Mystère de la productivité

Suite des billets entre J.Wajnsztejn et L.Cohen sur les transformations technologiques du capital et le capitalisme de plate-forme. Le support de la discussion est ici la lettre 405 de janvier 2020 sur l’économie immatérielle du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII).



Le 29 février 2020

Salut Jacques,

Merci pour cet article, qui me semble apporter une contribution non négligeable à notre discussion. On aimerait certes avoir des détails sur les différences entre secteurs et entre entreprises d’un même secteur (la dimension micro-économique), mais je ne vois aucune raison a priori de soupçonner l’auteur de raconter des bobards sur ce point.

Axelle Arquié porte un nouvel éclairage sur le paradoxe souvent évoqué de la faiblesse des gains de productivité malgré l’introduction massive des nouvelles technologies en soulignant que celle-ci est très inégale, ce qui donne une moyenne décevante du point de vue macro-économique (y compris une forte dispersion au sein d’un même secteur). Par ailleurs, elle rappelle utilement les différentes composantes des actifs immatériels, chose qu’on ferait bien de garder en tête quand on en discute.

Mais surtout, avec son analyse du problème du financement, elle donne un début de réponse à ton questionnement sur la « fuite en avant » dans l’introduction des nouvelles technologies sans la moindre garantie de rentabilité. En effet, pour les entreprises qui arrivent à financer de tels investissements par leurs propres moyens ou par accès au capital-risque (donc en règle générale les plus grosses), le pari est jouable, tandis que pour les autres, plus dépendantes du financement par la dette, le coût est prohibitif. J’en déduis que, entraînées néanmoins dans le mouvement général (et c’est là qu’on retrouve la pertinence de la notion de fuite en avant… ainsi que le problème des représentations collectives sur un avenir technologique radieux), celles-ci n’obtiennent, après s’être endettées lourdement, que des gains de productivité médiocres qui plombent la moyenne sur le plan macro-économique.

Pour aborder cette question sous l’angle d’un autre critère cher à Temps critiques, la différence entre le niveau 1 et les niveaux 2 et 3 du capitalisme joue pleinement ici. A la limite, je dirais que l’analyse d’Arquié relativise la notion de fuite en avant : pour les poids lourds, investir dans l’immatériel est un choix parfaitement rationnel qui promet même de renforcer leur position dominante. Non seulement par le biais de la concentration et de l’élimination des plus faibles, mais aussi par les phénomènes de plateforme que nous avons vus à l’occasion de ma présentation au cercle SouBis du livre de Nick Srnicek.

Un dernier mot sur une autre de tes remarques, concernant la perspective d’un redémarrage de « l’accumulation infinie » grâce au capitalisme vert. Je partage ton point de vue tout en ayant conscience des énormes obstacles qu’il faudrait vaincre. Mais si jamais cela se réalise, ne faudrait-il revoir aussi, dans ce cas, la notion de reproduction rétrécie ?

Amicalement,

L. Cohen



Le 2 mars 2020

Larry, bonjour,

Juste quelques mots en retour. Comme tu le dis cela confirme plutôt ce que nous avançons.

-du point de vue général avec l’idée que « la finance » n’est pas hors de « l’économie réelle » et encore moins une branche parasitaire.

-plus dans le détail, que le changement de structuration de la fonction de production avec la prédominance d’actifs immatériels à fort coût fixe conforte l’importance de cette même finance et dans le monde les pays où elle possède la plus grande fluidité (les EU).

-Arquié ne parle qu’en termes de concentration ou de dispersion des gains de productivité, mais cela renforce l’idée de « reproduction rétrécie » parce que ce n’est pas le « capital automate » qui réalise cela mais des fractions du capital qui déterminent les nouvelles « frontières technologiques » en freinant volontairement la diffusion des innovations (les gagnants emportent tout). En langage marxiste, la péréquation des taux de profit n’est plus assurée, mais a-t-elle jamais été autre chose qu’un « ruissellement » ?

-le bas niveau des taux d’intérêts qui logiquement devraient fonctionner comme contre tendance en permettant un accès plus facile au financement en nouveaux actifs immatériels par la dette, semblent au contraire, d’après les experts, favoriser les stratégies volontaristes des grands groupes qui refinancent facilement leur dette et ainsi renforcent leur structure financière qui permettra de dégager des ressources pour d’autres opérations de fusions/acquisitions : soit, ce qu’on pourrait appeler le cercle vertueux de la reproduction rétrécie.

