Débat « une société sans argent » et quelques remarques préalables

A la suite, le contenu préparé à l’occasion du débat du 3 octobre 2015 à la Parole Errante sur Montreuil mais aussi les commentaires préparatoires de J.Wajnsztejn. La question de la rupture avec l’argent a souvent été débattue dans les années 70/80 par des groupes de l’ultragauche. Comme Temps critiques l’a ensuite exprimé dans « Crise financière et capital fictif » le développement du capital fictif s’exprime d’une façon structurelle et non conjoncturelle.


La communauté humaine : une société sans argent ?

Définir d’une façon quelque peu  précise ce que serait concrètement  une société sans domination, sans argent que j’appelle « communauté humaine », a toujours constitué une tâche délicate.

Néanmoins,  Je vais essayer d’ exprimer ce avec quoi je veux rompre pour en finir avec la société capitaliste  que je définis par  les termes « société capitalisée »1. Selon moi, il y a des points qui sont fondamentaux pour rompre avec la société capitalisée, ceux-ci seraient :

  • En finir avec la domination
  • En finir avec le rapport social basé sur la subordination, le travail/ ou le non travail
  • Retrouver un lien avec la nature/ remettre en question la société techno-industrielle
  • En finir avec l’échange marchand,  ou avec tout autre équivalent général.

C’est sur ce dernier point, que nous allons centrer notre, réflexion.

Pour définir le monde auquel j’aspire, il y a très longtemps , je disais en premier abord qu’il fallait rompre de suite avec le salariat sans phase de transition. Je peux aussi ajouter que ce qui pourrait jaillir avec ce processus d’abolition du salariat serait un profond changement du rapport social, par conséquent sa fin, amenant les êtres humains à prendre en charge leur vie et bouleversant les fondements de celle-ci. Quelles sont les perspectives aujourd’hui qui pourraient nous permettre d’envisager un dépassement de ce monde. Comment pourrait naître la critique par rapport à celui-ci. Car aujourd’hui, le capital est total , dans le sens où il tend à capitaliser toutes les activités humaines y compris celles qui y échappaient en partie (cf.les sciences du vivant)..

Avec la fin des luttes prolétariennes s’inscrivant dans une perspective révolutionnaire, c’est le capital  qui  se fit révolution en cherchant à réaliser l’unité de son procès (cognitif, productif, commercial et financier). Par le biais de la révolution technologique et particulièrement des NTIC, il a envahi tous les aspects de notre vie, en miniaturisant les forces productives et en les rendant dans le même mouvement des objets techniques à consommer. Toujours le procès de totalisation du capital ! L’adhésion  des dominés à ce système s’est confirmée avec le développement du « consumérisme », de la  société de consommation. Du new deal aux 30 glorieuses, la vision du capital a été de ne plus considérer le dit prolétaire en tant que producteur mais aussi et surtout en tant qu’usager et consommateur dans la société capitalisée. L’ère du consumérisme, avec le mode de régulation fordiste des rapports sociaux s’effectue dans la phase de domination réelle du capital. Quelques mots sur ce concept, Invariance a développé à partir de l’analyse du sixième chapitre inédit du capital, une analyse des rapports entre domination formelle et domination réelle. Dans la domination formelle, le procès de travail est déjà soumis au procès de valorisation du capital (ce qui n’est pas le cas dans la phase antérieure de la petite production marchande). Le procès de travail est soumis au capital et le capitaliste entre comme dirigeant dans ce procès (Marx, un chapitre inédit du capital ed. 10/18 p.191) Le stade de production y est déjà proprement capitaliste, mais pas encore celui de la reproduction. Dans le cadre de l’analyse de Marx, c’est une phase de production de plus value absolue qui est au cœur de cette phase. Tout n’est  donc  pas capital dans cette phase .Cette phase peut être datée de la révolution industrielle jusqu’aux années 20 du 20ème siècle. Dans la phase de la domination réelle, la subordination directe  du procès du travail au capital subsiste mais ce procès de travail perd progressivement sa prédominance au profit d’un procès de plus en plus abstrait et rendu indifférent à toute forme particulière de travail ce qui bien sûr modifie la structure et les conditions de ce dernier. Un processus qui va atteindre son plein développement dans la restructuration entrepreneuriale des années 80. La domination du capital devient totale dans le sens où tendanciellement tout à vocation à devenir capital. Dans cette forme, c’est le capital fixe qui devient dominant à travers, entre autres, l’intégration de la techno-science au procès de production. Le capital se présente comme la source de la survaleur : le profit efface la plus value. C’est donc une phase de développement de la techno/science. Le travail devient « inessentiel » dans le procès de valorisation, un maillon de la chaîne parmi d’autres du processus d’ensemble.

