L’extractivisme comme naturalisation du capital

Les notes qui suivent ont été écrites par un camarade à qui nous avions envoyé la première mouture de notre nouvelle brochure((Cf. Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme)) pour d’éventuelles remarques. Elles sont venues un peu tard pour être intégrées, mais il en a fait des notes indépendantes qui méritent d’être connues, d’où leur parution sur le blog.

Ce qui relie ces notes à notre brochure c’est qu’elles ne cherchent pas à exprimer une « position  théorique et politique »  (en ce moment on trouve de tout au gré de la mode des essayistes et des médias comme l’indique notre sous-titre), mais un point de vue politique, par exemple ici, sur la question de « l’extractivisme »…


– « Extractivisme » est un mot aussi cache-sexe et confus que celui de « productivisme » (et donc d’« anti-productivisme »).

– Rappelons que le terme de « productivisme » a été forgé au cours des années 1930 par le groupe de L’Ordre nouveau (dans sa revue éponyme 1931-1939) composé de Rougemont, Daniel-Rops, Robert Aron, Dandieu, Dupuis, Chevalley, Marc, Loustau, J. Jardin… (personnages que l’on retrouvera pour certains dans la formalisation de l’écologisme à l’orée des années 1970 comme Denis de Rougemont et Claude Chevalley). Pour ces personnalistes anti-communistes et apparemment anti-capitalistes, il s’agit alors de dénoncer les outrances industrielles et machinistes de l’Union soviétique comme des États-Unis d’Amérique, sur un mode proche du tandem Ellul-Charbonneau sans que les deux courants ne se rejoignent vraiment.

– Au sens strict, « extractivisme » renvoie à « extraire », sous-entendu quelque chose de la terre. Dans son sens originel, effectivement latino-américain, il concerne essentiellement la mine et la foresterie, deux domaines économiques qui sont cependant assez différents. Au sens logique, « extractivisme » devrait aussi concerner l’agriculture (puisque les plantes cultivées le sont dans la terre et extraites de la terre). Dans les cas, c’est la « terre » qui est concernée (le sol et le sous-sol pour être plus précis) ce qui relève d’une approche écologique et écologiste, (la nature en premier lieu) et non d’une approche socio-économique (la société et l’économie en premier lieu).

– Le concept d’« extractivisme » renverse donc l’approche socialiste au profit d’un supposé matérialisme qui, en réalité, ouvre la voie aux visions mystiques (Pachamama, Gaïa, etc.).

– D’un point de vue strictement « écologique », l’ouverture d’une mine à ciel ouvert, même géante, ne pose pas de problème majeure « à la terre » (le dirait-on d’une coulée de lave d’un volcan actif), à l’exception de l’hydrosystème (et en ce cas, hors des régions désertiques ou semi-désertiques qui sont précisément les plus concernées par ce type d’activité économique), ce qui n’est pas le cas des populations locales que l’on dépossède, salarie ou pollue, évidemment. Derrière l’« extractivisme », il y a aussi le fantasme du « small is beautiful » qui implique que ce qui est grand, est mal.

– L’autre sous-entendu de ce concept est « extraction à outrance », ce que ne seraient pas les autres activités extractives comme l’agriculture (notamment vivrière). On voit rapidement les limites d’une telle approche (« à outrance » de quoi ?).

– Le -isme introduit l’idée qu’il s’agit d’une idéologie, très structurée, culturellement identifiable (à bas l’Occident, mais on ne dit rien sur la civilisation sinisée qui a beaucoup défriché et beaucoup extrait), et condamnable par le supposé « Sud global » qui en serait la première victime (que dire de la meseta castillane qui hérite d’un historique défrichement massif). N’insistons pas sur l’aporie de ces concepts comme  « Sud global », erzatz du feu « Tiers Monde » qui masquent en réalité la grande diversité du Sud en question (comme du « Nord » d’ailleurs) ainsi que le rôle des bourgeoisies locales qui « extraient », au nord comme au sud. Les bourgeoisies latino-américaines et africaines contestent l’hégémonie des bourgeoisies ex-coloniales (bien qu’elles en soient issues) sur le mode de la concurrence. Point.

