Lettres autour du 13 novembre 2015

Suite aux attentats du 13 novembre 2015, vous trouverez dans ce billet des échanges auxquels participent des individus de la revue Temps Critiques, ou des proches. Les messages se suivent de manière logique et le billet a été actualisé pour la dernière fois le 8 décembre 2015.


Le 17/11/2015

Il s’agit d’un propos d’Erri de Luca que le journal Libération a publié le 15 novembre. Ici Il faut lancer l’alerte au niveau zéro de la société

Je viens de le lire : « il est évident qu’il ne s’agit pas d’un hoax et que l’intervention d’Erri des Luca est cohérente avec son actuelle position citoyenne, démocrate et antifa. Il propose l’organisation d’une défense citoyenne dans les quartiers pour neutraliser les terroristes et ainsi éviter ce qu’il nomme un risque de « militarisation » excessive de l’État et donc sa droitisation extrême. Les dispositifs stratégiques imaginés par l’ancien dirigeant du service d’ordre de Lotta continua refont surface mais converties pour un usage citoyen dans l’État de Droit »

Sans partager le propos d’Erri de Luca, le réduire un appel à la délation auprès de la police est un réflexe anarcho-gauchiste inepte ; il présuppose une guerre (de classe ?) entre deux ennemis, d’une part un Etat-policier et d’autre part des « révolutionnaires » qui le combattent. Où trouverait-on un collégien, même intoxiqué par le NPA, pour croire à cette fiction ?
JG


Le 18/11/2015

J’ai relevé la position de Erri de Luca parce qu’il y a une distance qui me semble incompréhensible entre l’appel à saboter un projet d’une envergure considérable, qui concerne de grosses entreprises privées et deux États (et de maintenir sa position en dépit d’une possible condamnation), et la position exprimée dans l’article de Libération. L’appel au sabotage d’une ligne TGV touchait au cœur même du système fluidique et il était donc peu susceptible, a priori, de mériter une quelconque indulgence. Il était donc éminemment louable.

Cela dit, je ne vois pas ce que la position exprimée dans l’article de Libération aurait « d’antifa » ou présupposerait seulement une guerre de classe entre peuple et État policier, comme l’écrit JG.

E de L affirme explicitement qu’un « réseau qui s’organise pour faire de la résistance d’en bas, des quartiers, est à la portée d’un président de gauche. »

Il envisage donc une incitation institutionnelle à sa constitution, ou pour le moins une attitude bienveillante de la part de l’État.

Il demande aussi à l’État une « garantie » que les informations seront exploitées par la police : « Il faut une grande mobilisation de cette responsabilité civile avec la garantie que les forces de l’ordre créeront un réseau pour exploiter les informations qui remontent. »

C’est au fond une reprise du programme des « comités de vigilance » que l’État s’efforce de mettre en place depuis longtemps, bien avant les récents événements, avec des initiatives du type « voisins vigilants » (voir par exemple la circulaire Guéant de 2011 – http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2011/06/cir_33332.pdf) et des « citoyens référents » qui assument un rôle semi-officiel d’auxiliaires de police bénévoles et participent parfois à des « rondes » avec cette dernière. Ces organismes de vigilance ont principalement pour mission de protéger les biens et propriétés (là où les classes moyennes ne se sont pas encore refugiées dans des résidences-casernes clôturées et sécurisées). Mais leur tâche s’étend évidemment au-delà de la lutte contre la « délinquance d’appropriation » (quelle invention !) et prend dans certaines zones l’aspect d’une surveillance ethnique (Arabes, Roms, Noirs, etc.) ou sociale (SDF, marginaux, migrants, chômeurs…), bref des « populations à risque » ou des « terroristes » potentiels.

Tout cela est archiconnu et E de L ne cherche pas à s’en démarquer d’un iota. A-t-il vraiment dit tout cela en ces termes ? Ce n’est pas un texte écrit de sa main qui a été publié, mais des propos rapportés et on sait combien les journalistes entendent leurs interlocuteurs à travers leur propre inconscient. En tout cas, E de L n’a pas démenti.

