L’État en réseau

Ci-dessous un article de presse et un commentaire sur une approche de l’État contemporain en lien avec ce que nous avançons dans la revue Temps critiques.


Le 9 juin 2026

Salut à tous,
Je suis tombé sur cet article autour de Sébastien Soriano, directeur de l’IGN qui développe son concept d’État en réseau avec le numérique qui, selon lui, redistribue les capacités institutionnelles. Cela m’a semblé faire, à peu de choses près, quelques échos aux notions de Temps critiques.

https://www.conseil-ia-numerique.fr/files/archive/paroles-de/penser-letat-en-reseau-entretien-avec-sebastien-soriano.html

Julien


Le 9 juin 2026

Bonjour,

Il y a là, en effet, des caractéristiques techniques et organisationnelles proches de ce que nous nommons « la forme réseau de l’État », mais cet auteur ne perçoit pas la numérisation de l’État comme une forme étatique. Il n’y voit qu’une occasion pour socialiser davantage des actions de l’État ; c’est-à-dire le même État-nation… revitalisé.

Dans le n°10 (1998) de la revue, nous analysions ce processus comme : « l’État : vers le tout social ».
Peu d’années après, nous commencions à fonder la notion de forme réseau de l’État. Avec ses notions de « tribus », de « mettre du commun dans l’État » ou encore en proposant pour les réseaux de « faire institution », l’auteur de cet article ne perçoit pas les profondes transformations économiques et politiques de l’État-nation. Il s’agit pour lui d’intégrer les réseaux sociaux et les communautés numériques à l’État et de les soustraire à la puissance des GAFAM. Il parle donc d’auto-institution (sans doute un clin d’œil à Castoriadis) des tribus et des communautés par le moyen d’internet. Il ne perçoit pas que c’est la substance même des institutions de l’État-nation qui sont résorbées dans des intermédiations. Des dispositifs d’intermédiations dont il fait d’ailleurs le moteur de son État en réseau ; une sorte de socialisme du clic. Le tout couronné par la référence (déférante) à la définition de l’État par Bourdieu : « l’État, c’est la banque centrale du symbolique » ! Une mystification politique sociale chic. De la poudre aux yeux.

Petit souvenir des années 70 à Grenoble.
Aux nombreux bourdieusistes dévots et autres psychanalystes du social qui mettaient du symbolique partout, je lançais : « Tu renonces à approfondir la critique et tu trouves une justification en disant : c’est symbolique et ça doit le rester »! À l’IGN, le Bourdieu idéologue d’État est toujours à l’ordre du jour.

Dans cette ligne nivelant et neutralisant la politique, on lit chez M.Soriano que les Gilets jaunes se sont « auto-institués » comme peut le faire n’importe quelle communauté d’internautes. Comme si les GJ avaient « mis du commun dans l’État »… c’est sans doute ce qu’il souhaitait pendant l’événement Gilets jaunes.

J.Guigou

Épuisement du temps social-historique et événement

Jacques Wajnsztejn bonjour,

Aujourd’hui, quelques mots pour vous dire que j’ai lu votre livre: L’achèvement du temps historique, avec attention et grand intérêt.

Ce livre semble bien survenir au bon moment. Au moment voulu si l’on peut dire. Dire la vérité de ce qui l’en est visiblement de ce « monde à l’envers », tout en rappelant ce qu’il était déjà essentiellement, pour reprendre une tournure rhétorique bien connue. 

Un tel titre et les deux paragraphes du quatrième de couverture annoncent toute l’importance du passage (du tournant ?) d’une époque à l’autre. Je crois que vous avez réussi à présenter l’enchainement des conditions et situations aboutissant à un tel constat. Le fil rouge des luttes de classes ayant été rompu (depuis quand ? Et par qui ? Nous le savons bien) et notre errance confrontée à l’obligation de la complexité vivante afin de s’extraire des abstractions paralysantes de « la société capitalisée » et de son « temps capitalisé ».  Ce fut l’abandon, la perte, l’oubli de la dialectique parce que devenue, elle aussi, une abstraction par l’absence de la passion révolutionnaire. Passion n’excluant pas la lucidité.  Mais les fils constituant ce fil rouge déterminant ont été coupés, renoués tout de travers et dès lors ça tourne en boucle. Ça ? Le temps « social-historique » devenu impasse, couloir fléchés en tous sens. Ce fil rouge contenait encore certaines illusions, notamment sur lui-même, par l’affirmation de la mission historique du prolétariat. Un leurre religieux, une abstraction idéologique. Aujourd’hui, recherche d’une brèche libérant un événement. 

Il y eut les Gilets Jaunes.

Le Temps ? Au-delà des références culturelles que nous appliquons sur lui, le temps (tel que je le « ressens ») est aussi (et peut-être surtout un (profond) mystère, d’autant plus mystérieux qu’il est un des phénomènes (existentiel) aussi commun et « banal » pour tout ce qui vit et respire.

Je ne vais pas reprendre les notes plus ou moins développées ni énumérer toutes les phrases et passages que j’ai dû cocher et souligner. Sauf celle-ci pages 213/214: « …on peut alors se demander s’il existe des opérateurs historiques qui ont une valeur « objective » ou bien alors, si la force d’un opérateur nous apparaît-elle fonction de l’interprétation de notre présent, une interprétation dont rien ne nous garantit la validité, puisque nous sommes peut-être aveugles aux faits majeurs de notre époque ? »

Je dirai simplement que l’effort évident que demande la lecture de votre ouvrage devrait apporter une réflexion fertile et bienvenue.

(hier entendu et vu le bonimenteur J.L. Mélanchon déclarer avec « gravité » : « Nous sommes à un tournant civilisationnel », etc. Peut-être a-t-il commencé à compulser votre ouvrage ?)

Ci-joint le texte où se trouve la phrase que vous avez citée page 188, note 132. Le propos de cette phrase fut repris ensuite dans la correspondance Politique-Poésie avec Jacques Guigou.

J’en ai assez dit pour ce soir, fort peu et assez mal, en fait.

Bien sincèrement.

Michel Capmal

L’extractivisme comme naturalisation du capital

Les notes qui suivent ont été écrites par un camarade à qui nous avions envoyé la première mouture de notre nouvelle brochure1 pour d’éventuelles remarques. Elles sont venues un peu tard pour être intégrées, mais il en a fait des notes indépendantes qui méritent d’être connues, d’où leur parution sur le blog.

Ce qui relie ces notes à notre brochure c’est qu’elles ne cherchent pas à exprimer une « position  théorique et politique »  (en ce moment on trouve de tout au gré de la mode des essayistes et des médias comme l’indique notre sous-titre), mais un point de vue politique, par exemple ici, sur la question de « l’extractivisme »…


– « Extractivisme » est un mot aussi cache-sexe et confus que celui de « productivisme » (et donc d’« anti-productivisme »).

– Rappelons que le terme de « productivisme » a été forgé au cours des années 1930 par le groupe de L’Ordre nouveau (dans sa revue éponyme 1931-1939) composé de Rougemont, Daniel-Rops, Robert Aron, Dandieu, Dupuis, Chevalley, Marc, Loustau, J. Jardin… (personnages que l’on retrouvera pour certains dans la formalisation de l’écologisme à l’orée des années 1970 comme Denis de Rougemont et Claude Chevalley). Pour ces personnalistes anti-communistes et apparemment anti-capitalistes, il s’agit alors de dénoncer les outrances industrielles et machinistes de l’Union soviétique comme des États-Unis d’Amérique, sur un mode proche du tandem Ellul-Charbonneau sans que les deux courants ne se rejoignent vraiment.

– Au sens strict, « extractivisme » renvoie à « extraire », sous-entendu quelque chose de la terre. Dans son sens originel, effectivement latino-américain, il concerne essentiellement la mine et la foresterie, deux domaines économiques qui sont cependant assez différents. Au sens logique, « extractivisme » devrait aussi concerner l’agriculture (puisque les plantes cultivées le sont dans la terre et extraites de la terre). Dans les cas, c’est la « terre » qui est concernée (le sol et le sous-sol pour être plus précis) ce qui relève d’une approche écologique et écologiste, (la nature en premier lieu) et non d’une approche socio-économique (la société et l’économie en premier lieu).

– Le concept d’« extractivisme » renverse donc l’approche socialiste au profit d’un supposé matérialisme qui, en réalité, ouvre la voie aux visions mystiques (Pachamama, Gaïa, etc.).

– D’un point de vue strictement « écologique », l’ouverture d’une mine à ciel ouvert, même géante, ne pose pas de problème majeure « à la terre » (le dirait-on d’une coulée de lave d’un volcan actif), à l’exception de l’hydrosystème (et en ce cas, hors des régions désertiques ou semi-désertiques qui sont précisément les plus concernées par ce type d’activité économique), ce qui n’est pas le cas des populations locales que l’on dépossède, salarie ou pollue, évidemment. Derrière l’« extractivisme », il y a aussi le fantasme du « small is beautiful » qui implique que ce qui est grand, est mal.

