaire et libérateur pluriséculaire.

Pour moi, cela ressemble aux écrits des théologiens de la libération que je lisais quand j’étais un catho influencé par les franciscains marxistes de la revue Terres du monde ou Terres des hommes (je crois) : le Nouveau Testament comme Evangile révolutionnaire.

Simplement, aujourd’hui (enfin depuis les années 60 car un rabbin américain théologien de la libération et antisioniste a écrit un bouquin sur ce sujet dès les années 60) pour ces juifs sionistes de gauche/antisionistes d’extrême gauche/asionistes de gauche et d’extrême gauche, etc., cela tombe bien parce qu’ils peuvent espérer nager dans le courant identitaire qui prend les couleurs du féminisme, ou de l’anticolonialisme, ou du mouvement LGBTQI, etc

Y.Coleman


Le 20 mai 2024 – Larry Cohen

Bonsoir,
Si je peux adhérer à plusieurs des remarques d’Yves sur les mythes identitaires (du genre, « Nous, les juifs, on a une longue et glorieuse histoire d’avoir été du bon côté »), j’avoue ne pas bien comprendre ce qu’il recherche dans son texte et la suite. Dénoncer l’inculture des universitaires ? C’est salutaire, mais pas très pertinent. En plus, plaider que les idées reçues sur la forte présence des juifs dans la gauche/extrême gauche ne reposent que sur des éléments anecdotiques, c’est esquiver une évidence, un peu comme l’argument commode selon lequel tout est toujours plus complexe qu’on ne le croit.

La thèse de Löwy, Traverso et d’autres sur le messianisme juif comme source d’un radicalisme politique moderne n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais elle n’est pas à écarter d’un revers de main non plus. Pour ma part, je mettrais plus l’accent sur les conditions très particulières des juifs dans l’empire tsariste (ou vivant à proximité), qui, elles, ont incontestablement débouché sur une forte politisation à gauche qui a eu des échos, via l’immigration, dans des pays comme l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Argentine et j’en passe. Et même si une majorité des juifs russes s’orientaient plutôt vers les « Cadets » en 1917, la population juive aura été, selon Lénine, parmi les soutiens les plus fiables de la révolution. C’était en somme l’aspiration à faire entièrement partie de leur société, à pouvoir enfin dépasser le statut d’éternelle minorité, souvent persécutée.


De même, à quoi ça sert de mettre l’accent sur ceux qui essaient par la suite de justifier d’avoir retourné leur veste ? Cela n’apporte aucune réponse à la question sur les origines de l’engagement à gauche de certains juifs, encore moins sur l’anti-sionisme qu’ils ont pu manifester. Et auquel d’ailleurs j’ai moi-même adhéré, mais par internationalisme et rejet de tous les nationalismes…

Par ailleurs, Yves se débarrasse un peu vite du problème du tiers-mondisme. Il suffit d’avoir fréquenté, comme je l’ai fait il y a longtemps, les milieux de gauche en Allemagne pour se rendre compte de l’omniprésence de ce thème à l’époque.

Maintenant, sur l’appel de Golem et compagnie à une réunion politique, j’aurais sans doute été moins catégorique que Jacques W. Je ne connais pas ces groupes-là, mais ce que je devine, c’est la crainte de se faire plus ou moins exclure de la famille de la gauche où ils se sentaient auparavant chez eux et en sécurité. SI on ne veut pas se focaliser sur l’actualité de ce conflit (voir les propos de Jacques G.) et qu’on préfère approfondir le sujet, il faudrait à mon avis se pencher sur la notion du progressisme (qu’on retrouve jusque dans le titre de l’organisation sœur de l’UJFP, l’Union des progressistes juifs de Belgique), qui me semble à bout de souffle aujourd’hui.

Dans le prolongement de cette idée, il faudrait repenser l’anti-fascisme, pas pour réchauffer les formules choc de la gauche italienne, mais comme une grande source justement de l’identité de gauche actuellement, signe que tout le reste a foutu le camp et qu’il ne reste plus que ça. Comme je l’ai dit à la rencontre fin mars, on pourrait en dire autant du fort engagement en faveur des Palestiniens : c’est un conflit qui présente l’avantage rassurant de nous rappeler les luttes des peuples colonisés d’autrefois contre l’impérialisme occidental. Or, une bonne partie des hécatombes de ces dernières années ont été le fait de régimes non occidentaux (avec ou sans soutien logistique ou politique occidental, peu importe), mais n’ont pas mobilisé grand monde. Bref, on s’accroche coûte que coûte à une identité simple et sans nuances. Et enfin surtout, quel rapport avec des gens comme nous qui avons autre chose en tête ?

