Contre toute politique identitaire

Ici contre une pseudo identité juive révolutionnaire

Cet échange de lettres est à replacer dans le cadre de la parution de nos brochures autour des luttes de libération des années 1969-1970, de la question de la communauté humaine et des particularismes (l’exemple des juifs). Elle fait suite à une réponse de J.Wajnsztejn à l’appel d’un comité de jeunes juifs de gauche aux « juifs révolutionnaires », mais dans une perspective très différente de celle de l’UJFP.


Appel 2024-05-23
Réunion publique : “Qui a peur de la lutte contre l’antisémitisme ? Pour une gauche réellement antiraciste” avec Golem, JJR et RAAR

Face à l’augmentation massive des actes antisémites partout dans le monde depuis le 7 octobre 2023, et alors que les crimes de guerre de l’armée israélienne se multiplient, menaçant l’existence des Palestinien·ne·s de Gaza, nos collectifs ( Golem , JJR , RAAR ) souhaitent engager un débat dans et avec l’ensemble du camp progressiste .

Nous avons besoin de parler et d’échanger afin d’échapper aux pièges qui empoisonnent les débats actuels.

Dans nos espaces politiques, nous constatons une indifférence toujours plus grande face à l’explosion des actes anti-juifs, comme si l’appropriation malhonnête de la lutte contre l’antisémitisme par les forces réactionnaires disqualifiait cette question pourtant bien réelle.

Nous sommes aussi inquiet·e·s de la stigmatisation systématique de groupes juifs exprimant une condamnation des crimes du Hamas, qui se voient dénigrés comme “sionistes”, terme proclamé comme une injure, voire comme “fascistes”.

A cela s’ajoute une montée généralisée du complotisme et du confusionnisme, qui ne restent malheureusement pas cantonnés à la fachosphère et déboussolent aussi le camp progressiste.
Concernant la droite et l’extrême-droite, nous condamnons la manière dont elles utilisent la lutte contre l’antisémitisme à des fins islamophobes ou pour attaquer les mouvements progressistes.
Tout cela a été rendu possible en raison de l’abandon par une partie de la gauche de la lutte contre l’antisémitisme.

Cette situation nécessite des prises de positions claires dans lesquelles on n’oublie rien et ne sacrifie rien de nos exigences progressistes.

Il s’agit d’une véritable “ligne de crête” :

  • ne rien lâcher, ni sur la lutte contre l’antisémitisme, ni sur le combat contre tous les racismes ;
    lutter contre la tendance à nier les exactions du 7 octobre 2023, d’un côté, manifester l’horreur que nous
  • inspire ce que le peuple palestinien endure en ce moment et depuis trop longtemps, de l’autre ;
    garder intacte la mémoire des victimes du Hamas d’un côté, dénoncer la banalisation du carnage
  • quotidien que subissent les Palestinien·ne·s, de l’autre ;
  • réclamer la libération des otages, d’un côté, réclamer un cessez-le feu immédiat et total à Gaza, de l’autre.

Nous appelons tou·te·s les camarades, ami·e·s et organisations progressistes à venir discuter de ces questions avec nous à la Bourse du Travail (Salle Hénaff), le 23 mai 2024, à 19h.

Venez en débattre avec nous !
Rejoignez-nous sur cette ligne de crête !
Ne laissons pas le terrain de la lutte contre l’antisémitisme à la droite et l’extrême-droite !
Venez nombreux·ses !

Organisations :
Collectif Golem (Golem)
Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR)
Réseau d’Actions contre l’Antisémitisme et tous les Racismes (RAAR)


Remarques sur l’appel
Pour moi cet appel est politiquement inacceptable.

1) Le titre déjà. Alors même que le contenu de l’appel en appelle à des prises de positions claires, l’antisémitisme est assimilé à un simple racisme, or on sait bien que c’est uniquement cette confusion qui permet aux confusionnistes de gauche de faire un appel commun parce que l’antiracisme y cohabite très bien avec l’antisémitisme parce que le second n’est pas soluble dans le premier. L’antisémitisme de Proudhon ou des anarchistes ou syndicalistes révolutionnaires fin de siècle ou même de Marx n’a pas grand-chose à voir avec un racisme et est plus lié à une vision du capital comme dominée par la finance dont les juifs seraient les porteurs ou représentants (un racisme social en quelque sorte).
Plus actuel, la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance de 2001, au cours de laquelle, certains pays arabes et du « Sud global » comme on dit aujourd’hui, ainsi qu’une partie de la gauche altermondialiste en fournit un autre exemple avec la tentative d’assimiler sionisme et racisme ; enfin, les « indigènes de la république en sont une autre variante, qui assimile les juifs aux « blancs ».

2) Dès la première phrase le décor est planté avec d’un côté les actes antisémites et de l’autre les crimes de guerre … de l’armée israélienne…qui menaceraient l’existence des palestiniens (le mot génocide n’est pas prononcé ouvertement, par prudence mais c’est l’idée). Et dans tout ça, évidemment, pas un mot sur l’attaque du Hamas (une sorte de pogrom même si quelques thaïlandais passaient par là ?).

3) Dès le second paragraphe argumenté il s’agit de bien se démarquer en tant que camp progressiste face aux « forces réactionnaires » qui utilisent de façon malhonnête la lutte contre l’antisémitisme. En conséquence, le problème est reporté à l’extérieur de nos « espaces politiques », alors que ce problème est justement le développement de l’antisémitisme de gauche et d’extrême gauche. Comme dans tout frontisme, cela revient, consciemment ou non, à noyer le poisson dans une unité de façade entre antisionistes, anti-impérialistes, antifascistes ou décoloniaux. fonctionnant comme un certificat de virginité par rapport à un quelconque soupçon d’antisémitisme en leur sein .

4) Les « crimes » du Hamas ne sont mentionnés qu’en fin de première page et encore ils ne sont pas même qualifiés, par égalité de jugement, de « crimes de guerre », mais de simples crimes comme s’ils relevaient de la délinquance de rue et n’avaient rien de politique.

5) Le fait que le problème soit interne et lié au confusionnisme du camp « progressiste » n’apparaît là aussi qu’en fin de première page.

