Suite des échanges autour des rapports entre technologie et emploi

Cet échange de courrier entre Larry Cohen et J.Wajnsztejn poursuit la discussion autour des transformations du procès de production capitaliste et particulièrement du rôle qu’y joue l’intégration de la technoscience. Ici plus précisément la discussion est centrée sur les rapports entre automation et emploi ; et nous partons, comme dans la lettre précédente d’une présentation d’un article non traduit de la New Left Review sur la question, mais présenté et commenté par Larry Cohen.
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Quelques nouvelles de Paris

Manifestation syndicale du 12 décembre

Après l’allocution du premier ministre le 11 décembre, la CGT a appelé à une manifestation le lendemain, jeudi 12. Sur un relai médiatique parisien (« Démosphère »), le rendez-vous est censé être à 12 h à Nation.
En fait à cette heure il n’y a personne hormis les cars de Gendarmes mobiles.

La manif aurait « été décalée » pour 14 h vue la précipitation avec laquelle elle a été décidée. Vers 13 h arrive le service d’ordre de la CGT. Il est plaisant de constater qu’on peut aujourd’hui discuter avec lui. Il est vrai que parmi celui-ci figurent des enseignants (où sont passés les gros bras staliniens ?). Ils ne se font aucune illusion sur la manifestation puisque, selon leurs propres dires, elle a juste été décidée pour répondre symboliquement à Philippe et ne pas laisser trop de temps entre deux « temps forts ». Mais de « temps fort » il n’y aura là qu’une caricature, les manifestants étant bien peu nombreux et les drapeaux gauchistes plus nombreux que les grévistes. Même les autres syndicats ne sont pas là.

En fait, pour être juste, il y a eu des appels à faire de petites manifestations locales à la suite des AG de grévistes du matin.

Dernière impression : les membres de base du SO de la CGT se demandent en fait pourquoi ils sont là et ils ne semblent pas tant craindre d’hypothétiques BB que la police. Je les renseigne sur ce qui s’est passé le 10 décembre à Lyon entre SO CGT et bacqueux et ils semblent persuadés d’être dans le collimateur de la police depuis la manifestation du 1er mai 2018.

La courte manifestation se passe sans incident.

Manifestation des Gilets jaunes le samedi 14 décembre

Le départ a été fixé à 13 h 30 à la station Trinité proche de Saint-Lazare qui se trouve sur l’une des deux lignes automatiques du Métro qui fonctionnent à plein. C’est une manifestation déclarée par le groupe de Gilets jaunes « Décla ta manif1» qui est plus ou moins dirigée par une femme très combative ancienne de Nuit debout, mais très contestée par ailleurs pour sa ligne « autonome » par rapport à d’éventuelles convergences. Dis autrement, elle est accusée de sectarisme et de trop se mettre en avant. C’est ce groupe (création le 28 décembre 2018) qui a appelé à la première manifestation parisienne déclarée le 5 janvier 2019 pour que les manifestations puissent perdurer malgré la répression.

Le rendez-vous pour les acharnés a été fixé à 10 h 30 et effectivement, à cette heure-là il y a déjà une cinquantaine de Gilets jaunes qui font du bruit et affichent pancartes, chantent slogans. Leur nombre monte vite à 100-150.

De nombreux tracts sont échangés. « Plateforme jaune » s’oppose à la fausse démocratie qui n’est en fait que la « démocratie patronale ». Elle s’oppose à tous les RIC et autres RIP et appelle à des comités de lutte avec délégués révocables. Le groupe « Gilets jaunes constituants 91 » distribue un tract plus inquiétant dans un « manifeste politique » antimondialiste et contre les principaux ennemis que sont la finance et la spéculation. Sans être fasciste, la tonalité est souverainiste. Il n’est d’ailleurs pas fait référence au peuple (contrairement à « Décla ta manif »), mais au « peuple français ». Un autre groupe de constituants « les ateliers constituants » proposent un programme plus classique autour de l’instauration du RIC au cours d’une première phase de transition démocratique œuvrant pour une nouvelle constituante. La continuité de ce processus réglerait le problème de la révolution et des forces de l’ordre qui pourraient garder leur fonction pendant cette période et ne pourraient donc que se rallier au mouvement.

