Relevé de notes en temps de crise sanitaire (III)

– Nicolas Hulot sur BFM-TV : la pandémie est un signe, « la nature nous adresse une sorte d’ultimatum […] tout ça est un mal nécessaire » (22 mars 2020). Devant un tel « lanceur d’alerte », n’est-il pas bon de rappeler que l’espérance de vie au Bangladesh, l’un des pays les plus densément peuplé et les plus pauvres de la planète est passée de 46 ans d’espérance de vie en 1960 à 73 ans en 2017. D’une manière générale les épidémies n’ont pas arrêté de reculer au cours du XXe siècle, même si le VIH a été très meurtrier et le reste en Afrique, le continent qui est le plus touché par les épidémies.

Comme le dit Jérôme Baschet dans son article du n° 238 de Lundi matin, « Les infections virales sont des phénomènes “naturels” au sens où les virus ont leurs propres comportements et inclinaisons ; mais le devenir de certains d’entre eux est largement orienté par les transformations des milieux qu’induisent les activités humaines ».

– la lutte contre la pandémie nous offre un exemple de ce qu’Alain Supiot nomme « La gouvernance par les nombres » du nom de son livre éponyme. L’augmentation de la puissance de calcul des mathématiques par les nouveaux moyens technologiques permet la quantification de tout ce qui est quantifiable. La médecine a ainsi opéré des calculs de probabilité pour les programmes de vaccination. Gouverner par les nombres comme on le voit avec l’avalanche de chiffres et maintenant la délimitation de zones de contamination par la puissance publique permet de se passer de la Loi. Ainsi, dans les EHPAD seule la mortalité brute est quantifiable, pas la dignité et les conséquences de la rupture de socialité produite par un isolement complet. Cette quantification s’est évidemment étendue à l’économie, science de la rareté et la théorie des jeux est venue lui insuffler ce supplément de quantification à défaut de supplément d’âme (dilemme du prisonnier, théorie de l’agence). Une modélisation mathématique et statistique à outrance qui est d’ailleurs utilisée dans la lutte contre la pandémie comme si elle allait se substituer à une politique sanitaire défaillante. Néanmoins ce gouvernement par les nombres n’a pas la neutralité de la science pure et bien propre sur elle. Ainsi, un rapport de l’Inspection générale de l’administration (IGA) d’avril 2005 (cf. enquête Le Monde du 4 mai 2020 sur « le désarmement sanitaire ») qui insistait sur la nécessité d’un plan de prévention contre une crise sanitaire d’importance a-t-il très vite été enterré, priorité ayant été donnée aux cercles militaires et policiers axés sur la lutte contre le terrorisme et les risques d’attaques nucléaires et biochimiques ; plutôt qu’aux infectio/épidémiologues alertés par les précédentes épidémies du VIH et du SARS.

– Un arrêté préfectoral des Hautes-Alpes du 22 avril prescrit des autorisations de se rendre en son jardin potager… pour y travailler, à l’exclusion d’y prendre un bain de soleil et d’y faire un barbecue (source : Actualité du sud des Alpes, 26 avril). Un signe plus général de cet autoritarisme sans autorité est sans contexte la création d’une voix de son maître de l’information par la porte-parole du gouvernement : le Service d’information du gouvernement (SIG) dont le but est « d’informer sur la désinformation ». Néanmoins seuls les réseaux sociaux semblent visés… et non le gouvernement lui-même. Comme nous ne sommes pas tout à fait en temps de guerre malgré la déclaration préliminaire de Macron on échappe de justesse à une information sous contrôle militaire. Les informations n’émaneront donc pas d’un ministère de la guerre qui n’existe pas, mais d’articles en provenance des médias les plus méritants. Libération et Le Monde arrivent sans surprise en tête des « bonnes feuilles » du gouvernement. Le Figaro, trop critique sûrement (où ne va pas se cacher la critique aujourd’hui !) n’est pas mentionné qui dénonce le « Parti de l’ordre sanitaire » et de l’hygiénisme1.

– Le débat avorté sur le confinement particulier en destination des « vieux » et personnes à risque, s’il a disparu des radars gouvernementaux, a resurgi d’une façon « intéressante » dans Libération du 28 avril 2020 suite à une tribune de Véronique Fournier, présidente du Centre national des soins palliatifs et de fin de vie et favorable à l’euthanasie. « La réa jusqu’à quel âge ? ». Elle s’appuie sur un think tank américain de « réflexion éthique » qui se livre à un calcul utilitariste de rationalité des choix permettant de trancher à l’intérieur des arbitrages intergénérationnels permettant de garantir les « utilités » tout en baissant les coûts. Il n’y a guère de doute sur le résultat de ces calculs, mais le gouvernement Macron ne semble pas avoir lu l’article. Ouf, on l’a échappé belle !

– la charge de la dette a baissé de 1,4 milliard en 2019 à cause du niveau des taux d’intérêt ; paradoxe : le taux apparent, c’est-à-dire le rapport entre coût et montant, est en l’état bien inférieur à ce qu’il était en 2007 (2,1 contre 4,3). Une situation qui devrait perdurer malgré la crise sanitaire, car les chances de reprise de l’inflation sont faibles à court terme, parce qu’en plus de taux bas, les liens entre masse monétaire et prix se sont détendus. La masse monétaire augmente certes, mais sa vitesse de circulation décroît du fait de l’augmentation de l’épargne. La baisse du prix des matières premières devrait continuer à court terme ainsi que la baisse de la masse salariale globale avec l’augmentation du chômage suite à la crise sanitaire. Sauf pour les prix alimentaires, cela risque d’être la tendance générale dans un contexte clairement déflationniste.