Larry


Le 22 mai 2024 – J.Guigou

Bonsoir,
Je partage les remarques de Larry sur le texte d’YC. L’accent mis par YC sur les dimensions de classe et de luttes ouvrières des groupes d’extrême gauche des années 60/70 n’est pas inutile, mais à condition de ne pas oublier les tensions et les contestations qui s’exprimaient dans ses groupes et surtout à l’extérieur d’eux : critiques de l’autoritarisme et du clanisme des dirigeants ; critiques des organisations politiques elles-mêmes en tant qu’elles voulaient agir « comme si la révolution était déjà réalisée » ; abandons de la conduite militante et de tout activisme, exaltation du « drop out » et de la contre-culture, etc.

Contrairement à ce que l’historiographie de gauche, d’extrême gauche ou anarchiste présente comme des périodes différentes : la montée communiste du mouvement puis son échec « individualiste » ou « petites bourgeoises » ou « réactionnaire », ces pratiques étaient contemporaines. Et bien sûr, elles n’étaient pas corrélées à des appartenances et des identités religieuses ou culturelles particulières. Nous étions dans le rapport individu/communauté humaine.

La référence au « messianisme juif » comme ferment de l’adhésion au prophétisme de la révolution communiste est ancienne.

J’ai connu des socialistes et des communistes d’origine juive chez qui cette dimension n’était pas absente.
Je pense à Serge Jonas, fils d’un socialiste révolutionnaire russe, chassé de Russie en 1920 par les bolcheviks, ayant séjourné en Israël pendant la Seconde Guerre mondiale, puis installé en France et qui, après un parcours professionnel fructueux, il a fondé en 1965, les éditions Anthropos. Il a publié nombre de théoriciens et d’activistes anarchistes ou communistes du XIXe et du XXe s. Quelques temps après la publication de mon premier livre (1972) où je fais une critique prolétarienne de la formation continue, Serge est devenu un ami. J’ai discuté avec lui des jours entiers ; il dressait de vastes fresques sur les mouvements de l’histoire sociale depuis la Révolution française. Il prônait la fondation de petites communautés rurales autosuffisantes qui seraient porteuses d’un devenir plus humain de l’humanité.
Cette dimension messianique n’était pas absente chez lui. Il était d’autant plus attaché à Israël qu’une sœur de sa mère était la veuve d’Eliezer Ben Yehouda, le fondateur de l’hébreu moderne. Après sa mort, j’ai écrit avec sa fille, une chronique sur sa vie et son œuvre, ici.

Les propos qui sont dits là sur les Juifs pourraient également être tenus sur les protestants, notamment dans la version calviniste de la Réforme. Et là, je sais que quoi je parle !

On y trouve les mêmes composantes politiques et prophétiques ; le même caractère de groupe de minoritaires et de persécutés. Et l’on trouve parmi les protestants de nombreuses figures révolutionnaires. À commencer par le pasteur nîmois Jean-Paul Rabaud Saint-Etienne, député du Tiers-État, président de l’Assemblée Constituante et rédacteur un des principaux rédacteurs de la Constitution de 1791. Mais aussi Barnave, Boissy d’Anglas, Marat, etc,

De même, les étudiants protestants furent nombreux dans les Comités d’action de mai 68. Fin 68, après un numéro pro-situationniste, leur revue « Le Semeur », s’est autodissoute pour se fondre dans le mouvement…

On peut citer aussi les groupes « Jeunes femmes » protestantes qui, au début des années 60, ont fondé le Planning familial.

Depuis la révolution française, c’est un fait que les minoritaires protestants furent des innovateurs (cf. Les banques ), des réformateurs (Ferdinand Buisson), des révolutionnaires anarchistes (Ferdinand Buisson, Sébatien Faure).

