Quelques remarques sur la lettre de J.-M. Royer à J. Rancière

La lettre de Jean-Marc Royer à Rancière a été publié dans le numéro 228 du site Lundi matin


Bourdieu comme Rancière confondent méthode exemplaire du pouvoir et lutte exemplaire des grévistes. On peut effectivement dire que la méthode de la réforme des retraites de Macron est « exemplaire » car premièrement elle n’attaque pas tout le système de protection sociale de front comme la réforme Juppé de 1995 s’y était au contraire attachée ; deuxièmement parce qu’elle ne s’attaque pas directement à la retraite par répartition qui, quoiqu’en dise Rancière, continuera à être le régime principal de retraite (mais par points), la capitalisation devenant obligatoire pour les salariés dont les revenus dépassent 120 000 euros par ans puisqu’ils sortent de droit et de fait du régime général (encore un autre « régime spécial » ?) ; troisièmement parce qu’elle est présentée comme plus égalitaire, car plus universaliste que le système ancien jugé particulariste avec sa profusion de régimes spéciaux, d’où l’adhésion au projet d’origine de la part d’une CFDT qui prône depuis longtemps une prise en compte des nouvelles conditions du salariat (chômage structurel, ubérisation de la force de travail, nouvelles formes de pénibilité) quand la CGT raisonne encore comme au temps des « forteresses ouvrières » qui ont été démantelées ; enfin quatrièmement, parce qu’elle sème le trouble dans les esprits puisqu’il n’y a pas deux experts qui s’accordent (cf. aussi le récent avis du Conseil d’État) sur le sens principal de la réforme et ses effets. Par exemple les discussions autour de : avantage ou désavantage du projet pour les femmes donnent lieu à des matchs qu’aucun arbitre ne peut démêler. Il en est de même chez les statisticiens pour qui la réforme doit profiter aux plus pauvres (la mesure des 1000 euros minimum), alors que les politiques doutent de la réalité de la mesure ; et qu’elle devrait défavoriser les plus riches, mais que le gouvernement n’a pas encore révélé toutes les implications de la réforme sur ces derniers pour ne pas oblitérer sa campagne électorale en direction de ces catégories.

Quoi qu’il en soit, toute « exemplaire » que se veuille la réforme, cela n’a pas empêché deux erreurs de la part du gouvernement, l’une sur les éléments « paramétriques » du financement, l’autre sur l’âge pivot. C’est ce qui amené la CFDT à rompre ses liens privilégiés avec le pouvoir.

Si la méthode du pouvoir est « exemplaire », celle de ses opposants ne l’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire. En effet, ces derniers ne semblent pas avoir tenu compte des luttes de ces dernières années : aucun compte de la défaite de la grève précédente à la SNCF dont la radicalité s’est en quelque sorte exercée en vase clos, sans lien d’aucune sorte avec les usagers et le reste des salariés ; et aucun compte non plus de ce que le mouvement des Gilets jaunes révélait, à savoir l’épuisement si ce n’est la caducité des formes traditionnelles de lutte. La grève, quelle que soit sa forme, ne peut plus être la panacée à laquelle on se rattache coûte que coûte. La grève générale est devenue un slogan toujours plus éloigné du terrain et donc invoquée le plus souvent par des non-salariés ; et la grève reconductible par secteur détachée du contexte de la grève générale, une façon d’échapper par le haut aux temps forts des syndicats. Mais au risque de l’isolement et à une situation de grève sans grévistes où les anciennes caisses de grève sont remplacées par des « cagnottes » qui renforcent l’idée d’une grève par procuration.

Alors que les mesures étaient annoncées et connues à l’avance par les syndicats, ceux-ci ont tout fait pour que les Gilets jaunes restent dans l’isolement et qu’une lutte générale contre les inégalités et pour l’urgence sociale n’englobe pas une lutte partielle sur les retraites, mais que cela soit l’inverse. Plus qu’une question de principe, on avait affaire ici à une question de préséance qu’il fallait absolument rétablir. Il leur a donc fallu d’abord endiguer le danger extérieur, ce qui leur était en partie étranger et qu’ils ne comprenaient pas avant de tenter de reprendre la main dans le cadre d’un mouvement plus ciblé et canalisé, mais donnant l’impression d’être plus large.

La grève et les manifestations sur les retraites sont restées de l’ordre de ce qui était attendu par les syndicats comme par le pouvoir, à l’inverse de l’interruption (Rancière) produite par le mouvement des Gilets jaunes. En fait la grève, hors Paris avec la RATP, n’a, elle, rien interrompu du tout. Un intervenant sur Lundi matin a d’ailleurs fait remarquer la différence avec 1995. En effet, ce qui est marquant, c’est que même à Paris et au plus fort du mois de décembre, rien n’était bousculé et on pouvait marcher dans Paris (et ne parlons pas de la province où la grève des transports a entraîné peu de perturbations, sauf dans certaines villes comme Montpellier1 ), « se promener » dans les gares sans que la moindre intensité de situation ne se révèle, en dehors de la bousculade des heures de pointe où ce qui était arrêté était partiellement remis en marche. Quant à la SNCF, la gestion informatique de la grève par la Direction limitait tout contact entre salariés-grévistes et salariés-usagers. Finalement ces derniers n’avaient de contact, comme dans le métro d’ailleurs, qu’avec des salariés non grévistes et une nuée de supplétifs occasionnels sortis de nulle part et chargés d’orienter, d’endiguer et d’encadrer.