– pour ceux qui pensent que nous assistons à un passage de témoin entre grandes puissances, donnons quelques chiffres :

• fuite de capitaux vers les EU.
• les actions européennes ont perdu 10 points par rapport aux américaines.
• l’écart de valorisation entre banques américaines et européennes à même niveau de capital est de 50 % en faveur des premières.
• les valeurs des 5 grandes entreprises américaines (Gafam) caracolent en tête des valeurs boursières. Sans parler de l’explosion de la valeur Tesla.

Alors bulle américaine ou accentuation de la concentration du capital à son pôle dominant ?

– Le rôle quasi inexistant de l’ONU (hors OMS) pendant la pandémie dérive indirectement de la volonté des grandes puissances de ne pas abandonner la direction de la lutte contre la pandémie. Le retrait des EU indique qu’ils ont abandonné l’idée que le multilatéralisme est le meilleur moyen d’assurer leur domination. Le retour de la logique des puissances les amène paradoxalement à faire plus de place à la Chine car ils sont forts (c’est du moins ce que pense l’administration Trump) de leur propre puissance. Ils semblent accepter un monde multipolaire dans la mesure où même si la Chine se montre elle ultra-présente, par exemple à l’OMS et à la FAO, elle se heurte à la limite des interdépendances de la globalisation. Dans la même tonalité du retour des souverainetés, l’État, en France, mais aussi les autres gouvernements de l’UE vont contrôler jusqu’à la fin de l’année les investissements non européens dans les secteurs définis comme stratégiques et biotechnologiques (limités à 10 % du capital au lieu de 25 %). Les OPA inamicales chinoises sont dans le viseur dans une situation difficile où certaines grandes entreprises pourraient manquer de cash flow (leur trésorerie). C’est le cas, très courant aux États-Unis, moins en France, des entreprises qui ont racheté leurs actions ces dernières années ou mois pour soutenir leur cours en Bourse.

– La pandémie agit aussi sur l’organisation du travail. Du point de vue de l’évolution des lieux de travail tout d’abord où le développement du télétravail vient compléter la chaîne de détachement d’un lieu fixe de travail symbolisé jusqu’il y a peu par l’entreprise-usine vers des formes flexibles : travail intérimaire-travail détaché-micro-travail et maintenant back-office (là où le travail se prépare) ; du point de vue de la division du travail ensuite. En effet, à l’hôpital la chaîne hiérarchique, dans un des secteurs où elle est la plus manifeste, semble avoir été mise à mal, dans un premier temps, par l’urgence des soins à accomplir nécessitant l’organisation pratique de collectifs de travail auparavant éclatés, cloisonnés et soumis aux nouvelles contraintes bureaucratiques et informatiques. Mais à la lecture des différentes interventions de membres du personnel hospitalier et de leur variation au cours du temps de crise sanitaire, ce qui a pu apparaître au début comme la reconstitution de ce collectif de travail à l’hôpital (et de lutte, mais d’une lutte bien particulière contre un ennemi commun : le virus) doit être relativisé. Ce collectif ne peut être pérenne ; de la bouche même du personnel, il est exceptionnel parce que dû à des circonstances exceptionnelles. En effet, au-delà de l’élan collectif, des médecins en pointe de la lutte sur les conditions de travail à l’hôpital comme Patrick Pelloux, font remarquer (Libération du 4 mai 2020) « Nos grands pontes ont pris le pouvoir, les médecins hospitaliers de base ont été relégués sur les strapontins ».

– Pendant ce temps, le gouvernement continue à organiser la « grève » de larges secteurs de l’activité, alors que le MEDEF, la CFTC et la CFDT en appellent à la reprise du travail effrayés qu’ils sont par le différentiel de perte de PIB par rapport aux autres grands pays de l’UE (-5,8 % contre -5,2 Espagne, -4,7 Italie, -3,7 Belgique, -2,5 Autriche et autour de 2 pour l’Allemagne2 ). En comparaison, les grèves de Mai-juin 1968 avaient fait baisser le PIB de 5,3 % sur trois mois ; la crise de 2008 de 1,3 sur le premier trimestre 2009. Mais à chaque fois des mécanismes compensateurs avaient joué à la reprise. Là le doute est plus sérieux puisque l’épargne forcée des ménages peut aussi bien se pérenniser en épargne de précaution par crainte d’une augmentation de chômage qu’en course à la consommation, ce qui aura une incidence différente sur l’investissement. Même doute sur la nature de l’intervention de l’État, la solidarité européenne, la capacité à monétiser la dette par les Banques centrales sans effet inflationniste.

– Vélo et déconfinement. Plusieurs pages dans Libération du 4 mai 2020 et tous les maires des grandes villes à l’ouvrage. Voilà la nouvelle panacée présentée toute voile dehors pour la distanciation sociale du « jour d’après ». « Solution » si possible extensible à notre avenir en général qui ne concevra bientôt plus le domaine public que comme extension de la sphère privée. Une chose plutôt plus facile à réaliser que l’inverse même si cette dernière perspective est déjà envisagée en France (cf. le projet de traçage du virus) et largement pratiquée dans certains pays asiatiques « démocratiques ».
Certains maires des grandes agglomérations y voient une restructuration alternative du territoire urbain déjà bien planifié (cf. Paris) et les différents lobbys s’en donnent déjà à cœur joie ; ainsi de Nicolas Le Moigne, porte parle de Vélocité à Montpellier qui proclame que « (depuis le 21 mars) l’humain se réapproprie la voirie ; l’espace urbain s’est transformé ». Oui, c’est certain, ce qu’on appelait avant la ville n’a tout à coup plus existé que pour les quelques happy few qui habitent dans l’hypercentre sans avoir l’envie ou la possibilité de rejoindre une maison de campagne. Mais que se sont-ils réappropriés de cette ville anesthésiée, à part les queues à la boulangerie ? Ce triste sire n’hésite pas à nous faire l’apologie de la « distanciation naturelle » eu égard à la forme de confinement que représentent effectivement parfois des équipements publics de transport sous dimensionnés.
Temps critiques, le 5 mai 2020

