L’extractivisme comme naturalisation du capital

Les notes qui suivent ont été écrites par un camarade à qui nous avions envoyé la première mouture de notre nouvelle brochure((Cf. Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme)) pour d’éventuelles remarques. Elles sont venues un peu tard pour être intégrées, mais il en a fait des notes indépendantes qui méritent d’être connues, d’où leur parution sur le blog.

Ce qui relie ces notes à notre brochure c’est qu’elles ne cherchent pas à exprimer une « position  théorique et politique »  (en ce moment on trouve de tout au gré de la mode des essayistes et des médias comme l’indique notre sous-titre), mais un point de vue politique, par exemple ici, sur la question de « l’extractivisme »…


– « Extractivisme » est un mot aussi cache-sexe et confus que celui de « productivisme » (et donc d’« anti-productivisme »).

– Rappelons que le terme de « productivisme » a été forgé au cours des années 1930 par le groupe de L’Ordre nouveau (dans sa revue éponyme 1931-1939) composé de Rougemont, Daniel-Rops, Robert Aron, Dandieu, Dupuis, Chevalley, Marc, Loustau, J. Jardin… (personnages que l’on retrouvera pour certains dans la formalisation de l’écologisme à l’orée des années 1970 comme Denis de Rougemont et Claude Chevalley). Pour ces personnalistes anti-communistes et apparemment anti-capitalistes, il s’agit alors de dénoncer les outrances industrielles et machinistes de l’Union soviétique comme des États-Unis d’Amérique, sur un mode proche du tandem Ellul-Charbonneau sans que les deux courants ne se rejoignent vraiment.

– Au sens strict, « extractivisme » renvoie à « extraire », sous-entendu quelque chose de la terre. Dans son sens originel, effectivement latino-américain, il concerne essentiellement la mine et la foresterie, deux domaines économiques qui sont cependant assez différents. Au sens logique, « extractivisme » devrait aussi concerner l’agriculture (puisque les plantes cultivées le sont dans la terre et extraites de la terre). Dans les cas, c’est la « terre » qui est concernée (le sol et le sous-sol pour être plus précis) ce qui relève d’une approche écologique et écologiste, (la nature en premier lieu) et non d’une approche socio-économique (la société et l’économie en premier lieu).

– Le concept d’« extractivisme » renverse donc l’approche socialiste au profit d’un supposé matérialisme qui, en réalité, ouvre la voie aux visions mystiques (Pachamama, Gaïa, etc.).

– D’un point de vue strictement « écologique », l’ouverture d’une mine à ciel ouvert, même géante, ne pose pas de problème majeure « à la terre » (le dirait-on d’une coulée de lave d’un volcan actif), à l’exception de l’hydrosystème (et en ce cas, hors des régions désertiques ou semi-désertiques qui sont précisément les plus concernées par ce type d’activité économique), ce qui n’est pas le cas des populations locales que l’on dépossède, salarie ou pollue, évidemment. Derrière l’« extractivisme », il y a aussi le fantasme du « small is beautiful » qui implique que ce qui est grand, est mal.

– L’autre sous-entendu de ce concept est « extraction à outrance », ce que ne seraient pas les autres activités extractives comme l’agriculture (notamment vivrière). On voit rapidement les limites d’une telle approche (« à outrance » de quoi ?).

– Le -isme introduit l’idée qu’il s’agit d’une idéologie, très structurée, culturellement identifiable (à bas l’Occident, mais on ne dit rien sur la civilisation sinisée qui a beaucoup défriché et beaucoup extrait), et condamnable par le supposé « Sud global » qui en serait la première victime (que dire de la meseta castillane qui hérite d’un historique défrichement massif). N’insistons pas sur l’aporie de ces concepts comme  « Sud global », erzatz du feu « Tiers Monde » qui masquent en réalité la grande diversité du Sud en question (comme du « Nord » d’ailleurs) ainsi que le rôle des bourgeoisies locales qui « extraient », au nord comme au sud. Les bourgeoisies latino-américaines et africaines contestent l’hégémonie des bourgeoisies ex-coloniales (bien qu’elles en soient issues) sur le mode de la concurrence. Point.

