Épuisement du temps social-historique et événement

Jacques Wajnsztejn bonjour,

Aujourd’hui, quelques mots pour vous dire que j’ai lu votre livre: L’achèvement du temps historique, avec attention et grand intérêt.

Ce livre semble bien survenir au bon moment. Au moment voulu si l’on peut dire. Dire la vérité de ce qui l’en est visiblement de ce « monde à l’envers », tout en rappelant ce qu’il était déjà essentiellement, pour reprendre une tournure rhétorique bien connue. 

Un tel titre et les deux paragraphes du quatrième de couverture annoncent toute l’importance du passage (du tournant ?) d’une époque à l’autre. Je crois que vous avez réussi à présenter l’enchainement des conditions et situations aboutissant à un tel constat. Le fil rouge des luttes de classes ayant été rompu (depuis quand ? Et par qui ? Nous le savons bien) et notre errance confrontée à l’obligation de la complexité vivante afin de s’extraire des abstractions paralysantes de « la société capitalisée » et de son « temps capitalisé ».  Ce fut l’abandon, la perte, l’oubli de la dialectique parce que devenue, elle aussi, une abstraction par l’absence de la passion révolutionnaire. Passion n’excluant pas la lucidité.  Mais les fils constituant ce fil rouge déterminant ont été coupés, renoués tout de travers et dès lors ça tourne en boucle. Ça ? Le temps « social-historique » devenu impasse, couloir fléchés en tous sens. Ce fil rouge contenait encore certaines illusions, notamment sur lui-même, par l’affirmation de la mission historique du prolétariat. Un leurre religieux, une abstraction idéologique. Aujourd’hui, recherche d’une brèche libérant un événement. 

Il y eut les Gilets Jaunes.

Le Temps ? Au-delà des références culturelles que nous appliquons sur lui, le temps (tel que je le « ressens ») est aussi (et peut-être surtout un (profond) mystère, d’autant plus mystérieux qu’il est un des phénomènes (existentiel) aussi commun et « banal » pour tout ce qui vit et respire.

Je ne vais pas reprendre les notes plus ou moins développées ni énumérer toutes les phrases et passages que j’ai dû cocher et souligner. Sauf celle-ci pages 213/214: « …on peut alors se demander s’il existe des opérateurs historiques qui ont une valeur « objective » ou bien alors, si la force d’un opérateur nous apparaît-elle fonction de l’interprétation de notre présent, une interprétation dont rien ne nous garantit la validité, puisque nous sommes peut-être aveugles aux faits majeurs de notre époque ? »

Je dirai simplement que l’effort évident que demande la lecture de votre ouvrage devrait apporter une réflexion fertile et bienvenue.

(hier entendu et vu le bonimenteur J.L. Mélanchon déclarer avec « gravité » : « Nous sommes à un tournant civilisationnel », etc. Peut-être a-t-il commencé à compulser votre ouvrage ?)

Ci-joint le texte où se trouve la phrase que vous avez citée page 188, note 132. Le propos de cette phrase fut repris ensuite dans la correspondance Politique-Poésie avec Jacques Guigou.

J’en ai assez dit pour ce soir, fort peu et assez mal, en fait.

Bien sincèrement.

Michel Capmal

Fin des échanges sur imagination/imaginaire/imageries

Fin des échanges qui avaient débuté par la note de J.Guigou sur imagination/imaginaire/imageries suivi des remarques de Laurent et J.Wajnsztejn mais aussi des remarques à chaud de D.Hoss pour continuer par le billet remarques sur les commentaires de Laurent et J.Wajnsztejn toujours à propos d’imagination, imaginaire, imageries.


Le 18 décembre 2022

À propos de la notion « d’excès de sens »

Tout d’abord, nous prenons acte de ta tentative de ne caractériser qu’une courte période historique, mais à la lecture ce n’était pas évident puisque tu citais Le Goff et l’époque médiévale !

Ensuite, il ne s’agit pas de paraphraser ta thèse, mais de la rendre plus claire comme nous l’avons déjà essayé avec une réécriture de la première mouture de ton premier texte qui a gommé l’essentiel de nos différends. Tu as pourtant l’air de l’oublier en faisant comme si ton texte et donc ta « thèse » n’avaient pas déjà été remis en question sur le fond par nos corrections tendant à rétablir le fait que, qu’on le veuille ou non et quelque soit la « thèse » à soutenir, le terme d’imaginaire ou des imaginaires redevenait omniprésent non pas seulement dans les textes savants mais aussi dans les discours sociologistes ou médiatiques de base. D’où d’ailleurs la demande de J.Wajnsztejn à l’origine de ces échanges en vue d’un éclaircissement sur le rapport imagination/imaginaire. 