– L’autre sous-entendu de ce concept est « extraction à outrance », ce que ne seraient pas les autres activités extractives comme l’agriculture (notamment vivrière). On voit rapidement les limites d’une telle approche (« à outrance » de quoi ?).

– Le -isme introduit l’idée qu’il s’agit d’une idéologie, très structurée, culturellement identifiable (à bas l’Occident, mais on ne dit rien sur la civilisation sinisée qui a beaucoup défriché et beaucoup extrait), et condamnable par le supposé « Sud global » qui en serait la première victime (que dire de la meseta castillane qui hérite d’un historique défrichement massif). N’insistons pas sur l’aporie de ces concepts comme  « Sud global », erzatz du feu « Tiers Monde » qui masquent en réalité la grande diversité du Sud en question (comme du « Nord » d’ailleurs) ainsi que le rôle des bourgeoisies locales qui « extraient », au nord comme au sud. Les bourgeoisies latino-américaines et africaines contestent l’hégémonie des bourgeoisies ex-coloniales (bien qu’elles en soient issues) sur le mode de la concurrence. Point.

– Le Brésil a depuis longtemps dépassé le seul cadre de l’« extractivisme » « classique » car son économie est très diversifiée. On peut presque en dire autant des émirats pétroliers qui sont devenus des places financières et tertiaires. Quant à ce qui serait l’« extractivisme forestier » de la Thaïlande, il a contribué à son décollage industriel dans les années 1970-1980, mais, depuis, l’État thaïlandais protège ses forêts (qu’il ne laisse pas aux multinationales), ce qui ne l’empêche d’exploiter celles de son voisin cambodgien (les « petits impérialismes »). Évidemment, les candidats au pouvoir de gauche dans « les Suds » ont besoin d’élargir leur argumentaire idéologique puisque le socialisme ne fait plus vraiment rêver.

– L’extraction minière n’est pas forcément corrélée avec les grandes villes, dans leur genèse comme de nos jours. Mettre l’accent sur elle fait oublier que ce sont dans les métropoles que s’organise la gouvernance capitaliste. Je mets de côté la discussion sur l’absence d’« un plan du capital ».

– Je suis en désaccord avec la vision de Fressoz. Certes, les sources d’énergie sont cumulables, mais elles sont aussi substituables. L’usage de l’huile de baleine, très prisée au cours du XIXe siècle, a pratiquement disparu. L’usage du charbon de bois a disparu dans les pays « développés », mais il existe encore dans les pays pauvres, surtout dans les campagnes. Mais on peut difficilement le mettre sur le même plan que le pétrole ! En fait, Fressoz, comme la quasi-totalité des écologistes, raisonne encore en « histoire » alors qu’il faut raisonner en « géographie », plus précisément en « géographie historique ». Ils négligent le fait que l’humanité est passée de un milliard à huit milliards de personnes en un siècle et demi. Ou, plutôt, il interprète la démographie à leur façon : la non-régression des charbonnages, par exemple, devrait être recalculée en rapport avec le couple production/population à telle ou telle période. Cela permettrait de voir la place croissante occupée par les hydrocarbures et le nucléaire qui, de fait, relativise l’importance du charbonnage (mais il faut attaquer les méchants Chinois ?).

Par définition, la production et la consommation, quelles qu’elles soient, ne peuvent qu’augmenter, à moins d’en rester à une vision primitiviste, celle-là même qui a été dépassée par les conditions qui ont précisément entraîné cette croissance démographique.

Puisque Fressoz et les idéologues écologistes radicaux refusent de voir que le capitalisme vert organise bel et bien une « transition énergétique » — laquelle fut plus ou moins appelée de leurs vœux, d’ailleurs, par les écologistes des années 1970 —, ils sont pris au piège de leur pureté idéologique et tente de la contourner par tous les moyens. La transition est en marche !

– Il faut faire attention aux attendus exacts du Club de Rome. Selon le Rapport Meadows de 1972, « la maîtrise de la fission nucléaire a déjà permis de reculer la limite de nos disponibilités en énergie, récemment fixée par les réserves de combustibles fossiles » (p. 239). Tout est dit, ou presque (NB : cf. la relance actuelle de l’électro-nucléaire pour « sauver le climat »).

Fondé sur la cybernétique et le culte de la « croissance exponentielle », le Rapport Meadows ne vise qu’à réorganiser la gouvernance capitaliste sur une base scientiste.

– Concernant plus spécifiquement les hydrocarbures, il ne donne aucun chiffre de production en tonnage, et, en réalité, il en parle très, très peu (ce qui ne sera pas le cas du 4e rapport au Club de Rome de 1978), aussi incroyable que cela puisse paraître (il suffit de le lire vraiment). Mon hypothèse concernant cette occultation : le montage américain du premier choc pétrolier est alors en cours de préparation, il faut rester discret sur cette question.

La lecture pétrolière du Rapport Meadows est une escroquerie ex post.

En revanche, il donne de nombreux chiffres, en valeur relative toutefois, à propos des minerais (sauf l’uranium !), à propos desquels il se plante d’ailleurs totalement dans ses prévisions prospectives. En fait, le Rapport Meadows se concentre sur quatre thèmes : la démographie, les terres arables (avec l’alimentation quantitative), la pollution, la technologie. L’objectif, très cybernéticien et bourgeois, est celui d’un « équilibre global ».

– L’opposition factice entre capitalisme de prédation et capitalisme de production est une opération idéologique qui rappelle celle du fascisme historique (mussolinien, notamment). C’est là qu’on retrouve l’idéologie de L’Ordre nouveau des années 1930 qui a largement flirté avec le fascisme (le Convegno de 1935 à Rome). Cette opposition est recyclée par l’écolo-gauchisme en Amérique latine, sur fond d’anti-colonialisme et d’anti-impérialisme nationalistes qui font oublier la responsabilité des élites locales, et, par effet de mode, ainsi que par errance intellectuelle, par sa réplique occidentale qui a oublié les rapports de classe et la logique du capital.

– Cela n’empêche pas l’existence de groupes dirigeants vraiment prédateurs, mais dont il faudrait définir la nature et le niveau État par État.

– L’« extractivisme » est l’un des derniers gadgets à la mode, venu décidément de l’Amérique (du Sud en miroir du Nord), qui contourne la problématique de fond du capital et de l’État, c’est-à-dire de leur logique (profit et pouvoir, en résumé). Il se pare d’une bonne touche verte qui, décidément, s’évertue à naturaliser le social. Dans les groupes de discussion, les partisans (souvent obsessionnels) de l’« extractivisme » ont beaucoup de mal à décrocher de leur grille de lecture, et tout cela s’apparente à une nouvelle croyance. J’ai assisté à une conférence de Céline Izoard, intellectuelle de l’« extractivisme » : c’était assez pathétique, incroyable manque de connaissances historiques et de profondeur, ineptie sur le Club de Rome, mais elle est « tendance ».

– Je partage donc une grande partie des critiques formulées par le texte (en particulier p. 5).

PhP, le 11 janvier 2026.

  1. Cf. Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme [↩]

L’École entre État-nation et État-réseau

Écrit en 2010, ce texte a pour origine le commentaire d’un écrivain et critique littéraire Pierre Jourde sur ce qui, depuis les années 80 est nommé « la crise de l’école ». Cet auteur trouve chez H.Arendt, une autorité philosophique et politique pour exprimer sa nostalgie d’une école qui favorisait la promotion sociale et restaurerait l’autorité des maîtres. Or, les auteurs montrent que cette fonction sociale et économique de l’école de classe n’a été une réalité que pour une infime minorité des scolarisés par l’école républicaine et qu’il s’agissait toujours d’une promotion individuelle, jamais collective.

Les profondes transformations opérées par la dynamique révolutionnaire du capital (« la révolution du capital » analysée par Temps critiques) ont désintitutionnalisé l’école ; de sorte qu’aujourd’hui, les « dispositifs de formation » et la puissance globale du cognitif via l’IA, ont englobé ce qui subsistaient encore des « valeurs » de l’éducation républicaine.


Commentaire du texte de P.Jourde : « On attendra après Plus belle la vie » à lire dans le livre On assassine la culture, Ed Balland, 2011.


