Crise sanitaire, démographie et rapports sociaux

Dans notre Relevé de notes sur la crise sanitaire (VIII) nous disions : « Alors que les observateurs se sont immédiatement posé la question du rapport spécifique qu’entretiendraient coronavirus et Africains-Américains (morbidité supérieure, licenciements, manque d’accès aux soins dans les quartiers les plus déshérités) pouvant être un des éléments susceptibles d’expliquer le caractère massif des émeutes de ces derniers jours, par delà le crime commis par des policiers, les conclusions d’une enquête Ipsos commandée par le Washington Post iraient plutôt dans le sens d’un rapport ténu (Le Monde du 4 juin). En effet, les latinos-américains plutôt plus exposés aux emplois les plus précaires et ne bénéficiant parfois pas de papiers et travaillant dans les secteurs de la restauration et du BTP, auraient été plus touchés par les pertes d’emplois que les Africains-Américains dont certains travaillent dans la fonction publique ou dans des usines où ils ont pu bénéficier du filet social (aide fiscale + chômage partiel accordé par les autorités fédérales). Il faut dire que les latinos-américains sont les grands oubliés de l’antiracisme de gauche. Ils n’ont pas de Martin Luther King ou de Blacks Panthers pour faire oublier aux gauchistes américains à quel point leur « communauté » comme celles des Africains-Américains est conservatrice politiquement, la différence étant que lorsqu’elle vote (et elle vote moins) elle ne se porte pas sur le même parti. En effet, si les Africains-Américains votent démocrates, ils soutiennent la plupart du temps dans les primaires le candidat le plus à droite. Bernie Sanders vient encore de s’en apercevoir lui le candidat de la gauche « blanche » branchée sur les « sujets de société » qui a été obligé de se retirer au profit de Joe Biden qui ne porte absolument aucun projet autre que de battre Trump « , des échanges ont continué, par exemple suite à la parution de nouveaux articles du New York Times et du Washington Post sur le rapport entre Covid et baisse de l’espérance de vie avec les chiffres qui suivent : « Le déclin a été particulièrement marqué pour les Noirs américains : 2,7 ans. Les communautés de couleur n’ont pas eu un accès égal aux vaccins. Voici les dernières nouvelles sur la pandémie ».


Le 18/02/2021

Bonjour Larry,

Autant que je sache certains quartiers des grandes villes américaines ont un taux de mortalité (infantile par ex) égal à celui du Bengladesh ; est-ce parce qu’ils n’ont pas eu accès aux vaccins anti-Covid ? Non que je sache.

Et pourquoi auraient-ils eu accès aux vaccins anti-Covid puisqu’on ne peut pas encore parler d’une vaccination massive ?

Par ailleurs les deux quotidiens ne nous donnent aucun renseignement sur la méthode de calcul de l’espérance de vie à un instant T suite à un événement ! Au moins Le bras, mais c’est un « expert » nous renseigne-t-il sur ses calculs, pourtant plus simples puisqu’ils sont purement démographiques et ne font pas intervenir directement une analyse en termes de rapports sociaux et encore moins en termes de race comme c’est la coutume en Amérique.

JW


Le 19/02,

Bonjour Jacques,

J’ai lu les deux articles. Quelques remarques :

1) Seul le NYT évoque l’inégalité d’accès aux vaccins, et cela de manière à brouiller les pistes, puisque l’article se base sur une étude concernant la surmortalité au cours des six premiers mois de 2020. A ce compte-là, nous pourrions tous prétendre au statut de victime d’injustice.

2) Le WP signale que la surmortalité des Noirs et des Latinos au cours de cette période pourrait s’expliquer par leur forte concentration dans les zones urbanisées du Nord-Est, région la plus dévastée par le virus aux débuts. A mesure que la pandémie se répand sur le territoire, cet écart risque de s’estomper en partie.

3) Les deux quotidiens omettent de dire que si l’écart d’espérance de vie entre Noirs et Blancs s’était resserré jusqu’ici, c’’était dû entre autres à la baisse enregistrée chez les Blancs (« morts par désespoir »). En outre, le NYT, fidèle à sa ligne éditoriale de compassion envers les « gens de couleur », n’a pas jugé bon de signaler que les Latinos ont une espérance de vie légèrement supérieure à celle des Blancs. Familles plus soudées, alimentation moins déséquilibrée, l’« avantage des fondateurs » (soit la sélection faite en amont de la migration, qui voit surtout les individus les plus robustes partir) ? On a assurément affaire à un phénomène complexe.

4) Mais pour l’avenir, le WP cite une étude datée du 2 février de la National Academy of Sciences qui, sur la base des données pour 2020 (année pleine), prévoit une baisse de l’espérance de vie trois à quatre fois plus importante chez les Noirs et les Latinos que chez les Blancs. C’est fort possible, mais il faut garder en tête que c’est jusqu’ici de 72 ans chez les Noirs, de 78 ans chez les Blancs et de 79,9 ans chez les Latinos. Je reste donc circonspect sur le sens des données avancées.

Amitiés,

Larry


D’Hervé Le Bras : « La crainte engendrée par le virus semble inversement proportionnelle à sa létalité », Le Monde, le 9/02/2021. Voici les quelques conclusions qu’il tire :

Selon Santé publique France, le site officiel du ministère, de la mi-mars 2020 à la mi-janvier 2021, 59 % des personnes décédées pour cause de Covid-19 étaient âgées de plus de 80 ans alors que cette classe d’âge ne représente que 6 % de la population totale. Ces chiffres ne prennent cependant de la valeur que lorsqu’on les compare à d’autres données. Prenons par exemple ce pourcentage de 59 % et comparons-le à celui de la mortalité habituelle. Cela est possible grâce à la répartition des décès par âge publiée par l’Insee. En 2018, dernière année disponible, 61 % d’entre eux provenaient de personnes de plus de 80 ans, soit, à 2 % près, la proportion des personnes âgées parmi les décédés du Covid-19 qui vient d’être citée. Le Covid-19 ne discrimine donc pas plus les personnes âgées que ne le font les causes habituelles de mortalité en son absence. Même si la surmortalité des personnes âgées n’est pas caractéristique de l’épidémie en France, la hausse générale de la mortalité causée par le Covid-19 reste inquiétante. A titre de repère, lors de deux des trois épidémies de choléra du XIXe siècle, la mortalité annuelle avait augmenté de 16 %. Les 7,3 % d’augmentation constatés en 2020 sont encore au-dessous, mais au train où l’épidémie pourrait se poursuivre, ils pourraient s’en rapprocher. On en déduit souvent que l’espérance de vie va chuter dans une proportion analogue à celle de la hausse de la mortalité. Ce n’est pas le cas. En 2020, les 7,3 % de décès supplémentaires ont entraîné seulement une baisse de 0,55 /an, soit six mois et demi. Ce sera le recul le plus important depuis la Libération, mais un recul modeste quand on le compare aux vingt ans d’augmentation de l’espérance de vie depuis 1946.

Comment 7,3 % de décès supplémentaires entraînent-ils seulement 0,7 % de baisse de l’espérance de vie (0,55 an sur 82,5 ans) ? Cela est dû au niveau élevé des risques annuels de décès des personnes âgées auxquelles il reste donc peu d’années à vivre. Comment 7,3 % de décès supplémentaires entraînent-ils seulement 0,7 % de baisse de l’espérance de vie (0,55 an sur 82,5 ans) ? Cela est dû au niveau élevé des risques annuels de décès des personnes âgées auxquelles il reste donc peu d’années à vivre.