Les médias se sont esbaudis sur « la base » qui s’auto-organiserait en dehors ou par-dessus les syndicats, mais s’auto-organiser pour quoi si c’est pour rester dans le légalisme syndical, les préavis, la défense de l’outil de travail, les manifs plan-plan ? Quoiqu’on entende, on peut dire qu’il n’y a pas eu « giletjaunisation » du mouvement de grève, tout juste y a t-il eu giletjaunisation du cortège de tête dans les manifestations. Que l’UNSA puisse parler de syndicalistes giletjaunisés pour parler de certains éléments de sa base (cf. le journal Libération du 14 février), nous paraît peu significatif. Cela s’est produit à la marge et en défiance des directions, mais cette défiance interne nous paraît moins grande qu’en 1986 au moment des Coordinations. La plus grande défiance est aujourd’hui externe et se traduit surtout par une désyndicalisation dans laquelle passivité/grève par procuration d’un côté et radicalisation autonome (cf. « La Base » à la RATP) coexistent dans des proportions variées suivant les secteurs et les moments.

Pour sa part, la CGT a très bien compris qu’elle n’avait plus la force de « mener » les grèves à la baguette. Pendant des années elle a tenté de résister aux critiques contre l’organisation bureaucratique et verticale de la lutte, mais petit à petit elle a changé son fusil d’épaule et les assemblées générales ouvertes et les « interpros » artificielles lui servent dorénavant d’exutoire à la contestation de son monopole directionnel. Cela donne du grain à moudre à la « démocratie ouvrière » puisqu’il n’y aurait plus de grain à moudre sonnant et trébuchant. Comme les grévistes, elle reste dans une vaine bataille de forme, sans dépassement.

Bourdieu et Rancière sont des fidèles du mouvement ouvrier, de l’idéologie du travail, de son aristocratie ouvrière et de l’idéologie du service public type Conseil national de la Résistance (CNR). Ce n’est pas par hasard qu’ils saluent les « soldats du travail » et du service public que sont les cheminots, de la même façon que Sartre ne voulait pas « désespérer [les ouvriers de Renault] Billancourt ». Cela n’a rien d’étonnant pour Bourdieu qui figure encore à l’époque (1995) l’intellectuel de gauche engagé, mais acritique par rapport au mouvement ouvrier et à ses organisations traditionnelles ; ce l’est plus pour Rancière qui, tout en se rattachant au fil rouge des luttes de classes et à l’histoire populaire, célèbre par ailleurs les « sans parts » et les individus qui aujourd’hui se trouvent rejetés ou non reconnus dans cette même histoire populaire, tels les sans-papiers, mais aussi les Gilets jaunes qu’il inclut dans cette catégorie, bien qu’avec une certaine réticence.

De sa part, on ne peut que s’étonner du fait qu’il soit tant question de solidarité y compris dans le temps, alors que le régime de retraite issu du CNR et du gouvernement d’union de 1945 reproduit les inégalités inhérentes à la division capitaliste du travail, qui sont actées au sein des grilles Parodi du gouvernement gaulliste-communiste de l’époque2. Certaines étaient certes reconnues comme celles liées aux conditions de travail et à l’espérance de vie (d’où les régimes spéciaux), mais d’autres non comme les inégalités de salaires, inégalités qui augmentent avec l’âge et donc au moment de la retraite à fortiori pour les salariés qui ont eu une carrière régulière. La notion de solidarité dont il est question ici est donc bien plus intergénérationnelle (entre jeunes et vieux) qu’intra-générationnelle (entre les retraités). Elle est très éloignée de l’idée d’égalité qui semble pourtant être au cœur du projet politique d’ensemble de Rancière.

Rancière décrit rapidement la fin des collectifs de travail et ses incidences sur les régimes de protection, ici de retraite.  Mais il y voit une sorte de plan machiavélique d’un capital devenu « mauvais » après avoir été bon, sûrement sous influence néo-libérale et financière. Les restructurations des années 1980 et le processus de substitution capital/travail qui s’en est suivi pour des raisons d’augmentation de la productivité n’étant pris en compte que dans ses effets sur les « stocks » de travail et non sur les « flux », les entrants sur le marché du travail et les chômeurs deviennent de fait quantité négligeable. « La retraite » est isolée du reste pour être considérée comme un effet du contrat social antérieur, comme un droit des actifs bien méritants qui serait attaqué et qu’on devrait défendre. Pris par ce bout, la question de la retraite est retranchée de celle d’une urgence sociale nécessitant de descendre dans la rue avec une grande détermination.

Une urgence sociale qui se situe ailleurs comme l’ont montré les Gilets jaunes.

Pourtant, le rapport entre travail et retraite n’a rien d’évident. À l’échelle historique, il est récent tout comme l’idée de droit à la retraite. La concordance entre les deux que supposait la sorte de contrat implicite sous-tendant le système par répartition n’a été effective, dans les faits, qu’une vingtaine d’années entre 1975 et 2000. En effet, avant les années 70 la prise de retraite (à 65 ans était trop tardive pour que les métiers manuels majoritaires à l’époque puissent en profiter3 (d’où la mise en place des « régimes spéciaux ») et aujourd’hui elle est « trop » précoce par rapport à l’espérance de vie. Et cela, que l’on se place dans la perspective marxiste de la retraite comme « salaire différé » (en toute logique il faudrait augmenter beaucoup les salaires et baisser relativement les pensions) ou dans la perspective capitaliste keynésienne d’un donnant-donnant de cotisations/prestations (ou en toute logique il faudrait retarder l’âge de la retraite). En d’autres termes, néo-libéralisme et finance (ce qui serait pour certains la « part maudite » du capital) ne sont pas ici les moteurs du processus en cours. Ils peuvent bien sûr s’y greffer, mais Black Rock n’en veut pas à « notre » argent. Il ne s’occupe que de celui des plus riches.