1) Finkielkraut reprend effectivement les arguments d’Arendt, mais cela n’est pas étonnant puisque c’est l’une de ses références principales depuis qu’il a abandonné le gauchisme. Mais ces remarques d’Arendt s’inspirent des pédagogies antiautoritaires et libertaires de l’Allemagne des années 20 (École de Hambourg1, pédagogie du « maître-camarade », etc.) dont elle critique l’influence néfaste sur l’éducation dans les États-Unis d’après la Seconde Guerre mondiale. En effet, ces pédagogies ne prenaient sens qu’en lien aux courants communistes et anarchistes qui n’avaient pas été liquidé par la contre-révolution social-démocrate puis le régime national-socialiste. Ces pédagogues combattaient le capitalisme, la société bourgeoise et le populisme interclassite du nazisme naissant ; ils cherchaient à former chez l’enfant des individualités en devenir qui ne séparent pas l’individu et la communauté humaine. Mais transposées dans les réalités de la société nord-américaine et de la Guerre froide ces méthodes pédagogiques ont principalement contribué à dissoudre chez leurs enfants les résistances politiques des classes dominées. Il y a eu inversion des objectifs et des finalités. Arendt ne peut pas faire cette mise en perspective historique car elle reste « anticommuniste » et surtout dépendante de la métaphysique de son maître le recteur pro-nazi Heidegger pour qui c’est la religion qui est la grande éducatrice de l’humanité puisqu’elle s’occupe de l’être.

2) L’éducation n’est pas « par essence » conservatrice comme l’affirme Arendt. Depuis son origine dans les États despotiques elle se veut institutrice ; elle place certains enfants2 dans une institution, l’école. Que cette institution de l’école soit une composante de l’Etat-nation (du moins, dans la modernité, pour ce qu’il en était de l’école de l’Etat-nation en France car cela est différent dans les pays anglo-saxons), n’implique pas qu’elle opère une éducation « conservatrice ». Les forces sociales et idéologiques de la société traversent l’école ; il en est des « progressistes », il en est des traditionalistes comme il en est des centristes…

Ce n’est pas l’éducation qui protège l’enfant des dangers de son environnement, ce sont les modes d’élevage, divers selon les sociétés. C’est le groupe d’adulte dans lequel naît et grandit l’enfant qui assure sa protection. La gestation du petit d’homme n’étant pas achevée à sa naissance, elle se poursuit dans le groupe familial proche ; ce que certains anthropologues nomment l’haptogestation. Arendt ne peut pas saisir cela puisqu’elle est hyper culturaliste et qu’elle ne peut donc pas percevoir que, pendant 100.000 ans d’innombrables communautés humaines ont vécu sans éducation ; avec des pratiques initiatiques, certes, mais qui n’étaient pas de l’éducation.

3) L’enfant n’est pas « un révolutionnaire » ; il est un être vivant qui d’abord manifeste sa naturalité ; c’est la socialisation parentale et sociale qui le font entrer dans la société. Arendt justifie l’autorité du savoir disciplinaire et du maître en procédant à une fausse dialectique du « jeune » et du « vieux », du passé et du présent ; qui soit relève de la tautologie, soit verse dans une perspective vitaliste : le capital a besoin de « sang neuf » pour englober ses contradictions. Faire de l’enfant un « révolutionnaire » permet à Arendt, comme à beaucoup d’autres, de justifier toutes les libertés pour… conditionner un « homme nouveau3»…

P.Jourde va chercher chez Arendt une « autorité » philosophique et politique pour légitimer sa nostalgie d’une école qui favorisait la « promotion sociale ». Or, cette école est une fiction. Certes, l’école de classe, l’école de la bourgeoisie (entre 1880 et 1958) a permis à quelques individus de changer de classe sociale (cf. CNAM4), mais ces hommes (jamais de femmes) réalisaient cette « promotion » seuls, séparés définitivement de leurs familles et de leurs milieux d’origine. Historiquement et théoriquement, la promotion sociale doit être définie comme un changement de classe sociale. Or, dans la société de classe il était plus difficile de changer de sexe que de classe ! Aujourd’hui parler de promotion sociale n’a plus le même sens car il ne s’agit que d’un changement de place dans une distribution d’individus indifférenciés de plus en plus coupés de leur origine sociale. Ceux pour qui cette origine reste encore prégnante sont justement ceux qui ne participent plus à la distribution : les discriminés, et les désaffiliés, tous ceux pour qui la tendance au repli communautariste leur paraît être une récupération de leur existence, mais de même qu’il n’existait pas d’ilot socialiste sur lequel bâtir des communautés utopistes, il n’y a pas de communauté de repli dans la société capitalisée. Se payer (ou voler) une Rolex est un simple acte particulariste, un gage donné aux imageries. Il n’y a pas de différence de fond entre les deux types d’action.

2. La comparaison entre les États-Unis et la France nous parait impropre car les deux systèmes sont profondément différents. L’un fait exister l’école en dehors de toute véritable institution, l’autre ne la fait se développer qu’à travers l’institution. Le premier n’a donc aucun projet au sens fort et participe d’une démarche empirique et pragmatique typique du monde anglo-saxon. Le « système » (mais ce n’en est pas vraiment un) ne peut donc que s’adapter aux usagers comme l’entreprise s’adapte aux clients et inversement si on admet qu’il y a interaction.

Il n’y a donc pas non plus de véritable « Réforme ». C’est l’adaptation permanente au coup par coup en fonction d’objectifs à court terme et de l’utilisation des dernières découvertes en psychologie de l’enfant. Le second repose sur un projet fort qui ne se résume pas à un enseignement restreint à la transmission des connaissances, mais conçoit l’instruction dans un sens général qui recouvre la question politique. D’où l’importance de l’institution « Éducation nationale », arme de guerre contre la royauté et l’église. L’enseignement sera donc public, républicain, citoyen, laïc. Les « hussards de la République » en sont les soldats.

3. C’est cette ambition politique qui est complètement négligée dans l’exemple donné du professeur de collège et de la classe de 3e. Pourtant à l’ambition politique républicaine de la Troisième République, une école certes pour tous mais dans laquelle chacun reste à sa place en fonction de son origine sociale a succédé, à partir de la seconde moitié des années 60, une politique d’allongement de la durée des études, de massification de l’enseignement secondaire. Cette perspective de démocratisation de l’enseignement correspondait certes en partie aux nécessités de pourvoir le marché du travail en une main d’œuvre mieux formée pour une économie réclamant plus de cadres, plus de techniciens et de « professions intermédiaires », mais pas seulement. Ces efforts constituaient aussi une façon de détourner l’immobilité sociale propre à la France par ce qui fut appelé plus tard « l’ascenseur social » par l’école. La réforme Edgar Faure de 68 légitima ce mouvement au niveau général, la réforme Haby l’appliqua au niveau du collège.

4. 1968, voilà une date qui n’est pas citée par notre pourfendeur des réformes et pourtant derrière tout son lamento ce qui apparaît en filigrane, c’est bien cette haine de 68 et de tout ce qui fit qu’après, de toute façon, ce ne fut plus pareil (ce ne pouvait plus être pareil). Bien sûr, si on lui dit ça comme cela, il va sûrement se récrier et dire que lui aussi était sur les barricades, mais cela ne changera pas le fait qu’il reprend la critique de Finkielkraut…et de Sarkozy (énoncée en 2008) sur « la faute à 68 » dans le délabrement de l’enseignement. Mais comme il a été prof et que ce sont des choses concrètes qui se sont présentées à lui dans sa pratique, il laisse de côté les questions théoriques et les implications mécaniques de la massification/démocratisation de l’enseignement pour n’en pointer qu’une conséquence technique : le développement des sciences de l’éducation et l’idéologie pédagogique. Pour lui, non décidément, « la didactique ne peut pas casser des briques » si nous pouvons nous permettre ce détournement d’un détournement ! Bien sûr, mais est-ce une raison pour se retrouver avec ceux qui aujourd’hui veulent casser les IUFM ? Autre exemple que tu connais (Jacques Guigou) bien et Isabelle (Campanella-Wajnsztejn) pourrait t’en parler mieux que moi, la littérature de jeunesse est-ce de la merde ? Ne peut-elle pas être étudiée et le polar en général ? Les profs traditionnels, les profs attachés bec et ongle à la culture de classe répondent non et assimilent cela à laisser faire des exposés sur la moto, à utiliser les chansons de Grand corps malade comme texte fondamental de la langue française, à laisser exprimer des opinions qui ne seraient que celles des médias ou des parents. Bien sûr qu’il y a adaptation aux élèves mais il y a toujours eu adaptation aux élèves par exemple quand on enseignait à une petite élite le latin et surtout le Grec, il n’y avait pas adaptation à un certain public peut être ! Troisième et dernier exemple, la « pédagogie de l’autonomie » issue directement de 68 se réduit-elle à vouloir casser l’enseignement disciplinaire et la parole du maître sous prétexte que nous avons été battus ? Le travail en groupe et la prise d’initiative ne sont pas a priori contradictoires avec la définition d’une démarche construite autour d’un thème pluridisciplinaire comme ont pu l’expérimenter les profs de lycées avec les travaux personnels encadrés (TPE) ou les parcours de découverte en collège. Mais faut-il encore que les profs soient aussi rigoureux sur ce type de travail qu’ils disent l’être durant leurs cours magistraux ! C’est cela qui ne va pas de soi car pour beaucoup d’enseignants qui étaient à l’origine opposés aux TPE  « parce que ça prend sur des heures de discipline », les TPE sont devenus la bonne aubaine d’avoir deux heures dédoublées tranquilles.

