Lettre après le débat du 4 novembre 2012 sur La tentation insurrectionniste et Nous autres

Après la rencontre à Montreuil au café-librairie Michèle Firk le dimanche 4 novembre 2012 où se présentait à la fois le livre La tentation insurrectionniste et le dernier numéro de la revue Nous autres, Gzavier avec l’aide de J.Wajnsztejn ont adressé la lettre qui suit à l’un des organisateurs et participants du débat qui s’y est tenu.

Salut,

Je continue là un dialogue entamé avant notre débat car il est vraiment riche et enrichi aussi par les discussions que nous avons eu par ailleurs comme à Lyon pendant notre présentation du livre au salon des éditions libertaires et ce serait dommage de passer à coté.

J’ai bien compris que c’est une critique « interne » que vous aviez voulu mettre en place. Mais lors du débat je n’ai pas eu l’impression qu’il y avait un écart significatif entre ce que vous vouliez mettre en avant et ce qui nous importait. Rentrons dans le vif du sujet : face à certaines critiques assez durs, nous n’avons pas eu à intervenir car c’est vous qui êtes montés au créneau immédiatement et spontanément comme si c’était vous qui étiez la cible des « attaques ». En fait, si on veut reprendre la ligne amis-ennemis, c’est comme si, du fait que le débat ne se situait pas entre nos deux positions et opposition supposée, mais par rapport à un extérieur », on se soit trouvé « ami » contre des « ennemis ». Plus sérieusement cela veut dire que cette ligne de démarcation ne tient pas de la même façon que ne tenait pas la « ligne de classe » mais ça je pense que vous le saviez déjà, je me trompe ? Il n’en demeure pas moins que vous-mêmes n’êtes pas très clairs sur ce point puisque le titre de votre revue « Nous autres » peut être pris comme un programme de délimitation par rapport à un extérieur de la part de personnes qui se conçoivent à l’intérieur d’une « communauté, même négative » comme vous le dites dans votre 4ème de couverture.

La demande d’un minimum de retour réflexif sur ce qui a été accompli ces dernières années  correspond à ce que nous proposons en mettant à plat ce qui a fait courant. Un courant n’est pas forcément uniforme mais tu le dis dans un mail on retrouve bien sur des sites regroupées, par exemple, des références telles Os Cangaceiros et l’IQV et ces références ont été largement diffusées (combien d’exemplaires de la réedition d’Os Cangaceiros ont-ils été distribués ?). Nous n’avons rien inventé, nous avons simplement pris au sérieux ce qui était là, mis en avant.

De notre rencontre vous avez sûrement remarqué que c’est bien parce que nous sommes proches du sujet que nous avons écrit un livre sur l’insurrectionnalisme. Proches par certains aspects de notre parcours personnel car nous avons côtoyé et discuté longuement avec certaines personnes de ce courant et proches aussi par les questions qui se sont alors présentées à nous. Rapport à la violence, question des flux, place de la techno-science, des transformations de l’Etat, référence aux années 70 italiennes, etc…  On peut parler de notre manière d’écrire mais notre position critique n’est pas celle d’une extériorité totale mais bien, avec un recul certain, une recherche et pourquoi pas une exigence de cohérence entre des actes et des écrits.

Nous reprocher de ne pas avoir tout lu est quand même un peu dur vu la quantité de texte que nous avons parcourue. Mais surtout nous n’avons pas proposé une encyclopédie, mais une intervention critique sur un ensemble de textes et des pratiques. Les dissensions entre groupes, les références propres à chaque composante de ce courant ne constituaient pas le coeur de notre argumentation rien que parce qu’il fallait déjà énoncer ce qui se trouve d’une certaine manière caché en vertu de l’idéologie de l’opacité. L’opacité chez Tiqqun doit faire contre point à la transparence d’un système cybernétique qui sans cesse cherche à distinguer l’objet et donc à le déterminer malgré lui (il suffit de penser au radar dont Norbert Wiener était le théoricien pour comprendre cela).  Nous avons donc effectivement chercher à « dévoiler » ce qu’il y avait derrière tout cela ; à rendre plus transparente une opacité qui consiste pour certains, à choisir « l’invisibilité » quitte à s’exposer médiatiquement ensuite pour échapper à la théorie du complot à laquelle ils se prêtent à leur corps défendant ; pour d’autres à ne jamais citer leurs sources politiques et militantes pour faire preuve d’une originalité incontestable au sein du « milieu » ou enfin pour d’autres encore, à citer des sources quand elles permettent une combinatoire universitaire supposée légitimante (le patchwork Spinoza-Deleuze-Simondon est la plus commune, mais cela peut aussi donner Nietsche-Heidegger-Schmidt-Agamben quand on veut faire plus érudit). L’opacité c’est aussi un moyen de structurer le pouvoir de manière inégal, il y a ceux qui savent et les autres…

Quant à Tiqqun que j’ai pu grandement apprécier à sa sortie et même aujourd’hui encore pour certains aspects, je ne comprends pas pourquoi  le texte sur la cybernétique serait jugé incontournable et surtout en quoi il se distingue de ce qu’en on dit H.Lefebvre ou l’Internationale Situationniste il y a cinquante ans ou presque. Peux-tu m’éclairer là-dessus ?

