Variété de la critique extractiviste

Nous publions ici les remarques de Frédéric suite à notre texte Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme ; et à la suite, la réponse de J.Wajnsztejn.
Bonne lecture


Bonjour,

Je me permets de réagir par rapport au texte de Temps critiques, « Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme ».

Je regrette que cet article méconnaisse le contexte d’émergence et de développement des réflexions anti ou post-extractivistes en Amérique latine, s’en servant comme une énième démonstration des ravages du postmodernisme, du décolonial et « d’un effacement des luttes concrètes ». Je le regrette d’autant plus que je lis toujours avec intérêt les analyses de Temps critiques.

Le terme néoextractivisme a notamment été mis en avant par Eduardo Gudynas à un moment charnière ; celui du tournant des années 2000 qui s’est caractérisé en Amérique latine par une triple dynamique : le virage à gauche (Venezuela, Bolivie, Équateur, Brésil, etc.), l’explosion des échanges avec la Chine – devenu en l’espace d’une quinzaine d’années le deuxième partenaire commercial du continent et la première destination des importations de plusieurs pays d’Amérique du Sud – et le boom des matières premières. Il s’agissait avec ce terme, néoextractivisme, de critiquer (radicalement) les choix politiques des gouvernements de centre-gauche – en gros, tirer mieux parti des ressources naturelles en les taxant davantage, voire en les nationalisant, pour financer des politiques publiques et d’aide sociale –, en pointant du doigt leur point aveugle écologique (pour faire court) et en interrogeant à nouveau frais la dépendance, le développement, l’impérialisme – la relation avec la Chine est-elle, comme elle le prétend, la marque de rapports de solidarité Sud-Sud ou le marqueur d’un nouvel impérialisme ? – et le capitalisme ; existe-t-il une alternative à l’extractivisme au sein du capitalisme ?

Au cours du dernier quart de siècle, le débat autour de l’extractivisme a traversé les réflexions et les luttes – et elles sont nombreuses et intenses – de l’Amérique latine et divise les mouvements sociaux. À l’encontre de ce qu’affirment les auteurs de l’article, ces réflexions ne sont pas (originellement) issues des courants décoloniaux – dont ils se distinguent profondément – ni de la décroissance – envers laquelle Gudynas et d’autres se montrent très critiques – et se concentrent sur le contexte et l’expérience latino-américains (et surtout sud-américains) et principalement quelques produits marqueurs (minerais, pétrole, soja et, ces dernières années, lithium).

Ces mouvements méritent d’être discutés et critiqués, mais pas sous une forme inutilement polémique et caricaturale qui témoigne d’une méconnaissance sinon d’un mépris des théories et des luttes en Amérique latine afin de servir opportunément une critique « globale » depuis le carcan français.

Cordialement,
Frédéric


Frédéric, bonjour,
Nous prenons acte de ta critique.

Elle vise juste sur 2 points : tout d’abord en disant que notre approche sous-estime le rôle de la critique de l’extractivisme sud-américain et son rôle historique et actuel. Il est vrai que le texte comprend une part polémique qui vise l’utilisation abusive qui est faite de ce terme dans la vulgate d’ex-gauche et jusque dans Lundi matin, par exemple ; ensuite parce que notre critique des particularismes viendrait englober celle de l’idéologie extractiviste au mépris de sa spécificité et des débats qui l’agitent si c’est le cas comme tu le dis ; ce qui est en partie vrai puisque le sous-titre de la brochure indique qu’il n’y a pas que l’extractivisme qui est visé comme notion, mais un certain nombre d’autres notions, qui toutes, nous paraissent participer d’un réductionnisme du capitalisme.
Bonne fin de journée,

Pour Temps critiques,
J.Wajnsztejn

L’extractivisme comme naturalisation du capital

Les notes qui suivent ont été écrites par un camarade à qui nous avions envoyé la première mouture de notre nouvelle brochure((Cf. Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme)) pour d’éventuelles remarques. Elles sont venues un peu tard pour être intégrées, mais il en a fait des notes indépendantes qui méritent d’être connues, d’où leur parution sur le blog.

Ce qui relie ces notes à notre brochure c’est qu’elles ne cherchent pas à exprimer une « position  théorique et politique »  (en ce moment on trouve de tout au gré de la mode des essayistes et des médias comme l’indique notre sous-titre), mais un point de vue politique, par exemple ici, sur la question de « l’extractivisme »…


– « Extractivisme » est un mot aussi cache-sexe et confus que celui de « productivisme » (et donc d’« anti-productivisme »).