Même chose pour l’éducation civique juridique et sociale (ECJS) censées être du bourrage de crâne en direction des « sauvageons » avérés ou potentiels. Rien n’empêchait les profs de les transformer en cours d’initiation aux sciences politiques et c’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Mais la plupart des profs d’Histoire et Géographie à qui étaient majoritairement dévolu ces heures, en profitaient pour « avancer le programme » comme on dit « avancer sur l’arrière » dans un autobus ! Ce qui ne va pas dans ce texte, c’est que tout le monde est fautif…sauf les profs.

5. La fin du texte essaie de mettre en avant ce qui est nouveau depuis les années 80. En effet, les sociologues de l’éducation, dans ces mêmes années ont démontré exactement le contraire ; « le niveau monte », « nos enfants lisent », « les filles progressent », « les enfants d’immigrés ont de bien meilleurs résultats que leurs parents »). Mais ces constats sociologiques sont à relativiser aujourd’hui. Il y a des écarts individuels importants dans les ZEP et « les établissements sensibles ». C’est le « groupe-classe » qui n’est plus la référence alors qu’il le reste pour Jourde. Les phénomènes de bande opèrent aussi dans les collèges. Mais cette mise à jour se fait surtout à partir d’un ressenti. Or, si tous les ressentis ont bien un fond de vérité (on en sait quelque chose avec le sentiment réel d’insécurité), ils ne fournissent aucune explication de la situation car ils ne s’occupent pas du processus, ils vont au plus facile, c’est-à-dire à la dénonciation du fautif ou parfois du bouc-émissaire : c’est la faute des jeunes, la faute des immigrés, la faute du gouvernement, la faute des médias, la faute de la société de consommation, la faute du pédagogisme et des réformes, la faute à la démocratisation (absence de sélection qui fait que presque tout le monde a un diplôme mais que ce dernier a aujourd’hui moins de valeur) etc. Ainsi, tout apparaît unilatéral. Il n’y a plus de contradiction mais un simple constat. La dynamique du capital pour parler comme Temps critiques, est réduite à une sorte de rouleau compresseur capitaliste. Il n’y a plus qu’à pleurer les temps anciens. Par exemple, l’élève n’est plus rien, il n’est qu’une sorte de zombi lobotomisé, mais le prof lui est resté le même, il est toujours le savoir incarné car par on ne sait quel miracle il aurait été le seul à échapper au rouleau compresseur et c’est d’ailleurs pour cela que le pouvoir voudrait lui réduire son temps et la qualité se sa formation devenue par trop supérieure à celle des élèves. C’est d’ailleurs ça le sens réel du fameux « il faut adapter l’école aux élèves » ou du « remettre l’élève au centre de l’école ».

De par l’isolement qu’il subit à l’intérieur d’une école coupée du monde du salariat5, l’enseignant n’est pas le mieux placé pour saisir le double mouvement (dialectique et non unilatéral par définition) de déqualification/surqualification à l’œuvre. Il n’est pas le mieux placé pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il n’est pas le mieux placé parce qu’il lui est plus difficile qu’au salarié en prise directe avec le développement du General intellect sous forme de capital fixe ou de logiciels, de saisir et d’admettre que le savoir est aujourd’hui de partout, la transmission aussi et que le maître n’est plus ni l’unique dépositaire de ce savoir ni le contrôleur de sa transmission. Tout juste peut-il attirer l’attention des élèves sur les dangers d’une transmission sans contrôle (je pense concrètement aux dangers des recherches de sources sur l’internet) ; ensuite, il n’est pas le mieux placé car dans la polarisation déqualification/surqualification, il se retrouve du côté de la déqualification sociale (le déclassement statutaire des enseignants) tout en étant la plupart du temps surqualifié individuellement (chez notre pourfendeur cela donnera l’image du prof agrégé face à l’élève illettré, chez un ministre l’image des enseignants de maternelle à bac + 3 cantonné à torcher des morveux).

Tout cela se traduit par une attaque contre ce que l’enseignant conçoit encore comme un métier et non pas comme une activité salariée interchangeable. Pourquoi cela ? Parce qu’il exerce dans un secteur particulier qui reste très en retard par rapport au processus d’ensemble de capitalisation des activités humaines6. Un secteur à la limite, non intégrable au processus d’ensemble, tant que l’histoire des luttes sociales propres à la France (révolutions violentes et sanglantes de 1789/93, 1848, la Commune et même mai 68) imprègne encore suffisamment la mémoire collective affectant ainsi encore une priorité de l’approche politique et une résistance du modèle universaliste de l’État-nation par rapport à sa transformation en État-réseau mondialisé7.

C’est cette résistance qui explique que chaque nouveau gouvernement cherche à faire « sa » réforme dans la mesure où il cherche à combler une partie du « retard » tout en maintenant l’enjeu politique de la reproduction des rapports sociaux dans le cadre de « l’exception française ». La quadrature du cercle en quelque sorte !

6. Même s’il évoque le capitalisme et donc un système dont l’école ne serait qu’un rouage, le texte maintient paradoxalement une perspective pédagogiste ou au moins institutionnelle, en faisant du retour aux vraies valeurs (le respect des niveaux hiérarchiques du savoir entre apprenant et enseignant, entre culture savante et culture populaire, entre culture scolaire et culture extra-scolaire) l’impossible solution à la crise de l’école. Ainsi, la question de l’institution n’est pas posée puisque la perspective reste celle qui demandait à l’école de transformer la société. Ce qui tenait déjà de la gageure pour tout lecteur de Marx, à l’époque des institutions fortes de l’Etat-nation gaulliste, ressort aujourd’hui de l’incompréhension de ce qui est à l’œuvre quand la tendance est à une résorption des institutions soit à l’intérieur même du pouvoir exécutif comme on peut le voir avec la réforme de la justice en France, soit dans la transformation du rapport citoyen à l’institution en un rapport clientéliste (la transformation actuelle des missions de service public).

Dans ce processus de désinstitutionnalisation de l’école dans un système plus large de « formation tout au long de la vie », le pôle républicain et étatique de l’école perdure mais il a tendance à être englobé dans le monde cognitif global. La « réformite » (ou l’art de faire se succéder ministres et réformes) peut d’ailleurs être analysée comme la résultante d’une crise de l’institution sans remise en cause de l’institution. C’est exactement le mouvement inverse de mai 68 qui est pourtant aussi le produit de la crise des institutions (du gaullisme comme régime politique mais aussi de la famille patriarcale et de l’école de classe), mais avait placé leur critique au centre de la révolte. Ce qui se jouait alors était le refus de toutes les hiérarchies et des institutions qui semblaient en être les garantes. Même si le contexte historique n’est plus le même, le combat actuel des enseignants désobéisseurs est exemplaire non seulement par son autonomie vis-à-vis de l’institution syndicale, mais surtout parce qu’il ranime la lutte anti-hiérarchique à un moment où justement les hiérarchies pèsent à nouveau de tout leur poids sur les relations de travail. Comme nous l’avons dit dans un texte précédent, il ne faudrait pas que les enseignants en lutte contre leur propre hiérarchie (la tendance à la transformation des chefs d’établissement en petits patrons de PME) ne la réintroduisent dans leurs rapports aux élèves en demandant plus d’autorité, la fin de l’agitation lycéenne8 ou des blocages étudiants.

J.Wajnsztejn et J.Guigou, avril 2010.

  1. Célestin Freinet les a visitées en 1923 et il s’en inspirera très largement dans sa pratique pédagogique coopératiste. [↩]
  2. L’éducation est une institution récente dans le devenu d’Homo sapiens. C’est d’abord et pendant des milliers d’années l’initiation qui a opéré le passage des enfants dans la société-communauté des adultes. L’institution de l’éducation est récente. Elle contemporaine de la formation des Empire-Etats et des Cités-Etats, des classes sociales, et l’esclavagisme comme système (10000 – 6000 BP). Seuls quelques enfants (les garçons de l’aristocratie) étaient éduqués, tous les autres étaient élevés, vivant avec les adultes et participants à leurs activités. L’école (le gymnase grec) est l’institution de la séparation. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité un espace-temps séparé est consacré à la préparation des successeurs ceux qui vont perpétuer l’ordre dominant. Un corps de professionnels, les précepteurs, assurent cette mission-dressage. Pour de plus amples développements sur ces questions cf. J.Guigou « Ni éducation, ni formation. Quelques remarques socio-historiques sur l’institution de l’éducation ». Temps critiques n°9, automne 1996, p.63-74. [↩]
  3. Sur ce point précis d’ailleurs, Finkielkraut, dans une période historique complètement désenchantée, ne peut être en accord avec son modèle. [↩]
  4. Le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) a été fondé par la Constituante en 1794 sur proposition de l’illuministe abbé Grégoire pour former l’encadrement technique de l’industrie. Dans la première moitié du XXe siècle, en suivant les cours du soir du CNAM pendant près de la moitié de leur vie, quelques individu sont parvenus, en fin de carrière, à changer de classe sociale. C’est l’exemple emblématique que la bourgeoisie donnait à la classe ouvrière… pour justifier sa domination. [↩]
  5. Ce qui n’est pas exactement la même chose que de dire qu’elle est coupée du monde du travail car cela est de moins en moins vrai (les stages en entreprises deviennent obligatoires dès le collège et bien évidemment au niveau des BTS…mais ils ne sont pas rémunérés. (Ils le sont devenus pour des stages au-delà de 200 heures à partir du tournant des années 2000). [↩]
  6. On peut se reporter à notre « Quelques précisions sur capitalisme, capital et société capitalisée », Temps critiques n°15, hiver 2010. [↩]
  7. On peut se reporter à « L’institution résorbée » de J. Guigou, Temps critiques n°12 et au supplément de mars 2000, intitulé, « L’État-nation n’est plus éducateur. L’Etat-réseau particularise l’école. un traitement au cas par cas », texte disponible sur le site de Temps critiques : http://tempscritiques.net/spip.php?article106  [↩]
  8. Comme le montre les tristes exemples du lycée Brossolette de Villeurbanne et d’un collège de Villefranche-sur- saône. [↩]