– Le Brésil a depuis longtemps dépassé le seul cadre de l’« extractivisme » « classique » car son économie est très diversifiée. On peut presque en dire autant des émirats pétroliers qui sont devenus des places financières et tertiaires. Quant à ce qui serait l’« extractivisme forestier » de la Thaïlande, il a contribué à son décollage industriel dans les années 1970-1980, mais, depuis, l’État thaïlandais protège ses forêts (qu’il ne laisse pas aux multinationales), ce qui ne l’empêche d’exploiter celles de son voisin cambodgien (les « petits impérialismes »). Évidemment, les candidats au pouvoir de gauche dans « les Suds » ont besoin d’élargir leur argumentaire idéologique puisque le socialisme ne fait plus vraiment rêver.

– L’extraction minière n’est pas forcément corrélée avec les grandes villes, dans leur genèse comme de nos jours. Mettre l’accent sur elle fait oublier que ce sont dans les métropoles que s’organise la gouvernance capitaliste. Je mets de côté la discussion sur l’absence d’« un plan du capital ».

– Je suis en désaccord avec la vision de Fressoz. Certes, les sources d’énergie sont cumulables, mais elles sont aussi substituables. L’usage de l’huile de baleine, très prisée au cours du XIXe siècle, a pratiquement disparu. L’usage du charbon de bois a disparu dans les pays « développés », mais il existe encore dans les pays pauvres, surtout dans les campagnes. Mais on peut difficilement le mettre sur le même plan que le pétrole ! En fait, Fressoz, comme la quasi-totalité des écologistes, raisonne encore en « histoire » alors qu’il faut raisonner en « géographie », plus précisément en « géographie historique ». Ils négligent le fait que l’humanité est passée de un milliard à huit milliards de personnes en un siècle et demi. Ou, plutôt, il interprète la démographie à leur façon : la non-régression des charbonnages, par exemple, devrait être recalculée en rapport avec le couple production/population à telle ou telle période. Cela permettrait de voir la place croissante occupée par les hydrocarbures et le nucléaire qui, de fait, relativise l’importance du charbonnage (mais il faut attaquer les méchants Chinois ?).

Par définition, la production et la consommation, quelles qu’elles soient, ne peuvent qu’augmenter, à moins d’en rester à une vision primitiviste, celle-là même qui a été dépassée par les conditions qui ont précisément entraîné cette croissance démographique.

Puisque Fressoz et les idéologues écologistes radicaux refusent de voir que le capitalisme vert organise bel et bien une « transition énergétique » — laquelle fut plus ou moins appelée de leurs vœux, d’ailleurs, par les écologistes des années 1970 —, ils sont pris au piège de leur pureté idéologique et tente de la contourner par tous les moyens. La transition est en marche !

– Il faut faire attention aux attendus exacts du Club de Rome. Selon le Rapport Meadows de 1972, « la maîtrise de la fission nucléaire a déjà permis de reculer la limite de nos disponibilités en énergie, récemment fixée par les réserves de combustibles fossiles » (p. 239). Tout est dit, ou presque (NB : cf. la relance actuelle de l’électro-nucléaire pour « sauver le climat »).

Fondé sur la cybernétique et le culte de la « croissance exponentielle », le Rapport Meadows ne vise qu’à réorganiser la gouvernance capitaliste sur une base scientiste.

– Concernant plus spécifiquement les hydrocarbures, il ne donne aucun chiffre de production en tonnage, et, en réalité, il en parle très, très peu (ce qui ne sera pas le cas du 4e rapport au Club de Rome de 1978), aussi incroyable que cela puisse paraître (il suffit de le lire vraiment). Mon hypothèse concernant cette occultation : le montage américain du premier choc pétrolier est alors en cours de préparation, il faut rester discret sur cette question.