Tout cela est donc à relativiser…

Autre point.
Je partage la remarque de Larry sur l’antifascisme (de ces groupes antisionistes d’extrême gauche), comme ultime recours politique alors que leurs anciennes certitudes prolétariennes/communistes se sont effondrées.

Mais ce recours n’est guère plus qu’incantatoire, puisque l’antifascisme, après avoir puissamment opéré dans les prémices puis dans la réalisation de la société capitalisée, n’est plus aujourd’hui qu’un mantra agité électoralement ou médiatiquement.

En va-t-il de même du progressisme ? Oui et Non.

Oui, parce que le progrès étant partout, il ne peut plus caractériser un camp contre un autre.

Non, parce que le mythe (la religion) du progrès s’inscrit dans le temps long : celui qui, annoncé par les

Lumières, devient opérant, politiquement actif avec la révolution française. Les deux camps se forment et s’opposent : les révolutionnaires, tous progressistes et les contre-révolutionnaires (conservateurs puis..réactionnaires au XIXe).

Ces juifs antisionistes de gauche, en se rattachant au camp des progressistes, cherchent à se mettre en continuité avec les mouvements révolutionnaires historiques dans la modernité. C’est pour eux un marqueur dans le rapport ami/ennemi.

J’ai sommeil, je poursuivrai plus tard…
JG


Le 22 mai 2024 – J.Wajnsztejn

Bonsoir,

Pas d’accord avec le dernier paragraphe : le progressisme de l’appel n’est pas du tout en réf avec le mouvement prolétarien mais avec les théories postmodernes de l’émancipation et comme le dit YC d’une émancipation des identités à vocations intersectionniste. C’est patent aussi bien chez le fils de Sophie que je connais perso et qui milite à Golem que chez le mouvement des juifs pour la paix de Stamboul, Hazan et a fortiori chez les juives lesbiennes du RAAR. S’ils englobent quelques vieux cadres trotskistes, c’est parce que ceux-ci, dans le cadre du passage de la LCR au NPA ont abandonné toute référence à ce même prolétariat comme le montre le discours de Besancenot. Quant à l’antifascisme des autonomes ou libertaires et compte tenu qu’il y a au moins 4 tendances différentes antifa en France, leurs slogans ne comportent que très peu de réf au « fil rouge » et ils ne chantent jamais l’Internationale dans les manifs contrairement aux groupes traditionnels comme Lutte ouvrière.

Bon tout ça c’est un peu des détails, mais même si on ne fait rien paraître directement là-dessus il faudrait peut être, Gzav que tu archives tous ces courriers et ma lettre dans un doc « correspondance ».
En général j’essaie de tout archiver sur ma clé, mais là il me manque des choses.
A plus tard,
JW


Le 22 mai 2024 – J.Guigou

Bonjour,
Je n’ai pas du tout écrit que le progressisme de l’appel était en référence avec le mouvement prolétarien.
J’ai dit que le progressisme historique (républicain comme socialiste) est la seule référence historique à laquelle ils peuvent avoir recours, dès l’instant où ils se veulent de gauche et appellent d’autres groupes de gauche si ne n’est à les rejoindre, au moins à ne pas les rejeter.

Comme le progressisme est depuis longtemps, un fourre-tout idéologique (analogue et complémentaire au républicanisme), ces groupes antisionistes de gauche peuvent facilement le tordre du côté des « émancipations identitaires » et de l’intersectionnisme.

C’est pour cela qu’ils se définissent dans « le camp progressiste » et qu’ils ressentent le besoin de se dire « progressistes ». Bien sût qu’il n’y a plus de références au prolétariat ; cela depuis longtemps…
Il y aurait d’ailleurs matière à approfondir cette réactivation du couple (antagonique mais codépendant) progressistes/réactionnaires. On l’avait bien vu affirmé lors de l’attaque contre Tesson au Printemps des poètes.

J’ai des notes là-dessus…
JG

Postface à Crise de l’état-nation et politique des « zones d’influence »

En complément de notre texte Crise de l’état-nation et politique des « zones d’influence » nous proposons, ci-dessous, une postface qui recoupe l’actualité au Moyen-Orient.