-puisque tu fais référence aux trois niveaux et en s’éloignant de l’article d’Arquié, ce qui est en train de se passer est assez étonnant et soulève un point que j’ai déjà avancé au moment de mes premières notes sur le Brexit sur les tensions qui se font jour au sein du secteur 1, celui de l’hypercapitalisme, mais j’ai laissé un peu tomber car premièrement mes remarques sur le retour des souverainismes étatiques contredisaient un peu notre analyse sur la relative cohérence de ce niveau 1 et le fait que les Etats les plus puissants de la planète s’y soient redéployées d’une manière originale (je ne développe pas ici) et deuxièmement l’idée ne trouvait pas de résonnance au sein de Temps critiques. Pour ne pas trop m’éloigner du sujet d’origine, je reviens au secteur high tech et à l’exemple des plateformes. On peut dire que les plateformes qui dominent aujourd’hui sont mondiales et fonctionnent dans le cadre de la globalisation (GAFAM, Uber). C’est ce global qui a permis les investissements initiaux et la croissance rapide des innovations car vu la structure particulière des actifs immatériels, la rentabilité doit être globale, mais concentrée. L’exemple le plus concret, c’est la mise en compatibilité Mac/PC. Or, la déclaration de guerre commerciale de Trump à la Chine à propos de Huawey va contre tout ce processus. En effet, la Chine est parfaitement intégrée dans la « chaîne de valeur » au niveau de la « frontière technologique » pour parler comme Arquié, mais à une position subordonnée : la part de la Chine dans la valeur ajoutée d’un Iphone est autour de 4% (batteries et assemblage) et monte à 20% si on y intègre les composants, mais souffrant de graves faiblesses dans les semi-conducteurs, elle n’a pas les moyens d’une indépendance potentielle … que la taxation promise par Trump pourrait la décider à acquérir. Bon, après Trump n’est qu’un politicien …

– pour finir avec ta remarque sur capitalisme vert et reproduction « infinie » (ou élargie), bien sûr que cela pourrait relancer la machine sur d’autres voies (cf. les développements d’Aglietta là-dessus), mais les bio-technologies et les recherchent transhumanistes aussi . Dans l’absolu, mais si ça se réalise dans les conditions actuelles qu’on vient de décrire à propos des actifs immatériels, mais qu’on retrouve sous d’autres formes avec la structure oligopolistique de la plupart des branches d’actifs matériels, le même problème du choix d’équilibre de sous optimalité risque de se reproduire.

Bien à toi,
Jacques W



Le 18 mars 2020

Salut Jacques,

Merci pour tes derniers messages. Comme j’ai beaucoup de boulot en ce moment, je ne peux te répondre que de façon sommaire pour le moment.

A mon avis, ce serait surtout important d’approfondir les thèmes abordés dans ton échange avec Jacques Guigou sur l’articulation entre le niveau 1 et le niveau 2 du système. Pour plusieurs raisons que je ne peux pas détailler ici, je pense (un peu comme toi) que le niveau des Etats-nations se rebiffe et que cela pourrait bien atténuer le rôle dominant du niveau 1. Je suis d’ailleurs frappé en ce moment par la relative similitude des réponses au coronavirus… qui se manifestent pourtant en ordre dispersé.

Tu as raison de poser la question de l’avenir des fameux critères de Maastricht. L’Allemagne s’y accrochera à coup sûr (la réaction de Jens Weidmann à la remarque de Lagarde sur les spreads ainsi que le refus allemand d’exporter du matériel médical en Italie étant là pour nous le rappeler), mais pourrait finir par être mise en minorité. Il faut se rappeler que le New Deal n’a été nullement présenté, au départ, comme un véritable changement de cap mais plutôt comme une série de mesures d’exception, de dérogations au fonctionnement normal du capitalisme américain. Les Allemands suivront peut-être le même chemin, surtout si les remèdes employés ailleurs montrent leur efficacité. Dans le Financial Times d’aujourd’hui, Martin Wolf, économiste en chef du quotidien et keynésien convaincu, préconise l’intervention de l’Etat comme « acheteur de dernier recours », méthode qu’il juge beaucoup plus efficace que les prêts et garanties de prêts qui ont les faveurs des décideurs allemands.

De façon plus générale, je reste sceptique sur le pouvoir du niveau 1 à orienter facilement le monde à sa guise, malgré les signes évidents d’une tendance de ce type. Cela vaut bien sûr pour le rôle des Etats que tu as pointé dans ton mail d’hier, mais aussi sur le plan des mentalités. Tu as à plusieurs reprises, depuis les manifs Charlie, évoqué le sens du tricolore, du chant de la Marseillaise, etc. en essayant de dépasser les réflexes conditionnés dans les milieux radicaux. Eh bien, les Italiens entonnent actuellement l’hymne national depuis leurs balcons. Non pas pour opposer leur pays à d’autres, comme dans le nationalisme d’autrefois, mais sans doute pour réaffirmer leur attachement à la seule collectivité qu’ils connaissent et qui fasse sens, vu que les mesures à prendre ne sont pour l’essentiel ni locales ni internationales, mais nationales. J’y vois quelque chose de positif, l’expression, pour reprendre la terminologie de Temps critiques, d’une volonté de communauté.

Bien à toi,
Larry