La lecture pétrolière du Rapport Meadows est une escroquerie ex post.

En revanche, il donne de nombreux chiffres, en valeur relative toutefois, à propos des minerais (sauf l’uranium !), à propos desquels il se plante d’ailleurs totalement dans ses prévisions prospectives. En fait, le Rapport Meadows se concentre sur quatre thèmes : la démographie, les terres arables (avec l’alimentation quantitative), la pollution, la technologie. L’objectif, très cybernéticien et bourgeois, est celui d’un « équilibre global ».

– L’opposition factice entre capitalisme de prédation et capitalisme de production est une opération idéologique qui rappelle celle du fascisme historique (mussolinien, notamment). C’est là qu’on retrouve l’idéologie de L’Ordre nouveau des années 1930 qui a largement flirté avec le fascisme (le Convegno de 1935 à Rome). Cette opposition est recyclée par l’écolo-gauchisme en Amérique latine, sur fond d’anti-colonialisme et d’anti-impérialisme nationalistes qui font oublier la responsabilité des élites locales, et, par effet de mode, ainsi que par errance intellectuelle, par sa réplique occidentale qui a oublié les rapports de classe et la logique du capital.

– Cela n’empêche pas l’existence de groupes dirigeants vraiment prédateurs, mais dont il faudrait définir la nature et le niveau État par État.

– L’« extractivisme » est l’un des derniers gadgets à la mode, venu décidément de l’Amérique (du Sud en miroir du Nord), qui contourne la problématique de fond du capital et de l’État, c’est-à-dire de leur logique (profit et pouvoir, en résumé). Il se pare d’une bonne touche verte qui, décidément, s’évertue à naturaliser le social. Dans les groupes de discussion, les partisans (souvent obsessionnels) de l’« extractivisme » ont beaucoup de mal à décrocher de leur grille de lecture, et tout cela s’apparente à une nouvelle croyance. J’ai assisté à une conférence de Céline Izoard, intellectuelle de l’« extractivisme » : c’était assez pathétique, incroyable manque de connaissances historiques et de profondeur, ineptie sur le Club de Rome, mais elle est « tendance ».

– Je partage donc une grande partie des critiques formulées par le texte (en particulier p. 5).

PhP, le 11 janvier 2026.

Repenser les luttes dans une situation sans précédent

Notre texte « Sur le 10 septembre » a donné lieu à quelques échanges dont vous avez, ci-dessous, l’un des exemples.


Merci pour ce texte qui allait à contre courant de l’appel à tout bloquer, et qui ne s’est finalement pas trompé sur le peu d’effet qu’il aurait : le 10 septembre était tant attendu, que le silence qui le suit est bien surprenant !

Vu l’importance que cet appel avait pris pour la gauche radicale, il serait intéressant de discuter des idées sur lesquelles il reposait : soutien à la colère d’où qu’elle vienne, appel à leur fusion du moment qu’elles sont dirigées contre « les dirigeants » et qu’elles partent « d’en bas » ; indétermination du mouvement considérée comme sa plus grande force ; abandon systématique de toutes réflexions théoriques nouvelles, celles-ci étant jugées inutiles.

Fonder l’espoir d’une transformation radicale de la société sur des bases aussi pauvres témoigne surtout de la faiblesse des mouvements actuels, de ce qu’ils ont de désespéré.

Le principal argument en faveur de ces idées, tel qu’on le trouve dans l’article de Serge Quadruppani mais aussi dans des échanges avec des amis, est historique : selon eux, lorsque la colère est suffisamment générale, que le mouvement est suffisamment puissant pour déstabiliser le pouvoir, le renverser, il se dépasse, ses objets initiaux font place à des « pensées qui se construisent pendant le mouvement », car « la conscience naît de la pratique ». L ‘histoire des révolutions en serait l’illustration.

Mais pour qu’au cours des révolutions il en fusse ainsi, encore fallait-il que, dans chaque cas particulier, l’époque leur permette de se déployer dans les formes qu’elles adoptèrent. Encore fallait-il que la société porte en son sein la possibilité de ce basculement, soit grosse de ce basculement.