Des manifestants originaires de Belgique distribuent un tract sur leur résistance réussie à la réforme de la retraite par un système à points. Ils rappellent que cette réforme est impulsée par l’Union européenne.

Un « Manifeste communiste » contre l’argent est aussi largement exposé. Bref, une sorte de cour des miracles politique, mais avec une proportion importante de « visiblement pauvres » d’un âge assez avancé. Beaucoup plus d’hommes que de femmes aussi.

La manifestation va faire le tour des beaux quartiers, mais pas ceux de la consommation de luxe comme en décembre de l’année précédente, mais ceux des belles habitations du XVIIe arrondissement en direction de la porte Champerret pour finir à la Défense. La manifestation est complètement encadrée : devant, derrière, sur les côtés, il est quasiment impossible de la quitter. C’est semble-t-il le cas tous ces derniers samedis. Il y a environ 2000-2500 personnes avec des participants un peu plus mélangés en âge, sexe et origine sociale.

Aucun incident, même si quelques apprentis BB gueulent ACAB de temps en temps. Les gens discutent beaucoup par groupes. On me montre six manifestants du groupe Ananas lié à Dieudonné ! Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils sont entre eux.

La manifestation se disperse sans incident sur l’esplanade vers 17 h. Un rendez-vous « sauvage » est suggéré vers les Halles…

Manifestation syndicale du mardi 17 décembre

Le rendez-vous est à République à 14 h. Forte présence des Gilets jaunes qui, dès 12 h 30 montent sur la statue, lancent des fumigènes et font un foin de tous les diables. Les passants et autres manifestants font des photos.

Un ordre de cortège a été établi (comme d’habitude à Paris il est tiré au sort entre syndicats) et cette fois la CGT est reléguée en queue ce qui ne va pas lui permettre de faire régner l’ordre comme elle a su le faire le 10 décembre. Ce sont les étudiants puis la FSU qui sont censés ouvrir le cortège. En fait, c’est l’imbroglio complet, car la police est venue fermer la manif derrière un présumé cortège de tête qui n’existe pas. Le but est, dès le départ, de scinder la manifestation en plusieurs tronçons. Alors que les manifestants en aval des cordons et camions de police essaient péniblement d’avancer, les manifestants qui se sont retrouvés en amont essaient de revenir en arrière. Pagaille monstre. Les manifestants en amont essaient de repousser les forces de police en poussant sporadiquement, mais il y a peu de détermination, une incompréhension par rapport à la stratégie policière plus qu’une révolte contre celle-ci. Finalement, au bout de presque une heure de tergiversations la police abandonne l’idée de scinder la manifestation (peut-on appeler ça une victoire de notre part ?) et nous progressons en un seul cortège, mais complètement encadré devant derrière et surtout sur les côtés. Toutes les rues adjacentes sont bloquées par des cars ou camions et des forces de l’ordre qui semblent insensibles aux quolibets et aux remarques indignées. Mais, plus dangereux, de temps en temps, les forces de l’ordre dont certaines doivent rester mobiles, peinent et prennent du retard ; elles déboulent alors sur les trottoirs par groupes de 50 ou cent en bousculant littéralement tout sur leur passage au risque de chute de manifestants qui ne se retireraient pas assez vite. Quand on leur fait remarquer, ils répondent par la menace.

Cette situation va perdurer jusqu’à Bastille où un regroupement partiel s’effectue. Quand elle repart, elle semble encore avoir perdu de son dynamisme qui n’était déjà pas évident. Par ailleurs la police se fait de plus en plus présente (le retour d’une « police de proximité » en quelque sorte) et les provocations policières vont commencer à partir de Reuilly-Diderot. Les grenades explosent et une charge s’en suit, matraque au vent. Résultats quelques blessés à la tête (apparemment peu grave) soignés par des street medics. Les manifestants hésitent, beaucoup reculent puis finalement on avance de nouveau et cinq minutes ne se sont pas passés que l’on ne voit des bacqueux courant sur le côté faisant une incursion sauvage au milieu de la manifestation et en fait la traversant sans que l’on sache après qui ils en ont. Sans doute leur a-t-on fait savoir qu’il y avait quelques hommes en noir qui se regroupaient.