Par ailleurs, nous n’avons pas utilisé la notion « d’excès de sens » tirée de notre interprétation de la Théorie esthétique d’Adorno pour en faire une notion politique permettant d’évaluer le « contenu de vérité » d’une œuvre ou pour dire qu’elle était le propre de l’imagination ou de ses produits. C’est d’ailleurs pour cela que la référence à Adorno et aux œuvres artistiques nous paraissait probante, quelque soit le jugement qu’on peut porter sur Adorno, ce qui n’est pas le sujet ici. Ainsi, si on suit la théorie esthétique d’Adorno à partir du livre au titre éponyme, l’écriture poétique peut être considérée comme un des genres de l’excès de sens. Le côté métaphysique de l’art en quelque sorte. L’œuvre d’art tend à échapper à l’immédiateté du sens apparent de l’œuvre par excès de sens (cf. aussi, Kant et « l’esthétique du sublime », W. Benjamin et « l’aura » de l’art) parce que les intentions s’en détachent (cf. Théorie esthétique, Klincksieck, p. 109) ; « L’œuvre d’art n’est pas simplement art, mais est plus et moins […] et possède le caractère chosal d’un fait social » (Autour de la théorie esthétique, Klincksieck, p. 20).

Tu sembles confondre ce sens particulier de cet « excès de sens » avec une apologie théorique ou pratique de « l’excès » par rapport aux conventions et à la norme sociale (cf. Bataille, les références positives à Sade) ce qui nous renvoie aux questionnements du début du XXème siècle autour de la crise de sens (Musil) et du sujet ( la psychanalyse), et plus prêt de nous aux questionnements postmodernes de la fin du XXème avec les références à l’insensé, la folie, la psychanalyse quand tout sens premier ou évident aurait disparu.  

Pour finir, un exemple : en 1883, alors que très peu de personnes connaissent les oeuvres de Rimbaud qui vit toujours comme commerçant en Abyssinie,  le critique et anarchiste Félix Fénéon consacre un article aux Illuminations, œuvre dont il a été partie prenante de la publication ; il termine son article par cette phrase : « Œuvre en dehors de toute littérature, et probablement supérieure à toute ». Ce que la poésie de Rimbaud montre ici, c’est qu’au-delà de l’activité sur les mots — et les images, elle « promet », en quelque sorte, une vie « plus vraie », excès de sens par rapport à ce qui est immédiat et inconnu. Le sens de ce qui est écrit excède une signification immédiate. Rien à voir donc avec un délire, la folie, l’anti-psychiatrie et toute la glorification politique des positions « excessives ».

« Excès de sens » ne signifie pas ici un trop plein de sens, mais que la réalisation ou la réalité d’une chose peut à l’occasion signifier plus que ce à quoi elle est destinée ou que ce qu’elle signifie immédiatement. L’imaginaire ou les imaginaires révèlent des codes sociaux et de systèmes de représentation, l’imagination est potentiellement libre et se déploie à partir de n’importe quel matériau ou prétexte comme quelque chose avant tout de singulier, même si cela peut ensuite confiner au collectif.

Jacques W et Laurent


Le 18 décembre 2022

Bonjour,

Il y aurait matière à poursuite, mais est-ce nécessaire ?

Dire par exemple qu’avec votre référence à la théorie esthétique d’Adorno, vous situez l’écrit de poésie dans l’ordre de la métaphysique. Voilà qui est une conception idéaliste de la poésie ; une conception certes partagée par de nombreux poètes dans l’histoire de la poésie, mais qui n’est pas créative aujourd’hui.

Pour le titre abruptement, avançons que la poésie n’est ni de l’art ni de la littérature, encore moins de la métaphysique. Je m’en suis expliqué dans «Poétiques révolutionnaires et poésie(( https://www.editions-harmattan.fr/livre-poetiques_revolutionnaires_et_poesie_jacques_guigou-9782343172620-62629.html )) » (L’Harmattan, 2019).

C’est aussi la raison pour laquelle, le commentaire des Illuminations par cet anarchiste, selon lequel ces poèmes « excéderaient toute littérature », est une tautologie, n’a pas de portée critique ; critique littéraire et moins encore critique politique.

En bref, la poésie est une parole, la littérature est un discours, un langage de l’ordre de la lettre, etc. Je renvoie à mes écrits sur la poésie((https://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=523)) et à mes commentaires sur des œuvres de poésie contemporaines. La poésie est la première parole de l’espèce humaine ; la littérature émerge avec l’invention de l’écriture, c’est-à-dire…tout récemment. Cf. « Introduction à la poésie orale(( https://www.amazon.fr/Introduction-%C3%A0-po%C3%A9sie-orale-Zumthor/dp/202006409X )) » de Paul Zumthor (Seuil, 1983) ou bien « Trésor des la poésie universelle » de R.Caillois et JC. Lambert (Gallimard/Unesco, 1994).

J.Guigou