L’offensive américaine ne signifie pas une extension du « grand espace américain » au Moyen-Orient, mais une neutralisation d’un pion (l’Iran), chargé de négativité par rapport à la positivité dont s’arroge la puissance des USA sur l’échiquier géopolitique mondial.


Notre balance faite, au point 6, entre « gouvernance mondiale » et « grand espace » (de type impérial) ne se trouve pas contredite par ce fait nouveau, puisqu’il n’y a pas là de volonté impérialiste de la part des États-Unis. En effet, cette opération ne correspond pas à une stratégie pour une nouvelle hégémonie américaine comme celle des années 1960, ni d’ailleurs à la perspective d’établir un nouvel ordre mondial sous sa domination comme à l’époque de la guerre contre l’Irak. Une situation qui semblait pourtant adéquate au processus concomitant de globalisation. Devant le caractère plus chaotique suivi par cette globalisation, la faillite de la stratégie de nation building menée par les Américains et l’apparition de zones d’influence avec la menace chinoise, on a plutôt affaire ici à une action opportuniste. Elle procède comme une « levée de verrou » libérant, pour le capital, un espace (le Moyen-Orient et les États du Golfe) jusque-là limité (Irak, Syrie, Yémen) ou confisqué (Sud-Liban) par un contre-espace hostile (l’Iran) qui a profité de la décomposition des États-nations du Moyen-Orient pour acquérir une position « contre-nature » de puissance régionale (un immense pays très peuplé et de civilisation perse, cherchant à dominer, à partir d’une fraction religieuse ultra-minoritaire de l’islam, un grand ensemble arabe et à majorité religieuse sunnite). Secondairement, il se trouve que cette action opportuniste est aussi une action opportune pour l’État d’Israël d’affaiblissement de l’adversaire et de ses antennes locales, sauf qu’il ne peut rien espérer d’autre du point de vue militaire. En effet, sa politique actuelle néocoloniale ne traduit pas, là non plus, de visée impérialiste de dimension régionale ; son objectif est bien plutôt de se concentrer sur les fondamentaux de son économie : industrie de la défense et exportations, gaz offshore, forte croissance du secteur high-tech. Cette limite de puissance apparaît bien dans le fait que le plan trumpien sur Gaza lui échappe complètement, au même titre que les flux financiers liés au pétrole et au gaz naturel de la région.

Particularisme juif et antisionisme

Nous vous proposons à la lecture le texte Particularisme juif et antisionisme en guise de développement de la note 20 insérée dans l’écrit précédent : Un particularisme juif. La note 20 s’est voulue synthétique, mais en définitive s’est avérée l’être trop, selon des « commentateurs » ou lecteurs, d’où les précisions du présent texte disponible sur notre site : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article571.

Manifestations américaines contre le gouvernement Trump : appel à une révolution ou pression en vue d’une prochaine échéance électorale ?

Cet échange interne à la revue fait suite à nos récentes interventions sur la situation aux États-Unis.


Le 17.07.2025

Dans mon texte et en général, j’ai mis en garde contre la tendance des Américains à ressasser les valeurs éternelles des pères fondateurs, etc., mais après avoir vu les rassemblements du 14 juin, je me demande s’il n’y a pas malgré tout une sorte de parenté avec ce qu’on a pu constater en France, avec la mémoire de la Révolution française. En effet, partout ou presque, c’est le refus de la tyrannie et de l’arbitraire qui a été mis en avant le 14. Une pancarte qui m’a particulièrement plu : « Eux veulent l’Allemagne de 1939, donnons-leur plutôt la France de 1789 ! »

Larry


Le 20.07.2025

Bonjour,

L’analogie sur la référence à la Révolution française entre les manifestations du No Kings Day aux USA et l’évènement Gilets jaunes n’a pas vraiment de réalité politique.

Pour les  GJ, nous l’avons mis en évidence dans notre texte « L’envie de Révolution française des Gilets jaunes », même dans les moments les plus anti-autoritaires du mouvement, ceux où dans les manifestations de décembre 2018, le mot d’ordre de destitution de Macron s’est exprimé le plus fortement, il n’est pas équivalent au No Kings de certains manifestants du 14 juin aux USA contre le pouvoir fédéral. 