Le 27/02/2021

Bonjour Jacques,

Quelques mots sur l’article d’Hervé Le Bras paru dans le Monde du 9 février, que tu m’as signalé. J’ai bien aimé sa remarque « Plus un risque est faible, plus il fait peur ». En revanche, sur les différences de surmortalité en Europe qu’il met en avant, il ne donne pas les chiffres détaillés sur les différents pays, mais a priori sa démonstration paraît contraire à ce qu’on peut observer par ailleurs. Pour commencer, en Italie et, me semble-t-il, en Espagne, les grands-parents sont nombreux à s’occuper des petits-enfants pendant que les parents travaillent. Ensuite et surtout, l’Italie arrive juste derrière le Portugal pour le pourcentage des jeunes adultes (25 – 34 ans) résidant chez leurs parents en 2008 : 40,2 %, et même 47,7 % pour les hommes. Par comparaison, le taux est de 1,6 % au Danemark, de 2,9 % en Suède, de 3,5 % en Norvège, de 4,9 % en Finlande, de 7,5 % aux Pays-Bas, de 13,9 % en Allemagne (mais seulement de 10,5 % en France). Cet ensemble majoritairement « protestant » renferme certes des résultats assez disparates, mais on pourrait plutôt supposer, à rebours de la thèse de Le Bras, que les rapports quotidiens entre les générations sont plus intenses en Europe du Sud et donc plus propices à la contagion. Si l’Europe du Nord (= famille souche) affiche, comme il le prétend, une surmortalité des personnes âgées attribuable au Covid-19, il faudrait probablement chercher la réponse ailleurs. Le Danemark a, par exemple, beaucoup recours à des structures plus souples d’habitat que les maisons de retraite pour les personnes âgées plus ou moins dépendantes (béguinages). Mais même ce facteur ne me convainc pas vraiment. J’ai l’impression que Le Bras verse un peu ici dans le « toddisme » primaire, et c’est d’autant plus frappant que Todd, avec qui il a beaucoup collaboré, semble à présent s’éloigner partiellement de son insistance passée sur le poids des structures familiales, pour mettre en avant des facteurs comme la stratification éducative ou la réalité socioéconomique.

En fait, si je me suis replongé cette semaine dans Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, Éditions du Seuil, 2017, c’est parce que Emmanuel Todd y développe une réflexion très pertinente sur une autre question abordée dans nos échanges récents : le statut des Latinos dans la société et la politique étatsuniennes. Ces derniers, on le sait, occupent aujourd’hui les postes de travail les plus subalternes, les plus précaires, les plus mal rémunérés, les plus insalubres, etc. Et pourtant, leur comportement électoral ne semble pas coller avec la stratégie ou les prévisions du Parti démocrate, et cela depuis l’époque où ils avaient voté à 40 % pour George W. Bush. L’article de Franco Palumberi1 que tu m’as fait parvenir donne un début d’explication puisqu’il souligne avec raison la diversité des situations économiques. Plus fondamentalement, l’obsession américaine de la couleur de la peau et la volonté des « progressistes » de créer un front unique de toutes les victimes du racisme empêchent de voir que « rien dans la trajectoire des Hispaniques n’indique une proximité ou une convergence avec le groupe paria noir » (p. 349). En particulier, la famille latino-américaine assure « une protection remarquable aux immigrés soumis au stress de l’assimilation » (p. 348). En 2007, le taux de mortalité infantile était de 5,6 pour 1 000 naissances pour les Blancs non hispaniques, de 13,3 pour les Noirs non hispaniques, mais de 5,4 pour les « Mexicains » et même de 4,6 pour les autres Latinos. Ils rencontrent certes des difficultés considérables et, cela va de soi, une xénophobie certaine, habilement exploitée par Trump en 2016. Mais leur situation rappelle en fin de compte celle d’autres immigrations que la société américaine a fini par accepter et assimiler (Il faut rappeler que les Irlandais ont subi de véritables pogroms dans les années 1840). Les Latinos ont en tout cas un taux de mariage mixte nettement plus élevé que les Noirs. Enfin, Todd souligne « le caractère angoissant du message subliminal délivré par le parti aux Hispaniques en voie d’assimilation : “Nous allons vous protéger ; pour nous, vous êtes comme des Noirs.” Car l’axiome de base de la société américaine, pour qui veut s’y sentir bien, y être un homme parmi les hommes, c’est justement qu’il ne faut pas être noir » (p. 349). Si on ajoute à cela les convictions anticastristes des Cubano-Américains et l’hostilité au « socialisme » chez les immigrés vénézuéliens récents, on obtient un portrait plus nuancé de la population hispanique du pays.

  1. Il voto delle minoranza.

    Per il marxismo, che indaga sulle classi sociali, non è una sorpresa. In USA, secondo l’US Census Bureau, ci sono circa 27 milioni d’imprese, in prevalenza piccole, con pochi o nessun dipendente. Il 30% ha un proprietario ispanico, nero, asiatico o di altri gruppi etnici : questa quota raggiunge il 45% in florida e il 47% in Texas. La solidarità di classe degli small business supera la solidarità etnica : quando il piccolo impenditore nero, asiatico, ispanico ha visto in televisione la scene dei negozi indendiati nei disordini urbani seguiti alle proteste di Black Live Matter, è naturale che abbia sentito atraenti le sirene legge e ordine di Trump e dei repubblicani piuttosto che la promesse di lotta alle diseguaglianze razzialia fatte dai democratici.

    I dati degli exit poll della CNN, anche se imprecisi, indicano un trend ; una conferma la trociamo nell’analisi puntuale dei dati reali delle conte e dei distrettio elettorali. Nella contea di Miami-Dade in Florida, Trump ha ottenuto il 46.1% contro il 33,8% del 2016 : qui i bianchi sono solo il 15%, e il 68% sono ispanici. Nell’Hidalgo County in Texas, doce Trump ha iniziato a costruire il muro al confine con il Messico, i bianchi sono solo il 7%, gli ispanici il 91% : Trump è passato dal 28 al 41%. Alla Camera i repubblicani hanno strappato ai democratici il distretto 21 della California, dove la popolazione ispanica è il 71%.

    Siamo nel capitalismo e la società è determinata dai rapporti di propietà, sulla cui si muovono le ideologie. La paura del coronavirus ha fatto oscillare parte dei bianchi verso i democratici, la paura delle perdite economiche ha provocato un ‘oscillazione in senso opposto di una parte delle minoranze. Era un evento non previsto dai sondaggi, che ha sorpreso i democratici e i media liberal, ma è un fenomeno da noi analizzato da anni.

    Franco Palumberi (Lotta comunista n° 604, décembre 2020 traduction disponible sur le site de Ni patrie, ni frontières). []

Les frontières de plus en plus floues entre politique, poésie et publicité

Comment interpréter l’élection de Joe Biden et surtout sa mise en scène ? Dans l’ensemble, l’opinion de gauche aux États-Unis a jubilé devant une réaffirmation de la démocratie selon les uns, ou une victoire dans la lutte éternelle (et surtout rituelle) contre la « peste brune » selon les autres. Or, le texte, reçu d’un camarade, que nous publions ici nous propose un tout autre éclairage des événements en cours.