Sur la théorie de valeur/travail

La théorie de la valeur/travail de Marx ne voyait la richesse que dans le travail, alors qu’aujourd’hui c’est la valeur en tant qu’abstraction qui prédomine. Le capital est valeur qui s’auto valorise . La valeur s’autonomise de plus en plus du travail vivant ( tendance à l’inessentialisation du travail vivant dans le procès de valorisation). La dynamique du capital n’est plus tirée principalement par une dialectique des rapports antagonistes capital/travail  mais par la place prépondérante prise par le travail mort (machines, robotisation, informatique) sur le travail vivant et par l’intégration de la techno-science dans le procès de production. La précarité, le chômage, la flexibilité, confirment l’inessentialisation de la force de travail car la force de travail est en « trop » dans la mesure où elle n’est plus au centre de la valorisation. Par ailleurs, on assiste à une création d’activité nécessaire pour le développement du capital (notamment dans les »services ») ne constituant pas du travail productif au sens de l’économie classique de Marx. Il n’empêche que l’autonomisation de la valeur par rapport au travail vivant ne peut que déboucher vers la créations d’activités nouvelles mais nécessaires qui brouillent les sources de la valorisation. Tout le travail devient productif… pour le capital ! et la valeur semble de plus en plus évanescente2. Il y a donc désubstantialisation de la valeur. La valeur tend à n’être plus qu’une forme, une représentation, c’est le capital qui la domine en devenant totalitaire , dans le sens où il a tendance à tout réduire à lui-même.  Il n’y a pas opposition entre capital abstrait (financier) et concret (industriel comme le voient les altermondialistes ou autres dits « anti capitalistes » mais bien unité entre ces deux formes du capital). Il n’y a pas de dissociation entre économie réelle et économie financière mais un procès de totalisation du capital avec des réseaux de puissance consistant à faire fluidifier les capitaux de par le monde. De par sa capacité de fluidité de par le monde, la monnaie se désubstantialise au même titre que la valeur.

L’emprise de la techno/science

Avec  l’emprise de la techno/science, le capital devenant « total », il se fait totalitaire au sens où il réduit toutes les activités à une activité de capitalisation alors même qu’il se présente comme la source de nouvelles libertés/possibilités, des plus insignifiantes jusqu’à celles plus fondamentales, qui pourraient conduire à l’utopie d’une sortie de la nature.  Le capital se reproduit de plus en plus vite, il devient fictif, virtuel ; il remodèle la nature et l’activité humaine dans tous ses aspects. Financiarisation et fictivisation du capital sont les caractéristiques du mode de fonctionnement actuel du capital. Le capital fictif devient un élément majeur dans l’apport de liquidités et de flux financiers servant à relancer l’économie comme on a pu le voir dans le new deal. L’ère keynésienne a eu recours au capital fictif provoquant aussi l’endettement des états, des entreprises, des banques d’affaires par rapport aux banques centrales mais aussi le redémarrage des économies. A partir des années 80, l’augmentation de la dette des états a été concomitante du développement du capital fictif. La dette des états est un moyen par lequel les états les plus puissants font « fonctionner » leur économie. En effet, plus un état emprunte plus il est riche car il capte de la richesse par ce biais. Les Etats-Unis  en sont un exemple concret, pays le plus endetté parce qu’il est le plus puissant. Le capital utilise donc le crédit d’une façon structurelle !  L’utilisation de la monnaie fiduciaire ainsi que le crédit ont accentué la dématérialisation de l’argent.   La création du capital fictif n’est pas conjoncturelle mais structurelle. Le capital, c’est la valeur en procès, et la valeur c’est du capital en procès. L’accumulation se fait bien en dehors de la sphère productive et celle-ci correspond à de la valeur fictive.