Bref, ce qui est fondamental et pose problème est dilué et on ne me fera pas croire que des personnes qui font autant attention, par exemple, à bien glisser dans leur appel, l’écriture inclusive, qui, à ce que je sache, ne correspond pas vraiment à une pratique frontiste, placeraient, comme par inadvertance, des paragraphes dans le mauvais ordre ou au hasard. Nous n’avons certes pas pour habitude d’avancer des positions politiques sous des angles moraux, mais puisque les « appelistes » parlent de malhonnêteté des forces réactionnaires dans leur lutte contre l’antisémitisme, il s’avère tentant de les affubler du même vocable.

JW, le 19/05/2023


Le 20 mai 2024 – Jacques Wajnsztejn

Je vous joins aussi une dernière remarque d’YC par rapport au fichier précédent. Si on écrit autour de ça (Larry était tenté), il faut tenir compte de tout ça et je compte d’ailleurs intégrer une partie de sa dernière phrase à mes « remarques »…
A plus tard et bonne journée
JW


Message de YC sur l’appel ci-dessus

C’est un des mythes identitaires que partagent à la fois le Collectif Tsedek et l’UJFP d’un côté; Golem, les JJR et d’autres.
Tu retrouves cela aussi chez Michael Loewy.

C’est l’idée que le judaïsme aurait toujours eu des tendances révolutionnaires, que cela aurait influencé de nombreux philosophes juifs, que cela aurait poussé de nombreux juifs vers le mouvement ouvrier, le Bund, la Troisième Internationale, etc.

C’est en quelque sorte l’autre face du mythe antisémite du Juif perturbateur, incapable de s’intégrer nulle part, qui organise le chaos jusqu’à organiser l’immigration pour saper les sociétés occidentales.
Ces différentes tendances retournent le mythe antisémite et en font un autre mythe fondé sur la notion d’un judaïsme ayant un très fort potentiel révolutionnaire et libérateur pluriséculaire.

Pour moi, cela ressemble aux écrits des théologiens de la libération que je lisais quand j’étais un catho influencé par les franciscains marxistes de la revue Terres du monde ou Terres des hommes (je crois) : le Nouveau Testament comme Evangile révolutionnaire.

Simplement, aujourd’hui (enfin depuis les années 60 car un rabbin américain théologien de la libération et antisioniste a écrit un bouquin sur ce sujet dès les années 60) pour ces juifs sionistes de gauche/antisionistes d’extrême gauche/asionistes de gauche et d’extrême gauche, etc., cela tombe bien parce qu’ils peuvent espérer nager dans le courant identitaire qui prend les couleurs du féminisme, ou de l’anticolonialisme, ou du mouvement LGBTQI, etc

Y.Coleman


Le 20 mai 2024 – Larry Cohen

Bonsoir,
Si je peux adhérer à plusieurs des remarques d’Yves sur les mythes identitaires (du genre, « Nous, les juifs, on a une longue et glorieuse histoire d’avoir été du bon côté »), j’avoue ne pas bien comprendre ce qu’il recherche dans son texte et la suite. Dénoncer l’inculture des universitaires ? C’est salutaire, mais pas très pertinent. En plus, plaider que les idées reçues sur la forte présence des juifs dans la gauche/extrême gauche ne reposent que sur des éléments anecdotiques, c’est esquiver une évidence, un peu comme l’argument commode selon lequel tout est toujours plus complexe qu’on ne le croit.

La thèse de Löwy, Traverso et d’autres sur le messianisme juif comme source d’un radicalisme politique moderne n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais elle n’est pas à écarter d’un revers de main non plus. Pour ma part, je mettrais plus l’accent sur les conditions très particulières des juifs dans l’empire tsariste (ou vivant à proximité), qui, elles, ont incontestablement débouché sur une forte politisation à gauche qui a eu des échos, via l’immigration, dans des pays comme l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Argentine et j’en passe. Et même si une majorité des juifs russes s’orientaient plutôt vers les « Cadets » en 1917, la population juive aura été, selon Lénine, parmi les soutiens les plus fiables de la révolution. C’était en somme l’aspiration à faire entièrement partie de leur société, à pouvoir enfin dépasser le statut d’éternelle minorité, souvent persécutée.


De même, à quoi ça sert de mettre l’accent sur ceux qui essaient par la suite de justifier d’avoir retourné leur veste ? Cela n’apporte aucune réponse à la question sur les origines de l’engagement à gauche de certains juifs, encore moins sur l’anti-sionisme qu’ils ont pu manifester. Et auquel d’ailleurs j’ai moi-même adhéré, mais par internationalisme et rejet de tous les nationalismes…

Par ailleurs, Yves se débarrasse un peu vite du problème du tiers-mondisme. Il suffit d’avoir fréquenté, comme je l’ai fait il y a longtemps, les milieux de gauche en Allemagne pour se rendre compte de l’omniprésence de ce thème à l’époque.

Maintenant, sur l’appel de Golem et compagnie à une réunion politique, j’aurais sans doute été moins catégorique que Jacques W. Je ne connais pas ces groupes-là, mais ce que je devine, c’est la crainte de se faire plus ou moins exclure de la famille de la gauche où ils se sentaient auparavant chez eux et en sécurité. SI on ne veut pas se focaliser sur l’actualité de ce conflit (voir les propos de Jacques G.) et qu’on préfère approfondir le sujet, il faudrait à mon avis se pencher sur la notion du progressisme (qu’on retrouve jusque dans le titre de l’organisation sœur de l’UJFP, l’Union des progressistes juifs de Belgique), qui me semble à bout de souffle aujourd’hui.

Dans le prolongement de cette idée, il faudrait repenser l’anti-fascisme, pas pour réchauffer les formules choc de la gauche italienne, mais comme une grande source justement de l’identité de gauche actuellement, signe que tout le reste a foutu le camp et qu’il ne reste plus que ça. Comme je l’ai dit à la rencontre fin mars, on pourrait en dire autant du fort engagement en faveur des Palestiniens : c’est un conflit qui présente l’avantage rassurant de nous rappeler les luttes des peuples colonisés d’autrefois contre l’impérialisme occidental. Or, une bonne partie des hécatombes de ces dernières années ont été le fait de régimes non occidentaux (avec ou sans soutien logistique ou politique occidental, peu importe), mais n’ont pas mobilisé grand monde. Bref, on s’accroche coûte que coûte à une identité simple et sans nuances. Et enfin surtout, quel rapport avec des gens comme nous qui avons autre chose en tête ?