L’opposition entre travail et vie est salutaire par rapport à l’oubli qu’en font Bourdieu comme Rancière, mais dans les termes qu’utilise Jean-Marc elle me paraît souffrir des mêmes faiblesses que la critique du travail que nous portions (les petits groupes informels sortis de l’ultra-gauche ou de l’anarchisme historique) dans les années 70 (ou aujourd’hui, mais encore de façon bien plus abstraite par « l’école critique de la valeur »). Il n’y a pas le travail d’un côté au sens du tripalium (référence qui est la tarte à la crème des « radicaux » depuis les situationnistes des années 60) et l’activité libre de l’autre ou encore l’activité qui se cacherait sous le travail, autre énoncé à la mode radicale au début des années 80 (cf. les revues La Banquise, puis Le Brise glace), mais une activité générique contradictoire qui, « pour revenir sur terre » permet de comprendre que pendant longtemps le fait d’aller « au chagrin » le lundi matin n’était pas contradictoire avec faire correctement son métier le mercredi, tout ça dans une aliénation et une exploitation qui n’empêchait pas les pratiques de « perruque », attendre le vendredi avec impatience, espérer simultanément avec envie et angoisse la retraite, etc.

Cette critique du travail s’est effondrée du jour où ont été battus les mouvements de refus du travail (et particulièrement et en dernier lieu en Italie dès 1973) et que c’est le capital qui s’est mis lui-même à la critique du travail par un mouvement de restructuration consistant en une massive substitution capital/travail (ce que l’on a pu appeler, à l’époque, le « nihilisme du capital »).

Ce que veut dire Rancière, mais « à l’ancienne », donc en se situant dans le ton du mouvement ouvrier classique, c’est que tout cela formait un tout et que ce tout n’existe plus et il le regrette ; le problème c’est qu’il positive ce processus qu’il aurait suffi, selon lui, de remettre sur ses pieds comme disait ce bon vieux Marx.

Mais dans ce que nous appelons la société capitalisée, le temps de la « vie » est aussi colonisé que le temps de travail, ce qui ne l’empêche pas de sans cesse augmenter quantitativement sans que pour cela il se désaliène forcément. C’est effectivement le propre de mouvements comme celui qu’on vient de connaître avec les Gilets jaunes qui permet de penser possible un temps qui ne soit plus à remplir ou à occuper à tout prix, mais un temps où on ne compte plus son temps et/ou on ne perd plus son temps. À un niveau plus restreint, mais plus complet : l’expérience de la lutte contre l’aéroport de NDDL, mais nous ne sommes pas au Chiapas. Dans nos pays dominants, il n’y a plus de bases arrières depuis longtemps et les agriculteurs ne sont plus des paysans, mais des individus qui entretiennent encore un contact avec la terre ; un contact abstraïsé par les technologies agricoles et agronomiques. Sur cette base, il est logique que la plus grande part d’entre eux demandent des subventions à L’État où à l’Union européenne afin de mieux s’intégrer aux filières « compétitives » et de bénéficier d’un mode de vie urbain salarié (confort, vacances et retraites).

En dehors des mouvements de lutte donc point de salut sauf à attendre la « crise finale marxiste » ou la catastrophe climatique, mais de là à parler de « mouvement exemplaire » il y a un pas… qu’on peut refuser de franchir.

Si l’on prend le mouvement des Gilets jaunes, ce que l’on peut dire, de l’intérieur, à la réflexion aujourd’hui, c’est que ce n’est déjà pas si mal qu’il ait été un « analyseur » de la crise de reproduction du rapport social capitaliste. Cela relève de son initiative et cette crise il la rendu manifeste. Il y a eu comme un dévoilement sans que cela prenne le chemin long et aride d’une prise de conscience. Tout à coup quelque chose lui a sauté aux yeux.

Rien de tout cela dans le mouvement sur les retraites où l’initiative revient en fait au pouvoir et aux fractions modernistes du syndicalisme (CFDT surtout) de jouer les lanceurs d’alerte sur une situation de plus en plus irreproductible et explosive, que les opposants à la réforme, en toute logique politique, ne devraient pas vouloir continuer à reproduire, mais révolutionner… et pourtant.

Si on ne lit plus et qu’on n’entend plus aujourd’hui de grandes envolées sur « l’auto-négation du prolétariat », c’est que dans le contexte actuel, il apparaît déjà bien improbable, pour le plus grand nombre, de scier la branche sur laquelle on est assis.

Non, nous n’avons pas que nos chaînes à perdre et chacun de calculer sa prise de risque face au patron, face à l’administration, face aux LBD et aux forces de l’ordre. C’est aussi pour cela qu’il faut répéter qu’en dehors des luttes pas de salut, car c’est le seul espoir que ce « calcul » s’effectue sur une base plus collective qu’individuelle. Mais c’est à double tranchant.

Jacques Wajnsztejn, le 14 février 2020

  1. Les salariés des transports n’y bénéficient pas du « régime spécial » de la RATP. []
  2. Sur ce point, cf. le n°11 d’Interventions : « Flexibilité à la française : l’improbable régulation du rapport social capitaliste » (2013) ; et surtout : « Quelques compléments et retours à propos de l’ANI (Accord national interprofessionnel) », les deux disponibles sur le site de la revue Temps critiques. []
  3. La revue scientifique Population nous donne des chiffres pour 1960 : espérance de vie à la naissance : pour les manœuvres : 59-62 ans ; pour les mineurs : 58-61 ; pour les ouvriers : 63-65 en fonction de la qualification ; employés : 68-70 ; commerçants : 65-67 ; professions libérales : 72-74. []

Comment les luttes actuelles ont finalement rejoint leur « canal historique »

Avec le recul que donnent plus de deux mois de lutte se font jour les limites d’une grève forte, du moins dans les deux secteurs qui l’ont initiée (RATP et SNCF), mais limitée par un cadre prédéterminé et restreint : celui des retraites. La différence est frappante entre un mouvement qui se veut radical dans son opposition à un projet de l’État, mais qui ne fait que réagir sans porter la contestation à un autre niveau ; et le mouvement des Gilets jaunes qui à l’occasion d’une mesure conjoncturelle, a priori anodine, d’augmentation du prix du carburant a saisi cette opportunité pour prendre l’initiative et lancer une révolte posant la question des conditions générales de vie et de leur supportabilité. Que les Gilets jaunes n’aient pas « gagné » ne change rien à l’affaire ; ils n’ont pas non plus été battus et tout le monde s’y réfère encore soit pour les louer soit pour les vomir. On peut dire que la question qu’ils ont posée hante encore tous les puissants et leurs affidés.