Amanda Gorman, poétesse noire de vingt-deux ans, semble avoir ravi la vedette lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden par la lecture d’un de ses poèmes. Écrit pour l’occasion, « The hill we climb » (« La colline que nous gravissons ») est bien moins remarquable du point de vue littéraire que pour sa qualité de propagande incantatoire et pour l’importance de son auteure comme symbole, à l’instar d’Obama, de la valeur des citoyens noirs et des avancées que les Américains pensent avoir accomplies en matière de dépassement de l’héritage de l’esclavage et du racisme1.

L’aspect politique-spectacle est si évident que ce n’est pas la peine de s’y attarder ici, d’autant que ce n’est pas une nouveauté. De même, les allusions religieuses – « les Saintes Ecritures nous dit d’imaginer que chacun habitera sous sa vigne et son figuier », « nous avons bravé le ventre de la bête », « Un pays meurtri mais encore intact », rappelant la Deuxième Épître aux Corinthiens (« Nous sommes aux prises, mais non pas écrasés ; ne sachant qu’espérer, mais non désespérés ; harcelés, mais non abandonnés ; terrassés, mas non vaincus. »), relèvent d’une longue tradition dans la littérature et la vie culturelle des États-Unis.

En revanche, le nombre de clins d’œil aux discours politiques ayant fait date dans l’histoire du pays doit retenir notre attention. Ainsi, quand Gorman déclame : « But that doesn’t mean we are striving to create a union that is perfect » (« Mais cela ne veut pas dire que nous aspirons à former une union parfaite »), elle convoque non seulement le préambule à la Constitution (« … en vue de former une union plus parfaite »), mais aussi le discours prononcé par Franklin Roosevelt lors de la cérémonie d’investiture pour son quatrième mandat présidentiel (« Notre constitution de 1787 n’est certes pas un instrument parfait. Mais il nous a fourni un socle ferme sur lequel des hommes de toutes sortes, de toutes les races, de toutes les couleurs et de toutes les croyances ont pu ériger la structure solide de notre démocratie. »). Cette même citation est sans doute également la source d’inspiration des mots « To compose a country committed to all cultures, colors, characters and conditions of man » (« Pour constituer un pays qui s’engage à respecter toutes les cultures, toutes les couleurs, tous les caractères et toutes les conditions de l’être humain »).

Surtout, c’est Abraham Lincoln, orateur d’exception il est vrai, que Gorman met à contribution dans ces passages : « We seek harm to none and harmony for all » (« Nous ne cherchons le mal pour personne et l’harmonie pour tous »), « But while democracy can be periodically delayed it can never be permanently defeated » (« Mais si la démocratie peut à l’occasion être retardée, elle ne peut être définitivement supprimée ») ou « Because we know our inaction and inertia will be the inheritance of the next generation » (« Car nous savons que notre inaction et notre inertie seront l’héritage de la prochaine génération »)2. À ceci près que la jeune poétesse se montre plutôt triomphaliste (fidèle en cela au volontarisme optimiste si prisé aux États-Unis) là où le président d’autrefois était pénétré du côté tragique et cruel des événements.

On a donc affaire à un discours politique assez efficace, fût-il truffé de rimes et d’allitérations obsessionnelles à la manière du rap. Mais c’est l’intervention d’un autre artiste à la cérémonie qui permet de mieux comprendre le sens de ce qui se passe. Bruce Springsteen, chantre des victimes de la désindustrialisation, a pu chanter son « Land of hope and dreams » (« Pays d’espoir et de rêves »), chanson qu’il a été jusqu’à présenter comme une « prière ».

Pourquoi y attacher tant d’importance ? Parce que l’une et l’autre ont à nouveau eu la parole lors du Super-Bowl du 7 février, événement sportif de loin le plus suivi aux États-Unis et donc le plus convoité par les annonceurs, dont certains profitent pour dévoiler leur pub la plus coûteuse de l’année. Gorman a pu lire un autre de ses poèmes, hommage à trois travailleurs de première ligne en période de pandémie, qui fonctionne à peu près de la même façon que le précédent : il s’agit de galvaniser et de rassembler le peuple. Et Springsteen ? Pour la première fois apparemment en quarante-huit ans de carrière, il a accepté de se prêter à un clip, en l’occurrence pour la marque Jeep (filiale du groupe Fiat-Chrysler).

Cette « compromission » scandalise certains ; moi, elle me laisse indifférent. Ce qui me frappe en revanche, ce sont les similitudes entre les poèmes de Gorman et le message véhiculé par Springsteen dans « The Middle » (en gros, le juste milieu). Comme la jeune poétesse, ce fils du New Jersey ouvrier nous parle, après avoir montré une accueillante chapelle œcuménique située pile poil au centre géographique des États-Unis, de la nécessité de trouver un terrain d’entente, vaincre nos divisions, sortir des ténèbres pour retrouver la lumière et considérer la liberté comme ce qui fonde le lien social indispensable au pays. Comme elle, il s’appuie sûrement sur Roosevelt (« La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même ») lorsqu’il souligne l’effet néfaste de la peur. Comme Gorman encore, il utilise l’image d’une colline ou d’une montagne que nous devons – et que nous pourrons – gravir. Comme elle enfin, il nous assure qu’il y a de l’espoir au bout du chemin devant nous, ce qui conduit pour finir au slogan publicitaire du constructeur qui s’affiche à l’écran : « Jeep.com/The Road Ahead ». Juste après l’inscription « To the ReUnited States of America » (« hommage aux États-RéUnis d’Amérique »)3.

Les images, la musique et le texte concourent à créer un clip bien au-dessus de la moyenne. Cela reste certes une pub, mais dans la mesure où elle vise à frapper les esprits, elle est peut-être aussi « efficace » que le poème récité devant le Capitole. En outre, un constructeur automobile, on s’en doute, a intérêt à « vaincre nos divisions » s’il veut vendre le plus de véhicules possible. Et une auteure ? Là aussi, les impératifs de carrière incitent à ratisser large, mais comme indiqué plus haut, Gorman s’exprime presque tout autant comme propagandiste que comme poétesse. Et de toute façon, elle avoue rêver d’être un jour présidente des États-Unis.

Les poèmes de Gorman comme la pub de Jeep puisent des références partagées dans le passé religieux, mais surtout dans la vénération quasi religieuse des Américains pour leurs institutions, leur document fondateur et les figures marquantes de leur histoire. Or, après l’élection américaine la plus « clivante » depuis les années 1860 et l’assaut du Capitole par une foule composée d’une part de militants déterminés d’extrême droite et d’autre part de naïfs qui se croyaient en plein jeu vidéo, cela paraît un peu court.