Le capital n’épargne rien, ni personne. Jacques Camatte à la fin des années 70, parlait d’anthropomorphose du capital, le capital se faisant homme ; et aussi l’homme est « capitalisé ». Cela signifie que la société du capital ne se caractérise par seulement par le fait de « marchandiser » mais aussi par imposer ses propres « valeurs » qui ne sont pas uniquement celles de « l’avoir plus en argent ». A titre d’exemple, il ne s’agit  pas simplement d’avoir plus d’argent,  mais aussi et surtout d’avoir plus de puissance. En particulier, pour le capital global sa puissance se démontre par ses tentatives de gagner plus en fluidité et rapidité de circulation même s’il doit pour cela faire des coupes dans toutes les activités qui l’immobilisent avec pour démonstrations actuelles les constantes délocalisations et la flexibilité du travail qui accompagne la mobilité accrue du capital. avec pour démonstrations actuelles les constantes délocalisations et la flexibilité du travail  rendant la force de travail de moins en moins essentielle dans le procès de production.

Dans la mesure où le capital est « tout » et s’accapare de tout, de quelle façon pourra t-on entrevoir une rupture avec cette société capitalisée ? Dans l’immédiat, je parlerai en termes de rupture théorique, c’est-à-dire qu’il est important que sur le plan théorique on sache de quelle façon on envisage la rupture. Des mesures radicales  sont primordiales   pour mettre fin au capital et ceci sans période de transition sinon on retombe encore dans les vieux schémas (gestion de la transition, autogestion, bureaucratisation, état).

N’étant pas le fruit d’une classe ayant une mission à effectuer, la révolution ne se ferait non pas au nom d’une classe, mais à « titre humain ».

Je voudrais citer quelques passages de Moses Hess sur l’argent (datant de 1844/ Catéchisme communiste) :

  • Qu’est ce que l’argent ? c’est la valeur exprimée en chiffres de l’activité humaine, la valeur d’échange de notre vie.
  • L’activité des hommes peut-elle être exprimée en chiffres ? L’activité humaine, pas plus que l’homme lui-même n’a de prix, car l’activité humaine est la vie humaine que ne peut compenser aucune somme d’argent, elle est inestimable
  • Que devons déduire de l’existence de l’argent ? Nous devons en déduire l’existence de l’esclavage de l’homme ; l’argent est le signe de l’esclavage de l’homme puisqu’il est la valeur de l’homme exprimée en chiffres.
  • Combien de temps les hommes resteront-ils encore esclaves et se vendront-ils avec toutes leurs facultés pour de l’argent ?

Ils le demeureront jusqu’à ce que la société offre et garantisse à chacun les moyens dont il a besoin pour vivre et agir humainement, de telle sorte que l’individu ne soit plus contraint à se procurer ces moyens par sa propre initiative et dans ce but à vendre son activité pour acheter en contre partie l’activité d’autres hommes. Ce commerce des hommes, cette exploitation réciproque, cette industrie qu’on dit privée, ne peuvent être aboli par aucun décret, ils ne peuvent l’être que par l’instauration de la société communautaire, au sein de laquelle les moyens seront offerts à chacun de développer et d’utiliser ses facultés humaines.

Ceci dénote qu’au 19ème siècle, chez nombres d’éléments que l’on peut qualifier de radicaux pour l’époque, la question de la rupture  avec l’argent était cruciale.

Avec la généralisation des rapports marchands et le développement du capitalisme, les rapports humains furent déterminés par l’argent. L’argent engendre des états de conflits, de concurrence entre les individus dont la frustration par rapport à la pauvreté des relations humaines est compensée par l’envie de consommer. Avec la mercantilisation des activités humaines, les rapports humains ne semblent plus dépendre des hommes mais sont déterminés par un symbole : l’argent.  Cependant, aujourd’hui la société du capital est allé au  delà des rapports de consommateurs (achat/vente) en intensifiant les flux, les « connectés » de par le monde ; elle œuvre davantage vers un monde où les individus sont atomisés, fascinés aussi par un monde virtuel (développement de l’image) où des machines remplacent les humains (voir développement des robots). La techno-science contribue à bouleverser les rapports sociaux et crée un monde de « connectés » où l’être humain perd le lien avec la communauté. Les NTIC obsédés par leurs volontés d’accroître leur flux et leur vitesse de par le monde participent à la destruction du lien social opéré depuis quelques décennies.