Le mouvement sur les retraites pose lui aussi des questions, mais c’est comme s’il ne se les posait pas aussi à lui-même. Du fait de cette autolimitation, il n’a pas d’autre choix que celui de s’enfoncer dans un bras de fer contre le gouvernement avec un rapport de forces plus qu’incertain puisqu’il laisse de côté des fractions de la population dont les conditions sont les plus précaires. Ces dernières, qui ont été ou auraient pu être des Gilets jaunes, sont seulement appelées à rejoindre les personnes « vraiment mobilisées », c’est-à-dire les grévistes, pour des actions ou manifestations qui retrouvent ou reproduisent la routine des pratiques syndicales et militantes. La prolifération de ce qui relève plus de l’effet d’annonce que de l’action proprement dite donne le tournis au point qu’on pourrait même se laisser aller à rêver qu’on est à la veille d’une révolution, alors que la plupart de ces rendez-vous ne concernent qu’une poignée d’individus et de militants, souvent les mêmes1. Ce qui demeure de l’évènement Gilets jaunes n’échappe pas à ce processus de délitement qui les voient « acter » chaque samedi leur survivance sans autre effet que de maintenir des forces de police en alerte.

La base de ces rendez-vous reste inchangée, c’est celle de l’agitation sur le retrait de la réforme et la défense des conditions existantes. Cela montre à quel point et contrairement à ce que disent des journalistes, sociologues ou politologues, il n’y a pas de « giletjaunisation » du mouvement, ni au niveau de la forme où l’organisationnite remplace la spontanéité de la révolte ; ni dans le contenu, car ce ne sont pas les conditions générales de vie qui sont posées et par conséquent mises en question. Chacun reste sur la base de son métier — quand celui-ci en mérite encore le terme dans une société capitalisée qui tend à transformer tout travail vivant en travail simple et auxiliaire de la puissance technologique. Vu les restructurations industrielles et l’automatisation de nombreux services, autant dire que ces situations professionnelles ne concernent guère plus que le secteur public ou certaines professions libérales au statut relativement dévalorisé (avocats, médecins hospitaliers) par leur augmentation en nombre et la concentration géographique de leurs membres.

Un impensé lourd de conséquences : la crise de la centralité du travail

Les luttes sur les retraites proprement dites n’ont véritablement commencé qu’en 2003 et à un moment où, parallèlement, ce qui émergeait, sans être explicitement posé, sauf par de petits groupes critiques, mais sans influence sur le terrain, c’était la perte de centralité du travail vivant dans la valorisation capitaliste, avec l’accélération du processus de substitution capital/travail et en conséquence l’inessentialisation de la force de travail. C’est approximativement aussi à cette époque que l’État a pris les premières mesures pour « compenser » la mise hors circuit de plus en plus d’individus qui ne cochaient plus les bonnes cases (création de la CMU, du RMI) sans pour cela céder sur un revenu d’existence garanti (cf. la réponse de Jospin au mouvement des chômeurs en 1998 et son refus d’une « société d’assistance »).

Cette crise de la centralité du travail s’est répercutée sur la conscience de ce que représente aujourd’hui la retraite. Comment les jeunes précarisés et les chômeurs pourraient-ils et surtout voudraient-ils rejoindre le mouvement actuel qui ne fait que défendre des catégories ou professions « garanties », alors qu’eux-mêmes sont des produits de la segmentation du marché du travail et de sa différenciation profondément inégalitaire ?

Jeter sa blouse et après  ?

Il semble extraordinaire et positif à certains que des « personnels » jettent tout à coup leur vêtement de travail (ou leurs instruments de travail pour les enseignants) à la figure de leurs ministres. Là encore, transparaît la différence entre cette geste actuelle et celle de l’année dernière où des individus n’avaient tellement rien de signifiant à jeter qu’ils ont au contraire enfilé une sorte de vêtement censé les faire exister ou au moins les rendre visibles. À l’inverse, dans le mouvement des retraites il ne s’agit que de montrer son mécontentement de l’offense faite à la profession et de se rhabiller ensuite si l’on obtient satisfaction. Ce qui pose problème à ces « personnels », c’est de ne plus être considérés que comme des travailleurs comme les autres. C’est leur perte de statut. En effet, il n’est pas question pour eux de jeter une bonne fois pour toutes ces vêtements ou instruments de travail en ce qu’ils ont de symboliques, puisqu’ils sont encore un peu le signe d’une position sociale reconnue. Ils restent dans la posture que procure la « position » et cela d’autant plus quand le fait de se mettre en lutte est tellement inhabituel dans leur secteur qu’ils en retirent un surcroît de prestige.

Combien sont prêts, parmi eux, à abandonner des différenciations de salaires à leur profit pour un même travail ? Pour ne prendre que l’exemple le plus extrême, combien d’enseignants agrégés au salaire plus élevé que les enseignants certifiés, tout en ayant 3 heures de cours en moins par semaine, sont prêts à accepter le passage à un horaire égal (donc en hausse pour eux et en baisse pour les autres)2 ? Et on ne parle même pas d’une réévaluation égalitaire des salaires dont l’écart ne va faire au contraire que croître avec l’ancienneté et a fortiori pendant le temps de retraite3!

Dans le cadre plus étroit de la réforme des retraites le « Tous ensemble », slogan repris de 1995, sonne faux car il recouvre, pour ne pas dire cache, des situations de plus en plus diverses et où l’unité ne peut, au mieux, que se réaliser dans la phase ascendante du mouvement, chaque catégorie pouvant espérer peu ou prou profiter d’une victoire ou au moins du recul du gouvernement. Mais dès sa retombée, la prétention du « Tous ensemble » laisse transparaître son artificialité où c’est le sauve-qui-peut et le chacun pour soi qui domine.