L’écart de plus en plus aigu entre métropoles et zones rurales est comme enseveli sous les images nostalgiques des grandes plaines. Quant à la fracture entre bas revenus, concentrés pour beaucoup dans les campagnes, et couches urbaines aisées, elle n’aura eu droit qu’à une brève évocation assez générique par Springsteen (« la liberté… n’est pas l’apanage des plus fortunés parmi nous »). Plus largement, on assiste à une érosion des repères traditionnels – concernant le rapport entre l’individu et la communauté, le rôle des institutions, la composition de la population américaine, les rapports hommes-femmes ou le statut des États-Unis dans le monde – qui a affolé les boussoles, au point d’engendrer un authentique mouvement de masse à droite. Mais de cela, il n’est nulle part question. À l’heure de l’indistinction croissante entre politique, poésie et publicité, l’incantation rassurante tient lieu de réflexion et d’action en vue de changer la société. D’un autre côté, le vainqueur de la présidentielle n’a-t-il pas mieux réussi que son adversaire à s’attirer les contributions des couches favorisées et des grosses entreprises ? Il y aura donc bien des changements, mais pas ceux que nous avions en tête…

Larry Cohen

  1. https://www.youtube.com/watch?v=Wz4YuEvJ3y4 Beaucoup de commentateurs américains donnent l’impression de s’émerveiller à l’idée même qu’une jeune Noire puisse faire de la poésie. Et d’y voir une nouvelle preuve du caractère exemplaire de leur pays. []
  2. Dans le discours de Lincoln lors de sa deuxième investiture, il dit : « Sans malveillance envers quiconque, et avec charité envers tous ». Dans son allocution après la victoire des nordistes à Gettysburg, bataille la plus sanglante de la Guerre de sécession, il dit : « … à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu cette nation renaisse dans la liberté ; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre. » Enfin, dans son discours du 1er décembre 1862 devant le Congrès, il lance cet avertissement : « Mes chers concitoyens, nous ne pouvons échapper au jugement de l’Histoire. »

    []

  3. https://www.youtube.com/watch?v=D2XYH-IEvhI []

Biden la victoire du capital ?

Nous n’abordons pas souvent la question des États-Unis dans nos colonnes et le texte traduis un peu plus bas (Dylan Riley, Faultlines – Political Logics of the US Party System) nous permet de le faire avec un tour d’horizon des questions économiques et de leurs liens avec la façon dont les partis politiques interviennent sur ces questions. Certains thèmes développés ici par l’auteur recoupent certaines de nos analyses, même si cela s’effectue à partir d’un autre vocabulaire : ainsi, il ne parle pas de reproduction rétrécie mais d’absence de politique d’accumulation et il décrit bien comment s’exprime le principe identitaire à travers la confrontation entre Républicains et Démocrates.


Salut Jacques,

J’avais proposé il y a un moment de résumer ou traduire un article paru dans New Left Review sur l’arrière-plan social et économique des élections américaines, mais j’ai eu une surcharge de travail, ce qui fait que je n’ai pu m’y mettre que pendant ces derniers jours. C’est donc une traduction légèrement abrégée, et sans les notes de pied page, mais je pourrais envoyer l’original pour donner une idée plus complète de ce que l’auteur a en tête. Je pense en particulier que cela pourrait être un apport indirect mais utile à la discussion sur l’Etat-réseau ainsi que sur d’autres thèmes souvent abordés dans Temps critiques.

Amitiés,


Larry,
Merci je vais lire. là, ça fait trois semaines qu’on peine sur un texte autour de la religion comme particularisation de la communauté humaine, ce qui fait que ça a interrompu le travail commencé sur une réécriture de la première version d’un texte sur « capitalisation et reproduction rétrécie » que j’avais entamé, mais que JG voudrait revoir plus à fond car il ne trouve pas la notion de reproduction rétrécie très pertinente.

Bonne journée

Jacques Wajsztejn


Jacques,

Sur la reproduction rétrécie, tu as écrit : Mais elle n’est qu’une expression « intuitive » sur le modèle et en relation avec la notion de reproduction élargie qui, d’ailleurs, elle aussi, en dehors de sa formule A-A’ où A’>A, ne peut être délimitée empiriquement et cela encore moins aujourd’hui que la difficulté d’imputation est bien supérieure.

Si la question de la pertinence actuelle de ce concept se pose, serait-ce liée à ce côté intuitif, ce qui limiterait la possibilité de l’utiliser pour expliquer le cours des choses ? Quoi qu’il en soit, je te rappelle le point de vue de David Harvey (que j’ai déjà eu l’occasion de citer et qui vient de publier un nouveau texte) : l’accumulation mondiale du capital monétaire serait passé d’après la Réserve fédérale d’un peu plus de 2 000 milliards de dollars en 1960 à près de 16 000 milliards aujourd’hui (en dollars constants). Pour Harvey, le décrochage par rapport à l’or sous Nixon est un facteur non négligeable. Mais surtout, il ne peut y avoir de débouchés pour tout cet argent par le biais de l’accumulation classique (ou reproduction élargie). Nul besoin (si je le comprends bien) de faire intervenir des concepts comme la baisse du taux de profit… Enfin, c’est un autre éclairage.

Amitiés,

Larry


Résumé d’un article de Dylan Riley, paru dans le numéro 126 (novembre-décembre 2020) de New Left Review et intitulé : Faultlines – Political Logics of the US Party System

Pour comprendre l’issue des élections de novembre 2020, il peut être utile de préciser les quatre éléments fondamentaux de la politique américaine aujourd’hui :

  1. Les deux grands partis sont constitués chacun d’une coalition de groupes en quête de rentes, tant au sommet – gros donateurs, élus de haut niveau, responsables de parti – que, à un degré moindre, au niveau de masse. À une époque de stagnation structurelle des taux de croissance économique, la lutte entre partis a dégénéré en grande partie en conflit à somme nulle autour de la redistribution, d’où son caractère acharné.
  2. Corollaire : la personnalisation, ou inflexion charismatique, du rôle du dirigeant politique. Si cela remonte à Reagan, voire à Kennedy, cela n’a été consacré que par Obama avant d’être exacerbé par Trump.
  3. Le troisième élément, qui fonctionne en synthèse contradictoire avec le deuxième, est l’opposition entre deux logiques politiques – idéologies programmatiques conçues pour mobiliser un éventail de fractions de classe et d’intérêts particuliers – que l’on ne saurait réduire aux deux partis malgré un degré de coïncidence. On pourrait les désigner comme d’un côté le néolibéralisme multiculturel et de l’autre le néomercantilisme machiste-national.
  4. Enfin, le quatrième élément, très lié au troisième, est le contraste entre deux logiques géopolitiques rivales : libéralisme mondialiste contre l’Amérique d’abord.

Le système des partis américain repose historiquement sur des prétentions concurrentes à l’hégémonie. Des coalitions internes à la classe dominante construisaient une base de masse en prétendant que privilégier leurs intérêts particuliers permettrait de satisfaire en partie du moins les besoins matériels d’une partie des producteurs directs. Ainsi, de 1865 aux années 1920, les Républicains (RP) servaient les intérêts de l’industrie lourde, source d’emplois abondants et de hausses de salaires pour la classe ouvrière du Nord-Est du pays. Puis, des années 1930 jusqu’en 1980, les Démocrates (DP) ont pu jouer ce rôle sur la base d’une coalition de secteurs à forte intensité capitalistique capables de faire des concessions limitées mais réelles aux ouvriers, très combatifs à l’époque. Ces tendances ont pu perdurer pendant des cycles longs, l’un ou l’autre parti dictant les orientations générales même par-delà les changements de pouvoir à la Maison blanche.

Or, avec l’entrée dans la période actuelle de long downturn [soit la stagnation structurelle, théorie de R. Brenner], le système des partis subit à partir de 1980 environ des mutations profondes. Le pouvoir politique, à la place de l’investissement et de l’accumulation, commence à jouer un rôle de plus en plus direct dans le maintien de la rentabilité du capital. En s’appuyant sur la notion wébérienne de « capitalisme impérialiste » pour caractériser Rome, on pourrait parler ici de « capitalisme politique » : soit un mode d’activité de génération de profits dans lequel la rentabilité résulte pour l’essentiel de l’utilisation directe du pouvoir politique.

