En réponse à un lecteur sur des questions sur la valeur, J.Guigou et J.Wajnsztejn montrent que la dualité de Marx entre valeur d’usage et valeur d’échange n’a plus de portée économique et politique dans la société capitalisée. Aujourd’hui, le capital domine la valeur. Dans « la chaîne des valeurs », la part de l’exploitation de la force de travail humain n’a pas disparu, mais elle est devenue bien moins déterminante pour la réalisation des profits et surtout pour l’exercice de la puissance. L’ensemble des activités humaines étant capitalisées, la valeur de la force de travail n’est plus autonomisée par rapport au capital, mais est englobée dans les flux et les réseaux de puissance. D’équivalent particulier lié au travail, la valeur est un équivalent général de toutes les activités humaines et de toutes les qualités humaines.
Questions de Charly – 14 mars 2026
Bonjour Jacques,
Je nourris depuis quelques années un ensemble de réflexions autour de la valeur, et lis régulièrement TC ainsi que les échanges de la chaîne de mail, que je trouve toujours à la pointe. J’aurais aimé votre avis ou celui du cercle de Temps critiques sur certaines réflexions que je me fais.
Posons que ce qu’on appelle la valeur comprend valeur d’échange et valeur d’usage, et que le MPC développe la première au détriment de la seconde (au point où la seconde n’est que le « prétexte » de la première). On comprend que la valeur change de forme : non seulement au sein du procès de production A>(M)>A’ elle se matérialise sous différentes formes à différents moments, mais en plus à un niveau historique la valeur d’échange tend, par exemple dans sa forme argent, la dette et la finance, à la virtualisation, comme si elle avait pour forme idéale la « forme sans forme », comme si même la marchandise et donc le travail constituaient à un moment un obstacle à sa reproduction. Ce qui n’est qu’un aspect du phénomène d’évanescence qui semble plus complet.
En tous cas, on voit que cette virtualisation avance de concert avec l’inessentialisation de la force de travail, ce qui pose la question du revenu universel ou d’une fin de l’argent même chez des capitaines d’industrie comme Musk qui déclarait récemment que dans 10 à 20 ans, l’IA et la robotisation aura rendu l’argent sans importance.
Pensez-vous que cette fin de l’argent peut avoir lieu (sans fin de la domination et de l’aliénation pour autant), ou sera-ce simplement un changement de forme encore plus ineffable (crédit social, ou autre) au point où il rendra extrêmement difficile toute compréhension du « système » ?
On pourrait définir le communisme comme le règne de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, mais si tel était le cas n’y aurait-il pas toujours le risque d’un renversement de l’une sur l’autre ?
Seriez-vous d’accord pour dire que les origines de la valeur sont psychologiques, « le fétichisme (de la marchandise) »étant le pré-nom de ce que la psychanalyse a appelé plus tard « la projection », c’est-à-dire l’externalisation d’une qualité pourtant propre à l’individu (ou au groupe) ? L’inconscience de la nature intrinsèque de ce que nous croyons observer dans une nature extrinsèque ? Le Capital, n’est-ce pas la puissance de l’Homme en tant qu’espèce, s’échappant de ses propres mains ? Si tel était le cas, ne faudrait-il pas tout réviser de la prétendue autonomie de tous ces processus/phénomènes ?
Je vous remercie si vous avez pris le temps de lire ce mail, j’espère que vous pourrez m’éclairer ou m’orienter sur ces diverses réflexions, car je manque souvent d’interlocuteurs pour les partager !
À vous lire, Charly.
Réponse de JG et JW – 28 mars 2026
Bonjour Charly,
Tes réflexions sur la valeur sont fructueuses, mais elles restent limitées, voire altérées par ton présupposé de départ sur la définition de la valeur. Et cette définition est strictement marxienne à savoir la dualité valeur d’usage/valeur d’échange ; cette dernière devenant hégémonique avec la domination réelle du capital quand on passe de M-A-M à A-M-A et a fortiori avec la révolution du capital à A-A’.