– Le Brésil a depuis longtemps dépassé le seul cadre de l’« extractivisme » « classique » car son économie est très diversifiée. On peut presque en dire autant des émirats pétroliers qui sont devenus des places financières et tertiaires. Quant à ce qui serait l’« extractivisme forestier » de la Thaïlande, il a contribué à son décollage industriel dans les années 1970-1980, mais, depuis, l’État thaïlandais protège ses forêts (qu’il ne laisse pas aux multinationales), ce qui ne l’empêche d’exploiter celles de son voisin cambodgien (les « petits impérialismes »). Évidemment, les candidats au pouvoir de gauche dans « les Suds » ont besoin d’élargir leur argumentaire idéologique puisque le socialisme ne fait plus vraiment rêver.

– L’extraction minière n’est pas forcément corrélée avec les grandes villes, dans leur genèse comme de nos jours. Mettre l’accent sur elle fait oublier que ce sont dans les métropoles que s’organise la gouvernance capitaliste. Je mets de côté la discussion sur l’absence d’« un plan du capital ».

– Je suis en désaccord avec la vision de Fressoz. Certes, les sources d’énergie sont cumulables, mais elles sont aussi substituables. L’usage de l’huile de baleine, très prisée au cours du XIXe siècle, a pratiquement disparu. L’usage du charbon de bois a disparu dans les pays « développés », mais il existe encore dans les pays pauvres, surtout dans les campagnes. Mais on peut difficilement le mettre sur le même plan que le pétrole ! En fait, Fressoz, comme la quasi-totalité des écologistes, raisonne encore en « histoire » alors qu’il faut raisonner en « géographie », plus précisément en « géographie historique ». Ils négligent le fait que l’humanité est passée de un milliard à huit milliards de personnes en un siècle et demi. Ou, plutôt, il interprète la démographie à leur façon : la non-régression des charbonnages, par exemple, devrait être recalculée en rapport avec le couple production/population à telle ou telle période. Cela permettrait de voir la place croissante occupée par les hydrocarbures et le nucléaire qui, de fait, relativise l’importance du charbonnage (mais il faut attaquer les méchants Chinois ?).

Par définition, la production et la consommation, quelles qu’elles soient, ne peuvent qu’augmenter, à moins d’en rester à une vision primitiviste, celle-là même qui a été dépassée par les conditions qui ont précisément entraîné cette croissance démographique.

Puisque Fressoz et les idéologues écologistes radicaux refusent de voir que le capitalisme vert organise bel et bien une « transition énergétique » — laquelle fut plus ou moins appelée de leurs vœux, d’ailleurs, par les écologistes des années 1970 —, ils sont pris au piège de leur pureté idéologique et tente de la contourner par tous les moyens. La transition est en marche !

– Il faut faire attention aux attendus exacts du Club de Rome. Selon le Rapport Meadows de 1972, « la maîtrise de la fission nucléaire a déjà permis de reculer la limite de nos disponibilités en énergie, récemment fixée par les réserves de combustibles fossiles » (p. 239). Tout est dit, ou presque (NB : cf. la relance actuelle de l’électro-nucléaire pour « sauver le climat »).

Fondé sur la cybernétique et le culte de la « croissance exponentielle », le Rapport Meadows ne vise qu’à réorganiser la gouvernance capitaliste sur une base scientiste.

– Concernant plus spécifiquement les hydrocarbures, il ne donne aucun chiffre de production en tonnage, et, en réalité, il en parle très, très peu (ce qui ne sera pas le cas du 4e rapport au Club de Rome de 1978), aussi incroyable que cela puisse paraître (il suffit de le lire vraiment). Mon hypothèse concernant cette occultation : le montage américain du premier choc pétrolier est alors en cours de préparation, il faut rester discret sur cette question.

La lecture pétrolière du Rapport Meadows est une escroquerie ex post.

En revanche, il donne de nombreux chiffres, en valeur relative toutefois, à propos des minerais (sauf l’uranium !), à propos desquels il se plante d’ailleurs totalement dans ses prévisions prospectives. En fait, le Rapport Meadows se concentre sur quatre thèmes : la démographie, les terres arables (avec l’alimentation quantitative), la pollution, la technologie. L’objectif, très cybernéticien et bourgeois, est celui d’un « équilibre global ».