En France, c’était le refus d’un ordre jugé injuste, méprisant (« les gueux ») et insensible aux aspirations du peuple. On se souvient des appels des groupes Constituants à fonder une nouvelle république ou encore à l’instauration du RIC = Référendum d’incitative populaire, pour trancher les grandes questions politiques. C’est un régime politique et économique qui doit être abattu, pas une alternance politique.

Aux USA, c’est davantage des mesures politiques jugées autoritaires et discriminantes qui sont visées. Ainsi, l’expression plusieurs fois entendue, « aujourd’hui on s’est compté, ça fait du bien », c’est-à dire on s’est rassuré sur notre force politique ; sous-entendu à la prochaine élection (les miterm dans un an et demi, puis la présidentielle de 28) nous aurons la majorité démocrate pour supprimer ces mesures politiques et économiques.

Le slogan « Eux veulent l’Allemagne de 1939, donnons-leur la France de 1789 » exprime davantage des imageries historiques qui n’ont pas de prise sur les réalités politiques d’aujourd’hui aux USA.

Elles relèvent d’un antifascisme simpliste et creux pour la référence à l’Allemagne de 39 appliquée à la politique de la nouvelle administration américaine et d’une certaine méconnaissance de la révolution française. Le régime de la Terreur a été despotique et Robespierre a été attaqué puis renversé à l’Assemblée aux cris de « mort au tyran », lui qui s’inspirait tant des héros tyrannicides de l’antiquité.

Car cette opposition de deux périodes historiques qui n’ont quasiment rien en commun, ne peut qu’entraîner des confusions et des méprises pour le devenir même des luttes et les aspirations qui se sont manifestées le 14 juin. Le mouvement MAGA, n’est ni un fascisme et encore moins un nazisme.

L’antiautoritarisme qui semblait représenter un dénominateur commun des manifestants du 14 juin est resté soit dans une opposition simple, sans contenu politique autre que l’action contre, soit dans une sorte d’élan pré-électoral.

Il est ici à remarquer que les dimensions de lutte pour l’indépendance des États américains contre le royaume anglais, des luttes qui sont au centre de la révolution américaine, ne sont pas évoquées.

Il est vrai que la « glorieuse révolution anglaise », plus d’un siècle avant la française, avait décapitée un roi (1649). Mais peut-être aussi est-ce là un des effets de ce que Larry appelle « la tendance des Américains à ressasser les valeurs des père fondateurs »…

Ce sont bien sûr, des hypothèses d’interprétation de phénomènes très fluctuants et intermittents, loin d’être fixés.

JG


Le 24.07.2025

Bonjour,

Je souscris en partie à ton analyse, Jacques, d’autant qu’elle correspond à certaines remarques que j’ai faites dans mon texte sur la situation aux États-Unis. Il n’empêche que, par-delà la pratique rituelle des commémorations, on note un certain regain d’intérêt pour la tradition de soulèvement contre le pouvoir anglais et, plus intéressant encore de mon point de vue, pour la résistance à l’esclavage qui a conduit à la guerre de Sécession. En effet, les États esclavagistes, longtemps dominants au Congrès, ont pu faire voter en 1850 une loi faisant obligation aux États du Nord de concourir à la capture des esclaves fugitifs. Cette loi et la chasse aux fugitifs ont poussé un État du Nord après l’autre à adopter des lois contraires à cette loi fédérale et ont déclenché des affrontements violents. En Pennsylvanie, un esclavagiste venu reprendre ses esclaves a été tué sur place et les 41 inculpés ont été rapidement prononcés non coupables par un jury populaire. 

Surtout dans le Massachusetts, cœur du mouvement abolitionniste, il a fallu envoyer la troupe fédérale en 1854 pour récupérer un seul esclave à Boston. Puis, à Worcester, grand centre industriel, un chasseur d’esclaves a échappé de peu au lynchage par la foule. Or dans cette même ville, l’inspectrice des écoles publiques a envoyé cette année une circulaire rappelant que les écoles ne demandent pas le statut légal des immigrés et qu’elles ne comptent pas se concerter avec l’ICE (police de l’immigration et des douanes). 