Essence ou historicité politique du concept de valeur

Forme, substance, représentation, catégorie

Cet échange fait suite à divers écrits autour de la question des rapports entre capital et valeur : 40 ans après, retour sur la revue Invariance de Jacques Wajnsztejn ; Lettre à quelques amis sous l’œil de la réification1 une lettre privée de Henri Bastelica et Jean-Louis Darlet à Jacques Guigou qui leur à répondu publiquement cette fois dans l’article : Le capital ne réalise pas la philosophie de Hegel. J.Guigou et J.Wajnsztejn ont ensuite repris cette question dans Dépassement et englobement. La dialectique revisitée (L’Harmattan, 2016). C’est donc dans cet échange, que de manière plus ou moins explicite, la question de notre rapport à Hegel et à la dialectique est amorcée, comme il l’était aussi dans les discussions avec Bernard Pasobrola autour de la rationalité et qui ont fait l’objet d’une parution précédente sur le blog.

Enfin, cet échange n’est pas indépendant, ou du moins il croise l’échange avec David, paru sous le titre La valeur à toutes les sauces et le capital fictif pour la bonne bouche.

Par rapport à la version originale parue sur le blog en 20162, cette version nouvelle de mars 2025, intègre les réponses et commentaires qu’y apportait Jean-Louis Darlet, mais qu’il ne nous avait pas envoyés à l’époque, chose faite désormais. Nous reprenons ici l’ensemble des échanges de lettres et les commentaires de Jean-Louis Darlet sont en bleu et entre crochets[ ].


Le 23/11/2016

Lettre de J.Guigou à Jean-Louis Darlet, bonjour,

Tu viens de nous manifester ton souhait de discuter avec les auteurs de Temps critiques. Nous sommes ouverts à ce dialogue. Mais nous trouvons cependant étonnant que tu ne fasses pas état de ma critique à votre texte « Lettre à quelques amis sous l’œil de la réification » qu’Henri B. et toi avez pourtant reçu  Le capital ne réalise pas la philosophie de Hegel il y a bientôt deux ans.… Or, s’il y a un texte susceptible de constituer une première base à notre discussion, c’est celui-là.

Qu’en penses-tu ?

Amitiés

Jacques Guigou


Le 25/11/2016

Bonjour Jacques Guigou, et vous autres…

Une petite (grosse !) précision : je ne suis aucunement responsable du texte auquel tu fais allusion et pour lequel vous m’associez a mon ami Henri.

Je n’ai en effet revu Henri qu’au moment où je vous ai contacté à l’occasion d’une remarque sur « une porte d’entrée… » [qui introduit le blog]. Mes échanges avec lui sont fréquents mais je dois avouer que la grande différence de nos connaissances me laisse a la traîne de ses réflexions. Certains points sont toutefois très « discutés » mais ne concernent jamais que les fondements des écrits de Marx et autres concepts économiques. A la lecture de Temps Critiques je me retrouve assez proche de J.Wajnsztejn ; dans « Valeur et crise » notamment, je retrouve des affirmations qui m’étaient familières lorsque je participai à Invariance avec J. Camatte, dans un temps ou mes boutades sur Hegel n’étaient qu’une réaction a la « dialectique », au refus de « la négation de la négation » … qui me semblent encore des artifices, des effets de manche pour poser un « système » de penser qui m’est totalement étranger. Le « fétichisme » a toutes les sauces et autres expressions passe-partout les remplacent aujourd’hui allégrement !

Mes préoccupations actuelles sont plutôt de saisir ce qui se cache derrière des expressions assez pertinentes comme « évanescence de la valeur » et « inessentialité du travail ». Lorsque l’on pense « désubstancialisation de la valeur » est-on sûr d’avoir saisi la » substance » ? Que se cache-t-il « dans » la valeur, quel geste l’humanité mime telle face a ce phénomène central de son fonctionnement actuel ? De quoi la valeur est-elle le miroir ? Face à l’inessentialité du travail qu’est-ce que le capital prend a l’humanité au travers de sa valorisation ? En résumé : c’est quoi l’essence de la valeur ?

Lorsqu’avec J. Camatte je critiquai la « Loi de la Valeur », je me souviens que la définition nécessairement précise de la productivité du travail a entraîné la démonstration de la caducité de cette même loi. Il est bien aisé aujourd’hui de déclarer que cette loi n’est qu’une représentation qui ne vaut que ce que valent les représentations ! Mais quand le paradigme ne convient plus il est nécessaire de le faire évoluer. Cette évolution d’un nouveau paradigme s’appelle « dépassement et englobement ». Qu’est-ce qui a été « dépassé » et qu’est-ce qui a été « englobé » ? Quelle était alors la « substance » que révèle le nouveau paradigme ? Einstein n’a pas tué Newton ! S’il est des ruptures dans la représentation il y a des continuités dans le vivant et le Capital (et l’humanité !) suit son bonhomme de chemin… Mais bien évidemment pour moi le chemin ne vaut pas ; en tout cas pas ce chemin-là. Je lis avec attention vos échanges avec Bernard Pasobrola. Je partage son intérêt pour les sciences cognitives… et bien d’autres choses.

Voilà Jacques le point sur ma position avec Temps Critiques. Il m’est difficile de participer plus directement à vos discussions car il me manque la culture nécessaire a défendre mes positions. Face a votre savoir universitaire je n’ai que quelques lectures qui limitent beaucoup mes argumentations, Henri me fait l’amitié d’une chaleureuse écoute ! Et en parlant d’Henri, il est assez armé pour répondre a votre texte (que je lis avec intérêt et attention).

Bien Cordialement à vous tous,

Jean-Louis Darlet


Le 25/11/2016

Lettre de J.Wajnsztejn aux autres de la revue

Je trouve très intéressante la réponse de Jean-Louis Darlet et en tout cas elle lève le voile sur l’imbroglio avec Henri que je viens de contacter hier, mais qui ne m’a pas répondu pour le moment […] En tout cas ce courrier peut entrer sur le blog parce qu’il pose des questions quand même, y compris sur la dialectique mais aussi sur la valeur, l’évanescence et l’inessentialisation. Une occasion pour nous de préciser notre pensée. A ce propos, le fait que lui aussi, après les « soubis » reprenne la formule « inessentialisation du travail » au lieu « d’inessentialisation de la force de travail » prouve que cela ne vient pas de mauvaises lectures de ce que l’on dit mais de l’insuffisance d’approfondissement de notre part. En relisant Tronti et Ouvriers et capital pour mon texte sur Nous opéraïstes, je me suis demandé, à la lecture que lui faisait de la différence entre force de travail (la classe ouvrière) et travail (le capital variable), si je ne voulais pas finalement signifier par « inessentialisation de la force de travail », celle du travail concret dans la valorisation et qu’on pourrait donc rendre ça compatible avec une « inessentialisation du travail » avec cette fois le travail en tant que travail abstrait. Dans la mesure où cette notion de travail abstrait représente aujourd’hui la forme pure, jamais réalisée certes, du travail, ne serait-ce pas finalement contrairement à ce que je soutiens depuis plus de vingt ans, cette seconde formulation qui serait plus juste que la première ou alors est-ce que les deux pourraient coexister en exprimant deux dimensions des rapports sociaux de production ? Qu’en pensez-vous ?

Il faudrait faire une réponse à Jean-Louis Darlet. Collective ?

A vous lire,

J.Wajnsztejn


Le 25/11/2016

Lettre de J.Guigou à la revue

(et début des interventions de Jean-Louis Darlet insérées en bleu)

Oui, faisons maintenant une réponse collective.