Loin qu’une colère générale suffise pour subvertir l’ordre existant, c’est bien souvent à l’échec de ces soulèvements qu’on a assisté : « dans la réalité observable de l’histoire, de même que le mode de production asiatique a conservé son immobilité en dépit de tous les affrontements de classes, de même les jacqueries de serfs n’ont jamais vaincu les barons, ni les révoltes d’esclaves de l’Antiquité les hommes libres ».

Pour « la seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu », la bourgeoisie, c’est sa situation dans l’économie qui a été cause et conséquence de sa mainmise sur la société : quel qu’ait été le cheminement des révolutions bourgeoises, elles réalisaient, après une longue maturation économique, politique et culturelle, la libération de la société civile de ce qui pesait sur elle.

Quelques soient les évènements déclencheurs des révolutions sociales des 19e et 20e siècle, elles s’inscrivaient dans des époques de riches réflexions sur l’organisation de la société, liant luttes pour la satisfaction de revendications immédiates et idéal de transformation radicale de la société. Elles poursuivaient toutes la réalisation d’une idée largement partagée : le remplacement de la propriété privé des moyens de production par leur propriété collective.

La Commune inventa « la forme politique sous laquelle l’émancipation économique du travail pouvait être réalisée », mais cela n’a été possible que parce qu’elle était nourrie de cette déjà longue histoire sociale, de ces débats d’idées, de cette croyance en un futur émancipateur.

De même, les conseils ouvriers n’ont pas été inventés par quelques dirigeants, imaginés préalablement à la révolution, mais ils ont été « le produit spontané du mouvement en effervescence », en l’occurence par les ouvriers pétersbourgeois pour diriger leur grève contre l’autocratie en 1905. Mais ces luttes renvoyaient à un idéal social qui imprégnait déjà une partie de la société.

Lors de la révolution anarchiste espagnole, dans un premier temps, les travailleurs ne firent qu’appliquer par eux-mêmes les résolutions votées lors du dernier congrès de la CNT en mai 1936 (abolition de la propriété privée, socialisation de la richesse, administration directe de la production et de la consommation par les organisations de producteurs, …).

Aujourd’hui, dans un monde profondément transformé, quand bien même les forces en faveur d’une « émancipation économique du travail » seraient importantes, les bases immédiates sur lesquelles on pensait construire la société future, le tissu social et productif qu’il s’agissait d’investir, ont disparue. Et dans ce vide, on ne voit pas de quoi « ceux d’en bas » pourraient-ils se saisir pour bâtir une nouvelle société. Il en résulte une grande confusion dans les aspirations politiques et sociales des mouvements actuels.

Ce n’est pas le projet d’abolition du capitalisme qui me semble irréalisable, mais les stratégies de lutte de classes pour y mettre fin. D’autres voies sont à chercher, qui permettraient d’enraciner ce projet dans ce qui existe déjà dans la société civile, d’assurer sa continuité avec ce qu’on y trouve déjà et qui y est adéquat, contre ce qui s’y oppose radicalement. (Je le reconnais, ces idées sont bien vagues ; il est difficile de trouver une brèche dans les puissants bouleversements qui bouchent notre horizon).

Sur les colères, il me semble que là encore il y a un grand malentendu, la gauche radicale en restant aux thèses de Chantal Mouffe sur le populisme de gauche, sur la construction d’un rapport de forces, d’un « nous » opposé à un « eux », alors même que le changement d’époque a rendu plus complexe la réalité que recouvrent ces diverses colères. Il ne suffit pas de dire qu’elles ont leurs sources évidentes dans la dégradation des conditions de vie, dans les régressions sociales, les dégâts écologiques, les conflits internationaux, l’assombrissement général du monde.

Il faut chercher les causes de ces régressions, et ne pas évacuer cette question en en faisant porter la responsabilité sur telles ou telles « élites » (les patrons et leurs valets politiques pour les uns, la bureaucratie, les universitaires, les médias, le monde culturel pour les autres).