Larry


Le 22 mai 2024 – J.Guigou

Bonsoir,
Je partage les remarques de Larry sur le texte d’YC. L’accent mis par YC sur les dimensions de classe et de luttes ouvrières des groupes d’extrême gauche des années 60/70 n’est pas inutile, mais à condition de ne pas oublier les tensions et les contestations qui s’exprimaient dans ses groupes et surtout à l’extérieur d’eux : critiques de l’autoritarisme et du clanisme des dirigeants ; critiques des organisations politiques elles-mêmes en tant qu’elles voulaient agir « comme si la révolution était déjà réalisée » ; abandons de la conduite militante et de tout activisme, exaltation du « drop out » et de la contre-culture, etc.

Contrairement à ce que l’historiographie de gauche, d’extrême gauche ou anarchiste présente comme des périodes différentes : la montée communiste du mouvement puis son échec « individualiste » ou « petites bourgeoises » ou « réactionnaire », ces pratiques étaient contemporaines. Et bien sûr, elles n’étaient pas corrélées à des appartenances et des identités religieuses ou culturelles particulières. Nous étions dans le rapport individu/communauté humaine.

La référence au « messianisme juif » comme ferment de l’adhésion au prophétisme de la révolution communiste est ancienne.

J’ai connu des socialistes et des communistes d’origine juive chez qui cette dimension n’était pas absente.
Je pense à Serge Jonas, fils d’un socialiste révolutionnaire russe, chassé de Russie en 1920 par les bolcheviks, ayant séjourné en Israël pendant la Seconde Guerre mondiale, puis installé en France et qui, après un parcours professionnel fructueux, il a fondé en 1965, les éditions Anthropos. Il a publié nombre de théoriciens et d’activistes anarchistes ou communistes du XIXe et du XXe s. Quelques temps après la publication de mon premier livre (1972) où je fais une critique prolétarienne de la formation continue, Serge est devenu un ami. J’ai discuté avec lui des jours entiers ; il dressait de vastes fresques sur les mouvements de l’histoire sociale depuis la Révolution française. Il prônait la fondation de petites communautés rurales autosuffisantes qui seraient porteuses d’un devenir plus humain de l’humanité.
Cette dimension messianique n’était pas absente chez lui. Il était d’autant plus attaché à Israël qu’une sœur de sa mère était la veuve d’Eliezer Ben Yehouda, le fondateur de l’hébreu moderne. Après sa mort, j’ai écrit avec sa fille, une chronique sur sa vie et son œuvre, ici.

Les propos qui sont dits là sur les Juifs pourraient également être tenus sur les protestants, notamment dans la version calviniste de la Réforme. Et là, je sais que quoi je parle !

On y trouve les mêmes composantes politiques et prophétiques ; le même caractère de groupe de minoritaires et de persécutés. Et l’on trouve parmi les protestants de nombreuses figures révolutionnaires. À commencer par le pasteur nîmois Jean-Paul Rabaud Saint-Etienne, député du Tiers-État, président de l’Assemblée Constituante et rédacteur un des principaux rédacteurs de la Constitution de 1791. Mais aussi Barnave, Boissy d’Anglas, Marat, etc,

De même, les étudiants protestants furent nombreux dans les Comités d’action de mai 68. Fin 68, après un numéro pro-situationniste, leur revue « Le Semeur », s’est autodissoute pour se fondre dans le mouvement…

On peut citer aussi les groupes « Jeunes femmes » protestantes qui, au début des années 60, ont fondé le Planning familial.

Depuis la révolution française, c’est un fait que les minoritaires protestants furent des innovateurs (cf. Les banques ), des réformateurs (Ferdinand Buisson), des révolutionnaires anarchistes (Ferdinand Buisson, Sébatien Faure).

Tout cela est donc à relativiser…

Autre point.
Je partage la remarque de Larry sur l’antifascisme (de ces groupes antisionistes d’extrême gauche), comme ultime recours politique alors que leurs anciennes certitudes prolétariennes/communistes se sont effondrées.

Mais ce recours n’est guère plus qu’incantatoire, puisque l’antifascisme, après avoir puissamment opéré dans les prémices puis dans la réalisation de la société capitalisée, n’est plus aujourd’hui qu’un mantra agité électoralement ou médiatiquement.

En va-t-il de même du progressisme ? Oui et Non.

Oui, parce que le progrès étant partout, il ne peut plus caractériser un camp contre un autre.

Non, parce que le mythe (la religion) du progrès s’inscrit dans le temps long : celui qui, annoncé par les

Lumières, devient opérant, politiquement actif avec la révolution française. Les deux camps se forment et s’opposent : les révolutionnaires, tous progressistes et les contre-révolutionnaires (conservateurs puis..réactionnaires au XIXe).

Ces juifs antisionistes de gauche, en se rattachant au camp des progressistes, cherchent à se mettre en continuité avec les mouvements révolutionnaires historiques dans la modernité. C’est pour eux un marqueur dans le rapport ami/ennemi.

J’ai sommeil, je poursuivrai plus tard…
JG


Le 22 mai 2024 – J.Wajnsztejn

Bonsoir,

Pas d’accord avec le dernier paragraphe : le progressisme de l’appel n’est pas du tout en réf avec le mouvement prolétarien mais avec les théories postmodernes de l’émancipation et comme le dit YC d’une émancipation des identités à vocations intersectionniste. C’est patent aussi bien chez le fils de Sophie que je connais perso et qui milite à Golem que chez le mouvement des juifs pour la paix de Stamboul, Hazan et a fortiori chez les juives lesbiennes du RAAR. S’ils englobent quelques vieux cadres trotskistes, c’est parce que ceux-ci, dans le cadre du passage de la LCR au NPA ont abandonné toute référence à ce même prolétariat comme le montre le discours de Besancenot. Quant à l’antifascisme des autonomes ou libertaires et compte tenu qu’il y a au moins 4 tendances différentes antifa en France, leurs slogans ne comportent que très peu de réf au « fil rouge » et ils ne chantent jamais l’Internationale dans les manifs contrairement aux groupes traditionnels comme Lutte ouvrière.