– L’opposition factice entre capitalisme de prédation et capitalisme de production est une opération idéologique qui rappelle celle du fascisme historique (mussolinien, notamment). C’est là qu’on retrouve l’idéologie de L’Ordre nouveau des années 1930 qui a largement flirté avec le fascisme (le Convegno de 1935 à Rome). Cette opposition est recyclée par l’écolo-gauchisme en Amérique latine, sur fond d’anti-colonialisme et d’anti-impérialisme nationalistes qui font oublier la responsabilité des élites locales, et, par effet de mode, ainsi que par errance intellectuelle, par sa réplique occidentale qui a oublié les rapports de classe et la logique du capital.

– Cela n’empêche pas l’existence de groupes dirigeants vraiment prédateurs, mais dont il faudrait définir la nature et le niveau État par État.

– L’« extractivisme » est l’un des derniers gadgets à la mode, venu décidément de l’Amérique (du Sud en miroir du Nord), qui contourne la problématique de fond du capital et de l’État, c’est-à-dire de leur logique (profit et pouvoir, en résumé). Il se pare d’une bonne touche verte qui, décidément, s’évertue à naturaliser le social. Dans les groupes de discussion, les partisans (souvent obsessionnels) de l’« extractivisme » ont beaucoup de mal à décrocher de leur grille de lecture, et tout cela s’apparente à une nouvelle croyance. J’ai assisté à une conférence de Céline Izoard, intellectuelle de l’« extractivisme » : c’était assez pathétique, incroyable manque de connaissances historiques et de profondeur, ineptie sur le Club de Rome, mais elle est « tendance ».

– Je partage donc une grande partie des critiques formulées par le texte (en particulier p. 5).

PhP, le 11 janvier 2026.

Maurizio Lazzarato et le malheureux retour au marxisme-léninisme et à l’anti-impérialisme

Dans notre série « le devenu » des thèses et mouvements des années 1960-701 , aujourd’hui le devenu d’un certain opéraïsme que vous trouverez sur notre site : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article572


  1. cf. par exemple notre brochure : « Quelques notes sur les mouvements de libération des années 1960-1970 et leur devenu », https://www.tempscritiques.net/spip.php?article566 []

Nouvelle constellation historique ou achèvement du temps historique ?

Ci-dessous, une réponse à l’article de D.Hoss paru sur Lundi matin n°493 Achèvement du temps historique et/ou atrophie des forces d’imagination ? portant l’intérêt sur le livre de J.Wajnsztejn L’achèvement du temps historique.


Dietrich,

D’abord, sur la forme il est un peu étonnant que j’apprenne le « commentaire » de mon livre sur l’achèvement du temps historique dans Lundi matin, via Gzavier d’ailleurs, car ce n’est pas parce que ce journal publie presque tous nos textes que je le lis régulièrement.

Levons tout de suite ce qui semble un malentendu par rapport à ce dit mon bouquin, puisque tu affirmes que le titre en serait provocateur. Or, ce n’est nullement le cas; bien sûr comme Sophie Wahnich m’en a tout de suite faite la remarque, le temps est par définition historique donc il aurait été plus clair de parler en termes d’achèvement du temps dialectique. Il n’empêche que l’idée est là et que c’est à cet aulne qu’est critiqué le présentisme actuel que Guigou théorise plutôt comme actualisme dans la société capitalisée) par rapport à l’ancienne perspective bourgeoise (Weltanschaung de l’Aufklärung) ou prolétarienne (le communisme) qui ordonnaient le rapport entre passé/présent/futur. Le fil rouge des luttes de classes est brisée et c’est tout ce rapport qui est perdu. Cela apparaît bien, a contrario, dans ton texte dans lequel tu es obligé d’aller piocher chez les théoriciens primitivistes ou les anthropologues postmodernes des exemples qui, tout intéressants qu’ils soient ou non, ne nous servent pas à grand-chose par rapport aux problèmes des dizaines de villes de plus de 10 M ou même 20M d’habitants d’aujourd’hui. Quel rapport entre l’expérience du Chiapas que tu cites et ce qui se passe dans les favelas de Rio ? À la limite, tu pourrais me répondre : l’auto-organisation, mais la première est idéologique, la seconde la condition de la (sur)vie. Dans le même ordre d’idée, si l’État mexicain et des puissances périphériques du capital peuvent se permettre de céder aux tentatives de sécession, il n’en est pas de même au cœur des puissances dominantes où même NDDL représentait un « trop », alors même que plus personne ou presque, n’était plus pour le projet.