La communauté humaine auquel j’aspire, ne serait selon moi une société de production dans le sens où l’activité humaine serait certes basée sur l’assouvissement de nos besoins alimentaires mais serait  aussi et surtout l’expression de nos créations, au sein de la communauté. L’échange de produits ne serait pas fondamental.  Ce qui est crée n’est pas forcément échangeable (s’il y a échange, je parle d’échange non marchands) mais cependant pourra être utilisé ou pas utilisé en fonction des intentions de chacun.

Avec la fin du rapport marchand, disparait la domination du produit sur la production.  Le fait de créer n’entraine pas de possession sur un objet, l’activité de la communauté humaine ne serait basée sur la production/consommation. L’attrait de tel ou tel objet proviendra de sa « nécessité « mais non d’une valeur. C’est aussi la disparition du producteur/consommateur. En finir avec l’argent et la domination, c’est aussi en finir avec les séparations qui sectionnent nos vies : producteur ou improductif, chômeur, consommateur ; en finir la notion de temps de travail/temps de loisirs. En étant partie prenante de l’activité humaine, on ne se sentirait ni producteur, ni consommateur mais acteur dans la transformation de l’activité humaine. Les individus s’associeraient en fonction de leurs affinités, pour des tâches communes sans parcellisation.

En finir avec la domination, c’est en finir avec les antagonismes / rivalités, compétitions entre individus où l’autre serait une complémentarité, un enrichissement mutuel.  La fin de la domination, de l’argent permettra des relations plus fraternelles entre les êtres ou chacun pourra être seul ou avec les autres. Aujourd’hui l’échange, la valeur, le mouvement de reproduction du capital uniformisent nos vies :  alimentation aussi « globalisée de par le monde », similarité de l’urbanisme à travers le monde, culture globale, enseignement de plus en plus identique dans différents pays. L’aspect de la culture nationale ne correspond plus à grand-chose. A un moment de son histoire, le capitalisme a trouvé en la nation le cadre le plus approprié pour son développement (c’est avec  ce cadre, que des millions de dominés ont été mystifiés et sacrifiés par des guerres mondiales, nationalistes ou autres) cependant aujourd’hui, la situation est toute autre, le capital tend à s’en débarasser car ce qu’il lui importe c’est sa fluidité, sa propagation, ses réseaux…bref son caractère global !

La communauté humaine, avec la révolution à titre humain serait donc universelle et locale aussi par son mode de vie. Concrètement, on se doit de rompre avec les notions de territoires, de nation et évidemment de l’état. La communauté humaine mondiale nous permettrait de nous déplacer où l’on veut sans avoir à présenter de papier. Il n’y aurait plus de frontières culturelles ou étatiques, les différences entre communautés constitueraient une ouverture vers l’autre ; l’individu pourrait rejoindre un lieu de vie sans que l’origine de sa naissance soit une entrave à son intégration.

L’aspiration à la communauté humaine à un monde sans argent pourrait naître de l’envie de vivre d’autres rapports entre les êtres qui ne supporteraient plus d’être réduit  à la fonction de producteur ou non producteur du capital. Les êtres humains ne seraient plus appelés producteurs car la société ne serait déterminée par des fonctions sociales. Il y aurait une utilisation collective ou personnelle de ce que produit la communauté. La priorité du partage remplacerait la constante de l’échange. Les êtres humains s’associent pour accomplir telle ou telle action, partager tel plaisir ou telle émotion ou répondre  à une aspiration de la communauté sans qu’il y ait une structure hiérarchisée qui régente cela.  Avec l’abolition de l’argent et de la marchandise, il existerait un contrôle conscient des êtres humains sur leur propre activité, au travers des relations et interactions existant entre eux et le reste de la nature.