Bon tout ça c’est un peu des détails, mais même si on ne fait rien paraître directement là-dessus il faudrait peut être, Gzav que tu archives tous ces courriers et ma lettre dans un doc « correspondance ».
En général j’essaie de tout archiver sur ma clé, mais là il me manque des choses.
A plus tard,
JW


Le 22 mai 2024 – J.Guigou

Bonjour,
Je n’ai pas du tout écrit que le progressisme de l’appel était en référence avec le mouvement prolétarien.
J’ai dit que le progressisme historique (républicain comme socialiste) est la seule référence historique à laquelle ils peuvent avoir recours, dès l’instant où ils se veulent de gauche et appellent d’autres groupes de gauche si ne n’est à les rejoindre, au moins à ne pas les rejeter.

Comme le progressisme est depuis longtemps, un fourre-tout idéologique (analogue et complémentaire au républicanisme), ces groupes antisionistes de gauche peuvent facilement le tordre du côté des « émancipations identitaires » et de l’intersectionnisme.

C’est pour cela qu’ils se définissent dans « le camp progressiste » et qu’ils ressentent le besoin de se dire « progressistes ». Bien sût qu’il n’y a plus de références au prolétariat ; cela depuis longtemps…
Il y aurait d’ailleurs matière à approfondir cette réactivation du couple (antagonique mais codépendant) progressistes/réactionnaires. On l’avait bien vu affirmé lors de l’attaque contre Tesson au Printemps des poètes.

J’ai des notes là-dessus…
JG

La valeur est un équivalent général

En réponse à un lecteur sur des questions sur la valeur, J.Guigou et J.Wajnsztejn montrent que la dualité de Marx entre valeur d’usage et valeur d’échange n’a plus de portée économique et politique dans la société capitalisée. Aujourd’hui, le capital domine la valeur. Dans « la chaîne des valeurs », la part de l’exploitation de la force de travail humain n’a pas disparu, mais elle est devenue bien moins déterminante pour la réalisation des profits et surtout pour l’exercice de la puissance. L’ensemble des activités humaines étant capitalisées, la valeur de la force de travail n’est plus autonomisée par rapport au capital, mais est englobée dans les flux et les réseaux de puissance. D’équivalent particulier lié au travail, la valeur est un équivalent général de toutes les activités humaines et de toutes les qualités humaines.


Questions de Charly – 14 mars 2026

Bonjour Jacques, 

Je nourris depuis quelques années un ensemble de réflexions autour de la valeur, et lis régulièrement TC ainsi que les échanges de la chaîne de mail, que je trouve toujours à la pointe. J’aurais aimé votre avis ou celui du cercle de Temps critiques sur certaines réflexions que je me fais.

Posons que ce qu’on appelle la valeur comprend valeur d’échange et valeur d’usage, et que le MPC développe la première au détriment de la seconde (au point où la seconde n’est que le « prétexte » de la première). On comprend que la valeur change de forme : non seulement au sein du procès de production A>(M)>A’  elle se matérialise sous différentes formes à différents moments, mais en plus à un niveau historique la valeur d’échange tend, par exemple dans sa forme argent, la dette et la finance, à la virtualisation, comme si elle avait pour forme idéale la « forme sans forme », comme si même la marchandise et donc le travail constituaient à un moment un obstacle à sa reproduction. Ce qui n’est qu’un aspect du phénomène d’évanescence qui semble plus complet.

En tous cas, on voit que cette virtualisation avance de concert avec l’inessentialisation de la force de travail, ce qui pose la question du revenu universel ou d’une fin de l’argent même chez des capitaines d’industrie comme Musk qui déclarait récemment que dans 10 à 20 ans, l’IA et la robotisation aura rendu l’argent sans importance.

Pensez-vous que cette fin de l’argent peut avoir lieu (sans fin de la domination et de l’aliénation pour autant), ou sera-ce simplement un changement de forme encore plus ineffable (crédit social, ou autre) au point où il rendra extrêmement difficile toute compréhension du « système » ?

On pourrait définir le communisme comme le règne de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, mais si tel était le cas n’y aurait-il pas toujours le risque d’un renversement de l’une sur l’autre ?

Seriez-vous d’accord pour dire que les origines de la valeur sont psychologiques, « le fétichisme (de la marchandise) »étant le pré-nom de ce que la psychanalyse a appelé plus tard « la projection », c’est-à-dire l’externalisation d’une qualité pourtant propre à l’individu (ou au groupe) ? L’inconscience de la nature intrinsèque de ce que nous croyons observer dans une nature extrinsèque ? Le Capital, n’est-ce pas la puissance de l’Homme en tant qu’espèce, s’échappant de ses propres mains ? Si tel était le cas, ne faudrait-il pas tout réviser de la prétendue autonomie de tous ces processus/phénomènes ?

Je vous remercie si vous avez pris le temps de lire ce mail, j’espère que vous pourrez m’éclairer ou m’orienter sur ces diverses réflexions, car je manque souvent d’interlocuteurs pour les partager ! 

À vous lire, Charly. 


Réponse de JG et JW – 28 mars 2026

Bonjour Charly,

Tes réflexions sur la valeur sont fructueuses, mais elles restent limitées, voire altérées par ton présupposé de départ sur la définition de la valeur. Et cette définition est strictement marxienne à savoir la dualité valeur d’usage/valeur d’échange ; cette dernière devenant hégémonique avec la domination réelle du capital quand on passe de M-A-M à A-M-A’ et a fortiori avec la révolution du capital à A-A’.

Une affirmation qu’on retrouve dans les textes confidentiels des gauches communistes dès le début des années 1970, mais aussi de façon très développée en dehors du marxisme strict, par exemple chez Baudrillard (Le miroir de la production) à la même époque. Une dualité déjà contradictoire chez Marx qui a bâti une théorie des besoins largement reprise par les pays du futur bloc soviétique … alors même que le Marx communiste des Manuscrits de 1844 développait l’idée de besoins illimités dont la future société de consommation (cf. le livre éponyme de Baudrillard publié en 1968) en est certes la caricature … réalisée.