Au cours des décennies qui ont suivi (délocalisations, bulles financières et reprises économiques sans créations d’emplois des années 1990 et des premières années 2000), la politique américaine suit son cours sur le terrain consolidé du néolibéralisme : la conviction que la coordination assurée par le marché conduit mécaniquement à l’allocation souhaitable des flux d’investissement et donc à la croissance économique. Le néolibéralisme, ainsi défini, se trouve en crise profonde à partir de 2008. Les sauvetages d’entreprises opérés font apparaître au grand jour le rôle indispensable de l’État dans le transfert des surplus existants. Un gouffre s’est donc ouvert entre rentabilité et investissement : si les marges bénéficiaires remontent dès 2010, l’accumulation, elle, reste à la traîne. Selon A. Smithers, l’investissement productif (matériel) en pourcentage de la trésorerie d’exploitation a baissé de 20 points de pourcentage depuis 2000, cependant que les montants distribués aux actionnaires (dividendes et rachats d’actions) sont passés de 25 % à 45 % de la trésorerie d’exploitation.

Pour appréhender les effets de cette forte redistribution vers le haut sur le système politique, il convient d’examiner les coalitions de classe que les partis ont su mobiliser tant chez les élites (donateurs) que chez les électeurs. Si, au sommet, l’un et l’autre parti sont dépendants du secteur finance-assurances-immobilier, les deux coalitions se différencient aux niveaux inférieurs. Les Républicains sont solidement soutenus par les secteurs « polluants » de l’industrie manufacturière, les industries extractives, la grande distribution, la restauration et les grosses entreprises familiales. Les Démocrates, eux, peuvent compter sur l’appui des géants de la Silicon Valley, les secteurs de l’éducation, de l’information, de la culture et du spectacle, ainsi que de l’élite socioprofessionnelle : intellectuels médiatiques et universitaires, avocats, ingénieurs et autres partisans de l’utilisation de la science pour piloter la politique publique. Au niveau des classes dominantes, les Démocrates ont probablement une base plus large que les Républicains. Il semble ainsi que, au cours de la campagne, Biden a réussi à lever plus de fonds que Trump auprès de tous les secteurs majeurs de l’économie ou presque, hormis celui du pétrole et du gaz.

Les segments d’élite de ces deux coalitions ne recherchent pas tous les mêmes formes de redistribution. Le secteur financier a bien sûr bénéficié énormément de la politique monétaire appliquée depuis 2008, tout comme les entreprises ont bénéficié du crédit à bon marché. Quant aux mastodontes de la haute technologie et du divertissement qui soutiennent le DP, ils tiennent à la protection des droits de propriété intellectuelle, tandis que les industries extractives qui financent le RP cherchent plutôt à avoir accès aux terres du domaine public pour pouvoir les spolier à leur guise. Toutefois, seuls quelques sous-secteurs de niche – technologies de pointe, véhicules électriques, fracturation hydraulique – s’attachent à générer des bénéfices par le biais d’investissements dans des technologies permettant de comprimer les coûts et donc d’augmenter leur part du marché mondial. Ni l’une ni l’autre coalition capitaliste ne propose un projet de relance de l’accumulation.

Dans le même temps, cette recherche de rentes est devenue un phénomène de masse qui plonge ses racines dans la structure du marché du travail aux États-Unis, où les cadres et les professions intellectuelles supérieures représentent près de 40 % de la population active (les ouvriers représentant moins du quart). Quant aux secteurs d’activité les plus riches en emplois, c’est l’ensemble enseignement-santé-services sociaux : près du quart du total, alors que moins d’un emploi sur cinq se trouve dans l’industrie, le bâtiment et l’agriculture. Fait remarquable, le secteur finance-assurances-immobilier emploie à lui seul près de 10 millions de personnes, soit plus de 6 % de la population active.

Autrement dit, une part considérable de la population américaine – et pas seulement de l’élite – vit d’une façon ou d’une autre grâce à des « transferts sociaux », des assurances maladie aux droits d’inscription aux écoles, des impôts aux loyers… Et de même qu’au niveau des élites, à la base de la société les formes de redistribution réclamées diffèrent entre les deux coalitions. Cela se manifeste le plus nettement dans la polarisation en matière de niveau d’instruction. À l’issue d’un renversement dont on trouve des exemples ailleurs dans le monde, le RP est devenu le parti de ceux qui n’ont pas dépassé le secondaire, alors que le DP a une avance énorme parmi les diplômés du supérieur. En 2016, le RP a reçu 67 % des voix chez les blancs sans diplôme universitaire et cette influence est durable. Ce qui ne veut pas dire que les ouvriers constituent la base la plus importante du parti, qui serait plutôt à chercher dans les couches intermédiaires. Mais en tout cas, l’avance du DP chez ceux qui ont un master ou un doctorat est écrasante.

À rebours des théories courantes qui considèrent le niveau d’instruction comme un indicateur de classe sociale, il serait plus pertinent de souligner que les diplômés du supérieur peuvent prétendre à une sorte de rente qui serait hors de portée pour les non-diplômés. Les premiers ont donc de bonnes raisons de soutenir toute politique qui donne une prime à l’expertise et qui entraîne souvent des dépenses publiques. Les non-diplômés, eux, ont tendance à se méfier de l’expertise et des fonds publics qui la récompense. Bref, le conflit entre diplômés et non-diplômés revient en partie à un conflit autour de la redistribution.

Les types de redistribution qui plaisent à la base du RP ne sont pas les mêmes que ceux que réclament les Démocrates. Les Républicains privilégient des formes de générosité publique comme les subventions aux agriculteurs, les avantages accordés aux PME ou les mesures protectionnistes. À la place de la reconnaissance des qualifications, les électeurs du RP réclament un traitement préférentiel fondé sur les critères de race, d’ethnicité ou de citoyenneté. Ils demandent donc un meilleur contrôle de l’immigration et, plus généralement, une défense plus efficace des frontières et du statut de citoyen, qui auraient pour effet de réserver les mesures de redistribution aux seuls autochtones. En un mot : les deux partis sont des coalitions redistributives qui se livrent une lutte à somme nulle par le biais de mécanismes politiques permettant de transférer des revenus vers leurs soutiens en haut comme en bas de l’échelle. Dans un contexte de ralentissement de la croissance, le jeu politique s’est figé aux États-Unis dans une logique de forte polarisation qui laisse entrevoir peu d’espace pour une percée des uns ou des autres tant que le système électoral en place reste en vigueur.

Essor postmoderne de la politique charismatique

Compte tenu de la culture de l’image véhiculée par les mass media américains, la montée en puissance de la politique de la redistribution s’accompagne de l’émergence de rapports charismatiques entre élite et électorat, et cela depuis les quatre derniers cycles électoraux : l’admiration ou l’aversion viscérale pour des candidats-célébrités a surchargé les luttes politiques. Chez les deux grands partis, cette personnalisation extrême de la politique n’est que l’autre face de l’absence totale d’un programme de reconfiguration de l’économie en vue de faire redémarrer la croissance. Ces charismes rivaux n’ont toutefois pas le même contenu. Celui d’Obama faisait appel aux valeurs de la méritocratie ultra diplômée. Par comparaison avec Bill Clinton, Obama et sa famille ont scrupuleusement respecté les normes présidentielles américaines. Et pourtant, si Obama plaisait, c’était davantage en tant qu’individu qu’en raison de ses options politiques. À travers lui, les États-Unis étaient censés avoir vaincu leur héritage d’antagonisme racial et la simple vue de sa réussite devait suffire pour permettre au pays entier de se féliciter. En dépit de l’ampleur de la crise de 2008, aucun programme global de réformes (style New Deal, Fair Deal ou Grande Société) ne se manifestait au cours de ses mandats. Le sauvetage des banques et la « guerre contre le terrorisme » allaient se poursuivre subrepticement. La seule réforme d’envergure associée à sa présidence – l’Affordable Care Act (ou Obamacare) – n’était que le recyclage d’une proposition élaborée au départ par Mitt Romney, son adversaire républicain à l’élection de 2012.