– Rappelons que le terme de « productivisme » a été forgé au cours des années 1930 par le groupe de L’Ordre nouveau (dans sa revue éponyme 1931-1939) composé de Rougemont, Daniel-Rops, Robert Aron, Dandieu, Dupuis, Chevalley, Marc, Loustau, J. Jardin… (personnages que l’on retrouvera pour certains dans la formalisation de l’écologisme à l’orée des années 1970 comme Denis de Rougemont et Claude Chevalley). Pour ces personnalistes anti-communistes et apparemment anti-capitalistes, il s’agit alors de dénoncer les outrances industrielles et machinistes de l’Union soviétique comme des États-Unis d’Amérique, sur un mode proche du tandem Ellul-Charbonneau sans que les deux courants ne se rejoignent vraiment.

– Au sens strict, « extractivisme » renvoie à « extraire », sous-entendu quelque chose de la terre. Dans son sens originel, effectivement latino-américain, il concerne essentiellement la mine et la foresterie, deux domaines économiques qui sont cependant assez différents. Au sens logique, « extractivisme » devrait aussi concerner l’agriculture (puisque les plantes cultivées le sont dans la terre et extraites de la terre). Dans les cas, c’est la « terre » qui est concernée (le sol et le sous-sol pour être plus précis) ce qui relève d’une approche écologique et écologiste, (la nature en premier lieu) et non d’une approche socio-économique (la société et l’économie en premier lieu).

– Le concept d’« extractivisme » renverse donc l’approche socialiste au profit d’un supposé matérialisme qui, en réalité, ouvre la voie aux visions mystiques (Pachamama, Gaïa, etc.).

– D’un point de vue strictement « écologique », l’ouverture d’une mine à ciel ouvert, même géante, ne pose pas de problème majeure « à la terre » (le dirait-on d’une coulée de lave d’un volcan actif), à l’exception de l’hydrosystème (et en ce cas, hors des régions désertiques ou semi-désertiques qui sont précisément les plus concernées par ce type d’activité économique), ce qui n’est pas le cas des populations locales que l’on dépossède, salarie ou pollue, évidemment. Derrière l’« extractivisme », il y a aussi le fantasme du « small is beautiful » qui implique que ce qui est grand, est mal.

– L’autre sous-entendu de ce concept est « extraction à outrance », ce que ne seraient pas les autres activités extractives comme l’agriculture (notamment vivrière). On voit rapidement les limites d’une telle approche (« à outrance » de quoi ?).

– Le -isme introduit l’idée qu’il s’agit d’une idéologie, très structurée, culturellement identifiable (à bas l’Occident, mais on ne dit rien sur la civilisation sinisée qui a beaucoup défriché et beaucoup extrait), et condamnable par le supposé « Sud global » qui en serait la première victime (que dire de la meseta castillane qui hérite d’un historique défrichement massif). N’insistons pas sur l’aporie de ces concepts comme  « Sud global », erzatz du feu « Tiers Monde » qui masquent en réalité la grande diversité du Sud en question (comme du « Nord » d’ailleurs) ainsi que le rôle des bourgeoisies locales qui « extraient », au nord comme au sud. Les bourgeoisies latino-américaines et africaines contestent l’hégémonie des bourgeoisies ex-coloniales (bien qu’elles en soient issues) sur le mode de la concurrence. Point.

– Le Brésil a depuis longtemps dépassé le seul cadre de l’« extractivisme » « classique » car son économie est très diversifiée. On peut presque en dire autant des émirats pétroliers qui sont devenus des places financières et tertiaires. Quant à ce qui serait l’« extractivisme forestier » de la Thaïlande, il a contribué à son décollage industriel dans les années 1970-1980, mais, depuis, l’État thaïlandais protège ses forêts (qu’il ne laisse pas aux multinationales), ce qui ne l’empêche d’exploiter celles de son voisin cambodgien (les « petits impérialismes »). Évidemment, les candidats au pouvoir de gauche dans « les Suds » ont besoin d’élargir leur argumentaire idéologique puisque le socialisme ne fait plus vraiment rêver.

– L’extraction minière n’est pas forcément corrélée avec les grandes villes, dans leur genèse comme de nos jours. Mettre l’accent sur elle fait oublier que ce sont dans les métropoles que s’organise la gouvernance capitaliste. Je mets de côté la discussion sur l’absence d’« un plan du capital ».