Ce dualisme portait aussi un autre danger et possiblement une contradiction dans la mesure où le dualisme portait l’idée d’une opposition entre la VU-utilité et la VE-capitaliste avec toutes les implications qui pouvaient en découler du point de vue d’un réformisme du capital. Or, dans le même temps Marx pouvait avancer l’idée de la primauté d’un travail productif dont toutes les composantes (y compris donc « pour le capital ») devenaient valeur d’usage quelles que soient leur « utilité » (par exemple, l’industrie de guerre est « utile », puisqu’elle accroît l’accumulation) ; une conception finalement « amorale » de la valeur que les néo-classiques développeront en toute quiétude sur la base de la satisfaction subjective du consommateur.

Sur d’autres bases bien sûr, les derniers marxistes à la manière Théorie communiste développent aujourd’hui la même idée car dépassant le dualisme productif/improductif du fait de la seconde phase de la domination réelle (ce que nous préférons appeler la révolution du capital pour marquer la rupture), tout le travail est maintenant « utile » (productif) pour le capital.    

Toujours à partir de ce postulat, tu poursuis ton analyse en référence à « l’évanescence de la valeur » (en référence à notre livre nous supposons), sur sa virtualisation et sur la suppression potentielle de l’argent par l’IA.

Tu poursuis et conclus en posant l’hypothèse d’origines psychologiques de la valeur qui devient à tes yeux « une projection », « une externalisation » d’une qualité de l’individu comme déterminé par l’espèce humaine.

Ton embarras théorique provient d’abord de ton présupposé de départ d’une invariance de la dualité valeur d’usage – valeur d’échange et ensuite de ton hypothèse finale sur une origine psychologique de la valeur.

1- Le concept de Marx valeur d’usage versus valeur d’échange n’est pas un invariant dans l’histoire de la valeur. Dans Évanescence de la valeur, nous montrons que cette opposition n’a plus de portée politique et historique dans la dynamique de totalisation du capital telle qu’elle s’est imposée après l’échec des mouvements critiques mondiaux des années 60-75.

Tu perçois bien qu’avec ce ne nous avons d’abord appelé La valeur sans le travail (cf.Anthologie II) (1999), l’innessentialisation de la force de travail dans le procès de production et l’économie en général, engendrait la tendance forte à la perte de la centralité du travail dans les rapports sociaux, une tendance doublée d’une virtualisation toujours plus puissante de la valeur. C’est l’amorce de ce que dix ans plus tard, nous analysons comme la capitalisation de toutes les activités humaines, d’où la société capitalisée.

Dès l’instant où le capital domine la valeur, les anciennes définitions de la valeur sont englobées, à commencer par la dualité marxienne valeur d’usage/valeur d’échange.

De sorte que la définition du communisme que tu avances comme « le règne de la valeur d’usage » ne peut au mieux que caractériser la phase dite de « la transition socialiste » ou encore du « socialisme inférieur » des marxistes orthodoxes, celle des « bons de travail » combinés aux monnaies fondantes, ou locales, affirmées par des mouvements alternativistes après 68. À cela s’ajoute ce qu’il faut bien nommer comme idéologie de l’utilité, une tendance à laquelle nous avons participé de façon très critique à Lyon où elle se présentait aussi de façon concrète dans les discussions et pratiques sur le travail et la question de l’alternative (cf. la revue La Gryffe sur ce sujet et l’article de JW : « Critique du travail et révolution du capital », 2012 ; dispo sur le site).

Un dernier point pour actualiser. Si les théories de la valeur ont toujours souffert d’une certaine métaphysique de la valeur qui faisait dire à Keynes que discuter de ça c’était comme se pencher sur le sexe des anges, la révolution informatique et encore plus l’IA viennent brouiller et rendre caduque toute idée de mesure de la valeur et de son contenu (la source de richesse). L’IA à tendance à circonvenir l’idée de rareté du temps sur laquelle reposait la mesure du temps de travail, parce qu’elle permet la démultiplication du temps et reporte les questions fondamentales sur la propriété (la possession des systèmes et leur accès) en reléguant au second plan le temps manufacturier de l’horloge bien sûr, le plus facile à mesurer, mais aussi le temps machine déjà plus opaque et enfin un temps plus personnalisé, celui du consultant qui utilise Chat GPT pour compresser son travail d’analyse tout en étant dépendant de systèmes qu’il ne fait qu’utiliser.

2- Sur la fin de l’argent, sur un monde sans argent, tu pourrais relire dans le n°18 de Temps critiques  le texte de Bruno S. et celui de JW qui font le point à ce sujet. En gros et pour clarifier un peu cette question récurrente dans les mouvements historiques radicaux depuis au moins la révolution française, il convient de distinguer argent et capital, de reconnaître l’antériorité de l’argent dans les sociétés humaines, de situer à leurs places le don et le troc, etc.

L’utopie actuelle du capital qu’on trouve chez les GAFAM lorsqu’ils annoncent que l’IA et les robots rendront l’argent obsolète constitue bien une tendance forte de la dynamique anthropologique et politique du capital ; avec le capital fictif généralisé, la reproduction artificielle des humains, la pérennisation des existences et la colonisation potentielle de Mars.

3-  Il n’y a pas chez Marx une théorie de la genèse de la valeur.

Pour Marx la valeur comme opérateur de la sortie de la féodalité se situe dans l’économie marchande financiarisée avec lettres de change et plus-valeur engendrée par le déplacement des marchandises ; soit les 13e et 14e siècles. Cette périodisation courte de la valeur était nécessaire à Marx pour fonder la discontinuité féodalité/mode de production capitaliste.

Si elle n’est pas l’invariant anthropologique que certains lui attribuent, il est pourtant nécessaire de chercher à connaître l’émergence de la valeur dans les communautés/sociétés humaines.

Classiquement, les historiens de l’antiquité et de la préhistoire situent son émergence avec le néolithique, la fin des groupes de chasseurs-cueilleurs, la sédentarisation, l’élevage, l’agriculture et la propriété foncière. Mais c’est avec les premiers empires mésopotamiens que la première forme de la valeur s’affirme : les richesses et l’accumulation des richesses, la mesure des richesses par la comptabilité, la puissance qu’elle confère aux détenteurs des richesses. Phénomènes qui sont rendus possibles par l’instauration de société de castes et de classes, hiérarchisées et étatisées. Il s’agit de la première forme de l’État non encore séparé de la société. JG a écrit un texte là-dessus, ici.