Je prépare quelques remarques sur ce qu’il nomme « l’essence de la valeur » et plus loin « la substance de la valeur». Cela est étonnant pour quelqu’un qui a travaillé avec J. Camatte la question de la valeur au début des années 1970.[Commentaire de Jean-Louis Darlet. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir d’étonnant dans ces formulations si l’on comprend, par exemple, que LA VALEUR a pour essence le travail (c’est le concept) et pour substance une quantité de travail mesurée par un temps (c’est une catégorie économique) ! Avec J. Camatte nous avons beaucoup « échangé » mais jamais « travaillé »].

Basiquement, la valeur est d’abord une forme…  [Commentaire de Jean-Louis Darlet. La Valeur « est » et dans son concept elle prend certaines formes ! La Valeur est le concept d’un « Vécu , d’un « Sentiment de vécu », un ressenti… elle est aussi un concept économique sous forme de bien des catégories mais elle reste catactérisée par son contenu jamais par une forme vide. A ce sujet il y a beaucoup à dire sur le texte de J.Wajnsztejn du n°17 « Valeur d’usage, valeur d’échange » (il n’y a pas d’article de J.Wajnsztejn sous ce titre. Peut-être Jean-Louis veut-il parler de l’article « La théorie de la communisation n’est pas un long fleuve tranquille » ?)] et j’aimerai en débattre avec lui… et ceci est une autre histoire à vivre !]

… et en cela nous somme en accord avec Marx sur ce point et seulement sur ce point car il n’y a pas chez Marx une théorie de la genèse de la valeur. Cette forme prend des contenus divers [Remarque de Jean-Louis Darlet. Chacune de ces formes a un contenu différent…] selon les époques historiques, les modes de domination de l’Etat et d’autres déterminations économiques et sociales. Bref, il faudrait déjà qu’il lise de manière approfondie nos approches successives de la valeur depuis la valeur sans le travail et l’inessentialisation de la force de travail (je reviendrai sur la distinction proposée par J.Wajnsztejn à ce sujet) [Commentaire de Jean-Louis Darlet. Je me permettrai de citer un texte que sans doute tu n’a pas lu  non plus  : « …Marx lui-même semble enfermé dans cette représentation du Capital ; mais a y regarder de près on constate que deux visions différentes du Capital nous sont toujours présentées : l’une montre le capital au travers du mouvement dialectique de son concept , l’autre sous l’aspect mathématique étroit de la loi de la valeur et il est vrai que l’écriture mathématique du capital nie tout mouvement « en devenir » et garde un simple aspect mécaniste. Le mouvement dialectique a essentiellement la ‘forme’ pour sujet, la loi de la valeur n’a trait qu’a la substance ; qu’il existe un procès de désubstancialisation du capital n’est pas immédiatement saisissable sinon dialectiquement et toute la question de la dévalorisation, non développée chez Marx, montre toutefois qu’il avait constamment ce problème a l’esprit. » Jean-Louis Darlet, Invariance série III, n°2 page 25 ! Quarante ans déjà. Si cette « désubstancialisation DU CAPITAL, n’a pas un caractère hégélien je veux bien me faire curé !]

; puis l’évanescence de la valeur (le capital domine la valeur) [Remarque de Jean-Louis Darlet. D’abord il « autonomise la valeur économique » dans sa forme de valeur d’échange ! ],puis les discussions sur le blog depuis 2 ou 3 ans…

Il télescope pas mal de choses dans son écriture toute en éclaboussures… A suivre

J.Guigou


Le 25/11/2016

Message de J.Guigou

Suite de mes remarques à propos de Jean-Louis Darlet

Vous l’aviez perçu, mon expression « toute en éclaboussures » pour qualifier l’écriture de Jean-Louis Darletn’est pas péjorative mais figurative : un jaillissement d’éclats…notionnels. [Commentaire Jean-Louis Darlet. C’est ce ton « professoral » un peu dévalorisant qui me fait prendre du recul par rapport à toute discussion, et ici je fais de réels efforts pour échanger avec Temps Critiques].

Ceci dit, je remarque qu’il se désolidarise du texte « A quelques amis… » [Commentaire Jean-Louis Darlet. Non ! Je n’en revendique pas l’écriture. Et je n’en suis pas cosignataire ce qui ne m’empêche pas d’être d’accord], alors qu’il en est cosignataire. Cette distanciation se confirme lorsqu’on lit qu’il traite ses références de 1973 à Hegel de « simple boutade ».] Propos désinvolte qui était loin d’être le cas pour J.Camatte comme le montre ma correspondance avec ce dernier il y a un an (publiée dans notre livre sur la dialectique) […] [Commentaire de Jean-Louis Darlet. Il ne s’agissait pas de « mes références » mais seulement de mes « boutades » au sujet de quelques concepts hégéliens ! Et ces propos n’étaient pas « désinvoltes » aux oreilles de Jacques et Henri mais plus tôt des interpellations qui appelaient réflexions…. Mon intuition profonde (sans doute suspecte aux yeux de Hegel…) est que Hegel « dit » le Capital, Marx tente de l’expliquer ! Le Capital est le Paradigme révolutionnaire du jeune Hegel… Alors sans doute le Capital réalise-t-il ce que Hegel en a vu ! ].

S’il s’avère nécessaire de revenir sur la notion « d’inessentialisation de la force de travail » ce n’est pas à partir des contre sens qu’en font certains lecteurs. Pas sûr que la référence au travail abstrait n’était pas déjà contenue dans la formule. Laissons cette recherche à nos exégètes…

Pour aujourd’hui, on pourrait avancer que le travail (concret et abstrait) ayant perdu sa substance, il n’est plus d’abord une forme mais un opérateur, et le travail se perpétue comme opérateur de capitalisation des activités humaines ; ce qui permettrait de clarifier la question que pose Jean-Louis Darlet d’une sorte de prélèvement capté par le capital sur l’humanité. Mais j’ai déjà abordé cela dans ma critique des ressources humaines (cf. le n°6 de Temps critiques sur La valeur sans le travail et « L’homme en trop », à l’automne 1993). [Commentaire de Jean-Louis Darlet. Quelle lecture réductionniste de mon propos : « Face à l’inessentialité du travail qu’est-ce que le capital prend a l’humanité au travers de sa valorisation ? ». Il n’est pas question ici d’un « prélèvement comptable » mais de l’expression d’une emprise du Capital sur l’ensemble de l’humanité et non sur une catégorie « travailleuse » ].

J.Guigou


Le 26/11/2016

Jacques (Guigou),

Attention, dans ton avant dernier message tu dis que la valeur est une forme ce qui sous-entend une critique de la valeur-travail et un point commun avec le groupe Krisis; mais dans ton dernier message c’est le travail (!) qui devient une forme. J’avoue ne pas comprendre. Depuis vingt ans nous répétons, à la suite d’Invariance d’ailleurs, que le travail devient fonction mais pas qu’il est une forme ou alors il faudrait revenir à l’idée qu’il est une forme de l’activité humaine dans l’aliénation et l’exploitation, mais cela nous projette alors dans un autre débat qui ne me paraît pas être celui autour de la valeur, ni le sujet de l’échange avec Jean-Louis Darlet.

Est-ce que c’est la virtualisation du travail qui te le fait poser comme ça ?

Autre point, on ne peut pas toujours renvoyer les individus qui échangent avec nous à des textes passés comme si ces textes étaient suffisants, alors que comme je l’ai dit plusieurs et pas seulement par rapport à Jean-Louis Darlet, ces textes ne sont pas sans faille et certaines de nos affirmations sont insuffisamment démontrées ou explicitées. Cela a d’ailleurs été l’objet de mon article sur l’État qui reposait la question du rapport entre État-réseau et souveraineté et tout ce qui se passe depuis deux-trois ans montre, je pense, cette nécessité.

Par ailleurs, je ne sais pas si tu ne devrais pas mener de front la réponse à Jean-Louis Darlet et celle au cheminot (David) parce qu’il me semble y avoir des croisements dans les interrogations ou questionnements et donc des passerelles possibles pour une réponse qui serait plus générale que spécifiquement adressée à un individu en particulier.

J.Wajnsztejn


Le 26/11/2016

Dans mon dernier message, je n’écris pas que le travail est une forme, mais qu’au contraire il N’EST PLUS une forme mais un opérateur ; ce qui se rapproche de la notion de « fonction » mais qui est plus général et correspond davantage à l’actuel mouvement du capital. L’analyse en termes de « fonction » court toujours le risque de verser dans le fonctionnalisme. Le travail comme opérateur peut se réaliser selon différentes « fonctions ».

Je prépare quelque chose sur ces questions, mais il est bien peu probable que je puisse le faire dans les jours qui viennent.

J.Guigou


Le 26/11/2016

Jacques (Guigou),

Oui c’est une erreur de ma part et je comprends mieux comme ça. Dont acte ! Mais si le terme de fonction peut effectivement dériver vers le fonctionnalisme, celui « d’opérateur » ne risque-t-il pas, s’il n’est pas employé de façon très restrictive, de dériver vers une approche structuraliste ?