C’est ce à quoi on a assisté avec des négociations séparées qui ont été entamées dès le début des grèves, mais dans la plus grande discrétion puisque le gouvernement tenait publiquement la ligne d’un projet non négociable. Jusqu’à ce que soient rendus publics leurs résultats, à savoir la mise en place de toute une panoplie de régimes dérogatoires au projet de réforme concernant de nombreuses catégories ou professions. Les pompiers en sont pour le moment les derniers bénéficiaires après leur coup de sang contre les forces de l’ordre.

Mais on peut être aussi étonné par des déclarations pour le moins décalées comme celle du représentant CGT des éboueurs de Paris qui a annoncé à la presse que les éboueurs étaient prêts à prendre la relève des cheminots ou traminots, alors que jusque-là, conscients de sa responsabilité ce syndicat avait freiné des quatre fers pour que Paris ne se noie pas dans sa propre « merde » (sic…) et par des annonces syndicales et médiatiques selon lesquelles de nouveaux secteurs entreraient dans la grève. Voilà bien une drôle de conception de la grève générale !

C’est peut-être la seule surprise de ce mouvement de grève car, pour le reste, il n’a effectué, pour le moment, aucun véritable pas de côté. On est resté dans les clous de ce qui est attendu par le pouvoir et tolérable pour les syndicats. Aucun dépassement de « fonction », excepté de la part d’enseignants qui prennent la responsabilité de bloquer le passage des épreuves de contrôle continu (E3C) en lien plus ou moins étroit avec des lycéens. De fait, cette initiative bouleverse le « bon ordonnancement des choses » en ce qu’elle oblige tout le monde à se déterminer ; l’administration, bien sûr, qui doit décider si elle fait intervenir la police ; et les parents qui s’émeuvent d’une épreuve passée dans de telles conditions et de ce que cela signifie d’un point de vue politique plus général. Mais en l’état actuel de la situation, ces pratiques restent très minoritaires, aussi bien chez les enseignants que chez les élèves et la répression peut s’exercer comme du reste on a pu s’en apercevoir depuis mi-janvier.

Ce mouvement est prédéterminé par des présupposés de « l’ancien monde » qui l’inscrivent dans des négociations entre partenaires sociaux. Un paritarisme qui est, de fait, réduit comme peau de chagrin par les tenants du « nouveau monde » ; dès lors, le mouvement ne pouvait même plus représenter une force syndicale. Il ne pouvait agir que comme groupe de pression et de défense des « acquis sociaux » dont la retraite par répartition, les régimes spéciaux et les services publics. Cela n’impliquait pas forcément son échec, mais restant sourd aux transformations fondamentales du capital seulement considérées comme néo-libérales, il y a trouvé sa limite : l’incapacité à entraîner avec lui les fractions les plus prolétarisées de la force de travail. Par ailleurs, la masse des Gilets jaunes ne s’y est pas plus reconnue, même si sa fraction la plus résistante a essayé de jouer son rôle au sein des cortèges de tête.

Le mouvement sur les retraites a certes refusé le « dégagisme » des Gilets jaunes, par trop « populiste » pour lui, mais cela a été pour reproduire la vieille séparation entre ce qui est du domaine syndical et ce qui est du domaine des partis politiques : voilà les municipales et l’idée que tout cela : la grève et « l’opposition » majoritaire au projet, va se traduire dans les urnes.

Le résultat en a été de lui ôter toute force politique autonome.

Temps critiques, le 12 février 2020

PDF : Comment les luttes actuelles ont finalement rejoint leur « canal historique »


Des échanges ayant fait suite aux premiers envois du présent tract :


Je voulais juste revenir sur un point de ton article. Il est difficile d’affirmer que la contestation contre les E3C est minoritaire. Elle correspond à 40 % des personnels. Mais le rectorat avait mis en place un protocole permettant de faire passer les épreuves :sujets choisis par les inspecteurs, surveillance par du personnel extérieur et copies numérisées. Le rectorat était fort de son expérience du dernier bac.
Fait aussi marquant à Toulouse, l’appel des syndicats et l’appel des gilets jaunes se sont fait à des heures différentes les jours de manifestations. Il y a eu une véritable rupture à partir du 7 janvier.

Salut Jacques et à bientôt.



MERCI BEAUCOUP !

Bonne analyse de cette probable dernière grève du vingtième siècle qui s’est déroulée près de vingt ans après la fin de ce vingtième siècle !

Patrick



Oui et cela marque bien en quoi l’idée de « convergence » de 2018-19 était un leurre que les fractions de gauche des syndicats venaient vendre aux Gilets jaunes.

Comme nous le disons aujourd’hui dans notre dernier texte, la lutte est retourné à son canal historique. Or, si tu vas un peu plus fouiller dans nos textes sur notre site tu verras que nous y défendons l’idée d’une rupture définitive de ce qui a pu être appelé « le fil rouge des luttes de classes ».

Rejouer à renouer le lien comme l’a essayé ce mouvement de grève est de ce point de vue mortifère même si, pour beaucoup, tout cela se fait de bonne foi.

Bonne soirée,
Jacques W



Merci camarades (!) pour cet effort d’analyse et d’écriture.

Mon grain de sel :

Paradoxalement, c’est le gouvernement qui, peu à peu, dans la durée du mouvement de grève de la SNCF et de la RATP a réussi à apparaître comme le défenseur de l’intérêt général et les grévistes comme les empêcheurs de se déplacer librement car ils n’ont pas défendu le service public du transport…mais l’ordre social issu de la CNR.

Les grévistes n’ont pas imaginé le transport gratuit ne serait que le temps d’une journée de grève! mais dès lors les vélos, la marche à pied pour le folklore parisien se sont développés et surtout l’habitude du « covoiturage » -le chiffre d’affaire de blablacar a quadruplé sans redescendre significativement après la grève-, et des cars Macron qui d’après les rumeurs (à vérifier) en ont profité pour augmenter leur tarifs. Et la SNCF et la RATP auront perdus des « clients ».