La question n’est pas sans importance et je crois qu’il ne faut pas prendre à la légère les scenarii possibles dans ce domaine, comme ceux qu’envisage Yves.

Si nous sommes témoin d’un fait grave qui met notre vie en danger ou celle d’autrui, que ce soit en étant confronté à un terroriste prêt à passer à l’acte ou à un policier brutal, ou même dans des circonstances plus anodines, à des attitudes sadiques à l’égard d’êtres vivants ou de simples nuisances, il est conseillé de réagir pour tenter au moins de conserver son équilibre psychique. D’agir en premier lieu, par la persuasion ou par l’action individuelle ou collective, si c’est possible. Mais il peut aussi s’avérer nécessaire, à moins d’être masochiste, de « collaborer » avec la police. Or il y a, je crois, une différence notable entre une attitude de soumission individuelle aux mécanismes légaux, voire répressifs, et une préconisation sociale ou une tentative d’institutionnalisation de cette obéissance, surtout dans un domaine aussi grave que le terrorisme. C’est cette limite qu’à mes yeux franchit malheureusement le texte d’E de L.

Bernard Pasobrola


Le 18/11/2015

J’ai lu l’intervention d’Erri de Luca. Il me semble qu’il y a une marge entre :

– appeler à une mobilisation locale pour disons discuter au maximum avec les éléments qui se radicalisent tant qu’ils n’ont pas d’armes… Croire en la force de la parole, voire de la solidarité vis à vis de personnes qui s’enferment dans une idéologie mortifère, c’est effectivement une position juste même si j’ignore si elle peut être efficace

– et demander aux flics de faire leur travail (y compris de risquer leur peau pour arrêter ces djihadistes à partir du moment où ils ont des armes chez eux).

Dans le 2e cas (on a affaire à des individus dont on subodore qu’ils sont armés et prêts à tuer), le choix est

– on la ferme et on attend la catastrophe

– on les dénonce par lettre anonyme

– on contacte les flics soi-même (notamment les amis ou la famille proche font cette démarche)

Erri de Luca parle explicitement d’une division du travail et d’une coopération entre d’un côté la gauche et les services de police. Ce n’est pas être anarchogauchiste que de le dire. Après on peut considérer que tant que « les masses », « le prolétariat », le « peuple révolté », « les individus en quête d’une communauté universelle égalitaire » (rayez la mention inutile) n’a pas les armes et n’est pas capable de faire le boulot des flics face à des individus voire des groupes armés, on doit rappeler aux flics qu’ils doivent faire le boulot pour lequel ils sont payés et risquer leur vie pour nous (ne jamais oublier cette deuxième partie car elle conditionne beaucoup de choses…).

On peut tenir ce discours-là, mais il faut être encore plus clair que l’est Erri de Luca dans ce texte…. C’est admettre que la police et l’État sont là, entre autres, pour protéger les citoyens et que nous voulons qu’ils fassent cette partie de leur travail et pas l’autre partie (réprimer les grèves ou les manifestations, voire soutenir tel ou tel régime autoritaire). Cette gymnastique complexe est celle de tous les courants réformistes depuis des décennies.

Rien de vraiment neuf… Mais peut-être peut-on moderniser ce discours ?

Je crois qu’il ne faut critiquer radicalement personne tant qu’il ou elle n’explicite pas totalement sa pensée et nous en explique toutes les conséquences pratiques. C’est le sujet de ma discussion avec Patsy qui paraîtra dans quelques jours certainement modifiée avec sa réponse et ensuite ma réponse. Je pense qu’il est sain de discuter sereinement de ce que veut dire aujourd’hui être « révolutionnaire », « radical », « anticapitaliste » (encore une fois rayez la mention inutile) et de nos rapports avec l’Etat et les forces de répression.