L’article que nous avions discuté de Romaric Godin met l’accent sur leurs causes structurelles (la faible croissance économique, sa stagnation), sur l’incapacité des dirigeants politiques et économiques à résoudre ce problème du fait même de son caractère structurel, et sur ses conséquences politiques et géopolitiques. Son analyse me semble particulièrement éclairante, rendre bien compte des bouleversements en cours.

En ignorant ou refusant de nommer les sources profondes des problèmes actuels, ceux qui expriment leurs colères exonèrent le système capitaliste lui-même de leurs malheurs, s’accrochent à ce qu’il a pu ou pourrait leur offrir « si les élites n’étaient pas corrompues ».

Et l’on voit le « nous » et le « eux » se fracturer dangereusement : si l’intérêt bien compris de l’humanité est la fin du capitalisme, l’intérêt prochain des uns et des autres peut se confondre avec les politiques de domination de leur propre pays : la colère prend alors les formes xénophobes et guerrières que l’on voit aujourd’hui. La convergence de toutes les colères, nationalistes et universalistes, paraît alors bien compromise.

Soutenir ces colères sans s’interroger sur le caractère illusoire des cibles désignées s’apparente aux stratégies léninistes de prise du pouvoir, illustrées par le « programme de transition » élaboré en 1938 par Trotsky pour la 4e Internationale : « Si le capitalisme est incapable de satisfaire les revendications qui surgissent infailliblement des maux qu’il a lui-même engendrés, qu’il périsse ! La « possibilité » ou l’ « impossibilité » de réaliser les revendications est, dans le cas présent, une question de rapport des forces, qui ne peut être résolue que par la lutte. Sur la base de cette lutte, quels que soient ses succès pratiques immédiats, les ouvriers comprendront mieux que tout la nécessité de liquider l’esclavage capitaliste ». Reste que même « impossibles » ces revendications s’inscrivent dans un cadre capitaliste, et qu’en mettant leur satisfaction à l‘ordre du jour, l‘ordre social visé ne peut être qu‘une forme de capitalisme d‘Etat. Or, affirmer encore aujourd’hui que celui-ci est la solution pour retrouver la prospérité, ce serait faire peu de cas de l’histoire, comme des contraintes économiques capitalistes qui pèsent tout autant sur le capitalisme d’Etat que sur le capitalisme privé. Et ce serait aboutir à l’inverse de ce qui était souhaité par nombre de ceux qui ont appelé à tout bloquer.

L’actualité ramène à d’autres points importants à propos de ces colères, celui de la vérité (rappelons que « le sujet idéal du règne totalitaire, selon Hannah Arendt, n’est pas le nazi convaincu, […] mais l’homme pour qui la distinction entre faits et fiction, et la distinction entre vrai et faux (c’est à dire les normes de la pensée) n’existe plus »), celui de la dénonciation par Simone Weil des passions collectives, ainsi que sa défense du « bien ».

Quant au besoin de réflexion théorique, loin d’être inutile on voit à chaque pas de cette discussion qu’il se rappelle constamment à nous (quelles sont les causes profondes de ces colères ? quelles forces sociales peuvent se mobiliser pour une reprise du projet révolutionnaire ? Une certaine idée de la liberté ne risque-t-elle pas de sombrer avec l’effacement en cours de l’Europe ? …).

A. Danet

Quelques remarques à propos de la lutte contre les grandes bassines

Notes successives sur la confrontation à Sainte-Soline, le samedi 25 mars 2023

Puisque ces notes partent d’un pressentiment négatif d’origine, elles ne prétendent pas à des affirmations péremptoires et entendent plutôt participer aux discussions ouvertes depuis le samedi 25 mars. Elles s’imposent même des réserves du fait de ne pas avoir été témoin direct et a fortiori par fraternité envers les blessés.