  1. Cf. Le Figaro du 2-3 mai 2020 : « L’ordre sanitaire, piège pour la démocratie », un article dont la fin nous rappelle quand même (on est au Figaro et la critique est cadrée) que le travail de la police est de défendre l’ordre social et non l’ordre sanitaire. []
  2. La suspension définitive de la saison de football en France alors que les autres grandes fédérations soit s’apprêtent à reprendre, comme en Allemagne et en Espagne, soit sont attentistes comme en Italie et en Angleterre, confirme cette tendance. []

Relevé de notes en temps de crise sanitaire (II)

– Avec 10 millions (10,2 au 22/04/20) de salariés en chômage partiel, les 9 millions de grévistes de mai-juin 1968 sont largement dépassés. La prise en charge est de 84 % du salaire brut, mais dans de nombreuses grandes entreprises elle atteindra 100 %, correspondant donc quasiment à un revenu garanti néanmoins loin d’être « universel ». En contrepartie il se paie de suppression de jours de RTT (jusqu’à 10) et d’une augmentation des heures de travail post-crise jusqu’à la fin décembre (cf. les ordonnances de mars). À noter que c’est la France qui fournit les plus gros efforts en ce domaine en Europe en y consacrant le double des crédits aux entreprises que l’Allemagne1 dans un total des crédits pourtant beaucoup moins important et qui s’établit comme suit : France : 1,9 % du PIB ; Espagne et Italie : 1,2 ; Pays-Bas : 2,7 ; RU : 3,1 ; Allemagne : 4,4. Par contre l’Allemagne offre la plus grande part à l’aide aux TPE d’une part et aux fleurons industriels d’autre part (5 fois plus que la France pour ces derniers).
Toutefois, la BCE ne suit pas pour le moment la FED américaine qui elle rachète des prêts bancaires pour l’aide aux entreprises, de façon d’abord, à prémunir ces banques de dettes qui s’avéreront non remboursables parce que les crédits d’aide n’auront pas été assez sélectifs (a priori ce n’est pas le but) ; et en conséquence à ne pas assécher les réserves des banques nécessaires pour des investissements futurs.

Néanmoins, suite aux règles établies après la crise de 2008 avec Bâle III, les banques ont été obligées d’augmenter leur proportion de fonds propres par rapport aux actifs détenus classés comme risqués ou douteux (elle passe en Europe de 8,8 à 14, 6 %, même si le total de ces fonds propres par rapport au bilan d’ensemble ne représente que 5,8 %. Une assurance qui n’est pas énorme. Mais dans l’ensemble les banques sont plus recadrées qu’en 2008, y compris les banques centrales. Par exemple quand on parle « d’argent-hélicoptère » les banques centrales sont opérationnelles pour le parachutage, mais le lieu d’atterrissage (les bénéficiaires) est du ressort de l’État. En période de crise grave, « l’indépendance » des banques centrales (un des grands principes du néo-libéralisme) se réduit comme peau de chagrin.

– en contrepartie de son aide aux entreprises l’État pose ses conditions : pas de versement de dividendes cette année et suivant l’exemple récent du Danemark, la France interdit aussi les aides aux entreprises ayant leur siège ou des filiales dans les paradis fiscaux (cela concernerait plus de 50 grandes entreprises).

– Pour beaucoup de secteurs industriels (hors bât. et TP) la reprise de l’activité industrielle avant la fin du confinement n’a pas grand sens parce que la mise en veilleuse actuelle des circuits de distribution pose un énorme problème de stockage et qu’une reprise tambour battant contredirait le système du juste à temps. Par exemple, dans l’automobile, les usines doivent attendre la réouverture des concessionnaires. De toute façon le déconfinement semblant partout se faire de façon très progressive, il n’y a pas de risque d’emballement de la production. Toujours dans l’automobile, les conditions de redémarrage ne sont pas liées qu’à des contraintes techniques, mais aussi à la plus ou moins grande disposition de cash (le niveau de trésorerie des entreprises avant la crise, par exemple bon pour PSA, très moyen pour Renault) et à la capacité à abaisser le « point mort2 », comme au moment de la grande crise liée à la forte augmentation du prix du pétrole de 1973-1974. En effet, dans les conditions d’un marché d’après crise forcément incertain, il ne s’agit pas de produire plus dans n’importe quelles conditions, mais de produire mieux. Si on considère les chiffres actuels de résilience à la crise sanitaire, les entreprises qui résistent le mieux sont celles dont les marchés sont les plus diversifiés. Encore un signe qui indique que sauf dans les secteurs qui seront jugés stratégiques, la mondialisation ne reculera pas.

– Nous avions souligné, dans notre « Relevé de notes » (I), les obstacles d’ordre bureaucratique à la lutte contre la pandémie en France ; on en a confirmation dans Le Monde daté du 25/04 qui décrit les difficultés rencontrées par les laboratoires vétérinaires (pourtant équipés pour réaliser des tests massifs) et laboratoires publics de recherche pour participer (pour 5 d’entre eux seulement sur 50, c’est effectif) au dépistage. En effet, ils doivent faire face aux conflits de compétence entre les préfectures, l’ARS (qui a, entre autres, interdit la pratique des tests aux labos privés) et les CHU (cf. notre exemple de celui de Lille dans le précédent « Relevé »). Tout cela ne date pas d’aujourd’hui puisque le nouveau management public qui sévit depuis une vingtaine d’années au moins a conduit à appliquer le pire du système anglo-saxon (ce qui se traduit en France par aligner le public sur le privé) avec le pire de la structure techno-bureaucratique française (les certifications, les protocoles uniques et centralisés3).
La recherche fondamentale va être aussi bridée (brimée ?) par la mise en place d’une logique de projets au sein de l’agence nationale de la recherche (ANR) à partir de 2005.