…alors que la libéralisation, de tout, prônée par le gouvernement actuel en a profité pour faire un pas en avant.

Eric G.



Eric,

Nous avons beaucoup discuté avec des cheminots, ils sont incapables de se poser les questions en ces termes. J’ai côtoyé des cheminots gilets
jaunes pendant un an l’année dernière, plusieurs fois par semaine ; à part un ils étaient incapables de se présenter comme autre chose que cheminots, à l’AG Gilet jaune par exemple, alors que le propre du mouvement était, entre autres, de ne pas mettre en avant le travail et surtout le métier mais les conditions de vie en général. De fait ils cherchaient à impressionner une assemblée disparate, populaire mais peu ouvrière du haut de leur position d’aristocratie ouvrière. Le plus paradoxal étant que comme il y a proportionnellement de moins en moins de « roulants » à la SNCF on se demande un peu à partir de quoi ils peuvent bien se prévaloir de cette position, surtout quand ils ont moins de 40 ans …

Pour eux ce qui compte c’est 1° la « convergence » … sur leur base, c-à-d comme tu le dis celle du CNR (deux d’entre eux étaient présents
par exemple mardi soir à l’appel d’une coordination Croix-Rousse pour une sorte d’hommage qui ne disait pas son nom à Ambroise Croizat « l’inventeur de la Sécu » !) dont ils ne risquent pas de rencontrer des salariés du privé et encore moins des chômeurs ; la radicalisation de la forme de la lutte et non de son contenu (la grève reconductible comme panacée).

Voilà pour le moment,
Bien à toi,

JW

  1. Cf. par exemple une semaine d’agitation à Lyon telle que présentée (à la fin de l’article : https://rebellyon.info/Battre-le-pave-tant-qu-il-est-chaud-suivi-21801) sur les listes du groupe Lyon-centre des Gilets jaunes (dont personne ne sait plus qui l’anime) et où on trouve concentré tout ce que le mouvement des Gilets jaunes avait su éviter : appeler « en lutte » le simple fait de se réunir, affirmer de fait ses particularismes (non-mixité, écriture inclusive) alors qu’on a sans arrêt l’unité à la bouche, donner une ampleur étudiante à un mouvement quasi inexistant dans ce secteur et enfin faire passer ses intérêts corporatistes à l’intérieur d’un mouvement général (cf. blocage du siège patronal de la métallurgie, l’UIMM, pour « gagner une convention collective de haut niveau »). []
  2. Quand en 2000, Allègre, alors ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Jospin, a proposé cette mesure, cela a été un tollé quasi général de la part des syndicats… []
  3. Même constatation avec les danseuses de l’Opéra de Paris qui ne sont pas prêtes à inscrire à leur régime de retraite spécial extra-large leurs collègues des sept opéras de région. Et pourtant là encore tout le monde de se congratuler au cours des manifestations parisiennes quand elles produisent leur spectacle, car de même que la lutte des Gilets jaunes étaient « négativée », celle-ci est positivée. D’un côté, elle ne fait pas peur au pouvoir ; de l’autre elle conforte l’idée fausse d’une opposition générale au pouvoir. C’est du « gagnant-gagnant » à la mode syndicale. []

Remarques générales sur les grèves autour des retraites à partir d’un tract du groupe Mouvement communiste

Charles,

Avec beaucoup de retard, quelques remarques sur votre texte retraite (Battre la réforme des retraites de Macron, c’est relancer en grand et partout la lutte pour augmenter les salaires).
Des points communs avec nos textes comme la méfiance envers les « interpros » et un jusqu’au-boutisme bien souvent de façade puisqu’il n’ouvre pas sur d’autres contenus que la défense du système actuel de retraite (et de l’école actuelle pour les enseignants).

Mais des désaccords :
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Compte rendu de la manifestation du 24 janvier à Lyon.

Environ 10000 personnes maximum (la préfecture annonce 8000 soit le plus haut chiffre de province).

La mobilisation s’est donc non seulement maintenue mais s’est un peu amplifiée par rapport au jeudi précédent. Toutefois, un changement dans la composition du cortège. Pour la première fois depuis longtemps le cortège de tête qui a atteint parfois les 40 à 50% de la manifestation totale est cette fois beaucoup plus réduit avec à peine 2000-2500 personnes. Pas vraiment de Black bloc et moins de Gilets jaunes que la semaine précédente. La manifestation s’élance avec toujours autant de retard (la stratégie habituelle de remplissage du vide par la CGT) ce qui cette fois provoque plus que d’ordinaire une absence de combativité et un air de discussion entre copains au soleil d’hiver où invariablement se pose la question de savoir ce qu’on fait là.

Aussi des lycéens nettement moins nombreux que la semaine précédente (d’après L.).

La manifestation est sans entrain, la police très en retrait et on apprend assez rapidement que cela s’explique en partie par des négociations à même la manif entre responsables syndicaux et la Préfecture parce que cette dernière vient d’interdire le passage par la rue de la Barre pour éviter les dégradations diverses qui affectent le nouveau « temple du capitalisme » qu’est devenu l’Hôtel Dieu.

Mais la CGT a dû obtenir quand même de maintenir le terminus de la manif à Bellecour puisque la police ne nous empêche pas de traverser le Rhône.

A proximité de la rue de la Barre le dispositif policier est en place. Les premiers rangs de manifestants se rapprochent des camions et les premières grenades éclatent. Mais c’est moins violent que la semaine passée car le cortège de tête s’est disséminé et ne fait pas vraiment bloc alors que la CGT a freiné, mais accélère dès les premières grenades pour éviter tout abcès de fixation de manifestants pouvant entraîner des incidents. Dès lors les grenades et le camion CGT poussent dans le même sens à une dérivation vers Antonin Poncet plutôt que d’aller au contact des camions de la police. Quelques nouveaux grenadages plus loin la foule rejoint Bellecour, mais comme la police a l’air de trouver que ça ne se disperse pas assez vite, nouveaux grenadage sur les traînes savates de la fin de cortège.