Un pressentiment, surtout quand il se forme apparemment à partir d’un détail – ma crispation contre le folklore des messageries cryptées et l’obligation du smartphone pour s’orienter « sur le terrain » – ne vaut pas analyse de fond, évidemment. Seulement la forme critiquée peut rejoindre le fond : le côté soi-disant astucieux des messageries cryptées pour éviter la surveillance policière s’avère au final non seulement une illusion, mais aussi contre-productive quand la dynamique collective, à la lucidité ainsi embrouillée, risque de se fracasser contre le mur d’un État surarmé.
Que cette fêlure individuelle en rencontre d’autres issues, cette fois, d’un vécu direct et il y a lieu de s’interroger sur la bévue tactique des collectifs moteurs des Soulèvements de la Terre/Bassines non merci d’engager un rapport de forces sur le terrain de prédilection de l’État, celui du monopole de la violence surarmée et de fait impossible à lui contester. À ceci près qu’une erreur tactique de cette taille vaut changement de stratégie : non plus contourner les dispositifs d’État, comme les Soulèvements de la Terre avaient su le faire à Gennevilliers (Lafarge) en juin 2021, à Lyon (Bayer-Monsanto) en mars 2022, à Marseille (Lafarge) en décembre 2022…, mais s’y confronter. Ou bien le durcissement général de l’appareil d’État macronien n’avait pas été anticipé…

S’enchaîneront ci-dessous :

  • la saisie d’un « billet » rédigé manuellement – augmenté de précisions en italique – le samedi 25 à Melle donné à des amis le dimanche 26, pour expliquer pourquoi la veille à 10h00 à notre rendez-
    vous j’avais décidé de ne pas partir à Vanzay, lieu de départ de la manifestation vers Ste-Soline,
  • un post-scriptum rédigé dimanche 26, mais non incorporé dans le « billet »,
  • un deuxième post-scriptum rédigé mardi 28 mars, approfondissant le pressentiment du « billet »,
    dans lequel sont intégrées des remarques de vive voix de participants à l’expédition collectées le dimanche matin.
  • un épilogue rédigé le 6 avril à partir de discussions avec des proches et qui prend en compte la décantation de la semaine suivant Ste-Soline.

Repères géographiques :
Melle, département des Deux-Sèvres, 3600 habitants : la municipalité a accueilli le rassemblement de base, soit : des conférences dans des salles communales, les cantines collectives, les stands militants, les buvettes, le barnum avec les concerts du samedi soir.
Pas mal de municipalités rurales environnantes se sont prononcées contre les méga-bassines.
Melle est à 15 km de Ste-Soline, plus au nord-ouest. Vanzay à 6 km au sud est de Ste-Soline à la limite du département de la Vienne où il n’y avait pas d’interdiction de circulation, ni de manifestation.

1/ Billet de défection
(en italique petits ajouts postérieurs)
« Les raisons – ou les inclinaisons subjectives – qui m’ont mené à cette défection pour aller « sur le terrain » à Ste-Soline (et rester en conséquence à Melle).
Il y a les motifs personnels :

  • fatigue psychique à coordonner de multiples détails due à un emploi du temps compliqué de longue date, (intuitivement que la participation à cette « manifestation » exigeait d’être « en forme »)
  • méprise sur la fonction du lieu « Melle », (le risque que la seule présence à Melle le samedi soit dépourvue de signification).

Il y a une double réticence critique politique :
Engagé depuis plusieurs semaines, localement, dans la « popularisation » du 25-26 mars (anti-bassines), j’ai été confronté dans les tout derniers jours au labyrinthe numérique de l’organisation de la manifestation. D’où il ressortait que le smartphone devenait obligatoire (accès aux messageries cryptées, Signal et autres).
En fait c’est le caractère hybride du moment – manifestation de masse de (tentative) de sabotage – qui requerrait cette mise en scène semi confidentielle – pour ne pas dire semi clandestine (à plusieurs milliers !).
De sorte de rééditer les erreurs du mouvement citoyenniste contre les OGM (début des années 2000) : agir en nombre (en manifestation), en plein jour, médiatisée, en accumulant les risques (de répression brutale) sans grande efficacité (à l’époque pour prendre ses distances d’avec des opérations nocturnes ciblées).
Cette fois, dans le jeu du chat et de la souris avec l’État, le dispositif smartphone/numérique est institué comme un allié de l’offensive (vainement, comme on le verra, la manif’ étant attendue par un dispositif policier surarmé).
Cette accoutumance, cette familiarité du dispositif numérique dans ce moment d’antagonisme pourrait finir par faire oublier que le smartphone est l’outil moderne de contrôle et de dépossession
(QR Code et compagnie). »