Comme nous l’avons dit dans notre texte paru dans Lundi matin, « le feu ne couve pas sous la surface ordinaire des renoncements quotidiens » et quand tu y réponds par un « Quadrupanni a évoqué ce qu’il s’est passé réellement en France et en Italie autour du 10 septembre », tu n’es guère convaincant. D’abord pour la France, puisqu’il n’y a rien eu de bloqué ni même grève et que les manifestations ont été celles de la gauche syndicale dont il n’y a pas grand-chose à attendre ; et pour l’Italie, il y a confusion de ta part, parce que le blocage ne s’est pas produit sur les conditions de vie ou contre l’autoritarisme de la droite au pouvoir là, il y a un échec), mais pour une cause idéologique, la Palestine, de la part d’une frange de salariés italiens qui s’étaient déjà « illustrés » par leurs blocages antivax. Je n’insisterais pas trop sur ce qui relève de la corrélation ou du rapport de cause à effet, mais tous ceux qui connaissent bien l’Italie d’un point de vue autre que touristique, savent à quel point les théories complotistes et l’antisémitisme via la force du mouvement anti-impérialiste, y sont prégnantes, plus qu’en France.


Dès le début de ton article, il apparaît une contradiction entre ce que tu présentes comme une tendance vers la guerre et la destruction, vers la barbarie et le fait qu’on trouverait de plus en plus, en face, de révoltes et de tendances à l’insurrection ; dit comme ça cela ne nous dit rien du sens de la dynamique et du rapport entre les forces antagoniques. les 2 tendances peuvent co-exister, mais il faut trancher du point de vue politique, visiblement ce que tu n’arrives pas à faire car ton optimisme foncier contredit ta vision fondamentalement catastrophiste. Or, la vision catastrophiste condamne tout militantisme à n’être que groupe de pression parmi d’autres parce qu’elle condamne les « alternatives » à être marginales ou individuelles. Ton optimisme n’a donc pas beaucoup de « grain à moudre » et l’exemple du « bloquons tout » du 10 septembre est là pour nous le montrer. D’ailleurs, plutôt que de nous chercher des poux dans la tête sur le RIC des GJ, il aurait été plus profitable, à mon avis, que tu commentes notre différenciation entre mouvement des GJ et appel du 10 septembre, que nous avons particulièrement développée dans la brochure. La question des rapports entre institutions et destitutions se posent dans le cadre des Etats-nations et non pas dans celui des sociétés pré-étatiques.


Mais, le plus important et ce qui nous apparaît le plus décevant dans tes remarques critiques, c’est qu’elles ne répondent pas au titre choisi pour l’article. En effet, tu n’y réfères pas cette tendance à la barbarie, à la thèse du livre, ce qui fait qu’on a l’impression qu’elle relève d’une sorte de folie du capital ou d’une tendance à l’autodestruction. Or, et à des titres divers, ce qui se passe en Ukraine et à Gaza relève bien de cet achèvement du temps historique et de ce que Tronti appelait la fin de la « grande politique ». Palestiniens et ukrainiens se battent par patriotisme, mais pour un nationalisme qui n’a plus court dans le monde capitalisé d’aujourd’hui ou plus exactement que seules peuvent essayer de se permettre de grandes puissances ayant l’espoir de jouer sur les deux tableaux, comme le EU ou la Chine. De ce fait, leur victoire ou leur défaite (des palestiniens et ukrainiens) sera sans doute sans conséquence sur la suite ; du point de vue de « l’histoire » s’entend, pas du point de vue des populations évidemment qui, elles encaissent les chocs.