Un feu de poubelles devant le Monoprix attire une dizaine de policiers qui se blottissent contre un ancien kiosque à journaux pour surveiller la situation. Ils subissent insultes et quolibets, mais la situation en reste là puisque pas de bacqueux à l’horizon et pas de volonté d’en découdre de part et d’autre.

Suite des échanges autour des rapports entre technologie et emploi

Cet échange de courrier entre Larry Cohen et J.Wajnsztejn poursuit la discussion autour des transformations du procès de production capitaliste et particulièrement du rôle qu’y joue l’intégration de la technoscience. Ici plus précisément la discussion est centrée sur les rapports entre automation et emploi ; et nous partons, comme dans la lettre précédente d’une présentation d’un article non traduit de la New Left Review sur la question, mais présenté et commenté par Larry Cohen.
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Nouvel échange Ch. Hamelin – J.Wajnsztejn

Nous reprenons la discussion avec Christophe Hamelin amorcée autour du RIC à partir de son texte et maintenant enrichie par ses remarques sur notre supplément sur les origines historiques du RIC avec le droit de pétition de la révolution française. Il y aborde plus largement la question du pouvoir en général dans une perspective qu’il définit lui-même comme quelque peu arendtienne et et donc assez distante de nos propres énoncés signalés en fin d’échange.
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Compte rendu de la manifestation du 16 janvier 2020, Lyon

11h30 Manufacture des tabacs

Environ 8000 personnes soit la moitié du jeudi précédent. Cortège de tête en baisse dans les mêmes proportions avec environ 2000 personnes composée des Gilets jaunes en assez grand nombre puis les « indépendants » ou manifestants « en liberté » autour des Gilets jaunes. Le bloc en noir ne se mettra en place que progressivement.

Un assez gros groupe plus ou moins étudiant suit derrière une banderole contre la réforme, mais il hésite à rester coller en arrière à la manif CGT ou à se coller avec l’avant ce qui fait que l’avant de la manif n’arrêtera pas de freiner car elle avance à une vitesse Gilets jaunes.

Le camion CGT a appelé en début de manif le ban et l’arrière ban des syndicats pour arriver à trouver deux personnes par syndicat pour faire le SO de la manif syndicale. La CGT est toujours dans l’ouverture et une forme de déconfiture si l’on peut dire puisqu’elle en appelle non seulement à la CNT, ayant fait ce qu’il faut pour « en être », mais aussi la CNT-SO dont à peine dix manifestants doivent savoir qui ils sont !

La manifestation part avec une heure de retard, normal, tactique CGT pour récupérer les intermittents de la manifestation qui sortent du boulot entre 12 et 14H ce qui permet de gonfler les chiffres.

Pas un uniforme aux environs. La police ouvre peut être le bal, mais de très loin et personne sur les trottoirs ni dans les rues perpendiculaires adjacentes.

Tension zéro dans la manifestation. Saxe-Gambetta se passe sans incident, Place du pont de même ainsi que Fosse aux ours les lieux d’accrochage habituels.

Mais une fois passée le pont de la Guille, l’honneur de la police va être sauf. La présence policière est plus rapprochée et défend le côté de l’ancien Hôtel-Dieu.

Quelques jets de peinture sur la façade de la part de BB qui se protège au-delà du passage de la masse des manifestants de la CGT qui arrivent et les CRS se déchaînes en grenades jetées au ras du sol et en grand nombre. Suffocation générale et charge des bacqueux qui ont surgi de derrière l’Hôtel et ont rejoints la rue de la Barre. Ils attaquent les banderoles en priorité à coups de matraque. Des jeunes résistent. Peu de blessés, mais beaucoup de personnes incommodées. La police barre le passage en direction de Bellecour. Ils sont une trentaine et tout à coup la masse de la manif menée par les gazés de la phase précédente déboule sur eux. Ils n’en mènent pas large et reculent sous les cris de « manifestation solidaire, on avance » ; « tout le monde déteste la police » et « barrez-vous » ! Ils reculent en plus ou moins bon ordre et comme il ne peuvent tenir toute la largeur de la rue ils se regroupent sur la droite et se réfugient dans une rue adjacente.

Bellecour, dispersion sans incident.

La foule a démontré que, dans les conditions d’un Etat de droit, les violences policières existent surtout parce que justement la masse des manifestants laisse isolée une partie d’entre eux qui deviennent alors des cibles.

Quelques Gilets jaunes vont se retrouver devant le Printemps pour scander : « 10-20-30 % Macron solde les retraites », tandis que d’autres sont partis dans le quartier de la Part-Dieu.

Comptes rendus des manifestations du 9 et 11 janvier à Lyon

Compte rendu de la manifestation syndicale du 9 janvier 2020

Rendez-vous pour départ prévu à 11h30 de la Manufacture des Tabacs

La CGT bien qu’assez en avant et nombreuse voit petit à petit un cortège de tête gonfler de façon incontrôlée. Le cortège classique lui voit des avocats se joindre de façon ostentatoire tandis que les égoutiers sont venus mettre un temps l’ambiance au-devant. Pas moins de 4000 personnes vont constituer le cortège de tête avec toujours les Gilets jaunes à la pointe suivi du black bloc, étudiants et autres quidams ne souhaitant pas être dans le cortège syndical.

La manif démarre avec plus d’une demie heure de retard sur l’horaire officiel. Les flics se font discrets malgré des contrôles et même les bacqueux, un peu trop entreprenant au niveau de la rue Rachais à Garibaldi, s’éclipsent face à une réaction de la foule. A Saxe, encadré par des GM et CRS sans qu’ait lieu un vrai contact, a lieu un peu de casse sur des banques mais ce n’est qu’après vers la rue Auguste Lacroix que les premières lacrymos sont envoyées sur un cortège qui encaisse bien et redémarre malgré des tirs de LBD.