2/ Post-scriptum du dimanche 26 mars
Peut apparaître décalée ma crispation contre l’extension du filet numérique jusque dans une manifestation d’opposition radicale à un versant de ce monde (l’agro-industrie) – quand le numérique en est un versant complémentaire.
Décalée, puisque ce moment (25-26 mars 2023) semble être une des occasions d’apprentissage d’une détermination collective offensive contre les infrastructures industrielles mortifères… mais pour autant que cette expérimentation soit vécue comme telle et non comme une contingence accidentelle, résultant d’une approximation tactique erronée et/ou d’un durcissement de l’Etat :
rejouer le « match » d’octobre 2022 à Ste-Soline avec des effectifs multipliés des deux côtés !

3/ Post-scriptum du mardi 28 mars
Selon un camarade présent dès vendredi soir au camping de Vanzay, lors de la dernière assemblée générale, le projet de vouloir rééditer la manifestation réussie d’octobre 2022 dénotait un manque d’imagination. Le même, poursuivant le bilan le dimanche matin, déplorait que « des copains soient partis au casse pipe ».
Le piège d’un trou vide (la méga-bassine en chantier) défendue par un dispositif policier surarmé rappelle le précédent de Sivens (octobre 2014), autre infrastructure d’accaparement de l’eau, dans lequel Rémy Fraisse avait été tué par une grenade de la gendarmerie mobile. Comme à Sivens, l’État a attiré le mouvement sur le terrain du rapport de forces militaires pour l’y fixer. Si d’aventure, son dispositif est débordé une fois (octobre 2022), son goût de la revanche l’autorisera à mettre ensuite le paquet !
D’autant plus que si le mouvement recèle des expériences fructueuses, notamment issues de la Zad de NDDL – où c’était à la flicaille de chercher à déloger les zadistes -, à Ste-Soline l’ambition de déloger la flicaille de son bastion retranché paraissait démesurée.
Le mouvement étant divers, les black blocks ne formant pas justement un « bloc », la part prise dans un tel choc frontal par les plus aguerris, les plus audacieux ou les plus névrosés (se faire du flic à tout prix) peut entraîner ou déborder la dynamique initiale. Et les plus vulnérables ne sont pas les mieux préparés…
À cet égard, rappelons le précédent du mouvement antagoniste dans l’Italie des années soixante-dix et comment l’optique de la confrontation directe a miné les énergies créatives de base :
Tout à fait indépendamment de la logique avant-gardiste et militariste des Brigades rouges (B.R.) fondées en 1970, la large aire de l’Autonomie diffuse des collectifs ouvriers hors syndicats, des comités de quartier, des grèves de loyers, des auto-réductions de masse, des squatts et desréappropriations/redistributions augmentait sensiblement sa capacité à l’auto-défense collective et à la détermination offensive. « Son » Mars 1977 à Bologne court-circuite à la fois l’État et les B.R. : un an plus tard, avec l’enlèvement d’Aldo Moro par les B.R., la centralité de cette confrontation (État/B.R.) est remise en selle.
L’État italien ensuite opère d’immenses rafles dans les milieux autonomes comme complices « objectifs » – alors que leurs pratiques politiques divergent – et pour espérer y pêcher du B.R. : le pouvoir clandestin des B.R. n’en prend que davantage de lustre et attire des autonomes. L’État a ainsi ramené le large mouvement de contestation sur le terrain qu’il affectionne, celui de puissance à puissance, où la prodigalité de ses moyens ne le freine pas.
Toutes proportions gardées, la volonté des collectifs organisateurs de Ste-Soline-mars 2023 de rejouer le match d’octobre 2022 dénote une surestimation de ses forces et forcément une sous-estimation de la réplique de l’État, pas tant dans les moyens dont il peut disposer que dans son intention de nuire absolument à une sensibilité politico-sociale déterminée qui incarne pour l’ordre (le désordre) capitaliste l’ennemi absolu.
Voilà pourquoi la critique offensive de l’appareillage industriel mortifère (pesticides, agro-industrie, béton, nucléaire, numérique) doit se détourner de toute confrontation directe avec l’État et pratiquer l’art du contournement, ce que cette critique a déjà su faire : Gennevilliers (Lafarge) en juin 2021, à Lyon (Bayer-Monsanto) en mars 2022, à Marseille (Lafarge) en décembre 2022.