– Je suis en désaccord avec la vision de Fressoz. Certes, les sources d’énergie sont cumulables, mais elles sont aussi substituables. L’usage de l’huile de baleine, très prisée au cours du XIXe siècle, a pratiquement disparu. L’usage du charbon de bois a disparu dans les pays « développés », mais il existe encore dans les pays pauvres, surtout dans les campagnes. Mais on peut difficilement le mettre sur le même plan que le pétrole ! En fait, Fressoz, comme la quasi-totalité des écologistes, raisonne encore en « histoire » alors qu’il faut raisonner en « géographie », plus précisément en « géographie historique ». Ils négligent le fait que l’humanité est passée de un milliard à huit milliards de personnes en un siècle et demi. Ou, plutôt, il interprète la démographie à leur façon : la non-régression des charbonnages, par exemple, devrait être recalculée en rapport avec le couple production/population à telle ou telle période. Cela permettrait de voir la place croissante occupée par les hydrocarbures et le nucléaire qui, de fait, relativise l’importance du charbonnage (mais il faut attaquer les méchants Chinois ?).

Par définition, la production et la consommation, quelles qu’elles soient, ne peuvent qu’augmenter, à moins d’en rester à une vision primitiviste, celle-là même qui a été dépassée par les conditions qui ont précisément entraîné cette croissance démographique.

Puisque Fressoz et les idéologues écologistes radicaux refusent de voir que le capitalisme vert organise bel et bien une « transition énergétique » — laquelle fut plus ou moins appelée de leurs vœux, d’ailleurs, par les écologistes des années 1970 —, ils sont pris au piège de leur pureté idéologique et tente de la contourner par tous les moyens. La transition est en marche !

– Il faut faire attention aux attendus exacts du Club de Rome. Selon le Rapport Meadows de 1972, « la maîtrise de la fission nucléaire a déjà permis de reculer la limite de nos disponibilités en énergie, récemment fixée par les réserves de combustibles fossiles » (p. 239). Tout est dit, ou presque (NB : cf. la relance actuelle de l’électro-nucléaire pour « sauver le climat »).

Fondé sur la cybernétique et le culte de la « croissance exponentielle », le Rapport Meadows ne vise qu’à réorganiser la gouvernance capitaliste sur une base scientiste.

– Concernant plus spécifiquement les hydrocarbures, il ne donne aucun chiffre de production en tonnage, et, en réalité, il en parle très, très peu (ce qui ne sera pas le cas du 4e rapport au Club de Rome de 1978), aussi incroyable que cela puisse paraître (il suffit de le lire vraiment). Mon hypothèse concernant cette occultation : le montage américain du premier choc pétrolier est alors en cours de préparation, il faut rester discret sur cette question.

La lecture pétrolière du Rapport Meadows est une escroquerie ex post.

En revanche, il donne de nombreux chiffres, en valeur relative toutefois, à propos des minerais (sauf l’uranium !), à propos desquels il se plante d’ailleurs totalement dans ses prévisions prospectives. En fait, le Rapport Meadows se concentre sur quatre thèmes : la démographie, les terres arables (avec l’alimentation quantitative), la pollution, la technologie. L’objectif, très cybernéticien et bourgeois, est celui d’un « équilibre global ».

– L’opposition factice entre capitalisme de prédation et capitalisme de production est une opération idéologique qui rappelle celle du fascisme historique (mussolinien, notamment). C’est là qu’on retrouve l’idéologie de L’Ordre nouveau des années 1930 qui a largement flirté avec le fascisme (le Convegno de 1935 à Rome). Cette opposition est recyclée par l’écolo-gauchisme en Amérique latine, sur fond d’anti-colonialisme et d’anti-impérialisme nationalistes qui font oublier la responsabilité des élites locales, et, par effet de mode, ainsi que par errance intellectuelle, par sa réplique occidentale qui a oublié les rapports de classe et la logique du capital.

– Cela n’empêche pas l’existence de groupes dirigeants vraiment prédateurs, mais dont il faudrait définir la nature et le niveau État par État.

– L’« extractivisme » est l’un des derniers gadgets à la mode, venu décidément de l’Amérique (du Sud en miroir du Nord), qui contourne la problématique de fond du capital et de l’État, c’est-à-dire de leur logique (profit et pouvoir, en résumé). Il se pare d’une bonne touche verte qui, décidément, s’évertue à naturaliser le social. Dans les groupes de discussion, les partisans (souvent obsessionnels) de l’« extractivisme » ont beaucoup de mal à décrocher de leur grille de lecture, et tout cela s’apparente à une nouvelle croyance. J’ai assisté à une conférence de Céline Izoard, intellectuelle de l’« extractivisme » : c’était assez pathétique, incroyable manque de connaissances historiques et de profondeur, ineptie sur le Club de Rome, mais elle est « tendance ».

– Je partage donc une grande partie des critiques formulées par le texte (en particulier p. 5).

PhP, le 11 janvier 2026.