Pourquoi citer cet exemple ? Parce qu’une certaine conscience du passé semble se raviver et qu’un aspect essentiel du militantisme au quotidien tourne en ce moment autour de la protection des étrangers, et pas seulement à Los Angeles, ville sur laquelle tous les projecteurs étaient braqués en juin. Cette question a été largement présente dans les rassemblements du 14 juin dans le reste du pays. Certes, nous en sommes encore loin de l’idée du renversement d’un régime, mais si je souligne cet aspect-là, c’est parce que le précédent historique — mouvement abolitionniste-guerre de Sécession-émancipation-Reconstruction — était en fait le temps fort de la révolution bourgeoise aux États-Unis : la guerre d’Indépendance a représenté une rupture importante du point de vue des représentations mentales, mais a laissé intacts les rapports de propriété, alors que la séquence des années 1860 a entraîné une vaste expropriation et la brève constitution de régimes où d’anciens esclaves devenus des citoyens ont pu se faire élire et défendre leurs intérêts en tant que petits agriculteurs, métayers ou ouvriers agricoles. Quant aux grands noms des familles de planteurs, une quarantaine d’années plus tard, plus un seul ne faisait partie du gotha américain. Une classe sociale entière avait disparu…

Pour revenir à la réalité actuelle, si on peut constater la tendance à vouloir se compter en vue des prochaines élections et d’un retour à la normale (= pouvoir des Démocrates), les contestataires ne restent pas pour autant passifs. Des collectes ont été faites au cours de manifestations pour les salariés licenciés par le DOGE, des rassemblements se font devant des centres de détention des immigrés, les agents de l’ICE ont du mal à trouver un hôtel où ils peuvent dormir tranquilles (comme dans la ville de Pasadena, où la direction de l’hôtel a fini par les engager à repartir face aux manifestants dehors). Bref, le refus d’un pouvoir arbitraire prend en tout cas une forme active, même s’il semble pour le moment rester dans le carcan de l’alternance électorale à l’américaine. À suivre donc.

Larry

Notes autour de l’article « Nourrir l’État guerrier »

Notre bref article envisage une réponse à la question suivante d’une de nos correspondantes : « Encore un texte sur les dépenses militaires US (https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/03/nourrir-letat-guerrier-nous-perdons-les-fabricants-darmes-gagnent/). J’aimerais bien comprendre dans quelle mesure elles participent (ou pas) de la « bonne santé » de l’économie américaine, de vos points de vue respectifs ».


Nicole,

Le but de cet article n’est pas tant de montrer un niveau de dépense militaire américain sur lequel d’ailleurs l’auteur ne s’attarde pas, que ce soit du point de vue statistique ou de celui de l’argumentation, mais d’opposer l’État guerrier américain d’aujourd’hui (l’État trumpiste) à l’État-providence vertueux (de Biden ?). C’est une affirmation bien aventureuse puisque l’exemple historique de Roosevelt montre qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux ou plutôt que l’opposition n’est pas probante. Comme souvent sur ce type de site ou dans le Monde diplomatique, il ne s’agit que de critiquer le néolibéralisme, c’est-à-dire le mauvais capitalisme. On ne s’attardera donc pas sur le texte, mais essayons rapidement de te répondre.

Si on regarde les statistiques mondiales vite fait, les dépenses américaines sont énormes en valeur absolue, ce qui est logique vu la taille du PIB américain, mais pas si élevées que cela en valeur relative, par exemple par rapport à la Russie ; et de plus, ces dernières années, elles augmentent bien plus, toujours en valeur relative, dans des pays de l’OTAN proches de la frontière russe (un grand bond polonais) et au Mexique, en Arabie saoudite, Israël et bien sûr en Ukraine1. Par ailleurs, on peut estimer que Trump procède à un rattrapage des années antérieures où l’étiage2 était tombé assez bas.