Une affirmation qu’on retrouve dans les textes confidentiels des gauches communistes dès le début des années 1970, mais aussi de façon très développée en dehors du marxisme strict, par exemple chez Baudrillard (Le miroir de la production) à la même époque. Une dualité déjà contradictoire chez Marx qui a bâti une théorie des besoins largement reprise par les pays du futur bloc soviétique … alors même que le Marx communiste des Manuscrits de 1844 développait l’idée de besoins illimités dont la future société de consommation (cf. le livre éponyme de Baudrillard publié en 1968) en est certes la caricature … réalisée.
Ce dualisme portait aussi un autre danger et possiblement une contradiction dans la mesure où le dualisme portait l’idée d’une opposition entre la VU-utilité et la VE-capitaliste avec toutes les implications qui pouvaient en découler du point de vue d’un réformisme du capital. Or, dans le même temps Marx pouvait avancer l’idée de la primauté d’un travail productif dont toutes les composantes (y compris donc « pour le capital ») devenaient valeur d’usage quelles que soient leur « utilité » (par exemple, l’industrie de guerre est « utile », puisqu’elle accroît l’accumulation) ; une conception finalement « amorale » de la valeur que les néo-classiques développeront en toute quiétude sur la base de la satisfaction subjective du consommateur.
Sur d’autres bases bien sûr, les derniers marxistes à la manière Théorie communiste développent aujourd’hui la même idée car dépassant le dualisme productif/improductif du fait de la seconde phase de la domination réelle (ce que nous préférons appeler la révolution du capital pour marquer la rupture), tout le travail est maintenant « utile » (productif) pour le capital.
Toujours à partir de ce postulat, tu poursuis ton analyse en référence à « l’évanescence de la valeur » (en référence à notre livre nous supposons), sur sa virtualisation et sur la suppression potentielle de l’argent par l’IA.
Tu poursuis et conclus en posant l’hypothèse d’origines psychologiques de la valeur qui devient à tes yeux « une projection », « une externalisation » d’une qualité de l’individu comme déterminé par l’espèce humaine.
Ton embarras théorique provient d’abord de ton présupposé de départ d’une invariance de la dualité valeur d’usage – valeur d’échange et ensuite de ton hypothèse finale sur une origine psychologique de la valeur.
1- Le concept de Marx valeur d’usage versus valeur d’échange n’est pas un invariant dans l’histoire de la valeur. Dans Évanescence de la valeur, nous montrons que cette opposition n’a plus de portée politique et historique dans la dynamique de totalisation du capital telle qu’elle s’est imposée après l’échec des mouvements critiques mondiaux des années 60-75.
Tu perçois bien qu’avec ce ne nous avons d’abord appelé La valeur sans le travail (cf.Anthologie II) (1999), l’innessentialisation de la force de travail dans le procès de production et l’économie en général, engendrait la tendance forte à la perte de la centralité du travail dans les rapports sociaux, une tendance doublée d’une virtualisation toujours plus puissante de la valeur. C’est l’amorce de ce que dix ans plus tard, nous analysons comme la capitalisation de toutes les activités humaines, d’où la société capitalisée.
Dès l’instant où le capital domine la valeur, les anciennes définitions de la valeur sont englobées, à commencer par la dualité marxienne valeur d’usage/valeur d’échange.
De sorte que la définition du communisme que tu avances comme « le règne de la valeur d’usage » ne peut au mieux que caractériser la phase dite de « la transition socialiste » ou encore du « socialisme inférieur » des marxistes orthodoxes, celle des « bons de travail » combinés aux monnaies fondantes, ou locales, affirmées par des mouvements alternativistes après 68. À cela s’ajoute ce qu’il faut bien nommer comme idéologie de l’utilité, une tendance à laquelle nous avons participé de façon très critique à Lyon où elle se présentait aussi de façon concrète dans les discussions et pratiques sur le travail et la question de l’alternative (cf. la revue La Gryffe sur ce sujet et l’article de JW : « Critique du travail et révolution du capital », 2012 ; dispo sur le site).