Plus prosaïquement pour ce qui concerne les masques, l’État (sous Hollande) est passé d’une logique de stocks stratégiques à une logique de mutualisation des moyens et à une rhétorique d’optimisation. Les risques sanitaires vont se répartir en de multiples acteurs tous contraints du point de vue budgétaire. Techniquement, cela a abouti à une dilution des FFP2 au sein des établissements de santé, la centralisation ne concernant plus que les masques chirurgicaux… dont le renouvellement ne sera pas fait, car l’effort sera porté sur sérum de la variole, le tamiflu et les combinaisons intégrales anti-Ebola4.

– Pour tout ce qui concerne le droit pendant la période de confinement, il nous semble qu’il faut partir de l’idée simple et évidente que le confinement n’est pas une mesure sanitaire, au contraire de la quarantaine ou même de la quatorzaine inaugurée pour le Corona. Elle n’est donc pas le fruit d’une politique de santé, mais plutôt une réponse à un fait imprévu venant rencontrer une imprévoyance générale et une infrastructure sanitaire inadaptée ou en mauvais état. Si le virus n’est pas une personne vivante, de fait il met l’État et les personnes devant le fait accompli ; un fait accompli que l’État transforme en fait de droit à partir de règles qui échappent plus ou moins à la loi commune tout en cherchant à ne pas trop s’en éloigner, consensus démocratique oblige. Par exemple le décret du 16 mars sur l’état d’urgence s’appuie sur l’article 37 de la Constitution, mais toutes les mesures censées être exceptionnelles et donc conjoncturelles sont pourtant portées au code de la Santé publique comme si elles allaient être pérennisées alors qu’il n’y a encore eu aucun contrôle parlementaire. Le socle commun à tout cela semble l’article 34 qui opère une véritable révolution copernicienne du rôle de la loi. Dans les régimes précédents de la IIIe et de la IVe République, la loi, expression de la volonté générale, pouvait intervenir dans tous les domaines : elle n’était limitée ni par la Constitution, en l’absence de possibilité de contrôler effectivement la conformité d’une loi à la norme fondamentale, ni par le règlement qui ne pouvait intervenir qu’en vertu d’une loi. Or la Constitution de 1958 semble renverser le rôle respectif de la loi et du règlement : l’article 34 limite la loi à une liste de domaines particuliers, tandis que l’article 37 dispose que le règlement peut couvrir tous les champs non attribués à la loi. C’est donc désormais le règlement, pris par le pouvoir exécutif, qui devient autonome5.

Toutefois, cette nouvelle tendance juridico-politique peut être battue en brèche quand la question est portée sur la voie publique et que le débat s’emballe comme à propos du projet gouvernemental concernant une application de traçage via les smartphones pour une application « Stop-Covid ». En conséquence, au lieu de passer en catimini, le projet est repoussé à une date permettant un vote « en présentiel » (quelle horreur de novlangue). Pouvoir en place ou « citoyens » personne n’échappe au dilemme de la neutralité ou non de la technique. Les Gilets jaunes l’ont d’ailleurs expérimenté dans leur utilisation de Facebook : formidable moyen de mobilisation dans un premier temps, de surveillance numérique dans un second.

Relevé de notes sur les temps de crise sanitaire

– début avril Bruno Le Maire, ministre de l’industrie : « Nous devons repenser la mondialisation à l’aune de la souveraineté ». Position apparemment partagée par Berger de la CFDT.

P. Artus (expert Natixis) : « l’État doit se conduire en stratège et soutien financier plus qu’en opérateur économique ».
Mais pour un pays comme la France, la production industrielle ne représente plus, selon les critères de la comptabilité nationale (qui sont aujourd’hui communs dans les pays de l’OCDE), que moins de 15 % de la valeur ajoutée totale. La tendance à la relocalisation se poursuivra sans doute, mais de façon modérée dans les secteurs qui ne seront pas jugés stratégiques et où la situation est réversible (la fabrication de masque n’a rien à voir avec l’électronique). Mais les limites sont évidentes. Si on prend l’exemple du pays européen le plus touché, l’Italie, il est celui dont les entreprises de la région lombarde et plus particulièrement les villes de Bergame et Brescia, les plus atteintes par le virus, sont aussi celles qui étaient le plus en contact avec la Chine et aujourd’hui cette même région lombarde subit la pression des entreprises du grand pays industriel le moins touché par le virus, l’Allemagne, parce que ses constructeurs automobiles sont dépendants des fournisseurs lombards.