Je reviens à la discussion d’ensemble

Je parle de « désubstantialisation de la valeur » dans « valeur et crise » du n°17, p. 127 qu’il faudrait que vous relisiez puisque c’est la plus récente production sur la question ce qui ne veut pas dire la meilleure mais enfin … A la relecture, je trouve que le terme même est équivoque car si la valeur est une forme il ne peut y avoir désubstancialisation puisque là encore il s’agit d’une critique de la valeur substance qui reposait sur l’idée du travail-substance comme seul créateur de la valeur (cf. l’indétermination marxiste sur le travail source, substance et mesure de la valeur dans la théorie de la valeur-travail). [Commentaire Jean-Louis Darlet. Pour Marx ce n’est pas le « travail » mais le « temps de travail » qui est mesure de la valeur].

C’est une contradiction que le groupe Krisis ne « dépasse » pas avec son utilisation du concept de travail abstrait. C’est aussi parce que les hypothèses de la valeur comme représentation (Camatte puis nous), comme signification imaginaire sociale (Castoriadis) ou comme essence (Darlet) ne nous satisfont pas complètement que j’ai proposé de contourner cette problématique sur la valeur par une critique des catégories (la valeur n’a plus de fonction explicative et on appréhende mieux le rapport marchand à travers les prix3), la « dépasser » ou au moins « l’englober » dans notre développement plus général sur la capitalisation.

De plus quand je dis que ce que l’on écrit n’est pas coulé dans le marbre, je ne comprends même plus la première phrase de la page quand je dis « Pour Marx, la valeur est la forme du travail abstrait et ce dernier en est la substance». [Commentaire Jean-Louis Darlet. Chez Marx, c’est plus tôt le travail abstrait qui est la forme de la valeur ! Il en est aussi sa substance quantifiable ! Le travail abstrait prend la forme de valeur et en constitue sa substance mesurable !!! Marx ne pensait surement pas que la valeur est a la fois forme et substance mais que la substance « travail abstrait » prends la forme Valeur. Point de Marx Exo ou Eso ! J’apprécie toutefois ta profonde modestie par rapport à tes écrits et a tes doutes légitimes qui, dans ce genre de discipline, sont très rarement partagés ! Et à ce tire je suis plein de doute au sujet de mes présentes remarques].

Ce que je voulais sûrement dire, c’est que pour Marx la valeur est à la fois forme (la forme-valeur) et substance (la valeur-travail) soit sa part esotérique et sa part exotérique pour parler comme Krisis. Or, sur cette base on ne peut sortir de la dichotomie d’où le va et vient continuel entre ces deux possibilités, de la part du groupe Krisis depuis la crise de 2008, la forme permettant de maintenir leur champ théorique en l’état (la valeur domine le capital) et la substance leur permettant d’expliquer la crise par la baisse du taux de profit via la hausse de la composition organique du capital (substitution capital-travail de plus en plus importante dans le procès de production).  [Commentaire Jean-Louis Darlet. Je pensais avoir montré dans Invariance III-2 la vacuité du devenir de la « Loi de la Valeur » et de ses catégories comme « baisse tendancielle du taux de profit » ! (De cela aussi je dois débattre avec J.Wajnsztejn) L’incompréhension du capital fictif, de sa caractérisation et son implication sociale ramène de manière tautologique les représentations historiquement datées de « l’économie marxienne » ; sont alors évacuées les phénomènes d’actualisations permanente du capital dans sa forme fictive qui permet de maintenir l’idée d’une valorisation continue de la Valeur,

Le Capital reste la Valeur se valorisant].

Ils font comme si c’était encore le profit qui était le moteur du capitalisme à l’heure des grandes firmes multinationales et de l’inhérence capital/Etat au niveau de l’hyper-capitalisme. Dès la « domination réelle du capital » (cf. le sixième chap. inédit du Capital de Marx) et le dépassement d’une appréhension protestante du capitalisme, l’idée que le but du profit ne soit que de faire encore plus de profit est absurde du point de vue d’une classe dominante comme du point de vue de l’individu rationnel. [Commentaire Jean-Louis Darlet. « Dès la « domination réelle du capital » … » Vu sans doute du point de vue du capital ! « …et le dépassement d’une appréhension protestante du capitalisme… » vu de quel lieu ? « …il devient difficile d’accepter que cette absurdité… » de la part de qui ? Bien entendu l’entrepreneur capitaliste a cette idée bien ancrée dans le ciboulot ! Et c’est pour cette raison « essentielle » qu’il cherche à abaisser ses couts, augmenter la productivité et élargir son marché ! Sous d’autre forme les multinationales ont le même projet ! Même si de bien entendu elles recherchent un plus grand pouvoir, une plus grande influence. Face à ce type d’attitude il est compréhensible que certaines analyses restent coincées dans les méandres messianiques de la loi de la valeur ! Le Sauveur ne se cache pas dans l’économique.]

Après, il devient difficile d’accepter que cette absurdité ait été mise sous forme de loi économique intangible et a fortiori en lois tendancielles toujours contredites pas des contre-tendances. Il en va ainsi de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit et encore plus de celle de l’égalisation des taux de profit.

Certains peuvent donc toujours attendre que la tendance devienne une baisse, la baisse une chute, puisque même l’Empire romain est tombé un jour, mais alors c’est avec la foi du charbonnier !Si on veut être moins dans la croyance ou l’incantation, il faut plutôt reconnaître que la puissance du capital ne peut être détruite, sauf catastrophe atomique ou « naturelle » (les limites externes) que par une autre puissance

[Commentaire Jean-Louis Darlet; Nous sommes parfaitement en accord !]

C’était bien l’idée socialiste, celle de la puissance ouvrière et de sa « civilisation » pour parler comme Tronti dans son dernier livre Nous opéraïstes sur lequel je travaille actuellement pour un texte avec Scalzone, même si dans sa forme « réelle » elle a pris la figure de la dictature du (sur) le prolétariat pour répondre au despotisme du capital. Or, c’est cette « civilisation » qui est en train de disparaître et avec elle toute perception immédiate d’autre chose qui pourrait atteindre à une telle dimension. N’est-ce pas pour cela que nous jugeons dérisoires finalement les différentes actions alternatives qui nous sont présentées comme les « nouvelles trajectoires révolutionnaires pour le XXIème siècle » comme le livre éponyme aux éditions de l’Éclat le laisse entendre ? N’est-ce pas aussi pour cela que surgissent aujourd’hui des discussions sur ce qui seraient les limites « externes » du capital, l’anthropocène, les rapports aux autres vivants (humains-non-humains), etc. ? N’est-ce pas, mais dans d’autres termes, un retour au Bordiga de « l’espèce humaine4», un niveau auquel devait se porter la perspective communiste selon lui ?

Ce point nous éloigne de notre base de départ au moins pour cette discussion, mais nous maintient, je crois, dans le rapport à la dialectique et à la négation. En effet, cette puissance qui pouvait contrer celle du capital, cette puissance de la classe ouvrière comme classe « dans et contre » (donc affirmation et négation, là encore pour reprendre Tronti) était-elle transposable dans la figure du prolétariat défini comme classe de la négation (l’auto-négation) ?

Comme nous le disons dans notre dernier livre : retour à la dialectique et à ses apories.

Les divers tenants du « capital automate » aujourd’hui, comme Krisis, sont bien conscients du problème, même si leur doxa générale ne les amène pas à pouvoir en faire l’énoncé : incapables de concevoir le capital comme un rapport social ils sont alors obligés de « bétonner » leur argumentation pour laisser la voie à un retour althussérien plus ou moins prononcé et structuralisé suivant si on suit la filière Krisis ou la filière Théorie Communiste. Dans le cas de Krisis, par exemple, ce n’est alors pas l’intérêt exclusif du capitaliste qui est la figure principale du capital mais celle du fonctionnaire du capital, le porteur (träger) du capital5. Il serait l’agent d’une structure matérielle, le « capital automate », composée certes de forces productives et de rapports de production, mais dans laquelle ceux-ci auraient perdu leur caractère de rapports sociaux et de forces sociales ; qu’aurait disparu les questions de pouvoir sous prétexte qu’aurait disparu les antagonismes de classes. Le profit ne serait donc plus qu’un impératif catégorique fonctionnaliste aussi matérialiste qu’était idéaliste la théorie de la « main invisible » de Smith, mais tout aussi magique. Mais quand même, pour faire tenir toute cette mécanique qui relève de l’alchimie, il faut faire intervenir autre chose. D’où la complémentarité pourtant a priori paradoxale entre d’un côté cette fixation sur une sorte de pratico-inerte (Sartre); infrastructurel et en dernière instance (Althusser), automatique (Krisis et à un autre niveau Negri) et de l’autre le recours incessant au concept de fétichisme [Commentaire Jean-Louis Darlet : Merci Jacques] où les relations entre les hommes ne sont vues qu’à travers la réification (les rapports entre les hommes se manifestent fantastiquement comme des rapports entre des choses) pour expliquer les différentes formes de fausse conscience comme celle vouée au culte de la valeur d’échange auquel il faut opposer le vrai, la vraie vie, l’essence au-delà de l’apparence, etc.