Oui nous sommes sévères avec les squats et en tout cas cela correspond à une certaine expérience pour moi. Expérience souvent renouvelée, malheureusement avec les mêmes travers, à de rares exceptions près comme les 400 couverts à Grenoble par exemple. En réalité nous reconnaissons la nécessité de développer dès maintenant des pratiques alternatives ou de survie dans le cadre de la crise de reproduction des rapports sociaux que nous connaissons. A trois conditions toutefois : premièrement qu’elles ne s’illusionnent pas sur l’effectivité de leur impact (elles ne concernent le plus souvent que ceux et celles qui y participent) ; deuxièmement que l’idéologie du « savoir être révolutionnaire », très présente dans l’IS et reprise par Tiqqun ne conduise pas à l’entre soi révolutionnaire, pratique que critique justement « La tentation insurrectionniste » ; troisièmement, qu’elles ne soient pas non plus une nouvelle forme de gauchisme « nomade » qui viendrait se greffer sur des luttes de résistance territoriales (hier le TAV, aujourd’hui Notre Dame des landes, demain à nouveau le TAV et ainsi de suite).

Notre position, contrairement à ce qui nous a été dit, reste empathique…mais critique. En fait le vrai différend tourne autour du concept de critique comme on a pu le voir à la présentation de notre livre au salon des éditeurs libertaires de Lyon. L’insurrectionnalisme théorique se range dans les pensées de l’affirmation et non de la négation. C’est la critique dialectique qui est attaquée, dans la droite ligne de la pensée philosophique de Deleuze et Guattari (cf. leur livre « Qu’est-ce que la philosophie »). Néanmoins, notre position marque bien l’intérêt de la perspective insurrectionniste en tant qu’elle questionne les vieilles idées réformistes et révolutionnaires, mais elle essaie de mettre à jour les contradictions existantes entre par exemple l’idée que l’insurrection est un long processus (« nous avons le temps » disait je crois à peu près le journal intempestif « Deuxième round ») et qu’en même temps tout est déjà là à l’oeuvre dans la mesure où une guerre préventive (la contre-insurrection schmidtienne) nous forcerait à répondre ici et maintenant par « l’insurrection qui vient » selon la maintenant célèbre formule. Contradiction aussi entre d’une part cette désignation de l’ennemi immédiat que serait l’État ou certaines de ses officines (une vision extrêmement datée de l’Etat-nation réduit au ministère de l’Intérieur, aux antipodes de la description de l’État-réseau faite par « Tiqqun ») contre qui on ne peut mener qu’une guerre frontale et d’autre part l’idée de sécession que bien évidemment un tel État ne peut laisser prospérer.

Concrètement, concernant l’Etat réseau, l’article de ce numéro 3 de Nous Autres : « L’Aquila sismographie d’une époque » décrit parfaitement ce que nous entendons par Etat-réseau. Un Etat qui prend tout et tous en compte dans une « étreinte charitable » comme le dit le texte en parlant du rôle de la Protection civile. Un État envahissant mais qui ne le crie pas sur les toits quand il se comporte de façon ferme avec un classique check point et badge d’identification. Je ne vais pas refaire l’article mais le rôle des médiations qui prolongent l’action de l’Etat est essentiel. Parfois c’est aussi l’absence organisé de l’Etat qui peut poser problème comme avec la non évacuation des habitants du coté de Fukushima, condamnant les gens à rester ou subir l’opprobre et aussi en laissant la place aux yakuzas.

Enfin finalement, notre critique ne met pas assez en exergue, si on tient compte de remarques faites dans notre présentation du livre à Lyon, même si c’est implicite dans notre critique de l’insurrection qui vient comme une vague qui va tout recouvrir, comme quoi cette perspective, quand elle n’est pas nuancée, néglige toute analyse du contexte et pour ne pas céder à la dictature des « conditions objectives » développe en échange un volontarisme politique censé exprimées des subjectivités subversives.

Je ne vais pas reprendre tout le livre mais je pense avoir ici  éclairci quelques points  et ouvert aussi quelques questionnements. Il nous a semblé dans le livre et dans les débats qu’il fallait aller à l’encontre de cette opacité dont j’ai déjà parlé pour que tout à chacun fasse ses choix en toute connaissance de cause et non avec des éléments masqués « pour notre bien ». Cette lettre n’est que la prolongation de cette démarche ou je dis sans détour ce qui parait nécessaire à dire, ce qui est, d’après moi, la marque d’une saine relation sans vaine polémique ni animosité, mais aussi sans concession.

à te lire
Gzavier avec la participation de JW,

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