– la dette publique peut à court terme augmenter sans problème dans l’hypothèse probable de maintien à court terme des taux négatifs et tant que les fondamentaux économiques restent fortement déflationnistes, ce qui est le cas. Par ailleurs, au niveau européen, la BCE aurait toujours la possibilité d’annuler la dette à moyen terme puisque cette décision se prend seulement à la majorité des 2/3 en tenant compte en plus que le vote se faisant par roulement il peut y avoir des opportunités conjoncturelles supplémentaires. Cette possibilité serait beaucoup plus difficile si elle devait dépendre des gouvernements de l’UE où les décisions se prennent à l’unanimité. Bien sûr, dans le premier cas de figure, c’est-à-dire au sein de la BCE, cela nécessiterait de convaincre l’Allemagne et les Pays-Bas du bien-fondé d’une aide particulière accordée aux pays du Sud de l’Europe. Toutefois, rien d’impossible puisque ses mesures profiteraient en retour des flux monétaires en sens inverse provenant des exportations des pays du Nord en direction du Sud. C’est déjà ce qui s’était passé pour la Grèce il y a quelques années et les directives de la Troïka étaient purement autoritaires et punitives par rapport à la Grèce et n’avaient pas de justification économique stricto sensu comme Yannis Varoufàkis, ministre des Finances et négociateur grec l’avait fait savoir immédiatement. L’Allemagne nous en fournit le plus bel exemple qui a compensé ses mesures de restriction de la demande intérieure (augmentation des impôts, baisse des salaires, des pensions et dépenses sociales) par une augmentation de la demande externe en provenance de ces mêmes pays du Sud. Elle creuse ainsi leur déficit alors qu’elle accroît ses excédents ce qui lui permet d’apparaître vertueuse. À son modeste échelon, comme d’ailleurs la Chine à un niveau plus élevé, l’Allemagne serait tout à fait apte à piloter un nouveau type de plan Marshall à l’intérieur de l’UE tout en en ressortant encore plus forte et avec une UE mieux « intégrée ». Il ne faut par contre pas attendre de plan de ce type de la part des EU. L’échec de la tentative d’ordre mondial de 1991 a conduit ceux-ci à un repli entériné par Obama et accentué et fortement idéologisé par Trump.

– Ce dernier point auquel s’ajoute la gestion pour le moins problématique de la crise sanitaire par l’OMS, est un signe de la difficulté de gestion de la puissance au niveau I. Bertrand Badie, parle de « l’impuissance des puissances » (Libération du 10 avril 2020) qui a conduit à un cavalier seul des États dans leur propre gestion de la pandémie comme si le niveau II des nations pouvait être prédominant… toute frontière ouverte ! Dans ces conditions la seule « solution » ne pouvait être, dans un premier temps, que le déni de la possibilité d’une extension d’un virus forcément chinois sur le modèle des deux précédents. Le déni d’une possible pandémie mondiale.

Pendant que régnait cette cacophonie au niveau des États, les plateformes numériques se sont retrouvées au centre des rapports de puissance d’abord parce qu’elles sont mondiales et dotées d’une grosse force de frappe financière avec, par exemple, la Fondation Bill Gates qui constitue le deuxième contributeur en importance à l’OMS ; ensuite parce qu’elles ont « offert » leur infrastructure de circulation pour les connexions essentielles et aussi pour la distribution des marchandises. Au centre aussi dans la mesure où elles se savent appuyées par les secteurs de la finance et peuvent même se permettre le luxe (ou l’outrecuidance, c’est selon) de proposer d’assister directement les États dans le contrôle du confinement (traçage). Toutefois, le champ d’intervention est bien le niveau II (cf. par exemple, la gestion « asiatique » de la crise permise par le poids qu’y occupent les technologies de l’information et de la communication parmi la population), même si les plateformes sont par nature mondialisées. À ce niveau II toujours, la collecte des données par l’Internet y brouille pour ne pas dire abolit les frontières entre sphère publique et sphère privée, entre État et économie.

Néanmoins, Bruxelles tout en souhaitant une réponse européenne commune à la sortie de crise (sous-entendue économique) est incapable d’imposer la proposition des corona-bonds et plus généralement la mutualisation de la dette alors même que le temps presse pour l’Italie, l’Espagne et le Portugal qui empruntent actuellement trois fois plus cher que la France et l’Allemagne même si l’Italie vient de lever sans trop de problèmes 100 Mds d’euros. Par ailleurs, l’Espagne vient de faire une proposition, pour le moment isolée, de dette perpétuelle appuyée sur le budget européen où seuls les intérêts feraient l’objet de versement.
Enfin, l’UE est aussi obligée d’admettre une sortie nationale du confinement et la question de l’existence des frontières (cf. l’article de Michel Fouché dans Le Monde du 21 avril 2020).

Pendant ce temps, mais cela va dans le même sens : le G7 ne s’est même pas réuni et le G20 n’a pris qu’une décision sur la suspension de la dette des 76 pays les plus pauvres. La tension EU/Chine autour d’Huawei, la 5G et plus généralement l’équilibre des échanges ; celle entre les EU et la Russie sur le prix du pétrole1 ont bloqué toute possibilité de détente à court terme, le déni premier de tous face à la menace de passage d’une épidémie à la pandémie a fait le reste.

– L’impréparation des personnels politiques a été patente, ce qui n’est pas scandaleux si on considère la crise sanitaire comme un événement, qui a donc sa part d’imprévisibilité, même s’il avait été précédé d’au moins deux alertes. Il n’empêche que les États y ont répondu chacun à leur façon en fonction de critères culturels et socio-politiques et aussi de la façon dont ils conçoivent l’affectation des dépenses de santé. Les chiffres sont, de ce point de vue, édifiants : les EU sont le pays qui dépense le plus pour la santé en % de PIB (17 %) ; la France arrive en tête dans l’UE avec 11,3 contre 11,2 pour l’Allemagne. Mais en nombre de lits ça change tout. Quand les américains alignent 3 lits d’hôpital, la France en a 6, l’Allemagne 8 et le Japon 13. Sans parler du fait que 30M d’américains n’ont pas de couverture sociale santé. Mais si on regarde plus précisément encore les chiffres, on s’aperçoit qu’en France 34 % des salariés hospitaliers seraient sans taches médicales et des normes extrêmement sévères, mais souvent bureaucratiques (cf. le rôle de l’ARS), entraînent une guerre public/privée, par exemple au niveau des laboratoires dont des exemples sont apparus pendant la pandémie au niveau de la gestion des lits disponibles.