D’ailleurs, ce que tu ne développes pas du point de vue théorique, tu l’énonces de facto en disant que tout cela relève du statu quo, ce qui est, là encore, contradictoire avec l’idée d’apocalypse ou révolution, sauf à entendre cette expression comme projection de long terme.


Au lieu de cela et pour dévoiler ce qui « sourde » sous la surface des choses, tu brosses une fresque historique qui est censée montrer la continuité de « forces sociales et révolutionnaires » qui n’auraient cessé de contester les formes étatiques de dominations. C’est un résumé, un condensé, d’une sorte d’histoire populaire du monde de laquelle ressort le plus souvent et malgré un souci de pensée dialectique, une vision dualiste de l’histoire, en noir et blanc, divisée en dominants et dominés.


Tout ce que mon livre apporte à propos de l’analyse des temps historiques, sur l’abandon de la perspective dialectique, sur la « Grande politique », etc. est, si ce n’est méconnu, du moins passé sous silence. C’est dommage. Par exemple, tu parles du « présentisme » comme une voie créatrice et utopique, alors que je tente de montrer qu’il ne s’agit que d’un actualisme, d’une « actualisation » permanente de l’existant, comme dans mes développements sur « l’accélération ».

Voilà, c’est succinct, mais je ne voulais pas laisser traîner.
Amitiés,
JW

Particularisme juif et antisionisme

Nous vous proposons à la lecture le texte Particularisme juif et antisionisme en guise de développement de la note 20 insérée dans l’écrit précédent : Un particularisme juif. La note 20 s’est voulue synthétique, mais en définitive s’est avérée l’être trop, selon des « commentateurs » ou lecteurs, d’où les précisions du présent texte disponible sur notre site : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article571.

De l’idéalisme allemand

Il nous paraît intéressant de vous présenter cette critique vis-à-vis d’un des représentants de l’autoproclamée « École critique de la valeur ». Une critique que nous avons initiée avant même que cette « école » ne soit connue en France, dans notre livre L’évanescence de la valeur, une présentation critique du groupe Krisis1. Puis, J.Wajnsztejn a produit une brochure intitulée : Une énième diatribe contre la chrématistique à propos d’un article d’Anselm Jappe dans le journal Le Monde2, à propos de la crise financière de 2008, dans lequel, finalement « l’idéalisme allemand », déjà remarquée et critiquée par Blanchard, apparaît de peu d’aide pour expliquer cette crise et oblige l’école « à ressortir du placard » la vieille théorie marxiste de la valeur-travail en lieu et place de son discours habituel sur la « forme-valeur ».
Pour mémoire D. Blanchard a été un membre important du groupe Socialisme ou Barbarie (1949-1965) sous le pseudo de Canjuers et il a écrit conjointement avec Debord (alors brièvement sympathisant de SoB), un article avec un certain retentissement : « Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire » (1960).
Daniel est décédé en mai 2024 alors qu’il continuait à participer à un groupe de discussion (« soubis ») auquel J.Wajnsztejn collabore.


Le 30/11/2009

Chers SOBistes

 Comme tout le monde n’a pas forcément l’envie ou la possibilité d’acquérir l’intéressant et très récent n°34 de la revue du Mauss intitulé :

 « Que faire, que penser de Marx aujourd’hui » (à ne pas confondre avec « Le marxisme hier, aujourd’hui et demain » de feu P.Mattick, éd. Spartacus…),

mais que l’ensemble du groupe SOB a manifesté un intérêt vibrant pour les thèses des « critiques de la valeur », brillamment résumées dans le texte ci-joint extrait de ce numéro (avec en prime une comparaison avec les théories du « don »)

je me permets de proposer une (mauvaise) reproduction de ce texte, au cas où, et sans obligation de compte rendu (en format pdf d’Acrobat reader)

N.B. le numéro comprend également des textes C.Laval, S.Latouche, A. Caillé, P.Jorion, etc.

Claude


Le 03/12/2009

Merci, Claude, de nous avoir envoyé ce texte, où je reconnais la claire intelligence de mon vieux copain Anselm et qui nous sauve du galimatias de Kurz et dissipe ce qui m’est souvent apparu comme des obscurités chez Jacques W. (me gêne, tout de même: la balourdise, l’ineptie des quelques mots qu’il consacre à Castoriadis).

