Fascisme et antifascismes : les références italiennes

Gato Soriano, que nous avons cité dans nos notes 14 et 15 de Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait, nous a adressé les remarques suivantes …


Je l’ai lu et dans l’ensemble l’analyse me semble sensée et cohérente.

Evidemment je suis flatté par les citations de Soriano.

Je me borne à signaler deux imprécisions.

– Si c’est vrai que « le mouvement italien des années 1968-78 (…) ne cède pas à cette spécialisation antifasciste », Il faut reconnaître que les tendances majoritaires de l’extrême gauche italienne sont marxistes-léninistes (staliniennes) entre 1968 et 1971-72, et c’est à partir des premières années 70 que les groupes d’origine opéraïste deviennent majoritaires.

Si l’antifascisme n’est pas une priorité, il est très présent dans la vie de tous les groupes extraparlementaires, mais reste important (voir la bataille contre « fanfascisme » (le fascisme de Fanfani) pour Lotta Continua, contre l’utilisation des fascistes par les services secrets dans la « stratégie de la tension », ainsi que pour des affrontements récurrents dans certaines villes, pour toute la gauche et l’extrême gauche. Erri De Luca ne le nie pas.

Ce sont d’ailleurs des militants de Potere Operaio (dont Achille Lollo) qui  mettent le feu le 16 avril 1973 au logement de Mario Mattei,  secrétaire de la section MSI de Primavalle à Rome où perdent la vie ses  fils, Virgilio et Stefano Mattei.

Je ne partage pas pour ma part la boutade de Bordiga quand il assène que « Le pire héritage du fascisme, c’est l’antifascisme », ni l’idée un peu saugrenue de Pasolini affirmant que : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme », et qui se contredit lui-même quand il dit qu’«//Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a  pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui  n’existera plus jamais ».

Je ne me lance pas dans une critique de l’ultraléninisme sectaire de Bordiga, quand il était à la tête du PCd’I, et boycottait l’action des Arditi del Popolo, qui ont été la seule forme d’action antifasciste armée – efficace – et qui auraient pu, sans doute, barrer la route au fascisme montant si le PSI et le PCd’I ne les avaient pas boycottés avec des justifications différentes. Mais il ne faut pas l’oublier.

– Roberto Vannacci n’est pas général des « forces spéciales » mais des paras de la brigade « Folgore » (foudre).

Pour ce qui concerne la mise en accusation de la LFI par l’ensemble des médias de droite et des partis politiques, ça me rappelle ce qui s’est  passé en Italie aux dernières élections politiques qui ont porté Meloni  au pouvoir :  la disparition dans le discours politique des cordons sanitaires antifascistes, la naissance d’un anti-antifascisme, le  renversement de cette stigmatisation historique pour diviser la gauche  et droitiser l’axe du débat politique tout entier. On peut dire que pour l’instant la droite y est parvenue.

Amitiés.

Gianni


Nous lui avons répondu ceci :

1) Gato S. rejette l’affirmation de Bordiga avec seulement des références historiques et politiques qui toutes sont datées d’avant la Seconde Guerre mondiale, alors que la formulation de Bordiga que nous citons n’a de sens qu’après la Seconde Guerre mondiale.

2) La référence de Gato à propos du lien qui existerait entre l’expression publique d’un anti-antifascisme et la victoire électorale de Meloni nous semble très discutable à la fois comme simple résultat de cause à effet et comme qualification de la présidente du Conseil des ministres d’Italie.

J. Guigou

3) L’attaque criminelle contre le responsable romain du MSI citée par Gato et mise au compte de Potere operaio (PotOp) est bien réelle, mais à préciser.

En effet, à l’origine, la position de PotOp, le principal groupe organisé se réclamant de l’opéraïsme1, est que le fascisme n’est qu’un vestige désormais impraticable dans un pays à capitalisme avancé tel que l’Italie et par conséquent il considère les mots d’ordre antifascistes comme un gaspillage inutile des énergies militantes. Comme le rappelle un des dirigeants de la section romaine, Paolo Lapponi, pour les opéraïstes le péril réel était représenté par le développement technologique du capital, voué à mieux rationaliser l’exploitation du travail et à pacifier les masses prolétaires grâce à l’hégémonie sur les médias2. Mais à l’approche du cinquantenaire de la « marche sur Rome » et vu la croissance électorale du MSI, les débats à l’extrême gauche autour du retour possible d’un squadrisme de type mussolinien reprennent avec l’idée que l’illégalité de masse ne peut plus se contenter de la vigilance et de l’autodéfense. Elle nécessiterait un effort offensif capable de résoudre définitivement le problème de la « menace noire », notamment dans les périphéries urbaines. C’est la position qu’adopte l’autre groupe gauchiste radical de l’époque, Lotta Continua, qui prend la tête de cette dimension d’antagonisme et pousse à la radicalisation.