– Le paradoxe est donc qu’alors que la crise sanitaire semble remettre au premier plan l’action publique et l’État, ce dernier se trouve presque partout affaibli au niveau de sa direction politique perçue parfois déjà peu légitime avant même le virus. On peut en effet remarquer une corrélation au sein des puissances de l’OCDE entre les gouvernements les plus déconsidérés (Italie, France, Espagne, EU) et le nombre de victimes.

En France, cet affaiblissement politique se marque d’abord par la mise en place d’un Conseil scientifique supplantant de fait les organismes officiels de la santé publique… pour finalement, après force tergiversations, s’en remettre aux statistiques et simulations de L’Imperial College anglais ; la suspension des réformes chômage et retraite, la fin du fétichisme des règles d’orthodoxie budgétaire et celles concernant le niveau de la dette fixées par les accords de Maastricht ; la proposition plus ou moins explicite d’un gouvernement d’union nationale.

– La crise du fordisme de la fin des années 1960-début des années 1970 avaient, entre autres montré les limites de la production de masse organisée dans le travail à la chaîne. Les grèves bouchons ou thromboses des ouvriers spécialisés (OS) ont interrompu par leur action cette chaîne de production hier comme le virus a interrompu la « chaîne de valeur » aujourd’hui. De la même façon que le travail à la chaîne n’a pas complètement disparu, la chaîne de valeur mondialisée ne sera probablement pas démantelée, mais le danger d’une trop grande distanciation et dépendance sera acté. Sera-t-il acté essentiellement au niveau macroéconomique et politique (stratégique) de l’État ou alors seulement au niveau microéconomique des entreprises, n’est pas tranché.

Le télétravail, quant à lui, a été renforcé par le confinement, mais les retours qu’on en a (on a consulté beaucoup de documents sur la question en rapport avec notre texte sur l’État et le coronavirus) laissent planer un doute sur une extension qui bouleverserait véritablement l’organisation actuelle du travail. Le patronat comme l’administration veut garder l’œil sur le travail et doit rappeler de façon récurrente que dans télétravail il y a travail et non pas seulement autonomie. En outre, le contact humain s’avère très vite nécessaire et l’arbitrage reste pour le moment très en faveur du maintien de l’entreprise comme lieu central et c’est sur ce lieu que se concentrent, pour le moment du moins, les aménagements. Il y aurait peut-être intérêt à explorer les rapports entre télétravail et automatisation.

– Si la crise de 2008 a souvent été présentée, pour nous à tort, comme une crise de déconnexion entre finance et « économie réelle, il ne peut en être ainsi de la crise sanitaire. Elle a bien touché en premier les marchés financiers et la Bourse du fait de leur extrême sensibilité et si certains y ont vu tout de suite un éclatement de la bulle, le marché s’est assez vite ressaisi sans parler du cours haussier du Nasdaq. La rapidité de réponse dans le secteur de la production matérielle ne peut évidemment répondre à la même vitesse et on assiste non pas à une dévalorisation ou même décapitalisation, mais bien plutôt à une mise en jachère de capital fixe (et évidemment de capital variable pour garder les concepts marxistes). Mais contrairement à une période de guerre où il y a destruction de capital et où la sortie se pose en des termes simples de reconstruction, il en est autrement aujourd’hui. Si le capital qu’il prenne la forme des grandes entreprises ou de la finance sait prendre des risques et les gérer, il est beaucoup moins à l’aise dans les situations d’incertitude et on peut parier que de partout l’action publique tentera de pallier à cette faiblesse en soutenant une confiance que les entreprises ne peuvent pas créer elles-mêmes. En effet, dans cette situation d’incertitude les anticipations de ces dernières sont plus réactives qu’actives (ex-post plutôt qu’ex-ante aurait dit Keynes qui a connu une autre grande période d’incertitude, même si la cause en était toute différente.

Les États vont faire médiation entre les différents secteurs de l’économie en assurant la liaison banques centrales/entreprises pour une reprise (monétisation de la dette ou dette perpétuelle). Si on a pu dire que les Banques centrales étaient devenues des prêteurs en dernier ressort, la crise sanitaire tendrait à montrer que les États sont redevenus des garants en dernier ressort.

-Pour la première fois depuis plus de 70 ans les États ont eu à appliquer une gestion des populations dans une situation inconnue jusqu’alors puisque ne correspondant ni à une guerre classique ni à une guerre sociale. Il est à souligner qu’avec des méthodes fortement différentes les divers régimes politiques n’ont rencontré nulle part une véritable opposition aux mesures d’urgence peu démocratiques utilisées contre la propagation du virus et quand elle se manifeste, c’est à retardement et sur des bases là aussi fort différentes si on prend d’un côté les quelques troubles dans des banlieues françaises et italiennes ; de l’autre, les manifestations, parfois armées, des anti-confinements dans les villes « démocrates » ou « sudistes » des EU. Cette gestion des populations montre des fractures qui ne recouvrent pas exactement celles des classes. Abruptement : que faire des personnes âgées et à un degré moindre que faire des « jeunes » ? Par ailleurs la notion de « populations les plus fragiles » a fait florès qui est loin de recouper l’ancienne figure de prolétaire. Le souci sans cesse manifesté des médias comme des politiques quant à la conséquence du virus sur les inégalités et plus ou moins explicitement sur leur accroissement a pourtant et paradoxalement par rapport à ce que nous venons de noter, réintroduit un élément de l’ancienne question sociale (égalité-fraternité-communauté), en reléguant la fixation sur la dénonciation des discriminations au second plan.