Le royaume de Lydie avec le roi Crésus et les économies palatales (des palais et de leur puissance accrue par les tributs aux vaincus et l’exploitation de l’or et la création de monnaie) est souvent donné comme l’exemple le plus typique du premier règne de la forme valeur-richesse.

L’histoire des autonomisations de la valeur sous ses différentes formes montre aussi une propriété de la valeur : la valeur et les valeurs (morales, philosophiques, religieuses, etc.) ont la même origine et sont interdépendantes.

Par exemple, après avoir montré que la valeur est un opérateur de l’activité humaine qui inclut, mesure, quantifie et énonce un jugement d’existence, J.Camatte résume cela comme suit :

« Toute valeur est un équivalent général, que ce soit la valeur économique, la justice, l’honneur, l’amour, la bonté, etc… » cf. Site Invariance, Glossaire.

JG et JW

Postface à Crise de l’état-nation et politique des « zones d’influence »

En complément de notre texte Crise de l’état-nation et politique des « zones d’influence » nous proposons, ci-dessous, une postface qui recoupe l’actualité au Moyen-Orient.



L’offensive américaine ne signifie pas une extension du « grand espace américain » au Moyen-Orient, mais une neutralisation d’un pion (l’Iran), chargé de négativité par rapport à la positivité dont s’arroge la puissance des USA sur l’échiquier géopolitique mondial.


Notre balance faite, au point 6, entre « gouvernance mondiale » et « grand espace » (de type impérial) ne se trouve pas contredite par ce fait nouveau, puisqu’il n’y a pas là de volonté impérialiste de la part des États-Unis. En effet, cette opération ne correspond pas à une stratégie pour une nouvelle hégémonie américaine comme celle des années 1960, ni d’ailleurs à la perspective d’établir un nouvel ordre mondial sous sa domination comme à l’époque de la guerre contre l’Irak. Une situation qui semblait pourtant adéquate au processus concomitant de globalisation. Devant le caractère plus chaotique suivi par cette globalisation, la faillite de la stratégie de nation building menée par les Américains et l’apparition de zones d’influence avec la menace chinoise, on a plutôt affaire ici à une action opportuniste. Elle procède comme une « levée de verrou » libérant, pour le capital, un espace (le Moyen-Orient et les États du Golfe) jusque-là limité (Irak, Syrie, Yémen) ou confisqué (Sud-Liban) par un contre-espace hostile (l’Iran) qui a profité de la décomposition des États-nations du Moyen-Orient pour acquérir une position « contre-nature » de puissance régionale (un immense pays très peuplé et de civilisation perse, cherchant à dominer, à partir d’une fraction religieuse ultra-minoritaire de l’islam, un grand ensemble arabe et à majorité religieuse sunnite). Secondairement, il se trouve que cette action opportuniste est aussi une action opportune pour l’État d’Israël d’affaiblissement de l’adversaire et de ses antennes locales, sauf qu’il ne peut rien espérer d’autre du point de vue militaire. En effet, sa politique actuelle néocoloniale ne traduit pas, là non plus, de visée impérialiste de dimension régionale ; son objectif est bien plutôt de se concentrer sur les fondamentaux de son économie : industrie de la défense et exportations, gaz offshore, forte croissance du secteur high-tech. Cette limite de puissance apparaît bien dans le fait que le plan trumpien sur Gaza lui échappe complètement, au même titre que les flux financiers liés au pétrole et au gaz naturel de la région.

Fascisme et antifascismes : les références italiennes

Gato Soriano, que nous avons cité dans nos notes 14 et 15 de Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait, nous a adressé les remarques suivantes …


Je l’ai lu et dans l’ensemble l’analyse me semble sensée et cohérente.

Evidemment je suis flatté par les citations de Soriano.

Je me borne à signaler deux imprécisions.

– Si c’est vrai que « le mouvement italien des années 1968-78 (…) ne cède pas à cette spécialisation antifasciste », Il faut reconnaître que les tendances majoritaires de l’extrême gauche italienne sont marxistes-léninistes (staliniennes) entre 1968 et 1971-72, et c’est à partir des premières années 70 que les groupes d’origine opéraïste deviennent majoritaires.

Si l’antifascisme n’est pas une priorité, il est très présent dans la vie de tous les groupes extraparlementaires, mais reste important (voir la bataille contre « fanfascisme » (le fascisme de Fanfani) pour Lotta Continua, contre l’utilisation des fascistes par les services secrets dans la « stratégie de la tension », ainsi que pour des affrontements récurrents dans certaines villes, pour toute la gauche et l’extrême gauche. Erri De Luca ne le nie pas.

Ce sont d’ailleurs des militants de Potere Operaio (dont Achille Lollo) qui  mettent le feu le 16 avril 1973 au logement de Mario Mattei,  secrétaire de la section MSI de Primavalle à Rome où perdent la vie ses  fils, Virgilio et Stefano Mattei.

Je ne partage pas pour ma part la boutade de Bordiga quand il assène que « Le pire héritage du fascisme, c’est l’antifascisme », ni l’idée un peu saugrenue de Pasolini affirmant que : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme », et qui se contredit lui-même quand il dit qu’«//Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a  pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui  n’existera plus jamais ».

Je ne me lance pas dans une critique de l’ultraléninisme sectaire de Bordiga, quand il était à la tête du PCd’I, et boycottait l’action des Arditi del Popolo, qui ont été la seule forme d’action antifasciste armée – efficace – et qui auraient pu, sans doute, barrer la route au fascisme montant si le PSI et le PCd’I ne les avaient pas boycottés avec des justifications différentes. Mais il ne faut pas l’oublier.

– Roberto Vannacci n’est pas général des « forces spéciales » mais des paras de la brigade « Folgore » (foudre).

Pour ce qui concerne la mise en accusation de la LFI par l’ensemble des médias de droite et des partis politiques, ça me rappelle ce qui s’est  passé en Italie aux dernières élections politiques qui ont porté Meloni  au pouvoir :  la disparition dans le discours politique des cordons sanitaires antifascistes, la naissance d’un anti-antifascisme, le  renversement de cette stigmatisation historique pour diviser la gauche  et droitiser l’axe du débat politique tout entier. On peut dire que pour l’instant la droite y est parvenue.

Amitiés.