La communauté humaine serait une société où la première richesse résiderait dans les relations humaines basées sur la convivialité et l’entraide.

Juin 2015
Bruno Signorelli


Quelques remarques sur le projet de débat autour de la question d’un monde sans argent

Cette question a déjà fait l’objet de nombreux textes et débats au début des années 1970 sous l’impulsion de revues-groupes comme Quatre millions de jeunes travailleurs puis La guerre sociale pour ne citer qu’elles. Sans me prononcer directement sur les idées exprimées à l’époque on peut tout de même noter que le contexte de révolte avancée contre l’ordre général des choses, à un niveau international qui plus est, permettait au moins de ne pas poser une abstraite puisqu’elle pouvait même apparaître comme dans l’air du temps avec la critique idéologique de la «  société de consommation  » qui rencontrait un écho certain dans de larges couches de la population et particulièrement chez les jeunes.

Il faut toutefois reconnaître que cette critique était le plus souvent bornée par son horizon théorique de classe qui la conduisait à ne concevoir la question qu’à l’intérieur du «  programme prolétarien  » révolutionnaire, par exemple en exhumant les vieux textes conseillistes sur les bons de travail ou La critique du Programme de Gotha de Marx ou en essayant de sauver la valeur d’usage au détriment de la valeur d’échange cause de tous les maux  ; une perspective que l’on retrouve encore dans des textes libertaires contre l’argent où le terme d’utilité semble servir de recette miracle pour la production et celui de distribution des richesse («  tout est à nous, rien n’est à eux  ») de sésame pour l’échange. D’ailleurs, les plus extrêmes dans ce qui reste de gauche communiste en restent souvent à l’idée d’un communisme réalisant la suppression de l’échange et des échanges sous-entendant plus ou moins que tout échange est marchand, ce qui est pourtant un credo libéral et pour le coup signale une méconnaissance absolue des premières formes d’échanges3.

Bref la réflexion portait encore sur ce qui se passerait dans une phase de transition au communisme, dans le «  socialisme inférieur  » comme disent les marxistes orthodoxes. Certains, moins orthodoxes ou moins ouvriéristes en tout cas, couplaient ça avec une référence marquée au «  communisme primitif  » qui aurait été pratiqué dans des premières formes de société (les «  sociétés primitives  »). C’était un peu notre eschatologie à nous digne pendant de l’amour qu’éprouvaient nos ethnologues et anthropologues pour leur objet d’étude (cf. les gentils Arapesh de Margareth Mead), Ces références étaient en tout cas plus réjouissantes que celles défendues par les différentes catégories de staliniens sur la patrie du socialisme ou l’orient rouge et permettaient de maintenir une perspective utopique pour qui le socialisme réel faisait figure de repoussoir. Mais cette référence au «  communisme primitif  » relevait d’une incantation politique optimiste dans un contexte où tout semblait pouvoir changer sans que l’on puisse ou doive exactement plaquer «  le programme  » et permettait aussi de donner une note un peu hédoniste à la chose qui tranchait avec les slogans triviaux des maos du style «  la révolution ne se fait pas en tenue de gala  » ou autres métaphores du même tonneau. Mais bien vite des chercheurs militants comme Clastres montrèrent que même des «  sociétés contre l’État  » pouvaient être féroces et n’avoir rien d’égalitaire ou de communiste alors que d’autres (MAUSS) dénoncèrent la légende du troc fabriquée par les économistes et relativisèrent les pratiques du don transformées en idéologie anti-capitaliste avant la lettre.

Le retour aujourd’hui de cette vieille antienne sur les sociétés primitives est d’ailleurs étonnante et elle me semble se situer dans la même absence de références aptes à affronter le cours actuel des choses qu’il y a plus de quarante ans. Mais dans un tout autre contexte qui est celui de notre défaite et d’un grand pessimisme par rapport à nos possibilités d’agir sur ce cours actuel. L’intérêt pour les sociétés primitives fonctionne alors dans la gauche radicale et chez les libertaires comme un passé-futur sans présent. En attendant, poser aujourd’hui la question de la possibilité d’un monde sans argent me paraît à la fois daté et une façon complètement abstraite d’aborder les questions de la valeur, des prix, de la gratuité … et celle de la monnaie qui doit, à mon avis être distinguée de celle de l’argent au niveau théorique mais distinction qui ne pourra être mise au grand jour et mise ensuite en pratique que dans le cadre d’une gigantesque crise monétaire (et non pas financière) dont on est encore loin tant la position du dollar est solide à court et moyen terme. En attendant, tout cela est brouillé par le fait que la monnaie n’apparaît plus directement sous sa forme argent mais avant tout comme un instrument de communication sociale (la monnaie est un langage dit Aglietta). Une circulation d’information censée garantir le passage du présent au futur.