Les réformistes ont depuis longtemps résolu le problème puisqu’ils pensent qu’une police républicaine, propre et efficace, est possible de même qu’une armée républicaine…

A nous de clarifier nos idées.
Y.Coleman


Le 23/11/2015

Différence avec Charlie et super-casher : c’est une attaque contre l’État français même si des lieux et mode de vie sont aussi des objectifs de l’opération. En conséquence de quoi, la réponse est beaucoup plus une réponse d’État qui a tout de suite pris la mesure des choses et a de fait empêché tout autre sorte de réponse, du type, par exemple, de celle des 6-7 janvier, essentiellement spontanée à l’origine.

Pour Charlie, de notre point de vue, le danger n’était pas celui de la reconstitution de la communauté nationale, mais au contraire celui d’un fractionnement de la population par rapport aux positions universalistes (les anti-Charlie sous toutes leurs formes). Ce n’est plus le cas aujourd’hui où il n’y a même pas besoin de décréter l’unité nationale pour qu’elle se réalise. Mais attention cette unité des populations se fait sur le territoire national et concerne des personnes de toutes nationalités comme le montrent les statistiques des décès. C’est donc plutôt l’unité des populations civiles en Europe et ailleurs dont il s’agit, à preuve la solidarité qui se manifeste dans les autres pays souvent de façon assez spontanée (voir ton idée de « mode de vie » commun). Cette unité inclut donc aussi ceux qu’on appelle « les musulmans ». En effet, si certains d’entre eux et même nombre d’entre eux peut-on se risquer ne se retrouvaient pas, et pour plusieurs raisons, dans le « nous sommes tous Charlie », ils se retrouvent bien dans le « nous sommes tous contre les terroristes » islamistes … qui n’ont rien à voir avec l’Islam. Ce sont des monstres. Non seulement c’est jugé indiscutable mais ce n’est pas considéré comme discutable. Et les voix qui s’élèvent pour chercher quelques explications du type : là-dessous se cachent la misère et une sorte de guerre sociale diffuse, sont beaucoup moins nombreuses qu’au moment de Charlie. Comme disait Victor Hugo : « Car l’explication finit par ressembler / à l’indulgence affreuse et cela fait trembler ».

Sur ce point, on peut dire que l’EI est en échec. Comme tous les actes purement terroristes, c-à-d visant à terroriser plutôt qu’à appuyer de façon violente un mouvement de masse, le 13 novembre est un échec politique dans le champ du pouvoir (dans lequel se situe l’EI — ce ne sont pas des dominés) même si c’est une victoire symbolique puisque « ça a fait mal ». C’était déjà le cas d’Al Quaida le 11 septembre. Mais c’est un échec aussi, pour « notre camp » parce que la réponse de l’État apparaît comme la seule réponse possible ou pouvant être proportionnelle à l’attaque. La marge de manoeuvre est alors étroite. Certains vont braver les interdictions de manifester comme au cours de la manifestation du 22 nov à Paris en faveur des migrants mais ce n’est pas une riposte à ce qui vient de se passer, c’est seulement une résistance à l’état d’urgence et à la limite une dénonciation de sa légitimité. Certes, on peut juger cette réponse de l’État disproportionnée mais qui mesurera les proportions ? et quelle position par rapport à l’État en l’état actuel des choses ? Est-ce bien approprié de parler aujourd’hui d’État policier comme l’ont fait certains participants à cette manif qui s’est transformée en manif anti état d’urgence ? Toujours les vieux réflexes gauchistes déjà faux à l’époque de Marcellin il y a quarante cinq ans durant laquelle la présence policière était d’ailleurs bien supérieure à celle d’aujourd’hui.

D’autres vont faire comme de Luca . Je reviens sur sa prise de position. Il me semble coincé par ses références implicites à l’Italie des années 70 alors justement qu’on n’y est plus dans cette période. Pour être plus précis, on ne peut reproduire aujourd’hui l’équivalent du « Ni avec l’État ni avec les BR » qui était sa position à l’époque et d’ailleurs