à suivre…

  1. L’entrée de la Russie dans l’OPEP+ a rendu plus difficile le petit commerce entre amis des saoudiens et américains pour maintenir un cours suffisamment élevé garantissant la rentabilité de la production américaine. Un point essentiel pour comprendre le nouvel isolationniste américain. Pour les EU le désintérêt soudain pour les conflits de la région du Golfe (il importait 60 % de son pétrole jusqu’à 2006) est le signe de son recentrage sur sa propre indépendance énergétique (pétrole dont ils sont devenus les premiers producteurs mondiaux… grâce à l’entrée de la Chine dans l’OMC cette dernière ayant tiré les prix vers le haut + exploitation du gaz de schiste). Le risque économique est ici qu’une chute durable des cours rendent non rentables les investissements effectués dans ce secteur devenu porteur aux EU. Pour le coup « la finance » perdrait gros. Quant au risque social à part le dégonflement de la popularité trumpienne par la hausse du chômage, c’est la paix sociale menacée pour tous les pays producteurs qui vivent de la rente et ont une forte population (Algérie, Irak, Nigéria, Iran). À moyen terme ce serait une opportunité pour diversifier les productions, mais à court terme…
    Maxime Combes d’ATTAC dit que c’est aussi l’occasion pour réorienter les investissements prévus des énergies fossiles aux nouvelles moins polluantes.
    []

Notes sur les couples institution/instituant et destitution/destituant

Le point de départ de ces notes est le dernier livre de Fréderic Lordon (Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… La Fabrique, 2019) et un article paru dans Le Monde diplomatique sur « La précarité tue, le capitalisme tue, le macronisme tue  » , le tout critiqué par Serge Quadruppani dans deux numéros de Lundi matin. Nous y avons ajouté, de notre propre chef, une référence critique aux concepts de Castoriadis sur ces points précis.
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Notes à partir et au-delà du livre « Vive la lutte des Gilets jaunes ! »

La diversité des approches et positions

Nous prenons appui sur un livre auto-édité d’un compagnon marxiste léniniste lyonnais pour développer quelques éléments du mouvement lyonnais. Un opuscule dont l’on doit reconnaître qu’il part d’un vrai engagement dans le mouvement des Gilets jaunes sur Lyon. En ce sens ce n’est pas une analyse coupée de la lutte. Cependant bien que nous ayons vécu des choses semblables ou/et en commun, la façon d’aborder certaines questions est assez différente de celles qui ont pris corps avec le Journal de bord et plus encore dans les textes de Temps critiques. Le ou les auteurs du livre Vive la lutte des Gilets jaunes se centrant théoriquement et pratiquement un peu à côté ou plutôt dans un autre champ que nous avons pour notre part ignoré. En effet en visant sur plusieurs pages le rôle des courants politiques qui n’ont pas mené la lutte comme les post-opéraïstes, absents du mouvement, ou encore en qualifiant des tendances issues de la FI et d’ex-Nuit Debout de « semi-anarchistes » la critique est entachée du poids politique d’un passé non critiqué, celui des organisations traditionnelles de la classe ouvrière. D’une part les échecs notamment depuis les années 70 et le pourquoi de ces échecs ne semblent pas pris en compte. D’autre part le champ de connaissance des différents courants politiques contemporains est assez réduit et plus encore pour tous les courants sortant d’une orthodoxie marxisante.

Le livre aurait gagné à recevoir les textes produits par ses auteurs durant le mouvement, donnant le ton des batailles qui ont pu être menées via ce témoignage direct de leur approche marxiste. Par exemple le tract écrit pour aider à la définition d’un fond revendicatif des Gilets jaunes sur Lyon, et qui fut ignoré par l’assemblée générale populaire de Lyon et environs (dénomination officielle) comme les écrits produits par nous même1. En ce sens, la recherche de cadres politiques dans l’optique marxiste-léniniste s’est trouvée confrontée à des tendances purement gestionnaires, voire managériales, d’une gauche (anti-macronienne politiquement, mais macronienne d’esprit parce que branchée sur un discours « communiquant » commun) incarné par des personnes issues des Nuit Debout et de la FI dont le formalisme démocratique le dispute à une culture politique proche de zéro. Le fossé entre d’un côté, une pensée qui « positive » (comme Carrefour !) tout ce qui est fait parce que c’est fait, qui aboutit à ne faire aucun bilan au compte des FI/Fakir-Nuit Debout et de l’autre celle d’une approche dialectique issue du marxisme du XXè siècle est immense. C’est la différence entre deux mondes, l’ancien langage marxiste orthodoxe de la lutte de classes s’affrontant à un « logiciel » post-moderne sans perspective autre que de bien gérer le présent du mouvement (l’Assemblée des assemblées) et le futur proche si la victoire était au bout ; tout cela au nom du « peuple ».

Pourtant, comme eux, nous avons été présents lors d’une multitude de moments du mouvement (actions diverses ne se limitant pas aux manifestations, AG, commissions, etc.), mais notre lecture du mouvement et nos interventions ne s’intègrent à aucun de ces deux champs2. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés pris entre deux feux.