La place de la Guillotière est sous bonne surveillance latérale et après des tags et une attaque de banque on a le droit à une salve de lacrymo à partir de la rue Mortier, vent dans le dos qui va étouffer tout l’avant du cortège de tête. Les plus en avant justement se voient donc coupés du reste de la manifestation au niveau de la place Raspail par un cordon de CRS et de la BAC. Cela ressemble plus à de l’intimidation qu’autre chose car ce cordon se retire après à peine 5 minutes de présence.

La CGT fait barrage à l’arrière pour essayer de scinder la manifestation, mais avec le retrait de forces de police le cortège se réunit, camion sono de la CGT à l’appui donnant même un instant le micro à une Gilets jaunes historique pour redonner de l’entrain aux présents.

Devant l’Hôtel Dieu, au niveau de la rue de la Barre, jets de peinture noire sur la façade. Des personnes forts aimables dans l’Hôtel Dieu font des gestes d’insultes aux manifestants qui s’échauffent et répliquent avec des projectiles. Dégagement du point d’abcès par des CRS,lacrymo à l’appui.

Tout se monde redémarre, la CGT entonnant du « Police nationale, milice du Capital » pour s’échouer tranquillement quelques mètres plus loin sur la place Bellecour bien encadrée.



Compte rendu de la manifestation du 11 janvier 2020 à Lyon

14 h Place du Maréchal-Lyautey

Manifestation intersyndicale et Gilets jaunes avec une grosse présence de la CGT tandis que les autres syndicats n’ont pas vraiment mobilisé ce samedi. La CGT à un service d’ordre, mais cela n’empêche pas du tout les Gilets jaunes et d’autres de se placer devant la tête officielle des « invités » du jour.

14 h 30 on démarre une manifestation qui comprendra jusqu’à 4000 présents avec un arrêt au beau milieu du pont Morand : par et pour le « bloc » qui se forme. Pendant ce temps les Gilets jaunes sont pour la plupart déjà de l’autre côté du pont (avançant à un tout autre rythme que les syndicats). Cela redémarre pour remonter le quai Jean-Moulin direction Bellecour comme annoncé ce qui fait que beaucoup du cortège de tête se rendent compte que la manif va être de courte durée… Mais on sent vite que du coté Gilets jaunes on a gardé ses propres pratiques avec invectives des policiers et tentative d’aller là ou il y a du monde et non des quais désertés : objectif centre de la Presqu’île ?

Première tentative dans une petite rue (rue de l’Arbre-sec ou du Bât-d’Argent ?) avortée assez rapidement, tentative de nouveau aux Cordeliers avec le premier gazage. Première embrouille aussi avec le service d’ordre de la CGT (SO qui prend sa mission d’Ordre au pied et à la lettre) et des personnes du black bloc durant la remonté du quai Jules Courmont. Nouvel échauffement rue Childebert qui ne dure pas et avec la manifestation syndicale qui continue son bonhomme de chemin comme si de rien n’était. S’enchaînent de la peinture sur l’Hôtel Dieu plus quelques tags. On tourne rue de la Barre après avoir vu que la place Antonin-Poncet était inaccessible directement, tout comme le Pont de la Guillotière barré par des barrières. Fermant l’accès à la rue Bellecordière une petite unité de CRS est là comme à portée de main. Une banderole se met bien devant eux et à son abri commencent quelques jets de projectiles. Gros gazage et on ne l’apprendra que le soir, mais une lacrymo est partie dans un appartement en hauteur face à la rue Bellecordière (une vidéo à fait le tour d’internet).

La CGT, une fois les gaz retombés, reprend son cours normal pour aller sur Bellecour.

À Bellecour une banderole qui a correctement manœuvré tout le long de la manif, avance et on se dit qu’on va tenter de repartir avec elle. Celle-ci se fixe devant la rue Émile Zola où les Gendarmes mobiles vont servir d’exutoire pendant de longues minutes, eux gazant pour se dégager. La banderole et une masse de manifestants en noir reculent vers le centre de la place Bellecour et se font rapidement attaquer par des CRS, gaz à l’appui, qui ne veulent pas les laisser se disperser trop facilement.

On se retourne et là embrouille au motif peu clair entre Gilets jaunes et cégétistes a priori du SO (?) mais assurément dont la jauge d’acceptation de pratiques qui ne sont pas les leurs à atteint, semble-t-il, le maximum aujourd’hui, alors que deux jours auparavant le camion CGT poussait au risque tout ! D’ailleurs l’incompréhension règne, car l’on voit des cégétistes faire le tour pour que tout ce monde se disperse, et ce après 2 h de manifestation grand maximum, ce qui n’est pas ce qu’entendent faire les Gilets jaunes en présence…
Un semblant de cortège hétéroclite se dirige vers la rue de la République, mais la tentative est vite avortée au profit d’une course vers Antonin Poncet. Salve de lacrymos quasi immédiate et reculade de CRS en embuscade sur la place et nouvelle tentative avec gazage derrière. Cela va stagner dans ce coin de la place Bellecour au gré de gazage et autres manœuvres tandis que tout ce monde se disperse très lentement sans avoir réussi à trouver de brèche dans le dispositif policier. Quelques-uns se rendront rue de la République sans le gilet, mais sans succès vu leur petit nombre.

À propos du mouvement sur les retraites, un essai de mise en perspective de la grève actuelle

Défense du système de retraite et rapport à l’universalité, aux particularités et à l’égalité. Giletjaunisation du mouvement ?

David, enseignant gréviste en lycée en Seine St Denis et Jacques, membre de la revue Temps critiques qui a publié deux brochures sur le mouvement(Mais pourquoi les pensions ? Les grands hôtels, c’est tellement mieux. À propos des retraites et Au-delà de la convergence, une nouvelle forme de politisation ?) nous en parlent pour la Radio Fréquence Paris Plurielle et l’émission Vive la sociale.