Les manifestants en sont quittes pour la peur. Plus rien ne se passe jusqu’à Nation où sporadiquement s’échangent lancers de projectiles divers contre grenades. À partir de 17 h 30 la police annonce qu’elle va évacuer la place. Avec la tombée de la nuit, les projectiles redoublent, les gaz aussi. Fin de l’épisode.

J.

  1. Sur leur tract, on peut lire un écusson indiquant : « Gilets jaunes pour la démocratie ». Le pouvoir au peuple, dissolution assemblée nationale, création d’une constituante. Dans sa déclaration de principe le groupe s’adresse « au mouvement » en dehors donc de tous les corps intermédiaires et militants. Le groupe se veut un lieu d’accueil des convergences de toutes les urgences : politiques, sociales, écologiques. Son vœu d’une manifestation à la fois non violente et déterminée est néanmoins entachée d’une forte empathie pour les forces de l’ordre qui ne seraient pas majoritairement contre nous. []

Compte rendu partiel de la journée du 9 décembre 2019 à Lyon

Partiel car centré sur les lycées mobilisés pour dénoncer l’action de la police la semaine dernière devant le lycée Ampère-Saxe et la blessure à la face par balle de LBD d’un jeune élève de 15 ans.

Dès 8H du matin, le blocage d’Ampère-Bourse est important avec 300 élèves qui bloquent les portes avec des poubelles et autres obstacles. La police est présente mais regarde de loin contrairement à décembre où elle intervenait très rapidement. Le blocage a aussi lieu à l’annexe d’Ampère-Saxe.

Quelques poubelles s’enflamment, la police avance puis recule. Je me fais insulter par le porteur de LBD qui me dit que je devrais avoir honte d’être là à mon âge. L. lui répond vertement et moi de même. Il s’éloigne. Quelques délégués partent à l’AG de la Bourse, mais le blocage tient. Quelques nouveaux feux de poubelles et des élèves bloquent une porte de derrière que l’administration tient à garder ouverte. Un peu de dispersion, de relâchement d’attention et la police en profite pour procéder à deux arrestations de lycéens. Pas de réaction véritable car l’occupation s’est effilochée.

Le rendez-vous de l’après-midi avait été fixé, au cours du W-E, à 14H devant l’annexe d’Ampère-Saxe et les enseignants et autres grévistes étaient censés s’y joindre. Mais en fait, par on ne sait quel tour de passe-passe les syndicats changèrent du tout au tout en convoquant au dernier moment la manifestation sur la place Jean Macé.

Résultat : les lycéens, désorganisés, sont dans la nature. Il n’y en a plus devant le lycée et guère plus à Jean Macé.

Une manifestation d’à peine 500 adultes (il n’y a même pas les étudiants qui pourtant ont eu une AG dans la matinée !) déambule lentement et à sa tête tout ceux qu’on n’a pas vu depuis plus d’un an, les leaders de la CNT qui enfin peuvent reprendre une tête de cortège drapeaux au vent d’autant que s’il y a des enseignants dans le cortège, enfin on peut le supposer, il n’y a pas de drapeau de la FSU et encore moins de cégétistes à par quelques cheminots venus à titre de grévistes, mais pas avec l’attirail syndical. Devant le lycée il y a un arrêt en hommage au lycéen avec prise de parole au micro par un apprenti bonze de la CNT. J’essaie d’intervenir sur le trottoir devant le lycée pour le renvoyer à ses misérables magouilles politiciennes, mais je n’ai pas de micro, il y a du bruit et à part quelques déçus ou coléreux qui se mettent aussi de côté sur le trottoir, tout reste bien dans l’ordre et la dignité. La manif s’ébranle à nouveau car vous savez (et même les déçus le disent) : il ne faut rien sacrifier à l’unité et l’essentiel est demain… D’ailleurs, l’essentiel n’est-il pas toujours pour demain quand certains sont prêts à faire avaler toutes les couleuvres et que d’autres sont prêts à les avaler…

Une remarque finale : pourquoi depuis décembre 2018 avec la force qu’a eu le mouvement lycéen à ce moment les lycéens ne se sont-ils pas constitué en coordination lycéenne comme leurs devanciers historiques. A cette question, L. pourtant lycéen et mobilisé n’apporte pas de réponse.