Dans le climat particulier de Rome qui concentre beaucoup de fascistes et dans laquelle d’une part, les luttes ouvrières ont moins d’importance qu’à Milan, Turin ou en Vénétie et d’autre part, les luttes de territoire une plus grande importance, PotOp rejoint la ligne résistancialiste dans un éditorial du 28 janvier 1973 : « Intimider et détruire les bandes fascistes n’est pas […] l’activité dominante de l’initiative politique des avant-gardes communistes du mouvement de classe. Cependant, l’extension de la pratique de la lutte militante contre les fascistes est sans doute un résultat positif, car cela bloque, paralyse et tend à éliminer un moyen hostile à la lutte et à l’organisation ouvrière et prolétaire. […] Voilà la raison qui nous fait nous intéresser […] à la question de l’épuration des fascistes dans la ceinture prolétaire, voire dans les quartiers rouges. […] nous pensons qu’il faut élever la portée de l’attaque3. »

L’attaque lancée contre le responsable romain du MSI mentionnée par Gato Soriano est le fruit indirect de ce revirement. Ses auteurs le revendiquent comme un acte de justice prolétaire. Il est le fait de trois jeunes de PotOp, mais ayant récemment commencé à agir de façon autonome – et à l’insu des responsables militaires du groupe – sous le sigle de « Brigade Tanas » du nom d’un ancien résistant tué par la police en 1947.

Il est à noter que cette action se situait dans un quartier de Rome (Primavalle) particulièrement déshérité, mais partagé entre une influence stalinienne ancienne et un travail d’assistance sociale pour les pauvres de la part des fascistes, un terrain dans lequel apparemment PotOp a eu du mal à se faire une place, d’autant que la lutte sur le logement était plutôt la « spécialité » de Lotta Continua.

En tout cas, même s’il n’en est pas la cause principale, cet acte marque la dissolution de PotOp après la quatrième conférence nationale d’organisation (31 mai-3 juin 1973). La question de la violence ouvrière et révolutionnaire et plus seulement vis-à-vis des fascistes y est posée, mais c’est une autre histoire qui a concerné tous les mouvements des années 1960-1970 et dont nous avons abondamment parlé ailleurs4.

JW


Réponse de G. Soriano, 26 février 2026

On peut enlever la référence à Vannacci, qui corrigeait une imprécision du texte de Jacques et n’a aucune importance sur le fond.

Je suis assez d’accord sur ce que Jacques écrit de PO (et plus généralement des opéraistes), mais il oublie LC et surtout le climat général qui régnait en Italie, produit de la stratégie de la tension. Dans certains endroits, l’antifascisme n’était pas une question d’analyse théorique mais de survie personnelle, sans compter le fil presque ininterrompu qui liait plusieurs groupes (notamment armés) à la mythologie de la Résistance.

 il ne serait sans doute pas inutile de mettre les liens vers les deux articles publiés dans la brochure, car dans le premier j’essaye de dire ce qu’a été le fascisme (https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article2207) et dans le deuxième ce qu’il n’est pas (https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4578).

A bientôt.

  1. Sur la théorie opéraïste, cf. J. Wajnsztejn, L’opéraïsme au crible du temps, A plus d’un titre, 2021. []
  2. Cf. Aldo Grandi, La generazione degli anni perduti, pp. 231-232 ; et aussi de PotOp directement : « Strategia rivoluzionari degli obiettivi. Per costruire il partito della rivoluzione comunista », Potere Operaio, n. 27, juin-juillet 1970, et « 25 aprile: non Resistenza ma lotta per il comunismo », Potere Operaio del lunedì, n. 9, 30 avril 1972. []
  3. « Roma contro i fascisti », Potere operaio del lunedì, n. 26-28, 28 janvier 1973. []
  4. Cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, L’Harmattan, 2018 + nombreux compléments sur le site de la revue Temps critiques. []