Avec le charisme de Trump, on change radicalement de registre. Son mode de gouvernance « patrimonial » a fait un tabac auprès d’un électorat hostile au culte du diplôme. Trump fonctionnait pour l’essentiel par le biais d’ordres qu’il débitait en passant et considérait son équipe comme un groupe de compagnons de table plutôt que comme des responsables dont le rôle était défini par les institutions. Ce faisant, il a vite provoqué une levée de boucliers dans la haute fonction publique à laquelle Trump s’est employé à faire la guerre sans relâche. Il n’est que de voir les efforts de son gouvernement pour priver des milliers d’employés fédéraux de leur statut[les mettant à l’abri d’un renvoi sans motif valable] de fonctionnaires comme point culminant d’un projet d’épuration des « mauvais éléments », considérés comme les agents du deep state. On aurait tort pourtant de mettre cette hostilité entièrement sur le compte d’un désir libertarien de réduire la voilure du gouvernement fédéral. Si elle n’est pas incompatible avec une telle visée, elle découle bien plus de l’aversion de Trump pour le caractère impersonnel de l’esprit bureaucratique. D’un autre côté, dans les États-Unis du XXIe siècle, son style patrimonial souffrait d’un manque de légitimité traditionnelle, faute de quoi Trump a dû s’appuyer sur une forme très personnelle de charisme qui passait par Twitter et, vers la fin, des rassemblements électoraux. Rien ne démontre mieux l’instabilité de ce mode de gouvernance que le renouvellement constant du personnel et le manque de fidélité des anciens employés de la Maison blanche.

Mais en dépit de leurs différences, ces deux modes de gouvernance charismatiques ont pour effet d’élever le chef au rang de totem pour toute sa coalition redistributive : Obama pour les diplômés du supérieur, Trump pour les sans-diplôme. Pour l’un et l’autre parti, la cathexis a fini par remplacer les engagements programmatiques comme moyen de renforcer la base électorale. Quoique poussée à l’extrême par Trump, cette pratique traduit surtout le contexte général dans lequel doit s’inscrire l’activité des partis aux États-Unis. La campagne de Biden a au contraire mis en scène une sorte de cathexis à l’envers : au lieu de présenter des idées pour endiguer la pandémie et la crise économique, il a surtout souligné sa qualité de brave gars, d’homme honorable.

Logiques politiques

Autre différence importante entre les deux partis : leur logique politique dominante. Comme nous l’avons vu, le DP est actuellement le lieu d’une synthèse entre néolibéralisme et multiculturalisme. Il montre remarquablement peu d’intérêt pour les ravages économiques infligés au pays au cours des vingt dernières années. Les deux composantes de sa politique ont bien sûr des origines diverses. Le néolibéralisme, on le sait, a été développé comme doctrine économique par les théoriciens de la Société du Mont-Pèlerin, puis « naturalisé » aux États-Unis sous l’égide de Milton Friedman et ses collaborateurs au cours des années 1960 et 1970. Le multiculturalisme, en tant que mode d’action légaliste enraciné dans les mouvements des droits civiques et féministe, s’est développé à peu près dans la même période. Avec la marginalisation des éléments plus anticapitalistes de ces mouvements, une conception individualiste a pris le dessus : le « paradigme anti-discrimination », qui vise à favoriser l’ascension, dans le cadre du système existant, de membres des couches moyennes de ces groupes opprimés. Ce paradigme a connu une concrétion institutionnelle avec la création de bureaucraties, tant dans les universités que dans les entreprises, ayant pour mission de promouvoir la triade « équité, diversité et inclusion ». Des spécialistes des ressources humaines œuvraient pour l’adoption d’un ensemble de bonnes pratiques qui présentaient désormais les arguments contre les discriminations sous l’angle de la logique du marché : les entreprises ne resteraient compétitives que si elles trouvaient le moyen de tirer parti des talents que recelaient les salariés de tous les niveaux. C’était le début du lien étroit de ces bureaucraties de la diversité avec le néolibéralisme, qui persiste aujourd’hui.

L’idée centrale est l’«équité » : il s’agit de reproduire aux échelons supérieurs de cette société fortement inégalitaire la diversité raciale et sexuelle de la population. […] Supprimer l’« inéquité » – au sens d’augmenter la diversité – est clairement compatible avec le maintien, voire l’aggravation, des inégalités économiques. Le néolibéralisme multiculturel nous entraîne vers un capitalisme profondément inégalitaire mais rigoureusement équitable. Dans une telle société, la mobilité sociale pourrait être faible, mais pas pour des raisons de race ou de sexe. La Californie est à ce titre exemplaire. Ce territoire vaste et immensément riche est gouverné depuis des décennies par l’aile libérale-progressiste du DP. Et le bilan ? La Californie dépasse le Mexique pour les inégalités sociales et est en tête des États-Unis pour le pourcentage des habitants vivant au-dessous du seuil de pauvreté. À cela il faut ajouter une population vieillissante, un marché du logement qui est hors de prix pour la plupart des habitants ouvriers ou des couches moyennes, et des écoles publiques de mauvaise qualité. À mesure que l’activité industrielle se concentre de plus en plus dans le clinquant centre technologique de la Silicon Valley et de la région de San Francisco, la Californie a de moins en moins d’emplois ouvriers à proposer. Voilà en gros le modèle qu’offre le néolibéralisme multiculturel au reste du pays.

La logique politique dominante chez les Républicains a, elle, pour point de départ le constat que les perspectives d’emploi et les services publiques se sont détériorés, mais propose une analyse ultra-nationaliste et une stratégie néomercantiliste. L’analyse en question a été exposée par Jefferson Sessions dans les pages de la National Review, où il écrit : « Les quarante dernières années ont été marquées par une immigration massive et ininterrompue aux États-Unis qui coïncide avec la montée du chômage, la baisse des salaires, l’inefficacité croissante des écoles et un État-providence de plus en plus étendu. » Seule une forte réduction du niveau d’immigration légale et clandestine « permettrait une assimilation réussie et aiderait les millions de personnes qui luttent actuellement pour ne pas sombrer ».Le néomercantilisme machiste-nationaliste complète cette politique anti-immigrés par la notion de « souveraineté énergétique » – soit la libération du secteur des hydrocarbures pour jeter les bases d’une nouvelle phase de croissance économique – et des mesures protectionnistes.

Ce projet est obéré depuis le début par deux problèmes. D’une part, l’identification de l’immigration comme cause du déclin économique des États-Unis ne résiste même pas à une simple comparaison historique. Si on pourrait à la rigueur établir une corrélation entre la stagnation structurelle et le régime d’immigration existant depuis 1965, la mise en cause de l’immigration est démentie par la première vague gigantesque d’immigration, allant des années 1880 jusqu’aux années 1920, qui coïncidait avec la montée en puissance des États-Unis comme poids lourd industriel. D’autre part, des surcapacités pèsent sur le secteur de l’énergie, ainsi que sur les autres secteurs de l’économie mondiale. Une initiative en faveur de la souveraineté énergétique n’aurait donc guère la possibilité de générer un nouveau cycle d’accumulation. Le gouvernement de Trump avait beau mettre au rebut des pans entiers de la réglementation environnementale, il n’est pas parvenu à élaborer un modèle économique crédible qui puisse produire une croissance économique auto-entretenue ou des emplois bien rémunérés. Avant même la crise provoquée par la pandémie, son bilan économique était déjà bien médiocre.