Peut-être faut-il distinguer les dépenses de sécurité immédiate et le complexe militaro-industriel, avec aux EU un lien très étroit entre recherche militaire et civile et recyclage des moyens (cf. l’ordinateur). Autre point : pour ce qui est de la « bonne santé », tant que les investissements et la R&D dans le domaine militaire rapportent à moyen terme ou long terme plus que ce qu’ils coutent à court terme (les dépenses militaires), c’est bon pour l’« économie » et, d’une manière plus globale, la Seconde Guerre mondiale a été très profitable aux EU aussi bien du point de vue de la puissance du capital américain que de la hausse du niveau de vie. Il n’en est évidemment pas de même pour l’Allemagne, le Japon et l’Italie, qui vont désormais tirer leur puissance économique du désarmement forcé qui leur est imposé, sous parapluie américain, ce que Trump veut maintenant leur faire payer ou rembourser en les forçant à augmenter leurs dépenses de défense en proportion de leur PIB, comme d’autres présidents américains avaient essayé de le faire dès la fin des années 1970, en faisant pression sur le DM et le Yen. De cela il ressort qu’il n’y a plus de lien mécanique et unilatéral entre dépenses militaires et puissance globale d’un État. Non sans raison, mais avec beaucoup de mauvaise foi (Obama le disait de façon plus hypocrite), ce que dit Trump, c’est que la stabilité mondiale de l’ordre capital (le niveau I de l’hyper-capitalisme, disons-nous) coûte cher et que chacun doit y contribuer. Depuis la fin de l’URSS et jusqu’aux présidences Bush, les EU assuraient encore les opérations de police internationale pour maintenir la fluidité des robinets de pétrole et marchandises ; mais pour Trump, ce temps est fini et désormais chaque puissance doit le montrer dans la prise en charge de sa zone d’influence ; une version plus multipolaire et moins stratégique de l’ancienne politique des blocs de la guerre froide, en théorie plus souple et complémentaire avec la globalisation, mais non sans tension (EU-Chine3).

Contrairement à ce que pensaient les marxistes pur jus, le capitalisme n’a plus absolument besoin de la guerre pour sortir de la contradiction valorisation/dévalorisation, la seconde par la guerre relançant la première, parce qu’il a englobé cette contradiction à travers une tout autre dynamique. Dit trivialement, l’information domine la sidérurgie du point de vue économique comme stratégique. Le Japon a battu les EU par l’électronique et non par l’armée de l’empereur ; l’Allemagne a battu les EU par la Volkswagen et non par Thyssen-Krupp.

Par ailleurs, pourquoi s’étonner ? On comprend une certaine préférence pour les dépenses militaires comme moyen de maintenir ou de renforcer la puissance industrielle et l’avance technologique du pays (le point de vue de Stephen Miran), d’autant qu’elle a largement fait ses preuves par le passé. Et comme en outre les entreprises et les circuits existent déjà, c’est moins compliqué de procéder ainsi que de créer ou de recréer des secteurs négligés depuis longtemps en vue de restaurer la grandeur industrielle de l’Amérique, comme dit l’autre, sans compter que cela présente l’avantage de pouvoir être piloter par l’État. Pour finir, on se doutait bien que Trump n’allait pas privilégier l’écologie, les services sociaux ou les festivals culturels.

Jacques W. et Larry C., le 6 juillet 2025.

  1. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 9,4 % en termes réels par rapport à 2023. C’est la plus forte hausse annuelle jamais enregistrée depuis au moins la fin de la guerre froide. Les dépenses militaires ont augmenté dans toutes les régions du monde, avec une hausse particulièrement rapide en Europe et au Moyen-Orient. Les cinq plus grands dépensiers – États-Unis, Chine, Russie, Allemagne et Inde – concentrent 60 % du total mondial (Institut international pour la paix, Stockholm, 28 avril 2025). []
  2. Évolution générale : 1940 : 1,7 % du PIB ; 1945 : 3,5 ; guerre de Corée : 13,8 ; 1965 et course aux armements : 7 ; Vietnam : 8,7 ; 1979 : 4,5 ; Reagan : 6 ; fin de l’Union soviétique : 2,9 ; après-11-Septembre : 4,5 ; Obama : 3,1 ; Trump 1 : 3,3.

    Russie : 4,7, mais doublement du budget entre 2007 et 2023 et + 41 % entre 2023 et 2024. []

  3. Les dépenses militaires des États-Unis ont augmenté de 5,7 % pour atteindre 997 milliards de dollars, soit 66 % des dépenses totales de l’OTAN et 37 % des dépenses militaires mondiales en 2024. Une part importante du budget américain est consacrée à la modernisation des capacités militaires et de l’arsenal nucléaire afin de maintenir un avantage technologique sur la Russie et la Chine (ibid.). []