Gianni


Nous lui avons répondu ceci :

1) Gato S. rejette l’affirmation de Bordiga avec seulement des références historiques et politiques qui toutes sont datées d’avant la Seconde Guerre mondiale, alors que la formulation de Bordiga que nous citons n’a de sens qu’après la Seconde Guerre mondiale.

2) La référence de Gato à propos du lien qui existerait entre l’expression publique d’un anti-antifascisme et la victoire électorale de Meloni nous semble très discutable à la fois comme simple résultat de cause à effet et comme qualification de la présidente du Conseil des ministres d’Italie.

J. Guigou

3) L’attaque criminelle contre le responsable romain du MSI citée par Gato et mise au compte de Potere operaio (PotOp) est bien réelle, mais à préciser.

En effet, à l’origine, la position de PotOp, le principal groupe organisé se réclamant de l’opéraïsme1, est que le fascisme n’est qu’un vestige désormais impraticable dans un pays à capitalisme avancé tel que l’Italie et par conséquent il considère les mots d’ordre antifascistes comme un gaspillage inutile des énergies militantes. Comme le rappelle un des dirigeants de la section romaine, Paolo Lapponi, pour les opéraïstes le péril réel était représenté par le développement technologique du capital, voué à mieux rationaliser l’exploitation du travail et à pacifier les masses prolétaires grâce à l’hégémonie sur les médias2. Mais à l’approche du cinquantenaire de la « marche sur Rome » et vu la croissance électorale du MSI, les débats à l’extrême gauche autour du retour possible d’un squadrisme de type mussolinien reprennent avec l’idée que l’illégalité de masse ne peut plus se contenter de la vigilance et de l’autodéfense. Elle nécessiterait un effort offensif capable de résoudre définitivement le problème de la « menace noire », notamment dans les périphéries urbaines. C’est la position qu’adopte l’autre groupe gauchiste radical de l’époque, Lotta Continua, qui prend la tête de cette dimension d’antagonisme et pousse à la radicalisation.

Dans le climat particulier de Rome qui concentre beaucoup de fascistes et dans laquelle d’une part, les luttes ouvrières ont moins d’importance qu’à Milan, Turin ou en Vénétie et d’autre part, les luttes de territoire une plus grande importance, PotOp rejoint la ligne résistancialiste dans un éditorial du 28 janvier 1973 : « Intimider et détruire les bandes fascistes n’est pas […] l’activité dominante de l’initiative politique des avant-gardes communistes du mouvement de classe. Cependant, l’extension de la pratique de la lutte militante contre les fascistes est sans doute un résultat positif, car cela bloque, paralyse et tend à éliminer un moyen hostile à la lutte et à l’organisation ouvrière et prolétaire. […] Voilà la raison qui nous fait nous intéresser […] à la question de l’épuration des fascistes dans la ceinture prolétaire, voire dans les quartiers rouges. […] nous pensons qu’il faut élever la portée de l’attaque3. »

L’attaque lancée contre le responsable romain du MSI mentionnée par Gato Soriano est le fruit indirect de ce revirement. Ses auteurs le revendiquent comme un acte de justice prolétaire. Il est le fait de trois jeunes de PotOp, mais ayant récemment commencé à agir de façon autonome – et à l’insu des responsables militaires du groupe – sous le sigle de « Brigade Tanas » du nom d’un ancien résistant tué par la police en 1947.

Il est à noter que cette action se situait dans un quartier de Rome (Primavalle) particulièrement déshérité, mais partagé entre une influence stalinienne ancienne et un travail d’assistance sociale pour les pauvres de la part des fascistes, un terrain dans lequel apparemment PotOp a eu du mal à se faire une place, d’autant que la lutte sur le logement était plutôt la « spécialité » de Lotta Continua.

En tout cas, même s’il n’en est pas la cause principale, cet acte marque la dissolution de PotOp après la quatrième conférence nationale d’organisation (31 mai-3 juin 1973). La question de la violence ouvrière et révolutionnaire et plus seulement vis-à-vis des fascistes y est posée, mais c’est une autre histoire qui a concerné tous les mouvements des années 1960-1970 et dont nous avons abondamment parlé ailleurs4.

JW


Réponse de G. Soriano, 26 février 2026

On peut enlever la référence à Vannacci, qui corrigeait une imprécision du texte de Jacques et n’a aucune importance sur le fond.

Je suis assez d’accord sur ce que Jacques Wajnsztejn écrit de PO (et plus généralement des opéraistes), mais il oublie LC et surtout le climat général qui régnait en Italie, produit de la stratégie de la tension. Dans certains endroits, l’antifascisme n’était pas une question d’analyse théorique mais de survie personnelle, sans compter le fil presque ininterrompu qui liait plusieurs groupes (notamment armés) à la mythologie de la Résistance.

Il ne serait sans doute pas inutile de mettre les liens vers les deux articles publiés dans la brochure, car dans le premier j’essaye de dire ce qu’a été le fascisme (https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article2207) et dans le deuxième ce qu’il n’est pas (https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4578).

A bientôt.

  1. Sur la théorie opéraïste, cf. J. Wajnsztejn, L’opéraïsme au crible du temps, A plus d’un titre, 2021. []
  2. Cf. Aldo Grandi, La generazione degli anni perduti, pp. 231-232 ; et aussi de PotOp directement : « Strategia rivoluzionari degli obiettivi. Per costruire il partito della rivoluzione comunista », Potere Operaio, n. 27, juin-juillet 1970, et « 25 aprile: non Resistenza ma lotta per il comunismo », Potere Operaio del lunedì, n. 9, 30 avril 1972. []
  3. « Roma contro i fascisti », Potere operaio del lunedì, n. 26-28, 28 janvier 1973. []
  4. Cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, L’Harmattan, 2018 + nombreux compléments sur le site de la revue Temps critiques. []

Épuisement du temps social-historique et événement

Jacques Wajnsztejn bonjour,

Aujourd’hui, quelques mots pour vous dire que j’ai lu votre livre: L’achèvement du temps historique, avec attention et grand intérêt.

Ce livre semble bien survenir au bon moment. Au moment voulu si l’on peut dire. Dire la vérité de ce qui l’en est visiblement de ce « monde à l’envers », tout en rappelant ce qu’il était déjà essentiellement, pour reprendre une tournure rhétorique bien connue. 