J. le 9 décembre

Quelques remarques sur les textes rassemblés dans la revue Ni patrie, ni frontière (NPNF) autour des Gilets jaunes (N°61 ET 62-63)

Cela a fait l’objet de deux livraisons successives, la première en décembre 2018, la seconde en septembre 2019. La plupart des textes recensés consistent en des dénonciations pures et simples du mouvement des Gilets jaunes ou même des Gilets jaunes en tant qu’individus ou masse quand il leur est dénié le caractère de mouvement. Et ce, pour des raisons multiples qui vont de son « confusionnisme » à sa proximité avec l’extrême droite en passant par un populisme douteux au regard, du moins on le suppose, de la figure toujours sans tache d’une classe ouvrière ou d’un prolétariat essentialisés. En contrepoint de ce vacarme « anti » figurent des brochures de la revue Temps critiques et un texte d’Alain Bihr dans le premier livre ; la suite des brochures de Temps critiques, un texte de Max Vincent et un autre d’Henri Simon mêlant intérêt et critique1 dans le second. Nous n’insisterons pas ici sur ces derniers textes, mais plutôt sur ceux largement plus nombreux qui se livrent à une attaque en règle des Gilets jaunes.

Pour une réponse d’Y.Coleman à la critique de J. Wajnsztejn sur les deux numéros de NPNF consacrés en grande partie aux Gilets Jaunes, cf. ce lien : http://npnf.eu/spip.php?article670
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  1. – En note page 1 de l’introduction de la seconde livraison : Désorientation face aux Gilets jaunes, Y.Coleman s’explique sur le pourquoi de leur présence au milieu des autres. []

Vers l’éclatement…

D’un côté, pour les assemblées qui envoient des délégués à l’Assemblée des assemblées (AdA), le fait que le mouvement ait une origine de ronds points et de blocage des péages, s’efface comme si l’exemple de l’assemblée de Commercy avait été repris de partout et immédiatement, alors qu’il est resté une exception pendant tout un temps, même s’il y a eu rapidement une assemblée à Toulouse qui s’est structurée autour des 48 revendications. De là l’idée que toutes les stratégies ou modes d’action sont possibles et même complémentaires, Black Bloc compris dans ce qui est conçu comme une sorte de libre choix selon ses appétences et compétences. Chacun à sa place et à sa place dans une division du travail qui n’est pas critiquée parce qu’elle est comprise à l’intérieur de l’hypothèse de l’horizontalité des fonctions. Une vision très post-moderne, bien en phase d’ailleurs et c’est un paradoxe, avec le macronisme.

Ce qui était encore lié pendant novembre-janvier (blocages, manifestations, assemblées populaires ou citoyennes, soutien aux grévistes) se délie et se délite. Les spécialisations apparaissent et chacun défend ce qui est devenu son pré-carré. Il y a alors division entre « ceux qui font des choses » avec une subdivision interne entre « ceux qui font des choses » qui ne servent à rien et ceux qui font des choses qui servent d’une part, et ceux qui ne font rien … que de critiquer, d’autre part.

Le leitmotiv qui est de dire qu’il faut respecter chacun et ne pas donner de leçon ; que de toute façon tout est complémentaire n’est en fait pas (plus) tenable. Il y a maintenant trop d’arrières pensées en coulisse et des restes de position de classes qui refont surface entre d’un côté, des positions de petite classe moyenne faites de soucis de respectabilité, de « donner une bonne image de marque », d’exigence de reconnaissance institutionnelles ; et de l’autre des positions de révolte de personnes précarisées, à la limite de la lumpen-prolétarisation. Cette dernière fraction non seulement privilégierait les actions illégales voire violentes, mais elle serait bloquée sur les attaques contre les personnes (et les biens) et des objectifs finalement trop quantitatifs et que le gouvernement pourrait finalement accordées pour faire cesser le mouvement. Elle aurait oublié les « valeurs » et les buts profonds du mouvement qui ne sont pas d’ordre matériels. De fait cela revient à opposer fin du mois à fin du monde, à opposer ceux qui veulent remplir le frigo et ceux qui pensent qu’il faut réduire la consommation, opposer l’avoir et l’être dans un moralisme confondant.