4/ Épilogue provisoire
Chaque « camp », quand il s’agit d’une confrontation, augmente ses forces en fonction de ce qu’il sait des préparatifs de l’adversaire. À cette surenchère, l’État, sans le surestimer, peut puiser dans un éventail de moyens sans fin.
Du côté du mouvement de refus des méga-bassines, la mobilisation du 25-26 mars était forte de l’expérience d’octobre 2022 et du raz-de-marée des participants. L’objectif est resté longtemps confidentiel du fait de l’interdiction émise par la préfecture ; la transmission des modalités enveloppée dans une telle ambiance empêchait toute discussion au préalable et la scission entre collectifs initiateurs et simples participants peut devenir cruelle pour tout le monde. Les participants même s’ils avaient été prévenus en général de l’intensité probable de cette manifestation, ne pouvaient pas juger par eux-mêmes, ni anticiper sur la stratégie délibérée du coup de massue que l’État voulait leur infliger.
Un peu de mémoire historique ramène à un précédent « coup de massue » infligé à la contestation anti-nucléaire lors de la manifestation de juillet 1977 contre le surgénérateur de Creys-Malville, avec un mort à la clé, Vital Michalon.
La veille, vendredi 24 mars, Darmanin, le sinistre de l’Intérieur, vendait déjà sa prestation armée en promettant pour le lendemain aux téléspectateurs de Cnews – la chaîne financée par le milliardaire Bolloré et ouvertement d’extrême droite – « des images terribles ».
Ailleurs, il annonçait que des manifestants venaient pour tuer, sorte de lapsus contrôlé qui révélait à quel niveau l’État se préparait à combattre. Curieusement, contrairement à ses prévisions accablantes, la logistique ne prévoyait aucun pool rapproché d’ambulances.
Dans la bouche de Macron, cinq jours après, « des milliers d’individus seraient venus faire la guerre ». Autant dire désigner l’ennemi. Ce n’est pas son premier coup d’éclat contre cette large sensibilité qui a décroché du mythe du Progrès : du déremboursement de l’homéopathie à sa vindicte contre l’opposition à la 5G (« revenir à la bougie… les Amish »), et à son « les non-vaccinés, je vais les emmerder jusqu’au bout ! » (c’est quoi le « jusqu’au bout »?).
Darmanin a donc fini d’identifier le terrain d’éradication de cette engeance (nous, les réfractaires) :
« il n’y aura plus jamais de Zad en France ! » (dimanche 2 avril) en se faisant fort de créer un service spécial de surveillance de cette mouvance : les oppositions locales enregistrées comme repaires d’ennemis dans une carte exhibée, et donc toute leur assise existentielle et sociale, ce foisonnement d’autonomies diffuses, d’alternatives, d’entraides, de fermes collectives, de bars associatifs, de périodiques papier critiques, etc.

À bon entendeur, salut !

Vendredi 7 avril 2023

Marc ALLANT, bourlingueur d’oppositions à toutes les nuisances.