Un tel titre et les deux paragraphes du quatrième de couverture annoncent toute l’importance du passage (du tournant ?) d’une époque à l’autre. Je crois que vous avez réussi à présenter l’enchainement des conditions et situations aboutissant à un tel constat. Le fil rouge des luttes de classes ayant été rompu (depuis quand ? Et par qui ? Nous le savons bien) et notre errance confrontée à l’obligation de la complexité vivante afin de s’extraire des abstractions paralysantes de « la société capitalisée » et de son « temps capitalisé ».  Ce fut l’abandon, la perte, l’oubli de la dialectique parce que devenue, elle aussi, une abstraction par l’absence de la passion révolutionnaire. Passion n’excluant pas la lucidité.  Mais les fils constituant ce fil rouge déterminant ont été coupés, renoués tout de travers et dès lors ça tourne en boucle. Ça ? Le temps « social-historique » devenu impasse, couloir fléchés en tous sens. Ce fil rouge contenait encore certaines illusions, notamment sur lui-même, par l’affirmation de la mission historique du prolétariat. Un leurre religieux, une abstraction idéologique. Aujourd’hui, recherche d’une brèche libérant un événement. 

Il y eut les Gilets Jaunes.

Le Temps ? Au-delà des références culturelles que nous appliquons sur lui, le temps (tel que je le « ressens ») est aussi (et peut-être surtout un (profond) mystère, d’autant plus mystérieux qu’il est un des phénomènes (existentiel) aussi commun et « banal » pour tout ce qui vit et respire.

Je ne vais pas reprendre les notes plus ou moins développées ni énumérer toutes les phrases et passages que j’ai dû cocher et souligner. Sauf celle-ci pages 213/214: « …on peut alors se demander s’il existe des opérateurs historiques qui ont une valeur « objective » ou bien alors, si la force d’un opérateur nous apparaît-elle fonction de l’interprétation de notre présent, une interprétation dont rien ne nous garantit la validité, puisque nous sommes peut-être aveugles aux faits majeurs de notre époque ? »

Je dirai simplement que l’effort évident que demande la lecture de votre ouvrage devrait apporter une réflexion fertile et bienvenue.

(hier entendu et vu le bonimenteur J.L. Mélanchon déclarer avec « gravité » : « Nous sommes à un tournant civilisationnel », etc. Peut-être a-t-il commencé à compulser votre ouvrage ?)

Ci-joint le texte où se trouve la phrase que vous avez citée page 188, note 132. Le propos de cette phrase fut repris ensuite dans la correspondance Politique-Poésie avec Jacques Guigou.

J’en ai assez dit pour ce soir, fort peu et assez mal, en fait.

Bien sincèrement.

Michel Capmal

Variété de la critique extractiviste

Nous publions ici les remarques de Frédéric suite à notre texte Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme ; et à la suite, la réponse de J.Wajnsztejn.
Bonne lecture


Bonjour,

Je me permets de réagir par rapport au texte de Temps critiques, « Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme ».

Je regrette que cet article méconnaisse le contexte d’émergence et de développement des réflexions anti ou post-extractivistes en Amérique latine, s’en servant comme une énième démonstration des ravages du postmodernisme, du décolonial et « d’un effacement des luttes concrètes ». Je le regrette d’autant plus que je lis toujours avec intérêt les analyses de Temps critiques.

Le terme néoextractivisme a notamment été mis en avant par Eduardo Gudynas à un moment charnière ; celui du tournant des années 2000 qui s’est caractérisé en Amérique latine par une triple dynamique : le virage à gauche (Venezuela, Bolivie, Équateur, Brésil, etc.), l’explosion des échanges avec la Chine – devenu en l’espace d’une quinzaine d’années le deuxième partenaire commercial du continent et la première destination des importations de plusieurs pays d’Amérique du Sud – et le boom des matières premières. Il s’agissait avec ce terme, néoextractivisme, de critiquer (radicalement) les choix politiques des gouvernements de centre-gauche – en gros, tirer mieux parti des ressources naturelles en les taxant davantage, voire en les nationalisant, pour financer des politiques publiques et d’aide sociale –, en pointant du doigt leur point aveugle écologique (pour faire court) et en interrogeant à nouveau frais la dépendance, le développement, l’impérialisme – la relation avec la Chine est-elle, comme elle le prétend, la marque de rapports de solidarité Sud-Sud ou le marqueur d’un nouvel impérialisme ? – et le capitalisme ; existe-t-il une alternative à l’extractivisme au sein du capitalisme ?

Au cours du dernier quart de siècle, le débat autour de l’extractivisme a traversé les réflexions et les luttes – et elles sont nombreuses et intenses – de l’Amérique latine et divise les mouvements sociaux. À l’encontre de ce qu’affirment les auteurs de l’article, ces réflexions ne sont pas (originellement) issues des courants décoloniaux – dont ils se distinguent profondément – ni de la décroissance – envers laquelle Gudynas et d’autres se montrent très critiques – et se concentrent sur le contexte et l’expérience latino-américains (et surtout sud-américains) et principalement quelques produits marqueurs (minerais, pétrole, soja et, ces dernières années, lithium).

Ces mouvements méritent d’être discutés et critiqués, mais pas sous une forme inutilement polémique et caricaturale qui témoigne d’une méconnaissance sinon d’un mépris des théories et des luttes en Amérique latine afin de servir opportunément une critique « globale » depuis le carcan français.

Cordialement,
Frédéric


Frédéric, bonjour,
Nous prenons acte de ta critique.

Elle vise juste sur 2 points : tout d’abord en disant que notre approche sous-estime le rôle de la critique de l’extractivisme sud-américain et son rôle historique et actuel. Il est vrai que le texte comprend une part polémique qui vise l’utilisation abusive qui est faite de ce terme dans la vulgate d’ex-gauche et jusque dans Lundi matin, par exemple ; ensuite parce que notre critique des particularismes viendrait englober celle de l’idéologie extractiviste au mépris de sa spécificité et des débats qui l’agitent si c’est le cas comme tu le dis ; ce qui est en partie vrai puisque le sous-titre de la brochure indique qu’il n’y a pas que l’extractivisme qui est visé comme notion, mais un certain nombre d’autres notions, qui toutes, nous paraissent participer d’un réductionnisme du capitalisme.
Bonne fin de journée,

Pour Temps critiques,
J.Wajnsztejn