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  1. Cf. Adresse à l’Assemblée Générale des Gilets jaunes de Lyon. Sur le blog dans le récapitulatif du Journal de bord du mois de mars 2019 : http://blog.tempscritiques.net/archives/2792 []
  2. Cf. Pourquoi le communisme n’est-il plus qu’une référence historique pour les membres de Temps critiques ? À l’adresse : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article402 []

Notes désordonnées sur la cristallisation de novembre 2018

(Il est assez intéressant que mardi 27 novembre la réponse de Macron, à la tête de l’État, à la poursuite des blocages mis en place par les « Gilets jaunes » soit à ce point empêtrée dans les tics et manies de la technostructure, comme si cette formulation extra-terrestre augurait de l’échappement d’une situation grosse donc d’ingouvernabilité, selon le vieil adage qu’une ère de révolution se profile quand les gouvernants ne peuvent plus gouverner et que les gouvernés ne veulent plus l’être)

Mes réflexions sont nées de l’intuition approximative lors de la foire aux fruits oubliés de St-Jean-du-Gard (en Cévennes), le samedi 24 novembre que ce lieu où il y avait foule était peut être l’un de ceux, ce jour-là de forte mobilisation jusque sur les Champs-Élysées à Paris, où il y avait le moins de « gilets jaunes » ; à quoi tenait cette déduction hasardeuse ? Qu’à St-Jean-du-Gard affluait une population qui n’était pas en perdition, quoique certainement en hostilité avec, par exemple l’État nucléaire et son chef, héros de la technostructure. Alors que les « Gilets jaunes » incarnent la bonne volonté flouée, au bord du burn out. L’une cultive un pas de coté, l’autre a les deux pieds dedans.

Mon sentiment, très peu sociologique d’une population en France séparée en trois grandes tendances est le suivant : une est de peu d’intérêt ici, c’est celle qui tire son épingle du jeu, matinée d’élitisme et de cynisme. Quant aux deux autres, l’une anticipe autant que faire se peut sur la dislocation en ayant déjà rompu subjectivement et souvent en pratique avec les principaux déshonneurs de cette vie en société (consommation médiatique, entassement urbain, consommation clinquante, etc. au profit d’une prise en main de son alimentation – jardins potagers – de sa santé), l’autre s’applique à vouloir continuer vaille que vaille, les yeux encore rivés sur un modèle social encore chatoyant et revivifié par la quincaille numérique, parce que rien d’autre ne lui paraît possible, parce qu’elle n’en a pas les moyens, parce qu’elle ne veut pas s’en donner les moyens qui signifieraient l’impossibilité définitive de monter dans l’échelle sociale ou plutôt l’assurance de rétrograder.

L’une est décidément dans l’évitement et le contournement, en se ménageant des marges d’autonomie – au pire des « oasis » – tandis que l’autre, pieds et poings liés dans le salariat, le pavillon à crédit et les traites de la bagnole n’a pas de marge de manœuvre, et de sa « galère » individualisée ne peut que fantasmer (sondage de 85 % d’opinions favorables sur le mouvement des « Gilets jaunes ») sur cette initiative de gens de bonne volonté venue de nulle part.

L’alternatif rentre rarement en conflit ouvert et jusqu’au-boutiste face à l’ordre et l’État : si ce n’est le cas de la Zad de Notre-Dame-des-Landes où la possibilité de pousser jusqu’au bout le refus a été rendu possible aussi par la création de larges marges d’autonomie et de réseaux d’auto-subsistance.

La vie humaine capitalisée ne connaît plus l’art de la subsistance, elle ne connaît que le manque sans cesse reconduit. Et c’est contre cette reconduction, cette fois sous la bannière de la transition écologique, piège et chantage que tout le monde sentait se profiler pour le maintien des mêmes intérêts en place, que des gens anonymes et désarmés disjonctent et se retrouvent (de là à dire que c’est le premier burn out collectif…!).

De là à ce que les deux faces (comme pile et face) de la contradiction sociale (comment mener son existence individuelle sans liberté collective) ne soient plus face-à-face (ou dos à dos ?) mais en résonance ? L’une, s’appropriant des cris de rage de l’autre, la mesure de la petitesse de ses expérimentations pourtant louables mais insuffisantes, et l’autre, lasse d’être acculée s’appropriant l’art de la distance cultivée par la première, non pas pour se dérober au choc mais pour le densifier à l’aide d’une subsistance commune.

Venant, le 29 novembre 2018

La beauté capitalisée

Pour la critique sociale portée par les mouvements révolutionnaires historiques, l’art n’a que rarement été considéré comme un terrain de lutte décisif. Si la question des « modes de vie » est toujours restée, aux yeux des militants comme des théoriciens, une dimension politique et morale essentielle, la transformation de la vie quotidienne et notamment son cadre esthétique devait quasi automatiquement accompagner la dynamique révolutionnaire. Bolchevisme et national-socialisme promurent un art d’État qui accroissait leur pouvoir sur la société mais il resta un art relativement séparé des rapports sociaux concrets et quotidiens de la majorité des individus.

Il n’en va plus de même aujourd’hui avec « l’art contemporain ». Les dispositifs, les installations, les interventions dites artistiques qui occupent les espaces privés et publics visent désormais à produire un effet de « sidération » sur le plus grand nombre. C’est là, pour Annie Le Brun, une des opérations idéologiques autant qu’émotives que l’union entre le capital et l’art conduit à grande échelle. Dans son dernier livre, Ce qui n’a pas de prix, elle expose les causes et les conséquences de cette conquête des sensibilités par ce qu’elle nomme une « esthétisation du monde ».

Dans le texte ci-dessous Jacques Guigou analyse les forces et les faiblesses des thèses d’Annie Le Brun. Comme il y a plus de vingt ans, il avait déjà mis en évidence les mutilations de la vie par « le plaisir capitalisé », il désigne aujourd’hui les ravages de « la beauté capitalisée » telle que la dénonce Annie Le Brun. Toutefois, la forte portée politique des nouvelles notions critiques avancées dans Ce qui n’a pas de prix coexistent avec des fluctuations et des incertitudes concernant la question de la valeur.

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