Pour certains GJ, les idéaux du mouvement auraient été sacrifiés à une sorte de consumérisme latent1. Pourtant, les slogans et chants liés à la Révolution française ne sont-ils pas l’expression « d’idéaux ». On a l’impression que les uns jouent Condorcet et le droit de pétition alors que les autres jouent « les aristocrates à la lanterne » !

Pour les uns il ne s’agit pas (plus) de s’attaquer au « système », ce qui étai pourtant le point de départ du mouvement et lui a valu d’être stigmatisé comme populiste par les politiques et les médias.

JW, fin juin 2019

  1. Cf. un tract non signé, mais diffusé par le groupe Lyon-centre à la réunion de préparation de l’AG départementale qui s’intitulait : « Gilets jaunes, quel est votre… métier », une critique humoristique d’un des slogans les plus repris dans les manifs : « Gilets jaunes, quel est votre métier ? Aouh, ahou, ahou » en référence aux guerriers spartiates et au film 300 []

Commentaire critique de l’article de C.Hamelin « Le RIC en dehors des rets de l’oligarchie »

Commentaire critique de l’article de C.Hamelin Le RIC en dehors des rets de l’oligarchie en réponse à notre article Dans les rets du RIC.

Pour Christophe Hamelin le RIC signerait un changement qualitatif par rapport aux luttes sociales parce qu’il ne serait pas une revendication sur des droits comme dans les revendications syndicales, mais une revendication politique parce qu’à la base d’une prise de décision. Arrêtons-nous sur ce point.

D’un côté, il semble abusif de dire que les luttes sociales sont des luttes pour des droits ou alors c’est les réduire à des luttes syndicales. Les grèves sous le Front populaire et le mouvement de Mai 68 étaient-ils des luttes pour des droits ? Et la période du Mai rampant italien qui court de 1969 à 1973 était-elle réductible à une lutte pour des droits ? Non bien évidemment et le mouvement des Gilets jaunes ne peut-être lui-même pensé comme un mouvement pour des droits ou alors il faudrait entendre cela au sens large et moral d’une lutte pour un droit à la dignité.

Et de l’autre, il est difficile de savoir ce qu’est le RIC. Est-ce seulement une revendication ou un moyen de faire aboutir des revendications ? Si c’est un moyen alors on peut dire qu’il est utilisable dans le cadre d’une lutte pour les droits comme on peut s’en apercevoir en lisant les revendications d’origine des GJ (« droit au travail dignement rémunéré », « droit au logement décent ») où on retrouve des thématiques et problématiques proches de celles de la première constitution de 1946 qui incluait le droit au travail par exemple, mais qui ne verra jamais le jour). Il n’a aucune sorte de supériorité par rapport à d’autres expressions du rapport de force comme les manifestations ou grèves contrairement à ce que dit Chouard qui pense que le RIC rendrait caduques ces formes parce qu’il ne conçoit rien en termes de mouvement ou de lutte, mais tout en tant que forme immédiate d’expression populaire. Ce qui, soit dit en passant, recueillerait facilement l’assentiment des patrons et de l’administration centrale. La position d’Hamelin sur ce point n’est pas claire.