Mais surtout, l’une et l’autre logique politique sont des projets de redistribution. Le néomercantilisme machiste-nationaliste prétend soutenir le prix de la force de travail grâce à des mesures anti-immigrés et protectionnistes, tandis que le néolibéralisme multiculturel plaide pour une distribution équitable des emplois et des revenus. Conformément à l’esprit du capitalisme politique, ni l’un ni l’autre ne propose un projet d’accumulation.

Ce serait une erreur de croire à une correspondance parfaite de l’une ou l’autre logique avec le DP ou le RP. Chaque parti a plutôt composé son propre mélange en puisant dans les deux logiques. Ainsi, le néomercantilisme machiste-nationaliste est certes devenu la tendance dominante du RP sous Trump, mais le parti a aussi eu, du moins jusqu’il y a peu, une aile de centre-droite d’orientation néolibérale-multiculturelle. N’était-ce pas Nixon à avoir donné ses lettres de noblesse au paradigme anti-discrimination, au même moment où il abandonnait les accords de Bretton Woods et l’ordre monétaire international de l’après-guerre ? De même, la diversité a occupé une place non négligeable sous le gouvernement de George W. Bush, qui a nommé Powell et Rice à des postes de premier plan et a consenti des efforts considérables pour s’attirer les sympathies des Latinos. Cet élément du camp républicain est aujourd’hui représenté surtout par le Lincoln Project.

Gènes dominants et récessifs

Les gènes dominants ou récessifs du DP sont l’inverse de ceux du RP. Si le néolibéralisme multiculturel y reste prédominant, le DP abrite également une version atténuée du néomercantilisme machiste-nationaliste. Dans un aveu partiel des limites de l’« équité » après les chocs de ces quatre dernières années, certains cherchent aujourd’hui à souder à leur projet une sorte de nationalisme économique néokeynésien. […]

Ruy Teixeira [l’un des théoriciens démocrates cités, qui plaide pour l’abandon de la politique identitaire, du catastrophisme sur le climat, de la phobie de la croissance et du technopessimisme au profit d’une économie qui crée de l’abondance pour tous] exprime bien sûr une réaction phobique contre l’une des évolutions les plus prometteuses de la politique américaine depuis une dizaine d’années : l’affirmation d’une logique sociale-démocrate au sein (et aussi en dehors) du DP. En tant que force politique, ce n’est pas négligeable : les Democratic Socialists of America (DSA) comptent 75 000 adhérents environ, et la campagne de Bernie Sanders pour l’investiture du parti en 2020 a totalisé environ 10 millions de voix. Les adhérents des DSA sont pour la plupart « des millennials menacés de déclassement » : 60 % d’entre eux ont un master, un doctorat ou un diplôme permettant d’exercer une profession réglementée, alors que les ouvriers ne représentent que 3 % du total. En 2016 Sanders avait affiché un score tout à fait honorable parmi les ouvriers blancs, puis en 2020 il a surtout séduit les électeurs latinos de Californie et du Nevada, surclassant Biden dans l’un et l’autre État.

Il n’empêche que le noyau dur de sa base électorale est constitué de CSP+ de rang inférieur ou en situation précaire du fait qu’ils n’auraient pas dépassé le premier cycle universitaire. En 2020, le groupe le plus important de donateurs à la campagne de Sanders était les ingénieurs en informatique. Quelle logique politique sous-tend donc le socialisme démocratique à la Sanders-DSA ? Parmi les idées clés, on peut citer la progressivité de l’impôt, les dépenses d’infrastructure, un système universel d’assurance maladie et l’expansion des services publics en général. Cela va certes au-delà de la simple « équité » puisqu’il s’agit de s’attaquer directement aux inégalités. Mais il est frappant de constater qu’on a ici aussi affaire à un projet de redistribution : Sanders n’a de cesse de réclamer « une redistribution matérielle massive financée par les bénéfices des grosses entreprises ». Or le principal inconvénient est que le socialisme démocratique en question repose sur les rapports sociaux qui accompagnent un capitalisme industriel fortement rentable, qui aujourd’hui ne représente au mieux qu’un lointain souvenir aux États-Unis. Ce qui fait défaut, c’est un socialisme qui correspond au régime du capitalisme politique qui gagne du terrain. Difficile à dire à ce stade quels contours aurait un tel socialisme.

Points de convergence

Les deux logiques politiques dominantes ont, en dépit de leurs divergences, des traits importants en commun qui reflètent les intérêts des grosses banques et des plus grosses entreprises non financières qui financent l’une et l’autre coalition politique. Cela se manifeste dans l’adhésion des deux partis à une orientation macroéconomique fondée sur des transferts politiquement médiatisés : lois fiscales et réglementaires, politique monétaire ultra-accommodante pour faciliter la tâche au secteur financier, sauvetages sans conditions de groupes importants et ainsi de suite. Et si ces deux logiques politiques n’ont pas tout à fait les mêmes conséquences sur le plan de la politique extérieure – le néolibéralisme multiculturel est favorable à une version de l’internationalisme à la Woodrow Wilson nimbé de promotion de la démocratie, tandis que le néomercantilisme machiste-nationaliste a lancé sous Trump une version cassante du « réalisme » (« l’Amérique d’abord ») –, les deux stratégies impériales ont dans la pratique pas mal en commun. Pour dresser un bilan détaillé de l’héritage national et international du gouvernement de Trump, il faudra laisser de côté l’hystérie l’entourant – alimentée non seulement par le Président lui-même mais aussi par les Démocrates au Congrès sous la direction de Nancy Pelosi – pour en examiner le contenu effectif.

Les premiers pas de Trump sur la scène internationale semblaient annoncer un retour à l’isolationnisme qui a fait hurler les acteurs établis de la politique impériale américaine, tant cela représente une rupture avec le dispositif fondamental d’alliances qui avait encadré l’hégémonie mondiale des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trump avait jeté aux orties l’Accord de partenariat transpacifique conçu pour isoler la Chine tout en montant une guerre commerciale contre celle-ci, donné l’accolade à Kim Jong-un et abandonné l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Il avait même envisagé un retrait américain de l’OTAN. Mais une ligne plus classique a progressivement repris le dessus et le consensus en matière de politique étrangère montre à l’heure actuelle une forte convergence avec l’attitude du gouvernement de Trump envers Pékin. (Il s’agit pour beaucoup de préserver l’objectif historique de la politique étrangère américaine, qui est de protéger les alliés contre les ingérences d’une puissance régionale despotique.)

Le non-dit dans ce cas est que la puissance hégémonique mondiale poursuivra ses ingérences à elle. Le nouveau gouvernement Biden ne sera pas en désaccord. Comme l’écrivent les nègres de Biden dans son manifeste publié en janvier 2020 dans Foreign Affairs : les priorités sont d’abord d’assurer que la Chine n’atteint pas le niveau de grande puissance mondiale, ensuite d’abandonner les tentatives peu judicieuses pour transformer le Moyen-Orient tout en sécurisant les intérêts géopolitiques clés des États-Unis dans la région et de profiter des pressions exercées par Trump sur l’Iran pour imposer un accord encore plus exigeant sur le nucléaire, et enfin de rétablir de bons rapports avec les alliés de l’OTAN, et cela pour pouvoir les amener à souscrire aux deux points précédents. La démocratie sera valorisée en principe – c’est « la source profonde de notre puissance », comme l’affirme Biden – mais appliquée sélectivement en pratique.