Un dernier point pour actualiser. Si les théories de la valeur ont toujours souffert d’une certaine métaphysique de la valeur qui faisait dire à Keynes que discuter de ça c’était comme se pencher sur le sexe des anges, la révolution informatique et encore plus l’IA viennent brouiller et rendre caduque toute idée de mesure de la valeur et de son contenu (la source de richesse). L’IA à tendance à circonvenir l’idée de rareté du temps sur laquelle reposait la mesure du temps de travail, parce qu’elle permet la démultiplication du temps et reporte les questions fondamentales sur la propriété (la possession des systèmes et leur accès) en reléguant au second plan le temps manufacturier de l’horloge bien sûr, le plus facile à mesurer, mais aussi le temps machine déjà plus opaque et enfin un temps plus personnalisé, celui du consultant qui utilise Chat GPT pour compresser son travail d’analyse tout en étant dépendant de systèmes qu’il ne fait qu’utiliser.
2- Sur la fin de l’argent, sur un monde sans argent, tu pourrais relire dans le n°18 de Temps critiques le texte de Bruno S. et celui de JW qui font le point à ce sujet. En gros et pour clarifier un peu cette question récurrente dans les mouvements historiques radicaux depuis au moins la révolution française, il convient de distinguer argent et capital, de reconnaître l’antériorité de l’argent dans les sociétés humaines, de situer à leurs places le don et le troc, etc.
L’utopie actuelle du capital qu’on trouve chez les GAFAM lorsqu’ils annoncent que l’IA et les robots rendront l’argent obsolète constitue bien une tendance forte de la dynamique anthropologique et politique du capital ; avec le capital fictif généralisé, la reproduction artificielle des humains, la pérennisation des existences et la colonisation potentielle de Mars.
3- Il n’y a pas chez Marx une théorie de la genèse de la valeur.
Pour Marx la valeur comme opérateur de la sortie de la féodalité se situe dans l’économie marchande financiarisée avec lettres de change et plus-valeur engendrée par le déplacement des marchandises ; soit les 13e et 14e siècles. Cette périodisation courte de la valeur était nécessaire à Marx pour fonder la discontinuité féodalité/mode de production capitaliste.
Si elle n’est pas l’invariant anthropologique que certains lui attribuent, il est pourtant nécessaire de chercher à connaître l’émergence de la valeur dans les communautés/sociétés humaines.
Classiquement, les historiens de l’antiquité et de la préhistoire situent son émergence avec le néolithique, la fin des groupes de chasseurs-cueilleurs, la sédentarisation, l’élevage, l’agriculture et la propriété foncière. Mais c’est avec les premiers empires mésopotamiens que la première forme de la valeur s’affirme : les richesses et l’accumulation des richesses, la mesure des richesses par la comptabilité, la puissance qu’elle confère aux détenteurs des richesses. Phénomènes qui sont rendus possibles par l’instauration de société de castes et de classes, hiérarchisées et étatisées. Il s’agit de la première forme de l’État non encore séparé de la société. JG a écrit un texte là-dessus, ici.
Le royaume de Lydie avec le roi Crésus et les économies palatales (des palais et de leur puissance accrue par les tributs aux vaincus et l’exploitation de l’or et la création de monnaie) est souvent donné comme l’exemple le plus typique du premier règne de la forme valeur-richesse.
L’histoire des autonomisations de la valeur sous ses différentes formes montre aussi une propriété de la valeur : la valeur et les valeurs (morales, philosophiques, religieuses, etc.) ont la même origine et sont interdépendantes.
Par exemple, après avoir montré que la valeur est un opérateur de l’activité humaine qui inclut, mesure, quantifie et énonce un jugement d’existence, J.Camatte résume cela comme suit :
« Toute valeur est un équivalent général, que ce soit la valeur économique, la justice, l’honneur, l’amour, la bonté, etc… » cf. Site Invariance, Glossaire.
JG et JW