Ce qui se passe en Grèce est d’ailleurs symptomatique de cette stabilisation monétaire quand les institutions européennes pourtant très réfractaires au projet du nouveau gouvernement grec, ont empêché un écroulement d’une monnaie commune internationale alors que le repassage à la monnaie nationale aurait rapidement fait perdre toute valeur à la drachme, ce qui aurait alors posé le problème d’une Grèce sans argent mais isolée et sans perspective communiste (la Grèce actuelle n’est pas la Catalogne ou l’Andalousie d’hier  ; elle n’est pas non plus «  le monde  »). La conséquence n’en est pas la même. Dans le premier cas, celui qui s’est produit pour le moment, le maintien de l’euro et donc de la monnaie-argent a conduit à une forte hausse des prix mais pas à sa mise hors jeu. Dans le second cas, qui n’est pas inenvisageable à terme, l’écroulement de la valeur argent de la monnaie conduirait forcément à sa remise en cause partielle ou totale.

C’est a contrario cette absence d’élément stabilisateur qui a permis que se développe en Argentine, au début des années 1980, des «  clubs de troc  ». «  Monnaies fondantes  » et monnaies locales sont de même ordre. Elles sont de l’ordre de la reproduction immédiate de rapports sociaux marchands traditionnels qui ne sont plus reproduits pour une raison quelconque. Ainsi, le développement des SEL indique que le procès global de valorisation tendant de plus en plus à secondariser le procès de travail vivant (inessentialisation de la force de travail), sa réalisation sous forme monétaire n’irrigue plus suffisamment le rapport social dans son ensemble. La demande non solvable (une catégorie virtuelle de l’économie politique à laquelle le crédit et la société de consommation a donné corps depuis) s’invente de nouvelles médiations et instruments d’échanges.

D’une manière générale, avec la «  révolution du capital  » il s’agit bien d’une sorte de réalisation du «  socialisme inférieur  », non pas par la suppression de l’argent pour réaliser le «  De à chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins  », mais par sa généralisation et sa banalisation sous des formes de plus en plus abstraites  : dématérialisation de la monnaie qui ouvre la voie à la consommation de masse et en masse en masquant la valeur du prix, crédit à vie (et non pas «  crédit à mort  » !) qui permet de reproduire le tout, revenus sociaux intégrés comme leur nom l’indique, etc.

On est bien loin du fétichisme de l’argent quand la consommation apparaît comme une manne de produits disponibles qui se déversent quasi automatiquement, certes de façon très inégale mais sur une base minimum toujours plus haute. À la limite, on pourrait dire que le fétichisme ne réapparaît que dans le manque de ceux qui sont poussés dans les marges par le rouleau compresseur des restructurations économiques, la crise du travail, les nouvelles situations sociales créées par l’éclatement du modèle familial et les nouvelles mesures d’intervention de l’État qui se déplacent de l’assurance vers l’assistance.

J.Wajnsztejn

  1. Cf.Temps critiques n°15 et le vol IV de l’anthologie des textes de la revue La société capitalisée L’Harmattan 2014. []
  2. Cf. J.Guigou et J.Wajnsztejn L’évanescence de la valeur, l’Harmattan , 2004. []
  3. Sur ce point, on peut se reporter à l’article de B. Pasobrola «  Remarques sur le procès d’objectivation marchand  » dans le n°15 de la revue Temps critiques, 2010, p. 125 à 136, disponible sur le site de la revue à l’article … Cf. aussi les thèses de Testard sur la valeur non marchande, les fonctions symboliques de la monnaie etc. []

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