Sur le plan de la politique intérieure, on peut répartir en trois catégories les « réussites » des années Trump. D’abord, les mesures qui, comme la politique envers la Chine, sont en train d’être débarrassées de leurs aspects les plus trumpiens mais qui seront maintenues pour l’essentiel. Une réglementation plus stricte de l’immigration en fait partie : entre 2016 et 2019, l’immigration a baissé de moitié, du moins en partie sous l’effet d’une répression sévère le long de la frontière mexicaine. Si certaines des mesures machistes-nationalistes les plus agressives, comme la politique infiniment cruelle de séparation entre parents et enfants instituée sous Jefferson Sessions, ont été annulées par les tribunaux, les collaborateurs de Biden semblent prêts à garder nombre des restrictions récentes.

Ensuite, des mesures comme la baisse de l’impôt sur les sociétés ou les nominations à la Cour suprême, domaines où la ligne de Trump était en phase avec les priorités passées du RP. L’adoption de ces mesures doit beaucoup à Mitch McConnell, chef de file des Républicains au Sénat ; nulle trace de rupture radicale dans ce cas. Les magistrats nommés par Trump – plus de cinquante juges des cours d’appel et trois juges de la Cour suprême – sont certes très à droite, mais ils sont plutôt plus nombreux que ceux nommés par les présidents républicains précédents à être issus d’une des grandes écoles de droit du pays. Ce sont les rapports de force au Sénat qui détermineront si ces nominations apparaîtront finalement comme une victoire à la Pyrrhus, compte tenu de la réflexion actuelle chez les Démocrates sur la possibilité d’une réforme du système judiciaire pour pouvoir faire à leur tour les nominations qui leur conviennent.

Pour finir, la réponse de Trump à la pandémie du Covid-19 mérite d’être classée à part. La valse continue du personnel de la sécurité nationale a conduit à une situation où John Bolton a pu décider unilatéralement de démanteler la cellule de gestion des pandémies au sein du Conseil de sécurité nationale, qui aurait pu servir de système d’alerte face au virus. Puis, une fois que celui-ci avait commencé à se propager, la Maison blanche a réagi avec un mélange d’incompétence et d’inconscience. Certes, peu de pays ailleurs qu’en Asie de l’Est ont réussi à endiguer de façon durable le coronavirus, mais le fait à retenir sur les États-Unis est qu’aucun aplatissement de la courbe des contagions et des décès n’est à signaler, des pics ayant été atteints à partir de plateaux déjà étonnamment élevés. Le nombre de morts en bout de course sera vraisemblablement près d’un demi-million.

Dans ce contexte, la grande source de perplexité concernant les élections de 2020 est la mobilisation massive des Républicains. On a ainsi vu surgir deux vagues symétriques qui se sont brisées l’une contre l’autre. La meilleure grille de lecture face à cette mobilisation exceptionnelle de l’électorat est qu’elle découle de la fusion directe de l’économique et du politique qui caractérise la vie des États-Unis aujourd’hui. C’est précisément la nature de l’économie comme un jeu à somme nulle qui donne tant d’intensité au paysage politique. Et l’avenir du néomercantilisme machiste-nationaliste ? Celui-ci conservera vraisemblablement beaucoup de sa popularité auprès des élites comme de la population dans son ensemble. De toute évidence, le secteur extractif et des combustibles fossiles, tout comme les industries les plus polluantes, résistera bec et ongle à toute tentative sérieuse pour décarboniser l’économie. En outre, la diabolisation de la « classe ouvrière blanche » par les tenants du néolibéralisme multiculturel continuera d’inciter des couches significatives de celle-ci à soutenir les « combattants de la liberté » les plus divers. Ce ne serait pas étonnant de voir Tucker Carlson [animateur de télé très pro-Trump] comme candidat à la présidence en 2024.

Bon nombre des analyses faites depuis le scrutin reprochent à la campagne de Biden de ne pas avoir emporté le Congrès. À gauche, certains semblent penser qu’une orientation sociale-démocrate plus classiste aurait mieux marché. Or il est permis d’en douter. Biden a eu plus de suffrages que tout autre candidat présidentiel de l’histoire du pays, et cela sur fond d’un taux de participation impressionnant : 66 % des Américains ayant le droit de voter, soit plus de 6 points de plus qu’en 2016. Dans plusieurs États, le taux de participation a été supérieur à 70%. Aspect le plus frappant, Biden aura ouvert une nouvelle voie vers la Maison blanche qui passe par l’Arizona et la Géorgie, deux États situés dans la sunbelt. En somme, les Démocrates peuvent se targuer d’avoir obtenu un niveau de mobilisation historique chez leurs électeurs. Seuls quatre présidents sortants ont perdu la Maison blanche depuis 1932 : Hoover, Carter, George H. W. Bush et aujourd’hui Donald Trump. Certes, jugé à l’aune de ces revers, Biden a gagné de justesse, soit probablement de 4 points de pourcentage du vote populaire lorsque tous les scrutins auront été comptés, à rapprocher de l’avance de 17 points pour Roosevelt en 1932, de 10 points pour Reagan en 1980 et de 6 points pour Clinton en 1992.

Par ailleurs, Biden semble avoir fait nettement mieux que Trump dans la course aux contributions. Les dépenses de campagne pour la présidentielle et les élections à la Chambre des représentants ont dépassé au total les 10 milliards de dollars. À la mi-octobre, Biden avait déjà réuni une somme qui donne le tournis – 938 millions – dont 62 % avait été fourni par de gros contributeurs individuels donnant chacun plus de 200 dollars. Trump, quant à lui, n’a pu lever « que » 596 millions, dont 55 % était dû aux gros donateurs. Biden a également écrasé Trump en matière de fonds levés auprès des « comités d’action politique » et d’argent de l’ombre (dark money), avec un montant total de 696 millions de dollars, contre 353 millions seulement pour Trump. Quand tout est mis bout à bout, on voit que la campagne de Biden aura dépensé 22 dollars par électeur, alors que celle de Trump aura montré plus d’efficacité puisqu’elle s’en sera sortie avec une dépense de 14 dollars environ par électeur. À présent que la voie vers la Maison blanche est ouverte, les enjeux politiques sont très gros. On n’a pas encore touché le fond de la récession, ni aux États-Unis ni à l’échelle mondiale. Un gouvernement Biden faible qui serait incapable de maîtriser la pandémie et le chaos économique qu’elle a occasionné aura vite fait de rappeler aux électeurs les raisons qui avaient poussé beaucoup d’entre eux à préférer l’ancienne vedette de la téléréalité.

Quelques interrogations sur la « reproduction rétrécie » à l’heure de la croissance molle

Dans la mesure où ne pensons pas avoir de réponses toutes prêtes aux questions que pose la phase actuelle de croissance molle, nous ne pensons pas inutile de faire circuler entre nous des articles issus des experts économiques convoqués par les différents médias. Nous pensons qu’il y a souvent plus à en tirer, à condition de garder une distance critique suffisante, que dans une référence constante aux théories historiques sur la crise, répétées à satiété et plaquées de façon artificielle sur les transformations actuelles du capital.

Voici un exemple de ces échanges : Lire la suite →