Cet exposé me confirme dans l’idée que cette “critique de la valeur” constitue un avatar de la pensée idéaliste – allemande ? Écartez de votre réflexion l’histoire, les sociétés et les humains concrets qui les habitent et vous pouvez vous construire une théorie limpide et rigoureuse. L’histoire est remplacée par une contagion virale de la valeur qui atteint progressivement presque tous les aspects de la vie sociale; presque, parce qu’il faut bien qu’elle laisse en dehors de son emprise un résidu d’activités et de relations qui assurent la survie du système : c’est à cela que se réduit ce qu’on peut appeler la société; quant aux humains, ce sont des supports passifs et neutres sur lesquels vient se fixer la valeur.

Mais il me semble qu’au principe de cette approche radicalement réductrice se trouve une distorsion d’un aspect du marxisme que ces théoriciens de la valeur jugent eux-mêmes central, la distinction entre travail concret et travail abstrait – distinction que Jappe définit très clairement dans son texte, je n’y reviens pas. Mais où est donc passé le travail concret ? Apparemment, il n’en est plus question. Or c’est dans le travail concret que se noue la relation dialectique entre le travailleur et la matière – fût-elle “immatérielle” -, c’est dans le rapport entre travail concret et travail abstrait que les participants au processus productif entrent en rapports de conflit, de solidarité, d’auto-organisation, etc, c’est dans le processus même d’abstraction du travail – c’est-à-dire de la détermination du contenu abstrait (durée, intensité, prix…) de la force concrète de travail que le capitaliste achète – que s’engendre la lutte de classe. Mais pour ces théoriciens, la lutte de classe n’est qu’un sous-produit “exotérique” du marxisme, qui a donné naissance à cette merde qu’est “le marxisme du mouvement ouvrier”, mouvement ouvrier qui s’est révélé n’être lui-même qu’un mécanisme de régulation interne au capital… Pas question, évidemment, que ce mouvement ouvrier ait créé à certains moments des idées, des formes d’organisation, des valeurs…, en rupture radicale avec le capital, la valeur, la “forme marchandise”, etc. Vous avez dit “création” ? Vous délirez : l’histoire se résume dans le déploiement d’une “forme”…

Jappe ne fait qu’une brève allusion à l’atrophie du rôle du travail humain dans le processus de valorisation de la valeur – thème de tant de nos discussions avec J. W. Mais il est certain que cet aspect de la théorie critique de la valeur trahit une méconnaissance ‘critique’ des processus réels de travail. Quiconque les a observés de près a relevé l’écart séparant ce que S ou B appelait l’organisation formelle de la production de la réalité du travail, écart qu’il incombe à la base de combler. Dejours dans son bouquin “Souffrance en France” place lui aussi ce constat au centre de ses analyses sur la “souffrance” au travail. Autrement dit, automatisation ou pas, il y a toujours un moment du processus productif où l’intervention humaine est cruciale – sinon, ça s’arrête (c’est ce qui se passe dans la “grève du zèle”).

Je souligne ce point parce qu’il est révélateur de la réduction par l’abstraction qui seule permet l’édification de cette théorie. Or cette abstraction est la démarche même par laquelle le capitalisme s’efforce d’imposer sa représentation mécaniste, automatique, donc irresponsable (sans sujets) de la société (le marché auto-régulateur) et des rapports entre ses “agents”. Jappe lui aussi, comme les théoriciens libéraux, et c’est curieux qu’il ne s’en aperçoive pas, écarte, dans une parenthèse, toute responsabilité d’un “méga-sujet” que serait la classe capitaliste. Evidemment, le terme auquel ne peut qu’aboutir cette corruption de toute, ou presque, la réalité par la valeur c’est l’inévitable catastrophe – mais hélas, le marxisme de la lutte de classe n’est même plus là pour la retourner – miraculeusement – en révolution.

Bon appétit,

Daniel

  1. L’Harmattan, 2004. Description : https://www.tempscritiques.net/spip.php?livre5 []
  2. Le Monde daté du 31/10/2011. Disponible en ligne http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/31/l-argent-est-il-devenu-obsolete_1596430_3232.html []