D’un côté Hamelin dit que les manifestations ne seraient pas rendues caduques par l’existence du RIC, en cela il s’éloigne de Chouard ; mais de l’autre il considère que la manifestation se situe dans le contexte de la démocratie républicaine ce qui est une vision bien trop réductrice et quasiment syndicale de la manifestation. Une telle qualification non seulement est fausse historiquement si on remonte au temps des émeutes et des insurrections du tournant du XIX et XXème siècle, mais elle s’avère déplacée aujourd’hui. En effet, la manifestation typique des Gilets jaunes retrouve des allures spontanées, sauvages (pas de déclaration de trajet), voire émeutières à tel point que le pouvoir et « l’oligarchie » pour parler dans les termes d’Hamelin, en ont grandement peur et visent à la contenir par tous les moyens possibles (lois anticasseurs, fouille et confiscation de tout ce qui permet de se protéger, interdiction de manifester). Dans cette forme primitive de lutte que lui a redonnée le mouvement des Gilets jaunes, la manifestation n’est justement pas « incluse dans le Léviathan » comme l’affirme Hamelin parce que de fait, de par son existence effective, elle est remise en cause de l’ordre étatique et deson monopole de la violence légitime. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui fait que la fameuse « convergence » que tout le monde souhaite ou craint, c’est selon, ne se produit pas. Le mouvement des GJ, sans être révolutionnaire — même si sa référence principale est la révolution française — rompt avec la démocratie républicaine dont parle Hamelin et par là-même il rompt avec tout ce qui est acceptable de ce point de vue (la manifestation déclarée, encadrée et responsable). En conséquence, les politiques le traitent de « factieux » et les médias grand public qui un temps l’ont accueilli relativement favorablement, le dénoncent aujourd’hui comme anti-démocratique parce qu’il ne respecte pas les élus « qu’il va aller chercher », qu’il est contre la liberté de la presse parce qu’il ne supporte pas que celle-ci surinterprète sa parole et mente, etc.

Pour Hamelin « L’État n’est pas l’ennemi car il n’est que le bras armé du privé ». Du point de vue de l’analyse théorique nous sommes en désaccord avec ce point et d’ailleurs, au détour d’une phrase il nous dit que la société est aujourd’hui complètement étatisée. Mais cette position nous paraît aussi peu adaptée à la situation du mouvement des Gilets jaunes qui, justement, voit L’État comme ennemi soit parce que le personnel politique est corrompu soit parce qu’il serait au service de la finance et des multinationales du CAC 40, autant de puissances inatteignables pour le mouvement des Gilets jaunes qui se rabat donc sur l’ennemi de proximité. C’est seulement l’UPR et la revendication du Frexit qui par son souverainisme néo-gaulliste considère que l’État n’est pas l’ennemi et qu’il faut simplement lui redonner de la souveraineté. Mais pour la grande masse des Gilets jaunes, c’est L’État qui est l’ennemi de proximité à travers ses forces de l’ordre et ses politiciens et non pas le patron qui donne du travail parce qu’il est conçu sous la forme de l’artisanat ou de la PME. Ce rapport favorable aux « petits » contre les « gros » se retrouve dans la différence de traitement que les GJ infligent aux élus nationaux et à l’État d’un côté ; aux élus locaux de l’autre.

Le RIC peut être considéré comme le niveau de fixation du mouvement au niveau institutionnel et une façon qu’il a de se réintroduire dans le cadre démocratique tout en intégrant une critique partielle du système représentatif (limiter les prérogatives des élus plus que le principe de la représentation lui-même puisque la question du vote traditionnel n’est posée qu’à travers la prise en compte du bulletin blanc). Le RIC, ce n’est quand même pas la Commune ! Et c’est peut être pour cela que les Gilets jaunes sont obligés de désavouer toutes les tentatives de certains de leurs leaders qui veulent aller aux élections européennes. Les plus « politiques » d’entre eux voient la contradiction et cherchent à se présenter pour donner vie à l’idée du RIC, alors que le mouvement ne veut pas de représentants.

Pour Hamelin, la manifestation et la grève ne seraient plus des formes efficaces parce que la place du secteur privé par rapport au secteur public est devenue plus importante et la grève y est rendue plus difficile par la hausse du chômage. Mais que l’on sache, cela n’empêche pas les salariés de rejoindre les actions des GJ et même d’en être puisqu’on peut penser qu’ils ont acté le peu d’efficacité des dernières grèves y compris celles du secteur public, comme celle récente des cheminots. Pourtant, de ce constat ils n’en tirent pas la nécessité de passer à autre chose (cf. les professeurs des écoles qui préfèrent être Stylos rouges que Gilets jaunes) et le RIC ne les mobilise pas davantage.