Entre parenthèse tout cela conduit à inverser la relation cause/effet en faisant de la loi de la valeur le créateur de l’échange, du marché, de la concurrence.

Dans ces perspectives, la question de l’Etat et de son rôle est complètement occultée et ce, aussi bien pour l’école critique de la valeur que pour le courant dit « communisateur ». Les rapports de pouvoir sont éjectés de la circulation c’est le cas de le dire, rapports de forces entre puissances dès le commerce au long cours comme l’a montré Braudel, rapport de forces entre les classes comme l’a montré aussi Marx parfois, Keynes ensuite (la discussion autour des théories de la valeur assimilée aux polémiques religieuses sur le sexe des anges) et aussi depuis, les opéraïstes avec leur concept de salaire politique et enfin nous, avec l’idée que le capital dominant la valeur, le prix épuise la valeur ce qui est compatible avec notre notion d’évanescence de la valeur. [Commentaire Jean-Louis Darlet. Que le capital ait « dominé » « La Loi de la Valeur » est sans doute une réalité historique après que celle-ci est été efficiente et ait permis a Smith Ricardo puis Marx d’énoncer des « règles » ou « lois » de fonctionnement réel du capital productif et du commerce, mais on ne peut admettre que le capital ait « dominé la valeur ».

Je pense que le capital a fait de la valeur son Golem, une espèce de monstre dont il n’est plus le maitre ! Ceci dit, le prix masque la valeur mais ne l’épuise en aucun cas. Sous la forme idéelle de capital fictif la valeur échappe au capital en se perdant dans les rouages obscurs des algorithmes de la finance et de la spéculation ! La liquidation violente de quelques entités bancaires pourrait en être la preuve. Se poser la question sur « l’essence de la Valeur », c’est s’interroger sur l’en quoi est pétri la chair du Golem !

Pour saisir les implications et l’emprise  du capital fictif sur le réel, la réalité objective de la société, il suffit de suivre le cheminement du revenu totalement fictif des tradeurs et autres artisans de la spéculation qui réalisent effectivement, au travers de leur consommation, la valeur de marchandises bien réelles qui trouvent alors un équivalent totalement improbable ; l’épandage de la dette publique au sein de la société assistée, et néanmoins  consommatrice du capital, montre le mouvement de réalisation effective et objective de valeur fictive. C’est au travers de ce mouvement que se perpétue le « Capital valeur se valorisant » au-delà d’une loi de la valeur « marxienne » et en dehors de toute maitrise du capital lui-même sur le phénomène. La marchandise reste alors son point d’ancrage dans le réel en permettant aussi la survie de l’individu tout aussi réel. D’où mon intervention première avec TC : La Marchandise (du capital, bien évidemment !) comme « porte d’entrée » a la critique du capital ; ce qui, dit en passant, m’a valu les foudres de JG…

Et si pour saisir le mouvement actuel du capital nous devions suivre les péripéties de la … [Il manque une fin de phrase]

Le prix est aussi beaucoup plus en phase avec l’argent que ne l’est la valeur et cela participe de la tendance capitaliste actuelle à privilégier la capitalisation par rapport à la valorisation dans la révolution du capital (ce que j’appelle la « reproduction rétrécie »).

Pour répondre à Jean-Louis Darlet sur la question de « l’essence de la valeur », je ne poserai pas la question exactement dans ces termes, mais dans des termes pas très éloignés quand même, dans la mesure ou les valeurs d’usage et d’échange ont justement leur être non pas dans les théories de la valeur qui partageront les polémistes entre tenants de la valeur-utilité (Say puis l’école marginaliste, puis encore les néo-classiques du désir) et tenants de la valeur coût de production (Smith, Ricardo, Mill) ou de sa variante marxiste (valeur-travail), alors qu’elles ne sont que des formalisations du processus qui voit la Puissance, puissance originelle de l’Etat, puissance de la propriété, descendre au niveau des rapports sociaux, c-à-d des individus producteurs et consommateurs, puissance de l’énergie sociale.

Si on intègre cette notion de valeur comme concept politique et pouvoir (l’idée de valeur-puissance que je reprends de F. Fourquet), elle n’est pas que représentation, elle est une structure de représentation du rapport social capitaliste. et je renvoie à mes interrogations dans « La valeur : représentation et signification », p. 130-132 du n° 17 de Temps critiques.

Pour finir, ta question « Qu’est-ce que le capital prend à l’humanité au travers de sa valorisation » m’apparaît fondamentale parce qu’elle suppose l’idée d’un capital qui domine la valeur.

 ; mais elle a l’inconvénient de s’éloigner de l’idée de capital comme rapport social pour en faire une communauté matérielle autonomisée des hommes. Soit un retour aux positions de la revue Invariance à partir des séries II et III des années 1970 [Commentaire Jean-Louis Darlet. Pas nécessairement ! Et en quoi « la communauté matérielle autonomisée des hommes » empêcherait que le capital ne soit un rapport social ?]

Voilà pour le moment

J.Wajnsztejn

PS: Cf. A. Bordiga, Espèce humaine et croûte terrestre, Petite bibliothèque Payot, 1978, dans lequel il remarque que le capitalisme italien, relativement moins développé que bien d’autres, a pourtant développé de façon magistrale « l’économie de la catastrophe » (p. 49).


En complément la lettre initiant ce qui deviendra un échange fructueux :

  1. Disponible à la fin de ce billet [↩]
  2. Billet original : http://blog.tempscritiques.net/archives/1622 [↩]
  3. Quand je parle de la « catégorie » valeur » ce n’est pas comme catégorie de l’entendement (Kant) que je l’entends, ni au sens de valeur comptable (cf. le PIB comme comptabilité de la puissance), mais en tant que conceptualisation à valeur heuristique située historiquement. Sa légitimité historique, dans l’époque, la situait donc en dehors d’une « vérité » économique parce qu’elle se situait sur un autre terrain, celui d’une forme (sociale) rendant compte du rapport social capitaliste. Son utilisation était donc aussi politique — la valeur et la recherche de l’origine de la richesse des nations chez Smith, la valeur et le travail productif chez Ricardo et Marx pour combattre la classe des rentiers et des grands propriétaires terriens oisifs d’abord et affirmer ensuite la puissance politique des deux nouvelles grandes classes productives, ce qui, incidemment rend artificielle la coupure effectuée par Krisis entre un Marx ésotérisme/exotérisme.

    Je suis d’ailleurs en train de retomber sur cette qualification de la valeur en tant que concept politique car Tronti en parle très clairement dans Ouvriers et capital, puis on retrouve cela plus précisément dans les concepts opéraïstes de salaire comme « variable indépendante », puis dans celui de » salaire politique ». [↩]

  4. cf. Espèce humaine et croûte terrestre : https://entremonde.net/espece-humaine-et-croute-terrestre [↩]
  5. Quelques réactions à la suite de « Not in my name » d’A.Jappe, une expression typique de l’idéalisme allemand marxisé par l’école dite de la critique de la valeur. [↩]

Le capital : une brève mise à jour

Fond abstrait

A lire : « Le capital une brève mise à jour » – lien : https://www.tempscritiques.net/spip.php?article550 Ce texte constitue un nouveau bilan de notre parcours collectif quant à l’analyse du capital. Il actualise celui que nous avions produit dans la brochure Après la révolution du capital (2018). Que les choses soient claires, malgré nos références encore nombreuses au Marx anticipant certains développements du capital, qui nous paraissent plus que jamais d’actualité, placer Temps critiques dans la continuité des anciens débats internes aux marxismes n’est pas exact. Certes rompre avec toute la problématique de la « valeur » nécessite encore d’en parler et de dire pourquoi. D’où la récurrence toujours présente de notre emploi du terme « d’évanescence de la valeur ».

Du point de vue des sources théoriques, des auteurs comme Polanyi, Braudel, Keynes, le Castoriadis de la fin de la revue Socialisme ou Barbarie, la revue Invariance à partir de sa série II, sont aussi importants pour nous dans cette optique de saisie du rapport social capitaliste. Nous avons aussi précisé en 2019 Pourquoi le communisme n’est-il plus qu’une référence historique pour les membres de Temps critiques ? (brochure de mai 2019), tout en montrant, quasiment dans le même temps, par notre intervention et action dans le mouvement des Gilets jaunes, que pour nous, la rupture du fil rouge des luttes de classes, ne signifiait pas la fin des antagonismes sociaux et des révoltes.

Disponible aussi en brochure à imprimer sur ce lien : https://www.tempscritiques.net/IMG/pdf/le_capital_une_breve_mise_a_jour_livret_.pdf