Bref, on ne voit pas en quoi le RIC aggraverait les conflits avec l’oligarchie, sauf à ne considérer l’oligarchie qu’au sens d’Aristote qui opposait la démocratie du tirage au sort à l’oligarchie élective, mais cela se passait dans une société où le tirage au sort ne concernait de toute façon qu’une petite élite citoyenne elle-même bien peu démocratique. En fait, Hamelin conçoit l’oligarchie comme une caste politique dirigeante coupée des rapports de production et de ceux qui les contrôlent. Le RIC pourrait alors abolir le salariat comme Bernard Tapie voulait interdire le chômage. Il suffirait de s’en convaincre, puis de convaincre les autres électeurs en levant les raisons du scepticisme (finalement tout serait une question de communication).

Nous avons évoqué jusqu’ici l’hypothèse du RIC comme moyen, mais si c’est une fin, alors c’est que les GJ développent, sans le savoir pour la plupart, une thèse arendtienne en cherchant à ressusciter une sphère de la politique (et parallèlement « la vraie vie ») face à la « fausse vie » du monde de l’économie. Le RIC devient alors « un exemple d’intelligence collective du peuple » même si Hamelin fait remarquer qu’il faudra faire appel aux experts et aux intellectuels ; et qu’il n’est pas un outil mais « un principe politique de l’identification des problèmes à résoudre ». Cela a été effectivement le cas au début du mouvement avec la liste des propositions constitutionnelles et législatives posées comme relevant du RIC. Mais lister ce qui pourrait faire l’objet du travail d’une Constituante ne répond pas à l’urgence sociale qui a été à la racine du mouvement. Nous l’avons déjà dit cela reproduit la division/opposition qu’a connu la révolution française entre révolution politique et révolution sociale ; et l’on sait les conséquences humaines de cette division.

JW, le 2 mai 2019.

Tension vers la communauté humaine et formes de luttes : de Mai-68 à Notre Dame Des Landes ?

Ci-dessous une réponse de J. Wajnsztejn au texte Art et révolution – hier et aujourd’hui de D. Hoss présent sur ce blog. Cette réponse peut aussi être référée à la synthèse critique faite pour les journées d’Eymoutiers autour du thème :  Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?

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Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?

Nous avons jugé bon de rendre compte1 de ces journées d’échanges organisées à l’initiative de Serge Quadruppani, au village d’Eymoutiers sis près du plateau de Millevaches dit aussi « de la montagne limousine ».

Nous vous en livrons tout d’abord le texte de présentation…

Réchauffement climatique s’accélérant hors de tout contrôle, montée des fanatismes et triomphe de la rapacité d’une hyper-bourgeoisie mondiale, chaque jour s’affirme un peu plus la conscience que des catastrophes vont s’accumuler, menaçant jusqu’à la vie même sur la planète Terre.

Le sentiment d’impuissance n’a peut-être jamais été aussi grand devant un système social qui semble indéboulonnable. Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?

Rencontres autour de livres qui racontent l’histoire et l’avenir d’une idée aussi solide que le capitalisme : sa remise en cause à travers l’auto-organisation des exploités ; de grands moments où la possibilité de rupture est apparue : mai 68 en France et la décennie insurrectionnelle en Italie ; les oppositions présentes à travers les luttes de territoires.

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  1. publié sur le site Lundi.am le 1er octobre 2018 dans une première version []

Mai-68 au fil des jours… lumpenprolétariat, luttes des années 60-70 et révoltes des banlieues

Mai-68 au fil des jours… en écho avec ce qui se publie sur le sujet en ce printemps voici un complément à la brochure Mai 68 à Lyon : Trimards, Mouvement du 22 mars et mémoire rétroactive annexe au livre Mai-68 à Lyon. Retour sur un mouvement d’insubordination. Sort aussi notre nouvelle version de Mai 68 et le mai rampant italien.

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Révolution à titre humain et tension vers la communauté humaine

Ce qui devait être une réponse à deux lecteurs abordant les mêmes questionnements s’est transformé, en cours de route, en un petit texte qui, nous l’espérons, apportera quelques éclaircissements par rapport à des notions que nous employons régulièrement, mais qui restent parfois obscures ou même sujettes à discussions entre nous.

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